CHAPITRE XII
Je vais me loger dans la ville. — Portraits que je fais À Vienne. — Bienfaisance des Viennois. — Musée royal. — Le Praler. — Schœnbrunn. — Beaux parcs des environs de Vienne. — Les bals. — Le jour de Tan. — Le prince d'Esterhazy. — La princesse maréchale Lubomirska. — La comtesse de Rombec. — Mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette. — Mort de madame de Polignac.
Monsieur et madame Bistri devant retourner en Pologne, j'allai louer un logement dans l'intérieur de Vienne. Je n'aurais pu d'ailleurs continuer à habiter un faubourg ; car, pour me rendre à la ville, il me fallait traverser les remparts, les glacis, où le vent constant et furieux élevait une énorme poussière qui me faisait très-mal aux yeux ; aussi le dicton de Vienne est-il qu'il y a dans cette ville trois causes de mort : le vent, la poussière et la valse. Le fait est que la traversée de ces remparts était alors une horrible chose : maintenant, m'a-t-on dit, ils sont plantés de beaux arbres, et cet endroit sec et aride est devenu une immense et superbe promenade.
Je m'établis dans un logement à ma convenance, et j'y fis aussitôt le portrait de la fille de l'ambassadeur d'Espagne, mademoiselle de Kaguenek, qui était âgée de seize ans et très-jolie, ainsi que ceux du baron et de la baronne de Strogonoff. Ma Sibylle, que l'on venait en foule voir chez moi, ne contribua
pas peu, j'imagine, à décider beaucoqp de personnes à me demander de les peindre ; car j'ai beaucoup travaillé à Vienne. Il me serait difficile d'exprimer toute la reconnaissance que je conserve du bon accueil que j'ai reçu dans cette ville. Non-seulement les Viennois ont témoigné de l'affection pour ma personne, mais ils ont encore mis de la coquetterie à placer mes tableaux d'une manière qui leur fût favorable. Je me souviens, par exemple, que le prince Paar, à qui l'on avait porté le grand portrait que je venais de faire de sa sdeur, l'aimable et bonne comtesse Dubuquoi, m'invita à venir voir ce portrait chez lui. Je trouvai le tableau placé dans son salon, et, comme les boiseries étaient peintes en blanc, ce qui en général tue la peinture, il avait fait poser une large draperie verte qui entourait tout le cadre et retombait dessous. En outre, pour le soir, il avait fait faire un candélabre à plusieurs bougies, portant un réflecteur disposé de façon que toute la lumière se reportait sur mon portrait. Il m'est inutile de dire combien un peintre est sensible à ce genre de galanterie.
La bonne compagnie de Vienne et la bonne compagnie de Paris étaient alors exactement la même pour le ton et pour les usages. Quant au peuple, nulle part je ne l'ai vu avoir cet air de bonheur et d'aisance, qui n'a cessé de me réjouir les yeux pendant mon séjour dans cette grande ville. Soit à Vienne, soit dans les campagnes qui l'environnent, je n'ai jamais rencontré un mendiant; les hommes de peine, les paysans, les rouliers, tous étaient bien vêtus. On voit tout de suite qu'ils vivent sous un gouvernement