CHAPITRE XIV
s'y promène à pied, à cheval et en voiture. En allant h cette belle promenade, on peut voir une charmante maison de plaisance du prince Ferdinand, qui se nomme Belle-Vue.
Charlottenbourg est un village à trois quarts d'heure de chemin de Berlin. Le roi y possèile un château superbe, dont les appartements sont fort curieux. Quelques-uns sont modernes, d'autres gothiques, chinois, japonais, et l'ordonnance de tous est de trèsbon goût. Le théâtre a quatre-vingt-trois pieds de profondeur. On trouve aussi dans ce château quelques tableaux remarquables, entre autres un tableau de Charles Le Brun qui représente la Vierge montant au ciel, et qui, sous les traits d'un des apôtres, donne le portrait de cet illustre peintre.
J'ai admiré à Berlin une superbe collection de porcelaines. Le palais du roi renferme de fort beaux tableaux, un grand nombre de statues antiques, qui pour la plupart sont remarquables, et le lit de noces de plusieurs rois de Prusse. Mais ce qu'on y voit avec plus d'intérêt que toute autre chose, c'est la chambre du grand Frédéric. La mémoire de ce prince vous suit partout à Berlin et à Potsdam. Je suis allée aussi m'asseoir sur le banc où s'asseyait le grand capitaine. C'est de là qu'il jouissaitde la plus belle vue du monde, en se livrant sans doute à ces hautes pensées qui importaient tant au sort de l'Europe.
Après avoir séjourné cinq jours à Berlin, je partis le 28 mai 1795 pour aller à Reinsberg, résidence du prince Henri, située à vingt lieues de la capitale. Nous fîmes cette route fort lentement, le chemin
n'étant que sable. On côtoie plusieurs forêts et des plaines bien cultivées ; en général, le Brandebourg a de belles campagnes jusqu'à Reinsberg. J'allais avoir la joie de retrouver la marquise de Sabran et le chevalier de Boufflers. C'était même sur une lettre que cette aimable femme m'avait adressée à Berlin et dans laquelle elle me disaitque le prince Henri ne me pardonnerait point d'aller en Russie sans m'arrêler chez lui, que je m'étais décidée à ce petit voyage. J'eus tout lieu d'être persuadée que madame de Sabran m'avait dit vrai quand je vis le prince accourir au-devant de ma voiture pour me recevoir avec une bonté sans égale. Quoique je fusse en habit de voyage, il voulut me présenter aussitôt à ses parents et parentes de la famille Ferdinand, sans me donner le temps de faire un peu de toilette. Je crus m'apercevoir que les dames en étaient au moins étonnées ; mais le bon prince se chargea de toutes les excuses, ce qui était d'autant plus juste qu'il était le seul coupable.
Le château est très-bien situé, et divisé en deux parties, dont la famille Ferdinand habitait la plus grande. Le lendemain, le prince Henri me promena dans sou parc, qui est immense et très-beau. Par amour pour les braves guerriers qui combattaient avec lui dans la guerre de Sept-ans, le prince y avait fait élever une énorme pyramide sur laquelle tous leurs noms sont inscrits. Un autre monument était un temple dédié à l'amitié, et couvert d'inscriplions en prose, aussi tristes qu'alfectueuses, sur les amis qu'il avait perdus. Maiscequi me toucha surtout, ce fut la vue d'une colonne, au bas de laquelle sont des vers