CHAPITRE XIV
Nous allâmes voir la fameuse forteresse deKœnigstein, et ma fille fut de celte parlie. Notre chemin nous conduisit à un petit village nommé Krebs, bâti sur une montagne, entouré de collines très-fertiles, de beaux bois de cyprès et de sapins. Nous nous y arrêtâmes pour jouir d'une superbe vue ; on découvre, à droite de la ville Dresde, Pilnitz, l'Elbe, des montagnes dans le loinlain et, à gauche, la magnifique forteresse deKœnigslein. Brunette aimait tellement ce hameau, qu'elle aurait voulu y rester, disait-elle, assurant que Ton serait heureux là, loin des villes.
Nous arrivâmes à la forteresse de Kœnigstein, Tune des plus belles du monde, tant par sa situation que par ses ouvrages. Il s'y trouve un puits si profond qu'il faut trente secondes pour entendre tomber dans l'eau ce qu'on y jette. L'eau de ce puits est très-bonne à boire. Tout concourt à faire de celle place forte un lieu de défense admirable ; de son immense hauteur, elle plane sur un pays de culture en blé, et sur d'excellents pâturages. Elle est entourée de canons, et le magasin à poudre est placé au milieu d'un bois qui la touche.
Dans l'intention sans doute de nous prémunir contre les dangers que nous pouvions courir à une telle élévation, on nous raconta dans cette forteresse plusieurs événements arrivés par suite d'imprudence : une nourice et son enfant étaient tombés de trois cents pieds dans l'Elbe; on sauva l'enfant, mais la femme fut tuée. Le vent est si furieux sur cette hauteur, qu'un jour il enleva un soldat qui n'avail pas eu la précaution de quitter son manteau, et, par un bien
heureux hasard, ce soldat ne se fît aucun mal. Une autre fois, un jeune page eut l'imprudence de s'endormir sur un roc qui n'a pas quatre pieds de large et tout au plus huit pieds de long. Heureusement que ce jour-là l'Électeur donnait à dîner à Kœnigstein ; i! aperçut l'étourdi, lui fit jeter des cordes, et on le rentra par la fenêtre.
La vue que l'on découvre de cette belle forteresse est d'une immensité vraiment prodigieuse.
Étant très-pressée de me rendre à Pétersbourg, j'allai directement de Dresde à Berlin, où je ne suis restée que cinq jours, car mon projet était d'y revenir et d'y séjourner à mon retour de Russie, pour y voir la charmante reine de Prusse.
Berlin, comme on sait, est une très-belle ville, mais elle n'est pas assez peuplée pour sa grandeur, ce qui rend les rues un peu tristes; elle est traversée par la Sprée, qui va se jeter dans TÈbre, et plusieurs édifices y sont très-remarquables. Le pala ; s du roi est superbe ; celui du prince Henri est aussi fort beau. On en peut dire autant des bâtiments de l'arsenal et de l'église calholique qui a la forme de la rotonde, ainsi que d'un grand nombre de palais. La salle de la comédie se trouve placée entre deux églises. Les dehors de la salle de l'Opéra, qui est très-grande, sont simples et d'une belle architecture.
La plus belle rue de Berlin a un mille de longueur. Elle est parfaitement alignée, et l'on trouve à son extrémité une porte ornée de huit colonnes, qui conduit à Charlottenbourg. Ce parc est magnifique, plus grand que le Prater et le Casino de Florence. On