‹ SouvenirsChapitre 98 sur 124 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

L<3 com!c de Cob^ntzel. — La princesse Dolgoruki. — Les tableaux vivants. — Potemkin. — Madame de With. — Je suis volée. — Doyen. —M. de L***.

Je profitai du reste de la belle saison pour courir un peu les campagnes; car l'été finit, en Russie, au mois d'août et il n'y a point d'automne. J'allais souvent me promener à Czarskoiesiolo, dont le parc, bordé par la mer, est une des belles choses qu'on puisse voir. Il est rempli de monuments que l'impératrice appelait ses caprices. On y voit un superbe pont de marbre dans le stylo du Palladio; des bains turcs, trophées des- victoires de Romazoff et d'Orloff ; un temple à trente-deux colonnes, puis la colonnade et le grand escalier d'Hercule. Ce parc a des allées d'arbres superbes. En face du château est un long et large gazon au bout duquel se trouve une cerisaie où je me souviens d'avoir mangé des cerises excellentes.

Le comte de Cobentzel désirait beaucoup me faire faire connaissance avec une femme dont j'avais entendu vanter l'esprit et la beauté, la princesse Dolgoruki. Je reçus d'elle un billet d'invitation pour aller dîner à Alexandrowski, où elle avait une maison de campagne, et le comte vint me prendre pour m'y conduire avec ma fille. Celte maison fort grande était meublée sans aucune recherche ; mais la rivière terminait le jardin,

et c'était un grand plaisir pour moi que la vue de ce passage continuel de barques, dans lesquelles les rameurs chantaient en chœur. Les chants du peuple russe ont une originalité un peu barbare : mais ils sont mélancoliques et mélodieux.

La beauté de la princesse Dolgoruki me frappa. Ses traits avaient tout le caractère grec mêlé de quelque chose de juif, surtout de profil. Ses longs cheveux châtain foncé, relevés négligemment, tombaient sur ses épaules ; sa taille était admirable, et toute sa personne avait à la fois de la noblesse et de la grâce sans aucune affectation. Elle me reçut avec tant d'amabilité et de distinction, que je cédai volontiers à la demande qu'elle me fit de rester huit jours chez elle. L'aimable princesse Kourakin, avec qui je fis connaissance alors, était établie dans cette maison, où ces deux dames et le comte de Gobentzel faisaient ménage en commun. La société était fort nombreuse, et personne ne songeait à autre chose qu'à s'amuser. Après dîner nous faisions des promenades charmantes dans des barques fort élégantes, ornées de rideaux de velours cramoisi à crépines d'or. Des musiciens, nous devançant dans une barque plus simple, nous charmaient par leur chant, car ce chant était toujours d'une justesse parfaite, môme dans les sons les plus élevés. Le jour de mon arrivée nous eûmes de la musique le soir, et le lendemain un délicieux spectacle. On donna le Souterrain de Dalayrac. La princesse Dolgoruki jouait le rôle de Camille ; le jeune de la Ribaussière, qui depuis a été ministre en Russie, celui de l'enfant, et le comte de Cobentzel celui du

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