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CHAPITRE XV. 3 lu

Dès que nous fûmes à table, une musique délicieuse d'instruments à vent se lit entendre pendant tout le temps du dîner. Elle exécuta surtout l'ouverture ô'Iphigénie d'une manière ravissante. Aussi fus-je bien surprise quand le comte Strogonoff me dit que chacun des musiciens ne donnait qu'une note ; il m'était impossible de concevoir comment tous ces sons particuliers arrivaient à former un ensemble si vraiment parfait, et comment l'expression pouvait natlrc d'une exécution aussi machinale.

Après le dîner, nous fîmes une promenade charmante dans le parc ; puis, vers le soir, nous remontâmes sur la terrasse d'où nous vîmes tirer, dès que la nuit fut venue, un très-beau feu d'artifice que le comte avait fait préparer. Ce feu, répété dans les eaux de la Néva, fut d'un effet magique. Enfin, pour terminer les plaisirs de cette journée, arrivèrent, dans deux petits bateaux très-étroits, des Indiens qui se mirent à danser devant nous. Cette danse consistait à faire de si légers mouvements sans bouger de place, qu'elle nous divertit beaucoup.

La maison du comte de Strogonoff était bien loin d'être la seule qui fût tenue avec autant de magnificence. A Saint-Pétersbourg comme à Moscou, une foule de seigneurs, possédant des fortunes colossales, se plaisent à tenir table ouverte, au point qu'un étranger connu, ou bien recommandé, n'a jamais besoin d'avoir recours au restaurateur. Il trouve partout un dîner, un souper, il n'a que l'embarras du choix. Je me rappelle que dans les derniers temps de mon séjour à Saint-Pétersbourg, le prince Narischkin, grand

écuyer, tenait constamment une tableoinertc de vingtcinq àtrente couverts pour les étrangers qui lui étaient recommandés. J'ai eu toute la peine possible à ine dispenser d'aller souvent diner en ville ; mes séances, et le besoin que j'ai de dormir en sortant de table, pouvaient seuls me faire pardonner mes refus, tant les Russes sont enchantés que l'on aille dîner chez eux.

Ce caractère hospitalier existe aussi dans l'intérieur de la Russie, où la civilisation modernen'a point encore pénétré. Lorsque les seigneurs russes vont visiler leurs terres, qui généralement sont situées à de grandes dislances de la capitale, ils s'arrélent en chemin dans les châteaux de leurs compatriotes, où sans être connus personnellement du maître de la maison, eux, leurs gens et leurs bêtes sont reçus et traités à merveille, quand ils devraient même y rester un mois. De plus, j'ai vu un voyageur qui venait de parcourir ce vaste pays avec deux de ses amis. Tous les trois avaient traversé les provinces les plus reculées ainsi qu'on aurait pu le faire dans l'âge d'or, au temps des patriarches. Partout oji les avait logés et nourris avec tant de bonté que leur bourse était, devenue presque inutile. Ils ne parvenaient seulement pas à faire accepter le pourboire aux gens qui les avaient servis et qui avaient soigné leurs chevaux. Leurs hôtes, qui pour la plupart étaient des négociants ou des cultivateurs, s'étonnaient beaucoup de la vivacité de leurs remerciments. « Si nous étions dans votre pays, disaient-ils, bien certainement vous en feriez autant pour nous. » Hélas !

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