RUSSIE
La campagne de 1812, en Russie, que je fis. comme chef d'état-major général des 2* et 6" corps de la Grande Armée (1), m'a trouvé mêlé à deux événements importants : la bataille de Polotzk et le passage de la Bérézina. Je n'en signalerai que les particularités que je sais et que les contemporains ont faussées.
Au premier combat de Polotzlc (2), sous le maréchal Oudinot, on se retira sur Polotzk sans y être contraint, mal à propos, à mon avis et contre mon avis. Je suis encore persuadé que Wittgenstein eût été battu.
Sous le maréchal de Gouvion-Saint-Cyr, la division de cuirassiers Doumerc (3) nous aurait donné une supériorité marquée, et elle pouvait prévenir les Russes à l'entrée des bois qu'ils avaient à traverser pour gagner Gamselovo ; mais on n'en disposa point et son immobilité devant Polotzk, comme celle de la division Merle, à la gauche de la Polota, rendit incomplet un succès qui pouvait être décisif. On fit aux Russes 1,500 prisonniers.
(1) Commandés par Oudiiiot et Gouvion-Saint-Cyr.
(2) Cette division, composée des 4«, 7^, 14e cuirassiers et du 3® chevau- légers, avait^ appartenu au 3» corps de cavalerie; elle passa ensuite sous les ordres du duc de Reggio et resta sur la Dwina.
(3) DouHERC, né à Montauban en 1767, avait servi dans le régiment Royal-Dauphin-Dragons de 1783 à 1788. H avait repris du service dans la garde nationale de Paris en 1790. Colonel du 9« cuirassiers en 1799, il fut nommé général de brigade en 1806, général de division en 1811, et mourut à Paris, le 9 mai 1847.
Le comte de Wrède ne nous rejoignit plus (1); faisant la sourde oreille aux ordres que je lui adressais, il manœuvra pour son compte et effectua plus tard sa retraite dans la direction de Wilna, par Glubokoe et Weleika, entraînant avec lui le général Corbineau, malgré les ordres que je lui envoyai.
Lorsque nous dûmes assurer la retraite de l'Empereur sur la Bérézina, le duc de Bellune avait pour instructions de manœuvrer de manière à se rapprocher de la Dwina, dans la direction de Polotzk, ce qui, en menaçant la ligne d'opérations du comte de Wittgenstein, devait, dans les règles ordinaires, l'obliger à rétrograder pour la couvrir.
L'inconvénient de ce mouvement était de nous séparer de notre armée, et si Wittgenstein, mieux informé que nous de la situation des affaires et de la marche de l'amiral Tchitchakoff, nous avait pris au mot et avait marché sur Bobr ou tel autre point de la grande communication de Smolensk à la Bérézina, Napoléon aurait trouvé Pultawa bien avant d'arriver à Borizow. C'est pour ces raisons que le maréchal Oudinot refusa de concourir à cette manœuvre.
Le maréchal de Gouvion-Saint-Cyr avait reçu une balle au pied. Le commandement, refusé par le général Legrand, passa au général Merle, qui me laissa toute latitude pour la conduite de cette belle retraite de Polotzk à la Oula. Elle se fit avec lenteur, dans une attitude fière, et l'ennemi fut sévèrement châtié chaque fois qu'il essaya de la troubler (2).
Après la jonction du 9® corps, je fus, par décret de l'Empereur^ nommé chef d'état-major général de cet autre corps d'armée. C'était une compensation pour Wrède et le 10* corps qui avait échappé à notre direction.
Le duc de Bellune prit alors le commandement; il replia ses troupes derrière la Luckolmia en faisant tenir Smoliani où l'on se chamailla toute la journée sans aucun résultat. To'ut en essayant de nous chasser de ce village, Tennemi prolongea son
(1) De Wrède avait été détaché contre le corps russe du général Steingel.
(2) Le maréchal Victor nous rejoignit à. Czasnicki avec toutes ses forces, moins la brigade de cavalerie légère du général Fournier. Ce maréchal fit son absence pour refuser la bataille, et, il faut le dire, à notre grand désappointement, car nous regardions le succès comme infaillible. S'il nous avait écoutés, nous aurions rejeté Wittgenstein au delà de la Dwina et la face des choses eût changé. Le
front sur la rive opposée de la rivière, avec un grand déploiement d'artillerie, et on consuma de la poudre de part et d'autre.
Après avoir ainsi manœuvré pour éviter un engagement, nous ne jugeâmes pas à propos d'attendre le lendemain pour nous retirer sur Sienno. Les troupes, dont le moral s'était jusqu'alors si bien soutenu, furent un peu étonnées par ce mouvement qui ne leur semblait pas suffisamment motivé. Nous séjournâmes à Sienno pendant quarante-huit heures et allâmes ensuite nous établir à Tschereïa, en faisant occuper Luçkolm. C'est là que le maréchal Oudinot vint nous rejoindre dans les premiers jours de novembre (1).
Cependant Wittgenstein, sauf une tentative insignifiante sur Luckolm, se tenait immobile dans la position où nous l'avions laissé, se couvrant de la Luckolmia et occupant comme têtes de pont Smoliani et Potschavtschi.
L'Empereur avait adressé au duc de Bellune l'ordre positif de
maréchal de Gouvion-Saint-Cyr, quoique blessé et ayautcédé le commandemeut, ne nous avait pas quittés, comptant sur cette revanche ; il parut fort mécontent lorsque je lui appris que le duc de Bellune refusait de s'engager.
La grande faute avait été de ne pas donner à un seul maréchal le commandement supérieur de tous les corps qui se trouvaient sur les flancs de la Grande Armée. Le duc de Reggio avait engagé le duc de Bassano à adopter cette mesure de salut, mais ce ministre n'osa pas la prendre. (Note du général de Lorencez.)
(1) Au Major général.
Aa quartier général de Tschereïa, le 12 novembre 1812.
Monseigneur, Votre Altesse Sérénissime, en jetant les yeux sur la situation sommaire des troupes qui composent le 2® corps, et sur le rapport du général commandant Tartillerie que je joins à cette lettre, verra dans quel état déplorable j'ai trouvé ce corps d'armée réduit. Dans cette saison rigoureuse, les soldats, mal vêtus, plus mal chaussés, ne recevant que rarement des distributions de vivres, se répandant dans la campagne malgré la surveillance la plus active, s'arrêtent dans les villages, indifférents sur le sort qui les y attend; en sorte que chaque mouvement nous coûte toujours un grand nombre d'hommes. Je ne puis donc être ici que le faible auxiliaire du corps frais et nombreux qui est sous les ordres de M. le duc de Bellune, et Votre Altesse doit être bien persuadée que je ne négligerai rien pour lui être utile et tirer tout le parti possible du bon esprit qui anime encore les débris de ce brave 2» corps.
Je n'entretiendrai pas Votre Altesse des intérêts et des besoins des régiments ; ce travail doit être ajourné jusqu'au moment oti nous serons parvenus à rejeter l'ennemi au delà de la Dwina. Ce doit être là notre premier but et il ne tiendra pas à moi qu'il ne s'accomplisse. Nous marchons aujourd'hui dans la direction de Tschachniki.
Recevez, etc. Le maréchal, duc de Reggio.
(Minutes de la correspondance du maréchal Oudinot. — Archives du comte de Lorencez.)
le combattre et de le rejeter derrière la Dwina. Les deux corps d'armée quittèrent donc leurs positions le 12 novembre pour se porter en avant (1).
Le 14, on fut en présence des Russes. La division Girard, du 9* corps, tâta le village de Smoliani et y entretint une tiraillerie continuelle. Pendant ce temps, le duc de Belluue faisait passer la Ousveïa à ses autres divisions, les dirigeant sur Botscheïkovo. Il fit alors savoir au duc de Reggio que son projet était de laisser là Wittgenstein et de se porter, avec les deux corps réunis, par Botscheïkovo sur Kamen, et de Kamen, par Pouitchna, sur Bérézino. Ce plan ne fut point goûté du maréchal Oudinot, qui fit remarquer les dangers d'un mouvement présentant le grave inconvénient de nous rendre inutiles à la Grande Armée dont le retour était annoncé. Il fut donc abandonné.
L'un de nos chefs voulant qu'on abordât franchement l'ennemi qui était devant nous, tandis que l'autre préférait ma-
(1) Ordre.
Demain 12 courant, les troupes du 2® corps exécuteront le mouvement ci-après :
La 38 division de cuirassiers, partant de sa position au point du jour, se dirigera sur Tschereïa où elle fera une halte pendant laqpielle le 3« régiment de chevaulégers prendra la tête de la division Legrand, qui se mettra aussitôt en marche pour se rendre, par Biala-Cerka, Budzilow et Sobolé, à Kamienice où elle prendra position. Dans cette position, dont le front se trouvera couvert par les troupes du 9e corps qui seront à^Milenzkowize, M. le général Legrand gardera particulièrement son flanc droit et aura ses postes sur la Ousveïa.
La 3® division de cuirassiers suivra le mouvement de la division du général Legrand et ira également demain prendre position à Kamienice.
La 8« division d'infanterie suivra les cuirassiers et ira prendre position à Sobolé.
La 9« division suivra le mouvement de la 8e et ira s'établir à Budzilow. Cette division détachera un régiment avec la brigade de Castex sur Antopol ; un autre régiment sera placé à Komaslivi, village situé sur la droite de la route, un peu au-dessous de Budzilow.
La réserve d'artillerie prendra le même jour position à Budzilow et le parc à Bialacerka.
La 5« brigade de cavalerie légère, avec le régiment de la 9^ division, et les détachements des T**, 20® et 24® de chasseurs à cheval qui la rejoindront, ira prendre position le même jour à Antopol et Tzemerice, couvrant le flanc de l'armée et gardant les ponts sur la Ousveïa.
Le général Castex aura des officiers à Tschereïa pour diriger ces troupes.
Le quartier général sera demain à Sobolé.
Les 2» et 9® corps marchant ensemble à l'ennemi, M. le maréchal duc de Reggio connaît assez l'excellent esprit qui anime les braves troupes qu'il commande pour se flatter qu'il n'y aura pas un seul traînard.
(Minutes delà correspondance du maréchal Oudinot. — Archives du comte de Lorencez.)
nœuvrer, il n'y eut pas moyen de s'entendre. Il en résulta qu'on ne fit rien. Les deux corps rétrogradèrent : le 9® sur Sienno, le 2® sur Tschereïa et Luckolm.
Ce fut deux ou trois jours après, c'est-à-dire le 19 ou le 20, que le duc de Bellune reçut Tordre de détacher le 2* corps sur Borisow. Il est vrai qu^on eut d'abord la pensée de le diriger sur Klopeintschi et Baràw; mais il est faux qu'on ait fait un seul pas dans cette direction. On avait reconnu qu'on ne pouvait y conduire de l'artillerie^ et le 2" corps avait encore soixante bouches à feu bien attelées. D'ailleurs, les mauvais chemins n'abrègent pas.
On partit le 20 et on coucha le même jour à Olitschouya; le 21, on prit position entre Bobr et Kroupki. C'est là que, dans la nuit, le général Brouikowski vint nous annoncer que les Russes étaient en possession de la tête de pont de Borisow. Il est donc bien certain que, quelque route que nous eussions choisie, nous ne pouvions jamais arriver à temps pour la sauver. C'eût été sans doute un malheur de plus que nous eussions préféré la traverse de Klopeintschi, car la grande route se serait alors trouvée à découvert, personne n'aurait recueilli les débris de la division Dombrowski (1), et rien n'aurait arrêté Tchitchakoff, qui se serait bientôt trouvé nez à nez avec l'Empereur.
Le commandant de Borisow avait peu de troupes sans doute, mais elles se trouvaient renforcées par la garnison échappée de Minsk, sous la conduite du général Brouikowski, venant des environs de Bobruisk, qui s'était à peine établie dans la lête de pont lorsque ce poste fut attaqué par TchitchakofT. Celui-ci disposait de 28,000 hommes et d'une artillerie formidable.
Le pont fut donc emporté, ainsi que nous devions nous y attendre, et Dombi'owski se retira sur Borisow pour revenir audevant de nous.
Le 22, nous poursuivîmes notre marche en ralliant les Polo-
(1) DoMBBOWSKi (Jean-Henri), attaché comme volontaire à Tétat-major du général Jourdan en 1796; général de division, commandant les l^e et 2« légions polonaises à l'armée d'Italie , le 30 octobre 1796 ; commandant la légion polonaise , dite d'Italie, en 1800 ; inspecteur général des corps polonais en 1801; commandant une division du 5« corps de la Grande Armée en 1812; commandant le corps d'observation le H août 1813; commandant en chef le 8« corps de la Grande Armée, en octobre 1813; rentré en Pologne en 1814. Blessé à laTrebbia, à Borisow. Officier de la Légion d'honneur. (Archives adm. Min. de la Guerre.)
nais, supposés fort compromis sur la rive droite de la Bérézina où ils étaient restés isolés après l'évacuation de la tête de pont.
Ce retour nous causa une agréable surprise. Le 6* polonais, présentant un effectif de 500 hommes à peine, était commandé par le colonel Sierawski dont le maréchal Oudinot loua la résolution, la présence d'esprit, pour s'être tiré, avec succès, d'une situation aussi délicate. Ce corps avait profité, pour traverser la Bérézina, du gué de Studianka que le général Corbineau nous avait indiqué le matin même, et où il avait passé avec sa brigade en venant de Welteïka par Zembin. C'est la concordance de ces rapports qui décida lô maréchal à proposer ce point à l'Empereur pour y effectuer le passage de l'armée, dans le cas où la route plus directe de Minsk aurait été fermée.
On laissa le général Maison, commandant la 8® division, avec le parc à Natcha. Le maréchal Oudinot prit position le même soir à Lochnitza, où nous fûmes rejoints par la brigade de cavalerie légère Corbineau, qui avait enfin abandonné le comte de Wrède.
Le 23 (1), en quittant le bivouac de Lochnitza pour continuer notre mouvement, nous empruntâmes à la division Dombrowski
(1) Ordbe.
Les troupes du 2® corps marcheront aujourd'hui dans Tordre suivant ; La 5® brigade de cavalerie légère, les 2* et 7« hulans polonais avec un ou deux bataillons d'infanterie légère, formeront l'avant-garde, qui recevra des ordres de M. le général de division comte Legrand.
La 6' division d'infanterie suivra Tavant-garde. La 9e division suivra la 6®.
La 3« division de cuirassiers suivra immédiatement la 9® division d'infanterie. Le mouvement commencera au reçu du présent ordre et on se dirigera sur Borisow. . ^
La réserve marchera entre les cuirassiers et l'infanterie. A Lochnitza, le 23 novembre 1812.
P. 0. de Son Exce^llence :
Le général chef de l'état-major.
Baron de Lorencez.
^1. le général Dombrowsky marchera également sur Borisow à la suite de la division du général Merle avec tout ce qu'il pourra réunir de la sienne.
En arrivant sous Borisow, on lui remettra toutes les troupes de sa division h. Lochnitza, après son arrivée. La 8« division d'infanterie continuera sa marche sur Borisow. (Minutes de la correspondance du maréchal Oudinot. — Archives du comte de Lorencez.)
les 2* et 7® régiments de uhlans polonais^ aiin de renforcer Tavant-garde. Ils se conduisirent avec distinction.
Après moins de deux heures de marche, nous nous trouvâmes en présence d'une division russe commandée parle général Lambert. Elle fut aussitôt abordée et culbutée par la seule division djLi général Legrand.
A partir de ce moment, Tennemi décontenancé fut poursuivi sans relâche jusqu'à Borisow, et de si près que, voulant mettre la rivière entre lui et nous, il ne nous disputa pas Tentrée de la ville. Il se hâta de passer un petit pont qu'il fit sauter, laissant en notre pouvoir quelques centaines de prisonniers et une partie de ses bagages. Cet obstacle nous fit perdre quelques minutes dans une conjecture oîi le moindre instant était si précieux !
Nos voltigeurs, qui avaient traversé le ruisseau, parvinrent au grand pont sur la Bérézina et eurent la douleur de le voir sauter au moment où ils en approchaient ; le feu fut mis en trois endroits, tant on s'était précautionné pour assurer sa destruction. Une resta, du côté de la ville, que 700 à 800 hommes qui furent faits prisonniers, quelques caissons et une grande quantité de voitures chargées de vivres et de bagages.
Le soir même, le maréchal Oudinot fit partir pour Studianka le général Aubry (1), commandant Fartillerie, la brigade Corbineau avec un régiment d'infanterie et une compagnie de pontonniers.
Nous eûmes connaissance, à Borisow, de trois passages réputés guéables, savoir : Oukholoda, à deux milles au-dessous de cette ville; Stadthof, à un mille au-dessus ; enfin Studianka. On
(1) Le général d'artillerie Aubry ayant été dirigé sur Studianka, la nuit même qui suivit notre ejitrée à Borisow, il n'eut donc aucune part, comme on l'a dit, aux démonstrations destinées à tromper l'amiral Tchitchakoff, et dont la pensée appartient au maréchal Oudinot. La correspondance du maréchal avec le prince de Neuchâtel en fait foi. Napoléon n'avait rien prescrit. Le duc de Reggio prit, de sa propre initiative, la précaution de se saisir du chemin du marais de Zembin (a), sans lequel l'armée aurait eu toute retraite coupée, une fois la Bérézina passée. Le colonel Marbot, aujourd'hui général et aide de camp du duc d'Orléans, y fut envoyé à cet effet. (Note du général de Lorencez.)
(a) Rien de plus important que d'occuper le chemin qui conduisait à Zembin, parce qu'à une lieue et demie de Studianka, ii traversait un bois marécageux, impraticable pour les voitures, excepté par les fortes gelées et dans les grandes chaleurs. {Histoire de l'Expédition de JRussie, par le marquis de Chambray.)
fit reconnaître ces points autant que l'obscurité de la nuit pouvait le permettre. On les trouva tous gardés (1).
Les deux premiers étaient, du reste, trop en vue de la masse des forces de l'ennemi pour tenter le maréchal Oudinot qui n'a jamais varié sur la préférence accordée an dernier.
Voici ce qu'il écrivait, le 2£ au soir, au prince de Neuchâtel : « Je me suis fixé sur le point de Studianka, où je compte effectuer mon passage cette nuit et demain matin. Je multiplie les démonstrations à Stadthof et surtout à Oukholoda, afin de donner le change à l'ennemi. »
Toute la division de cuirassiers avait, en effet, défilé avec pompe sur Oukholoda, où on avait sondé le gué avec affectation et amassé des matériaux.
Aucun de ces mouvements ne pouvait échapper aux Russes.
On ramassa dans la ville quelques juifs qu'on fit venir le soir à Tétat-major; on les interrogea minutieusement sur la route de Borisow à Bérézino et de cet endroit à Ighunaen et Minsk ; on parut convaincu que ce trajet était celui qui présentait le moins d'obstacles. Quelques juifs furent gardés pour servir de guides;
(1) Au Major général.
Borisow, le 24 novembre 1812, 5 h. 1/2 da matin.
Monseigneur, ainsi que j'ai eu l'honneur de l'annoncer à Votre Excellence, j'ai envoyé dans la nuit reconnaître le gué de Studianka, qui était occupé par l'ennemi, ainsi qu'elle le verra par le rapport du général Corbineau.
Il existe encore deux passages, l'un à Stadthof, à un mille au-dessus, l'autre à Oukholada, à deux milles au-dessous de Borisow. Les mouvements qu'on a remarqués hier au soir sur les deux flancs de l'ennemi avaient pour objet l'occupation de ces passages, qui sont tous gsu'dés. Il a été impossible de faire, durant la nuit, des reconnaissances assez exactes pour s'assurer quel est le point le plus favorable pour jeter un pont. Je me propose de faire aujourd'hui des démonstrations sur tous les points indiqués ci-dessus, de tenter le passage et de jeter un pont dans la nuit, sur celui que j'aurai choisi. J'ai 20,000 hommes devant moi, qui se porteront sans doute sur le point où je chercherai à effectuer mon passage; je n'ose donc garantir le succès de cette entreprise, quoique bien résolu à tout tenter pour la faire réussir.
D'après les renseignements qu'on a recueillis ici, il paraît que les Russes sont persuadés que l'Empereur veut passer ici la Bérézina, qu'hier, l'avant-garde de Langeron était arrivée et qu'on annonçait enfin l'arrivée de l'amiral Tchitchakoff. Wittgenstein a fait annoncer sa prochaine jonction. Le prince Schwartzenberg suit d'assez près le général Millier, qui commande les trois divisions que l'ennemi a laissées devant lui, et cette poursuite inquiète les Russes. On ajoute enfin que les troupes qui avaient d'abord été dirigées sur Wilna ont été rappelées.
Recevez, etc. Le maréchal, duc de Regglo.
(Minutes de la correspondance. — Archives du comte de Lorencez.)
on lâcha les autres en les faisant reconduire au delà de nos avant-postes et en leur faisant promettre qu^ls reviendraient dans la direction de Bérézino nous informer des mouvements de l'ennemi. On connaissait assez leurs mauvaises dispositions pour se flatter qu'ils ne seraient pas discrets.
Je ne saurais dire si tout cela eut quelque influence sur les résolutions de Tchitchakoff; ce qui est sûr, c'est que le passage de Studianka, qui, d'après les rapports des généraux Aubry et Corbineau, était fortement occupé, se trouva dégarni le 25 et que nous n'éprouvâmes pas de résistance. L'Empereur fît témoigner de l'impatience au sujet du passage et de la décision que nous avions prise.
Dans sa position, abstraction faite de son caractère, cela se conçoit. La question est de savoir si, dans une circonstance aussi grave, il était possible de lui faire moins attendre une détermination positive ! Je ne le pense pas. Le duc de Reggio était, d'ailleurs, loin d'être sans inquiétude sur le passage à Studianka (1). 11 avait à craindre de se trouver avec deux armées
(1) Au Major général.
Borisow, le 24 novembre 1812, à 5 heures du soir.
Monseigneur, .Votre Altesse Sérénissime verra par le rapport de M. le général Aubry, qui revenait de Studianka au moment où j'ai reçu sa dernière dépêche, que le passage est encore loin d'être assuré. L'ennemi paraît ne point prendre le change et il est certain que ce sont maintenant les troupes de Steingel, venues par Bérézino, qui sont devant ce gué. Ceci explique le mouvement vers la droite queTennemî a fait aujourd'hui. Un paysan ayant servi hier de guide à une colonne d'environ. 6,000 Russes qui s'était portée vers leur gauche, et qui s'est échappé de leurs mains, a déclaré que cette colonne avait fait aujourd'hui un mouvement inverse.
Mais, malgré les obstacles que présente le passage à Studianka, je pense que nous parviendrions à les surmonter, si j'étais promptement soutenu, car, en peu d'heures, je puis me trouver entre deux corps ennemis.
J'avais ordonné mon mouvement et il devait commencer à 6 heures; mais ceci me paraît d'une conséquence trop sérieuse pour ne pas le différer et attendre les ordres de Votre Majesté, d'autant, surtout, qu'ils peuvent m'arriver encore k temps pour que ce mouvement s'opère dans la nuit, puisque nous n'avons que trois lieues d'ici au point de passage.
Je joins à cette lettre un croquis de la reconnaissance qui a été faite à Oukholoda, village situé sur la route de Bérézino, à deux milles d'ici, et que j'ai occupé jusqu'à présent.
J'ai fait reconnaître par un parti le gué de Vésélovo et on l'a trouvé également
gardé par de la cavalerie et de l'infanterie. Ce gué n'est qu'à une lieue au-dessus
de celui de Studianka.
Le maréchal, duc de Reggio.
(Minutes de la correspondance. — Archives du comte de Lorencez.)
sur les bras, et cela aurait dû se produire si Wittgenstein avait fait son métier, car il ne lui fallait pas grand'chose pour amuser le duc de Bellune. Il pouvait se trouver à Zembin avec le gros de son armée, et, dans ce cas, notre passage devenait impossible.
Le maréchal Oudinot, comme il était de son devoir, laissait entrevoir ce danger au Prince Major général. L'on sait qu'en fait d'obstacles, l'Empereur ne voulait pas que d'autres que lui les aperçussent. C'était de la prjévoyance et non de Tincertitude. Les travaux des ponts ne s'en poursuivaient pas moins et, dans tous les cas, nous savions bien qu'il n'y avait plus moyen de s'en dédire.
En manifestant ses craintes, le maréchal espérait qu'on le ferait soutenir ; mais, au cours d'une visite qu'il fit dans l'aprèsmidi à l'Empereur^ à Lochnitza, s,\x spectacle du désordre qui frappait ses regards pour la première fois, plus encore à la situation d'esprit de Napoléon et aux larmes du prince de Neuchâtel, il sut à quoi s'en tenir. Il vit bien qu'il n'y avait plus qu'à fermer les yeux et à s'abandonner à la fortune ! En revenant de cette visite, il me frappa sur l'épaule, et me dit ce seul mot : « Pultawa ! »
Le maréchal fut blessé en avant de la Bérézina, au moment où il venait d'appeler Doumerc pour lui faire exécuter une charge qui fit un grand carnage de Russes et ramena 1,500 prisonniers.
Le général de Candras(l), commandant une brigade suisse, fut tué. J'eus, pour ma part, deux chevaux tués sous moi. Rien de tout cela n'était seulement remarqué^ tant l'attention était
(1) Savetieb Candbas (Jacques-Lazare), né à Epoisses (Côte-d'Or), le 24 août 1768. Soldat au 7o bataillon de Paris le 3 septembre 1792; nommé sous-lieutenant le 9 mai 1793 ; passé chef de bataillon au 2« bataillon des Côtes-Maritimes le 27 mai 1793 ; nommé chef de la 4® demi-brigade de ligne le 20 ventôse an Vlll (11 mars 1800); remplace le citoyen Frère, passé dans ia garde consulaire le 1®' pluviôse an VHI (31 janvier 1800); nommé général de brigade le 23 germinal anXU (13 avril 1804) ; a reçu un coup de feu à la cuisse droite le 21 brumaire an V, à la bataille de Caldéro, armée d'Italie. (Contrôles du corps.) — Pour Candras et la brigade suisse, voir Histoire des Troupes suisses au service de la France sou^ le règne de Napoléon /«r, par H. de Schaller. Lausanne, Jener et Payot, 1883.
L'Kmpereur donna un éclatant témoignage de reconnaissance à la famille du général Candras en investissant sa fille du majorât précédemment conféré au père. Cet exemple ne s'est çenouvelé qu'une seule fois; c'est à la mort du grand maréchal du palais Duroc^'duc de Frioul, dont le titre et le majorât furent également transmis à sa fille.
absorbée par la gravité de la situation ! Je perdis tous mes équipages, la correspondance des deux corps d'armée, sauf le portefeuille des lettres courantes.
Je veux m'en tenir là au sujet de cette campagne, car, s'il fallait redresser tous les jugements hasardés et toutes les bévues familières aux faiseurs de relations, des volumes n'y suffiraient pas.
J'attendrai donc avec calme que le temps en fasse justice, ce qui ne saurait tarder.
A ma rentrée en France, fin janvier 1813, j'obtins un congé de trois mois bien nécessaire à ma santé, fort ébranlée, et me rendis à Bar, dans la famille de ma femme : mais, dès le 13 mars, je reçus le commandement de la 3^ division du corps d'observation d'Italie (1), que je devais rejoindre sans délai, par Wurtzbourg et Inspruck, dans sa marche vers l'Allemagne.
Ma division passa bientôt sous les ordres du duc de Reggio (2).
Je ne parlerai pas de la bataille de Lutzen, à laquelle notre corps d'armée, placé en réserve, ne prit aucune part.
Combat de Neukirchen.
(18 mai 1813.)
L'affaire de Neukirchen (3) précéda de quelques jours la bataille de Bautzen. L'attaque de Neukirchen présentait certaines difficultés, car, pour arriver à ce village, nous devions nous
(1) Commandé par le général comte Bertrand. Le corps d'observation de l'armée d'Italie devait former le 4® corps de la Grande Armée ; ses divisions portaient les numéros 12, 13, 14, 15, sous les ordres des généraux Moraud, Pacthod, Lorencez, Peyri.
(2) Arrivées près de Bamberg, les 138 et 14» divisions reçurent l'ordre de se séparer du 4« corps et de se porter sur cette place, où elles devaient former le 12» corps avec la division bavaroise du général Raglowich.
(3) La division comprenait deux brigades : la première, composée du 52® et du 137e, était sous les ordres du général Brun de Villeret; la deuxième, formée du 5^ provisoire et du 156®, avait pour chef le général Gruyer. L'effectif de la division, au 25 avril, était de 237 officiers et 9,681 hommes. *
engager dans une gorge oùFennemi, qui nous dominait, nous harcela de son feu pendant notre marche en colonne. Le hasard fit que nous n'eûmes pas même un homme blessé. Neukirchen fut débordé, et, dans la crainte de voir leur retraite coupée, les Russes Tévacuèrent ; mais, auparavant, leur cavalerie chargea le 52^ de ligne, qui se forma en carrés et ne se laissa pas entamer.
Batailles de Bautzen et de Wurschen.
(20 et 21 mai 1813.)
Le jour de Bautzep, le corps du maréchal Oudinot était à l'extrême droite et eut affaire aux troupes de Gortschakoff.
Ma division reçut Tordre d'enlever une ligne de hauteurs dominant la Sprée^ plantée de sapins fort espacés et coupée de chemins d'exploitation, de sorte que l'infanterie et même l'artillerie pouvaient manœuvrer tout à leur aise dans ces bois.
Finalement^ on aborda à la baïonnette l'ennemi retranché derrière des monceaux d'abatis; mais, tout braves qu'ils étaient, les Russes durent battre en retraite et furent accompagnés à coups de fusil assez loin dans la forêt. La poursuite continua avec la nuit. Le bruit incessant de la fusillade, les éclairs du canon jetant leur lumière sur les combattants et sur les immenses troncs lisses des sapins, formaient une décoration fantastique à cette scène qui ressemblait ainsi, en plus des morts et des blessés, à une bataille de théâtre. Le feu ne cessa qu'à onze heures du soir ; la nuit était profonde et nous bivouaquâmes sur place.
Le combat reprit à la pointe du jour, l'ennemi voulant reconquérir le terrain perdu la veille ; ma division en supporta tout le choc. Les Bavarois du général Raglovich (1) vinrent me soutenir, mais l'excès de fatigue chez nos jeunes soldats et le
(1) Raglovich (Clément von), né le 29 juin 1776, mort le 3 janvier 1836, servit d'abord dans la marine autrichienne, entra en 1780 dans l'armée de Croatie et passa le 23 janvier 1803, comme colonel, au service de la Bavière. Il fit toutes les campagnes à partir de 1793, fut nommé en 1807 général-major, en 1813 générallieutenant, et se distingua à Bautzen, à, Desmawitz. Raglovich fut un représentant remarquable de l'esprit scientifique dans l'armée. En 1817, il reçut la direction du bureau topographique ; il fut général-quartier-meister en 1820 et, en 1822, ad laius de De Wrède.
manque de munitions nous forcèrent à abandonner, devant les attaques incessantes de troupes toujours fraîches, une position sur laquelle nous nous maintenions depuis dix-huit heures.
Nous reculions pas à pas, criblés par les boulets et la mitraille ; ce mouvement de recul ne fut du reste pas de longue durée, et nos divisions s'élancèrent pour la sixième fois à Tassant des bois, aux cris de: « Vive l'Empereur ! » Je marchais à la tête du 1S6® régiment (1), lorsqu'une balle et un boulet me fracassèrent en même temps les deux jambes; je dus céder au général Brun (2) le commandement de la division aux trois quarts détruite.
L'Empereur, approuvant mes marches et contremarches, daigna mettre au Bulletin (3) mon nom et mes blessures; quelque temps après, il m'accorda le titre de comte.
Combien de pauvres troupiers, toujours en ligne comme moi, dont les noms né figuraient jamais au Bulletin! Mais, si j'avais été tué, peut-être Napoléon se fût-il souvenu que j'étais, moi aussi, un des vétérans de l'armée d'Italie !
Transporté à Dresde, chez M. Meismer, dans la Schefifelgasse, j'y restai de longues semaines^ et mes souffrances me semblaient
(1) Commandé par le colonel Oudot, né à Ornans (Doubs), le 20 septembre 1768 ; entré au service comme lieutenant d'une compagnie de volontaires le 6 août 1792. Il fit les campagnes de la Révolution aux armées du Rhin, d'Allemagne, d'Angleterre, du Danube, et reçut deux coups de feu au passage de la Limath (25 septembre 1799). Chef de bataillon en 1805, il reçut la croix d'officier de la Légion d'honneur pour sa brillante conduite à Ulm et à Austerlitz. Oudot fut nommé major en 1809, combattit en Espagne et vint prendre, le \^' février 1813, le commandement du 156^. La maladie l'obligea à quitter momentanément l'armée, mais il reprit du service en 1814, reçut le commandement d'une brigade et fut tué à la bataille de Paris.
(2) 11 avait reçu, trois jours avant la bataille, le 18 mai, le grade de général de brigade . '
Le général comte Bbupc de Villeret, né à Malzieux (Lozère), le 3 février 1773, prit du service en 1793, comme capitaine au bataillon de l'« réquisition du district de Saint-Gheley (Lozère), puis entra comme sous-lieutenant élève à l'Ecole d'artillerie de Ghâlons, le 42 mars 1798. Il passa, comme capitaine, le 12 octobre 1804, au 2e régiment d'infanterie légère, fut aide de camp du maréchal Soult, se distingua en Espagne et reçut le même jour le grade de colonel et la croix d'officier de la Légion d'honneur. Pendant les Gent-Jours, il refusa de prendre du service el se retira dans sa terre de Malzieux où il donna asile au maréchal Soult après le 18 juillet 1815. Admis à la retraite, il fut replacé en activité en 1830, nommé lieutenant général en 1831 et placé dans la section du cadre de réserve en 1841. 11 mourut le 21 février 1845. (Arch. adm. Min. de la Guerre.)
(3) « bans les batailles du 20 et du 21, le général wurtembergeois Franquemont et le général de Lorencez ont été blessés. »
d'autant plus pénibles à supporter que je n'avais pas reçu mes dernières lettres de service. Elles m'étaient pourtant indispensables, afin de prouver plus tard que ce n'était pas en fraude, mais bien légitimement, que je m'étais fait casser une cuisse à la bataille du 21 et traverser l'autre d'une balle (1).
On me remit enfin ces lettres^ avec un congé de six mois, et je m'acheminai à petites journées vers la France; le voyage fit rouvrir mes blessures. J'étais devenu impotent; l'équitation m'était à jamais interdite !
C'est dans ma propriété de Marbot (2), près Bar, que j'appris la défaite de Leipsick, et j'avoue que je ne reconnus plus le génie de Napoléon, livrant bataille avec une armée aussi nombreuse, ne se laissant qu'un malheureux pont comme ligne de retraite.
Je supportais avec impatience mon inaction, quelque légitimes qu'en fussent les causes ; rien ne me paraissait plus cruel à moi, serviteur dévoué et fidèle, n'ayant jamais cessé de combattre depuis vingt ans, que de ne pouvoir jouer un rôle dans un moment aussi décisif. Aussi, dès que mes blessures furent cicatrisées, malgré une ankylose du genou et un raccourcissement de près de deux pouces de la cuisse cassée, je demandai au ministre de disposer de moi, en me confiant des fonctions n'exigeant pas un exercice corporel au-dessus de mes forces.
Jereçus, le 12 janvier 1814, le commandement de Cherbourg et de sa division militaire.
(1) Certificat du chirurgien principal chargé de la direction des hôpitaux de la Saxe :
« Dresde, le 2 juillet 1813. — Je, soussigné, certifie que le comte de Lorencez, général de division, a une plaie située à la partie antérieure inférieure de la cuisse gauche, à la suite d'un coup de boulet qui a fracturé l'os fémoral, à la bataille de Wurschen, le 21 mai; une seconde plaie très large, située à la partie moyenne interne de la cuisse droite, à la suite d'un coup de feu reçu k la même bataille. (Arch. adm. Min. de la Guerre.)
(2) Le général de Lorencez avait acheté une maison entourée de cultures et de vignes, située dans un faubourg de Bar appelé Marbot. Il y demeura neuf ans. Sa famille s'étant augmentée, la maison devint insuffisante et il fit dans la ville même l'acquisition d'une habitation plus spacieuse.
La terre de Marbot fut morcelée à la construction du chemin de fer et il serait impossible, aujourd'hui, de reconstituer cette propriété où nous avons passé de si heureux jours. (Note transmise par M™e Ragon, fille du général de Lorencez.)
Il ne me fut malheureusement pas donné de prendre part à la campagne de France, pendant laquelle TEmpereur retrouva et déploya ses plus belles qualités.
Puis vinrent l'abdication, le désarroi dans tous les pouvoirs, l'incohérence politique.
Ce qui suit en est un exemple frappant.
Débarquement du duc de Berry a Cherbourg.
Mon collègue dans le commandement de Cherbourg, l'amiral de Molini, préfet maritime, vint un jour me prévenir qu'on signalait au large de la rade un bâtiment anglais, ayant à son bord Mgr le duc de Berry; que ce prince avait l'intention de débarquer, et qu'il redoutait fort l'accueil d'un vieux grognard de mon espèce.
Je demandai des ordres au gouvernement du prince de Bénévent, simulacre de l'autorité, et, carte blanche m'étant laissée, je pris sur moi d'autoriser le débarquement.
La joie de Son Altesse Royale se manifesta aussitôt par des cajoleries sans fin. Elle voulut m'emmener avec Elle dans sa voiture, et, heureuse de se renseigner sur l'état des esprits auprès d'un ancien soldat de la Révolution, Elle ne tarit pas en questions tout le long de la route (1). Elle m'offrit même d'organiser sa maison militaire. Je lui répondis que je serais heureux d'accepter quelque commandement à la tête des troupes, mais que je n'avais ni le caractère ni les aptitudes pour exercer des fonctions à la Cour. Cela ne parut pas déplaire au duc de Berry qui, détachant sa croix de Saint-Louis, me la remit « en me déclarant chevalier, selon les pouvoirs qu'il tenait du Roi, son oncle ».
En effet, ma création data de ce moment, malgré la malveillance de la Chancellerie qui refusait de la reconnaître. La hautaine et violente intervention du Prince mit bon ordre à cette mesquinerie.
(1) a Le général de Lorencez commandait à Cherbourg; ce fut la première autorité militaire qui reçut le Prince. Il l'accompagna à Paris, et nous parut subjugué par la franchise, la bonté, l'esprit et jusqu'à, l'extrême vivacité de M. le duc de Berry, lequel, de son côté, n'avait pas voulu se séparer du général durant le trajet. Ils avaient voya^gé de fête en fête ; le Prince en avait la tête réellement perdue de bonheur... » (Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, d'après les Souvenues inédits de la Maréchale, par Gaston Stiegler.)
Mon fils (1) naquit à cette époque. Mgr le duc de Berry voulut le tenir sur les. fonts baptismaux et lui donna des noms. Suivant la coutume, M. le comte de LaFerronnays, premier aide de camp, représenta le Prince à la cérémonie.
Tant que Monseigneur vécut, j'eus maintes fois à me louer de sa bienveillante amitié ; jamais il ne laissa dans Toubli celui qui avait, le premier, tenté de Tinitier à Tesprit de Tàrmée, et toutes les grâces que le roi Louis XVIII m'accorda le furent par son entremise.
Mes. idées sur l'organisation de l'armée, mes inspections générales lui ayant plu, son désir était de me voir entrer dans une des combinaisons ministérielles, comme secrétaire d'Etat à la Guerre. Il m'offrit aussi le commandement de l'Ecole Polytechnique, que je déclinai. J'avais toute ma vie servi dans l'étatmajor ou dans les corps de troupe, et je ne me sentais guère préparé aux fonctions de chef d'institution.
Pendant les Cent- Jours, les familles se divisèrent; le général comte Pajol, mon beau-frère^ embrassa le parti de l'Empereur, et le maréchal Oudinot, mon beau-père, fut fidèle à la Restauration.
Le Roi m'avait nommé inspecteur général d'infanterie et j'étais en opération à Longwy lorsque la nouvelle du débarquement de Napoléon y parvint. J'entrevis avec douleur tous
(i) LoRENCBZ (Charles-Ferdinand Lalrille, comte de), né à. Paris le 23 mai 1814. Elève à TEcole spéciale militaire le 4 décembre 1830. Lieutenant au il« régiment dlnfanlerie légère le 9 avril 1838. Capitaine au même régiment le 28 octobre 1840. Chef de bataillon au régiment de zouaves le 8 novembre 1847. Lieutenant-colonel au 7* régiment de ligne le 16 janvier 1850. Colonel au 49* régiment de ligne le 30 décembre 1852. Général de brigade à l'armée d'Orient le 11 juin 1855. Commandant le corps expéditionnaire du Mexique le 20 janvier 1862. Général de division le 20 mars 1862. Autorisé à rentrer en France, sur sa demande, le 6 décembre 1862. Commandant la 3o division d'infanterie du 4* corps de l'armée du Rhin (général de Ladmirault) le 16 juillet 1870. Admis, sur sa demande, à faire valoir ses droits à la retraite par décision ministérielle du 31 mai 1879. Décédé à Laas (Basses-Pyrénées), le 23 avril 1892. Blessures : Un coup de feu au flanc droit le 26 novembre 1849, au siège de Zaatcha. Un coup de feu k la hanche droite à l'attaque de la tour de Malakoff, le 18 juin 1855. A été cité cinq fois à l'ordi'e de l'armée.
Le général de Lorencez avait épousé, le 27 novembre 1856, Euphémie-Caroline- Marie-Nicolasse Lloret.
les périls dont ce retour menaçait la France, et ma conscience me rend le témoignage que je ne négligeai rien pour imposer à la garnison de Longwy des sentiments de fidélité envers Louis XVIII.
Je me rendis à Metz afin d'y prendre les ordres du gouverneur, le maréchal duc de Reggio ; j'appris en arrivant qu'une émeute Tavait obligé d'en sortir (1). Je quittai moi-même bientôt la ville et me retirai à Bar-le-Duc, où l'agitation des esprits n'était pas moindre. Abandonnant de nouveau cette ville pour me diriger sur Paris, j'y arrivai le V avril.
Le 15 du même mois, je reçus du ministre de la Guerre l'ordre de retourner à Metz pour y organiser les gardes nationales mobiles.
Les instructions ci-dessous étaient jointes à cet ordre :
« Général, en rendant au peuple français, avec ses droits méconnus, sa première énergie et la conscience de ses forces, l'Empereur se hâte d'en régler l'emploi par l'organisation des gardes nationales dans tous les départements de l'Empire.
« Sa Majesté vous charge de la mission la plus importante : Elle vous commet le soin de former ses nombreux bataillons dans les mêmes vues, avec le même esprit, le vrai patriotisme qui les enfanta, qui fit prévaloir contre tant d'obstacles et fait
(1) Voici comment la maréchale Oudinot raconte le départ du duc de Reggio :
<c Seule, au coin de ma cheminée, je rêvais tristement aux événements du jour et à ceux qu'ils devaient amener^ lorsqu'un bruit sourd, dont je ne me rendis pas bien compte d'abord, se fit entendre; puis il s'enfla tellement en approchant que je me mis à ma fenêtre, d'où je vis la place d'Armes littéralement couverte de monde. Eperdue, je descendis chez mon mari que je trouvai écoutant le rapport de gens effarés qui lui annonçaient l'émeute la plus compacte et la plus décidée. « Eh bien! disait le Maréchal, que croient-ils? Que veulent-ils? — Les uns disent « que M. le duc de Berry est ici, et que c'est pour lui conserver un refuge que vous « avez déclaré la ville en état de siège ; les autres disent qu'on va ouvrir les portes « aux Prussiens. » Ces paroles furent accueillies par un froid dédain ; le Maréchal me dit seulement : n Montez, ma chère, et restez chez vous. » Le visage collé à. ma croisée, l'oreille bien ouverte, je vis et j'entendis l'émeute qui montait comme le flot de la mer. On voulait forcer les portes de l'hôtel; ce fut alors que le Maréchal sortit
et fut se mêler à la masse. Il parla et fut écouté La nuit entière se passa à. recevoir
des rapports de toute nature et à recevoir des ordres multipliés. Le jour montra
la ville encore agitée meis moins menaçante Â. la fin de la matinée, j'entendis
un redoublement de bruit, mais cette fois c'était des cris de joie. Toutes les têtes étaient levées; je suivis la direction générale et je vis qu'on arborait en face de moi, sur la plus haute des tours de la cathédrale, le drapeau tricolore. Tout était consommé 1 L'autorité du Maréchal était méconnue, il n'avait plus qu'à se retirer. » (Le maréchal Oudinot, d'après les Souvenirs inédits de la Maréchale, par Gaston Stiegler.)
triompher encore aujourd'hui, sous les mêmes couleurs et sous les aigles impériales, les principes de la Révolution qui s'achève.
« Pénétrez- vous bien, général, des intentions de TEmpereur. U accomplit à la fois toutes ses promesses, il appelle la nation à garantir elle-même sa liberté; il appelle aux armes tous les citoyens qui veulent la défendre. L'unanimité de sentiments et d'efforts est si évidente, le succès est si certain, que les fauteurs de la guerre étrangère, qui feignent de prévoir et de craindre de nouvelles agressions du peuple français, redoutent bien plus sa sagesse que ses excès.
« L'assemblée du Ghamp-de-Mai dissipera ces nuages; ses actes discréditeront, au dehors comme au dedans, tous les mensonges politiques ; on ne pourra ni taire, ni dénaturer aux yeux des peuples de l'Europe la volonté de la nation française de conserver la paix par son entière indépendance.
« Mais pour la faire respecter, pour que les passions individuelles, revêtues d'un faux zèle pour Tintérét des peuples qu'elles trahissent, ne repoussent point cette même garantie nationale, que naguère elles invoquaient frauduleusement, l'Empereur veut que le développement des forces pour la défense absolue du territoire soit si considérable et si prompt, que la modération du gouvernement français ait toute sa valeur, et que les nouveaux perturbateurs du repos de l'Europe ne trouvent plus de prétexte et soient forcés de jeter le masque, afin de nous laisser jouir en paix du fruit de nos travaux.
« Vous le voyez, le temps presse; déjà mes premières instructions vous ont fait connaître la destination des officiers généraux, officiers supérieurs et autres que j'ai mis à votre disposition, conformément au décret du 10 avril, soit pour concourir avec les autorités civiles aux opérations de l'oi^anisation, soit pour être employés dans les états-majors des bataillons de grenadiers et chasseurs.
« Ces officiers, par une décision interprétative de l'Empereur, sont mis à la disposition du ministre de Tlntérieur, correspondent avec lui pour tout ce qui concerne l'organisation , l'habillement, l'équipement, l'armement de la garde nationale.
« Vous correspondrez vous-même avec le ministre de l'Intérieur.
« \*ous trouverez ci-joints les décrets : j'y joins aussi Fins-
truction que le ministre de l'Intérieur a adressée à MM. les Préfets pour en développer les principales dispositions et prévenir les déviations. Je me bornerai donc à vous recommander de vous conformer à, ces mêmes instructions, et de maintenir le plus parfait accord entre les autorités locales et les officiers généraux et supérieurs appelés à concourir avec elles à la formation des comités d'arrondissement et de département.
« Ne souffrez pas^ général, que le petit nombre de malveillants, toujours prêts à attiédir le patriotisme, à multiplier les obstacles et les vaines terreurs, éloignent de vous la confiance que doivent inspirer les résolutions généreuses de TEmpereur. Les gardes nationales, et particulièrement les bataillons d'élite, ^ sont uniquement appelés à la conservation des places, citadelles et forts sur la ligne des frontières. Ils y relèvent les corps de l'armée qui, rendus mobiles entre ces points fixes, doivent, en s'y appuyant, manœuvrer pour repousser toute agression, en cas de violation de territoire. Cette défensive est le poste d'honneur des gardes nationales;, c'est là seulement qu'elles ont à combattre avec tout l'avantage des points fortifiés par la nature et par l'art; et pour la juste cause, pour leurs propres foyers, sur les boulevards de la Patrie. »
Le 15 juin, le lieutenant général comte Belliard (1), en arri-
(1) Belliard (Augustin-Daniel, comte), pair de France, né le 25 mai 1769 k Fentenay (Vendée).
« Le jeune Belliard concourut à former, en 4789, une compagnie de jeunes citoyens qui rendirent beaucoup de services à la commune de Fontenay-Ie-Gomte. En avril 1791, sa compagnie fut incorporée dans la garde nationale et il fut élu lieutenant; au mois de novembre de la même année, il s'inscrivit le premier pour un bataillon destiné à marcher à la frontière et fut nommé capitaine. En août 1792, il fut employé comme adjoint aux adjudants généraux au camp de Maulde. Au mois de mai 1793, il résista aux sollicitations du général Dumouriez, las de sa défection, mais fut mandé au Comité de Sûreté générale et parvint à se justifier. Le 13 juillet 1793, il reçut l'ordre de traduire Westermann à la barre de la Convention. Ayant rempli sa mission, il éprouva le refus de retourner à son poste et fut suspendu provisoirement de ses fonctions.
« Le ministre Bouchotte écrivit au Comité de Salut public, qui lui demandait des explications sur la conduite de Belliard : « Il m'est arrivé des avis qu'on ne le « croyait pas républicain; je me suis rappelé qu'au moment de partir pour la « Vendée, il m'avait montré quelque répugnance à servir contre ce pays où il avait « des parents. » (Benseignements particuliers. Arch. Min. de la Guerre.)
En l'an V, Belliard refusa le grade de général de brigade « sur les motifs qu'il était trop jeune encore pour avoir acquis l'expérience et les connaissances nécessaires ». En Egypte, il reçut au siège du Caire une balle qui lui traversa le ventre; il remporta avec Desaix la victoire d'Hcliopolis. Dans une lettre datée de Brunn, le 16 février an XIV, et écrite entièrement de sa main, Murât demande à l'Em-
vant à Metz pour y prendre le commandement supérieur 'des 3* et 4® divisions militaires, me transmit un ordre du ministre qui m'enjoignait de partir dans deux heures pour me rendre à Paris.
J'obéis. Je rendis compte de mon arrivée sans me présenter nulle part et sans m'informer du motif qui m'avait fait rappeler si brusquement, quoique les criailleries dont j'avais été l'objet à Metz ne me permissent guère de douter qu'on n:e fût mécontent de l'esprit de modération apporté constamment par moi au milieu de l'exaltation la plus violente. Les événements me délivrèrent bientôt de toute inquiétude à cet égard.
Je me dispensai de paraître chez le gouverneur de Paris, bien que j'y fusse appelé, et n'obéis pas davantage à l'ordre qui me fut adressé de suivre le quartier général de M. le maréchal Davout, soit lorsqu'il était à Paris, soit lorsqu'il se porta sur la Loire. -
Depuis le 17 juin, époque de mon retour à Paris, jusqu'au moment de la rentrée du Roi dans la capitale, je ne sortais que pour aller à l'hôtel dû duc de Reggio, rendez-vous de quelques fidèles serviteurs de Sa Majesté, qui voulaient bien me confier leurs projets et m'y associer.
Mais j'avais repris du service avec Napoléon, raison suffisante pour qu'on me mît en non-activité !
Je n'échappai même pas à la surveillance que la police exerçait à cette époque avec tant d'intempérance, et m'en aperçus lorsque, profitant du calme que le retour de la paix et mon inactivité me procuraient, j'allai à Bourbonne-les-Bains soigner mes blessures.
J'y trouvai plusieurs officiers, MM. de Bourgoing, Maigneu, Louveau, les colonels Gellinet et 0. de Beaumont, le général
pereur que « Belliard participe aux recompenses qui vont être distribuées à la Grande Armée ». Belliard est nommé chef d'état-major général de l'armée d'Espagne en novembre 1808, gouverneur de Madrid en 1809; il est chef d'état-major du corps de réserve de cavalerie en 1812, colonel-général des cuirassiers le 5 décembre de la même année, aide-major général de la Grande Armée le 19 juin 1813, premier inspecteur général des cuirassiers le 14 juillet 1814, chef d'état-major général de l'armée sous les ordres du duc de Berry le 16 mars 1815, commandant en chef les 3® et 4* divisions militaires le 9 juin 1815. A la rentrée du Roi, il est placé en non-activité. Disponible dans le cadre d'organisation de l'état-major général le 30 décembre 1818, il est remis en activité le 7 février 1831.
Ambassadeur de France en Belgique, le général Belliard mourut à Bruxelles le 28 janvier 1832. (Arch. Min. de la Guerre.)
Belliard (1), tous venus pour la même raison que moi. Le général Belliard venait de languir six mois dans un cachot. Il est certain que ces officiers ne se faisaient pas faute de se faire remarquer par renonciation de principes trop peu équivoques pour qu'on pût les compter parmi les serviteurs fidèles de la légitimité, et que les actes du Gouvernement n'étaient guère respectés dans leurs conversations. Je me mêlais souvent à eux pour discuter nos campagnes et non la politique. Il en fut pourtant jugé autrement, puisque je devins l'objet d'un rapport du ministre de la Police.
Le maréchal duc de Reggio, dont l'influence était prépondérante, parvint à m'éviter les désagréments devant résulter de ces dénonciations mensongères dont la police usait trop souvent et je repris, au mois d'août 1816, les fonctions d'inspecteur général d'infanterie.
En 1823, je reçus ma nomination de chef d'état-major général du 1" corps de l'armée des Pyrénées que commandait mon beaupère. C'était le couronnement de ma carrière; l'ordre du Saint- Esprit pour moi, la pairie héréditaire pour mon fils. Guilleminot (2) obtint tout cela !
(1) Rapport de police. — « Il est probable que, pendant l'interrègne, le général Belliard a correspondu directement avec l'usurpateur, car aucune lettre susceptible de remarque n'est parvenue au bureau de la Correspondance générale. Seulement, il a été tenu note de trois lettres qu'il a adressées au ministre de la Guerre, depuis le retour du Roi.
« Par la première, datée de Metz le 12 juillet, il fait sa soumission au Roi et il le prie d'engager Sa Majesté à conserver la cocarde tricolore.
« Par la seconde, datée de Metz le 18 du même mois, il exprime ses regrets sur ce que le Roi n'a pas voulu adopter les couleurs nationales (tricolores). A cette époque, le général Belliard n'avait pas encore cru devoir arborer le drapeau blanc.
« Par sa lettre du 23 du même mois, il annonce qu'il n'a pas cru devoir laisser remplacer les autorités de Metz nommées par Buonaparte, attendu qu'elles avaient la confiance publique. Cette mesure lui a été dictée par la prudence. » (Arch. Min. de la Guerre.)
(2) GuiLLEMinoT (Armand-Charles, comte), né à Dunkerque le 2 mars 1774, servit d'abord en Belgique contre les Autrichiens, en 1790, puis sous les ordres de Dumouriez. Arrêté comme suspect, il ne fut réintégré dans son grade qu'en 1798, devint chef de bataillon, aide de camp de Moreau, se lia avec Pichegru, fut compromis, à tort, au moment de la conspiration de Cadoudal et placé pendant un an en traitement de réforme. Il fit, comme ingénieur géographe, la campagne de 1805, passa en Espagne en 1808, se fit remarquer à Médina del Rio-Secco par l'Empereur, qui le nomma général de brigade. Le 20 mars 1813, il reçut le grade de général de division. En 1815, Guilleminot fut choisi comme commissaire du Gouvernement provisoire afin de traiter avec les généraux étrangers et se rendit, avec
Malheureusement, ma femme perdit la raison à la suite de couches laborieuses; le duc de Reggio me supplia de rester auprès d'elle. L'émotion de mon départ, les inquiétudes de la guerre devaient l'empêcher de se rétablir. Je cédai ; ma femme ne guérit jamais et je ne sais si j'ai eu tort ou raison.
Je ne . l'ai jamais demandé à M. le Maréchal. Ma réserve h son égard était grande. Du reste, je ne lui ai jamais adressé qu'une réclamation : Il était président de la commission chargée de faire inscrire les noms des généraux de la République et de l'Empire sur l'arc de l'Etoile; on avait négligé de mettre le mien, alors que ceux de tant d'autres, à peine militaires, s'y étalaient aux meilleures places (i).
La duchesse de Berry et la duchesse de Reggio.
Nous apprîmes à Bar-le-Duc, en 1832, l'arrestation de M"*'' la duchesse de Berry et son internement à Blaye. Ce fut la cause d'un gros émoi parmi nous. M"° la duchesse de Reggio, qui avait été dame d'honneur de Madame, comprit que son devoir était d'être auprès de la Princesse dans ces tristes circonstances et je fus mêlé à ces négociations.
M. le maréchal Oudinot vivait dans la retraite depuis la Révolution de Juillet, mais il n'en était pas moins un des premiers personnages de l'Etat. Le désir de sa femme d'aller rejoindre la nièce de la Reine dans sa captivité lui semblait bien grave; c'était une sévère leçon donnée à la Tante. Il redoutait de mécontenter par trop le pouvoir et de ne pas satisfaire la victime, qui se défiait de tout ce qui lui parvenait par l'intermédiaire du Gouvernement.
De son côté. M""*" la duchesse de Reggio savait que sa place était à Blaye.
Mon beau-frère, le marquis Oudinot (2), habitait Paris et avait
MM. Bignon et de Bondy, à Saint-Cloud, auprès de Blûcher, pour signer la suspension d'armes du 3 juillet. 11 fut directeur du Dépôt de la Guerre en 1822. Après la campagne d'Espagne de 1823, il fut nommé pair de France et ambassadeur à Constantinople, où il resta jusqu'en 1831.
Le général Guilleminot mourut à Baden-Baden, le 14 mars 1840.
(1) Le nom de Latrille de Lorencez est inscrit sur PArc-de-Triomphe, côté sud.
(2) Oudinot (Nicolas-Gharles-Victor), né le 3 novembre 1791, à Bar-le-Duc, alors maréchal de camp, inspecteur général de l'Ecole de cavalerie.
gardé des relations avec les Tuileries ; il obtint que la Reine ne trouvât pas mauvaise la démarche delà Maréchale, avec la certitude que le Gouvernement ne s'opposerait pas à son exécution, si elle était agréée (1).
Restait M. le Maréchal, qui ne voulait pas donner son consentement. C'est à moi qu'incomba la mission de lui présenter les choses sous un aspect favorable. L'habitude qu'il avait contractée pendant les nombreuses campagnes où j'étais son chef d'étatmajor général, de me laisser l'entière direction des troupes, sauf à en référer à son autorité dont il était fort jaloux, cette habitude, dis-je, me plaçait auprès de lui dans une situation propice ; il m'écoutait volontiers, et la bonne opinion qu'il avait de ma philosophie comme de ma raison le faisait se rendre à mes arguments. Le Maréchal fut décidé par la certitude qu'il avait que la Princesse refuserait l'offre de la Maréchale. C'est ce qui arriva.
La Cour ne pouvait savoir mauvais gré à la duchesse de Reggio d'avoir fait son devoir, et Son Altesse Royale remercia très chaleureusement sa dame d'honneur en lui défendant de venir la rejoindre.
J'ai dit que le marquis Oudinot servait d'intermédiaire entre Jean-d'Heurs et Blaye. J'eus avec lui et avec ma belle-sœur une correspondance plutôt aigre, dont j'extrais ces deux lettres qui trouvent ici leur place ; elles montrent que la politique est
(1) Voici la lettre que la duchesse de Reggio écrivit à M™e la duchesse de Berry :
« Madame, depuis la nouvelle de votre arrestation, je n'ai qu'une pensée, celle de partager votre captivité ; je l'aurais essayé de suite, si Ton ne m'avait fait observer qu'avant tout, le consentement de Votre Altesse Royale m'était nécessaire; je l'attends de vos anciennes bontés pour moi.
« J'ai l'honneur d'être, etc. Jean-d'Hcurs, le il novembre 1832. »
La réponse de Madame arriva à Jean-d'Heurs par les soins du maréchal Soult, président du Conseil :
« Du château de Blaye, ce 23 novembre 1832.
« Vous ne pouvez douter, ma chère Duchesse, combien j'ai été touchée de votre lettre, qui m'a été transmise par une bien parfaite du marquis Oudinot, que je vous prie de remercier de ma part. Je n'accepte point ce que vous m'offrez; le sacrifice serait trop grand. Je sais combien votre famille a besoin de vos soins et je ne me pardonnerais pas de l'en priver. Je serais fort aise d'avoir de vos nouvelles et de vos enfants.
« Ne doutez pas, ma chère Duchesse, de ma reconnaissance et de mon amitié.
« Ma santé n'est pas bonne, mais j'ai du courage et de la patience.
« Marie-Caroline, v
presque toujours une cause de dissentiments, même dans les familles les plus unies, et que la quiétude de la nôtre fut aussi troublée par les événements qui nous préoccupaient :
« Vous revenez impitoyablement, mon cher Victor, sur la sécheresse reprochée aux lettres de la Duchesse; on s'est trompé, peut-être, mais on a pensé que c'était leur passeport. Assurément, le sentiment débordait; on s'est fait violence pour le comprimer ; on a craint qu'exprimé trop vivement, il ne prît le caractère du reproche. La pensée de s'adresser au Ministère s'est ofiFerte la première. C'était la voie légale, mais elle exposait aux lenteurs et n'aurait pas, dans tous les cas, dispensé de recourir à l'intervention de la Tante (i). Le succès était à ce prix.
« On a été droit à elle pour abréger, et l'événement a prouvé que Ton avait bien fait. On Ta mise ainsi dans l'impuissance de refuser. Quant à l'approbation, sincère ou non, elle était dans son rôle (2).
« La captive pouvait reculer devant l'idée de lui avoir cette obligation ! Je serais fâché de la savoir assez sotte pour croire sa reconnaissance fort engagée par un acte de condescendance commandé par la situation. Si, comme vous semblez l'appré-
(1) La reine Marie-Amélie.
(2) La duchesse de Reggio pria la Reine de daigner faire parvenir à Blaye la lettre que nous avons reproduite et lui écrivit :
« Madame,
« Je viens solliciter de votre bonté une grande faveur à laquelle j'attache le plus grand prix : c*est de vouloir bien lire et faire arriver à Madame, duchesse de Berry, la lettre ci-jointe, et, si l'offre est acceptée, j'aurai encore à demander à Votre Majesté son secours pour que les portes de la prison me soient ouvertes.
« Si ma demande est téméraire, je vous conjure de me la pardonner; mais, dans la circonstance, je n'ai pu avoir d'autre pensée que celle de m'adresser à Votre Majesté dont je connais les bontés pour moi.
a Persuadée, d'ailleurs, qu'on ne verra rien de politique dans ma démarche, je sens, à la confiance qui m'anime, que je n'aurai pas à me repentir de mon inspi-' ration.
« J'ai l'honneur, etc.
« Jean-d'Heurs, le 11 novembre 1832. »
a Je remis ces deux lettres sous le couvert du général Oudinot, dit la Maréchale dans ses Souvenirs, en le priant d'obtenir de suite une audience de la Reine, ce qui lui fut immédiatement accordé. Il trouva cette princesse en pleurs. « Je « comptais, lui dit-elle, sur la démarche de votre belle-mère, et tout ce que je « souhaite, c'est qu'elle arrive près de ma nièce. La chose ne dépend pas unique- <( ment de moi; il faut qu'elle passe au Conseil des ministres; comptez sur mes « vœux et ma bonne volonté. »
hender, la susceptibilité de Madame allait jusqu'à lui faire suspecter la personne qui se dévoue, nous serions quittes, dans ce cas. En un mot, pour parvenir à elle, un sauf-conduit de ses ennemis était nécessaire. S'y est-on bien ou mal pris pour l'obtenir? C'est là toute la question.
« Quoi! une femme, dont la présence fait le bonheur intérieur d'une famille entière, consent à se séparer de son mari, de ses enfants^ de ses amis, à renoncer à ses habitudes, à sa liberté, enfin à tout ce qui donne quelque prix à cette passagère existence, et des épilogueurs viendront la chicaner sur les termes? On épiera sa contenance et on trouvera peut-être que, comme le gladiateur mourant, elle ne tombe pas sous le glaive avec assez de grâce ! Allons donc !
<r Vous ne pensez pas, j'espère, mon cher frère, qu'en justifiant la rédaction de ces lettres, je défende mon propre ouvrage. J'ai approuvé; voilà tout. Et, sans prétendre qu'on n'eût pas pu mieux faire, vojus aurez au moins la bonté de me croire lorsque j'affirme que l'on a pensé faire pour le mieux.
(( Par ma foi, voilà une polémique bien fatigante et sur laquelle j'espère bien n'avoir plus à revenir ! Je maudis, de toute mon âme, ce verbiage écrit et qui ne résout rien. Il y a des points délicats sur lesquels on glisse et qui, quoique sous-entendus, disparaissent dans la discussion que pourtant ils dominent. C'est pourquoi un quart d'heure d'entretien l'avancerait davantage que vingt pages de grimoire.
« Un mot seulement : croyez-vous que l'impression produite par quelques anomalies qui ont marqué dans nos antécédents soit facilement effacée et sans influence sur notre conduite à venir?
« Autre question : Si, dans les chances que le temps tient en réserve, il arrivait que quelqu'un fût appelé à siéger parmi les juges... pensez-vous que ce quelqu'un osât se récuser ouvertement ? Et, s'il y manquait, que deviendrait alors tout cet échafaudage?
« Croyez-moi, mon cher ami, proportionnons le fardeau aux forces de celui qui doit le porter.
« Si vous nous faites prendre un vol trop élevé, vous aurez beau, comme Dédale, enduire nos ailes de cire, elle fondra au
soleil, et...^ de peur des huées, soyons assez sages pour ne pas courir après quelques battements de mains. »
(( Ma chère Sœur(l),
<( Une lettre de Victor que je reçois ce matin, à la date de dimanche, en réponse à une mienne de vendredi, me fait craindre de l'avoir fâché. Eh! mon Dieu, il n'est sûrement pas le seul auquel, dans cette grave occurrence, j'aurai eu le malheur de déplaire.
« Sans être juste milieu, ce qu'à Dieu ne plaise, j'avoue que, dans la circonstance, mon rôle m y assimile un peu et j'ai aussitôt compris qu'il ne me réussirait pas mieux qu'à lui.
« Du reste, voici une lettre qui m'arrive de Jean-d'Heurs et qiii m'y appelle pour demain. M""® la Duchesse paraît décidée à partir pour Blaye, à moins que le courrier de cette nuit ne lui fournisse des motifs pour modifier cette résolution. Il s'agit de décider le maréchal Oudinot à y consentir et je m'y emploierai de mon mieux. Mais, en supposant ce point emporté, un passeport est de rigueur, car, voyager à l'aventure, chercher à &'introduire furtivement dans le lieu qui recèle l'Auguste Prisonnière, ou même en approcher, cela tournerait mal.
<( Or, savez-vous ce que l'on dirait alors? Que nous avons prétendu aux honneurs du dévouement sans en accepter les charges, et que cette entreprise n'a été tentée qu'avec la certitude d'échouer.
« Si notre préfet nous accorde ce passeport, à la bonne heure! Mais si, ce qui est plus probable, il n'ose le délivrer sans en référer aux ministres, il faudra s'adresser à ceux-ci pour aplanir l'obstacle.
« Au surplus, tout cela sera prompt ement éclairci et vous serez tenue au courant.
« Notre pauvre duchesse est dans un état qui vous ferait pitié... »
Quoi de plus aventureux, de plus chevaleresque que de courir à Blaye, ainsi que la Maréchale en fit d'abord le projet!
(1) Eulalie-Jeanne-Louise-Gélina Minguet, mariée, le 21 mars 1820, k Victor Oudinot.
Mettons sa conduite en parallèle avec celle de M. de Chateaubriand, par exemple; adressons-nous à un juge éclairé et impartial. Il prononcera sur-le-champ que ce dernier a cherché le bruit, qui fut toute sa vie, et.que la duchesse de Reggio n'a cherché que le succès.
Qu'un cosmopolite comme M. de Chateaubriand aille jusqu'à la bravade, il le peut. C'est dans sa nature ; mais une maréchale de France ne vise pas à l'éclat.
Le général de Lorencez termine son ^nanuscrit par cette sanglante appréciation sur M. de Chateaubriand. Fidèle à la règle que nous nous sommes tracée de présenter ce manuscrit dans son absolue intégralité, nous n'avons pas cru devoir atténuer les termes sévères de cette dernière phrase.
M. de Chateaubriand était à Genève lorsqu'il connut les événements de Nantes; il écrivit aussitôt, sous le couvert du ministre delà Justice, à Madame, pour réclamer l'honneur d'être reçu par elle et d'être désigné comme son défenseur :
Genève, 12 novembre 1832.
Madame,
Vous me trouverez bien téméraire de venir vous importuner dans ce moment, pour vous supplier de m'accorder une grâce, dernière ambition de ma vie. Je désirerais ardemment être choisi par vous au nombre de vos défenseurs. Je n'ai aucun titre personnel à la haute fav^îur que je sollicite auprès de vos grandeurs nouvelles, mais j'ose la demander en mémoire d'un prince dont vous daignâtes me nommer l'historien. Je l'espère encore comme le prix du sang de ma famille : mon frère eut la gloire de mourir avec son illustre aïeul, M. de Malesherbes, défenseur de Louis XVI, le même jour, à la même heure, pour la même cause et sur le même échafaud.
Je suis avec un profond respect, etc.
Le maréchal Soult, président du Conseil, fit savoir a qu'il éprouvait le regret d'être dans la nécessité de répondre que le Gouvernement ne jugeait pas qu'il y ait lieu d'accéder à ces demandes ».
M. de Chateaubriand envoya alors à « MM. les rédacteurs en chef des journaux » une circulaire dans laquelle il résumait ses lettres et les réponses qu'elles avaient provoquées.
« La décisioa du minislre, dit-il, met un terme à mes démarches auprès
des autorités Ecarté officiellement^ je rentre dans mon droit privé
Je n'ai pas quitté le lieu de mon exil pour me taire devant les portes de
Blaye, parce qu'on refuse de me les ouvrir Défenseur officiel, j'aurais été
dans une position plus élevée; défenseur officieux, je suis plus libre, je puis
tout dire » Et, dès le 24 décembre 1832, il fait paraître son « Mémoire sur
la captivité de M"* la duchesse de Bei*ry ».
Nous pensons que la publicité donnée à une démarche qui pouvait être si noble, si touchante par sa discrétion, provoqua le jugement du général de Lorencez.
P. DE BODRGOING.