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Souvenirs

Veuillez agréer, Maître, cette dédicace en hommage à vos principes de Vérité en Art, et en souvenir d'une rare après-midi, passée avec vous l'an dernier, à La Haye.

Ph. Z.

by

the Internel

: Arch

ive

in 2014

https://archive.org/details/souvenirsOOzilc

Th. Gautier avait quelque goût pour une forme littéraire dont il se croyait le père, parce qiiil lui avait donné un nom. Dans la Symphonie en blanc majeur il avait tenté la substitution de la poésie à la peinture et il l'avait appelée ,,une transposition d'art." Gautier appliquait ainsi à la matière littéraire, quelques procédés saillants des arts plastiques. Le poète savait , pourtant, autant que pas un, qu'il s'élevait là contre un axiome de l'esthétique. Suivant les Grecs, il ne faut jamais tenter, dans une forme de l'art, un

ouvrage qu'une autre forme peut exécuter plus parfaitement.

Je crois fort que Gautier se fut éveillé un instant de sa divinité indulgente et de sa torpeur coutumière, pour sourire au petit livre de M. Ph. Zilcken. Il eut évoqué sa ressemblance avec Guillaumet ou avec Fromentin. Tout l'eut séduit dans l'auteur: son œil fait aux formes, aux valeurs et aux masses.

M.Zilckenest habitué à la plume de l'écrivain, à la pointe de l'aquafortiste, aux manipulations savantes du peintre; il a écrit, ici, de courtes études surprises dans les palpitations de la vie, et donnant une synthèse saisissante de l'impression pittoresque. Comme Ingres et comme Daumier dont le dessin procède du même principe, il appuie sur les caractéristiques, et débroussaille autour d'elles, pour les rendre plus apparentes.

Mais, tiré par V imprimeur ou par le typographe, répreuve de l'écrivain ou du graveur donne pareillement du noir sur du blanc. Le procédé n' importe guère. Certains sonnets n ont-ils pas V ampleur d'une épopée, certains croquis, à peine indiqués, de Rembrandt, les petits poèmes sublimés de Baudelaire, les Rhapsodies recuites et volontaires d'Aloysius Bertrand creusent, dans la mémoire, des tailles profondes. On les emporte avec soi plus longtemps et plus loin que des kilomètres de papier ou de toile peinte.

Ici, dans ce mince volume d'art, l'auteur se meut aussi facilement dans la forme littéraire qu'il a choisie que s'il exprimait sa pensée sur le visage noirci de son cuivre. Parfois la forme de sa phrase escalade l'art d'écrire, tant elle a de souplesse, de relief et de vigueur. Dans les courtes scènes dont se

compose le livre, elle rend parfois non seulement l'aspect, mais le goût et r arôme des choses. Je dirais volontiers que son rendu est d'un beau noir, velouté etprofond, s'il convenait d'insister sur le rapprochement de deux arts qui, un instant, peuvent poursuivre un même but, sans se confondre.

Pour un lecteur français, il y a, en plus ici, le coup de l'étonnement, le choc imprévu d'idées pensées dans une langue qui n'est pas de notre race. Saveur exotique et charme \ exquis, car nous sommes très près, en France, ' du génie littéraire de la Hollande. La mathématique de son jugement nous semble belle. De plus, nous n'avons pas oublié le temps où les livres qui valent par la pensée, exilés de France, pour échapper aux censeurs, trou- \ valent l'hospitalité dans les Pays-Bas. Ce n'est pas par un pur hasard que Descartes

a pensé et écrit, à la Haye, en français, le plus grand livre qii ait produit la philosophie française.

Et quel plus bel endroit trouver ^ pour ratiociner sur les choses ou pour fixer leurs images, que cette maison d'un sage en même temps artiste, où écrit M. Zilcken. Elle est sous l'ombre des arbres énormes, droits et audacieux, frères des colonnes de nos cathédrales gothiques. Ils sont la gloire du Bois dela Haye. Leurs voûtes augustes semblent préparées, par des aïeux indulgents, pour les déclamations sonores et vides des propagateurs de la Paix et pour les chevauchées de la jeune Reine. Là, avec le recul, F abstraction et le recueillement nécessaires, sans aucune des préoccupations de coterie qui vicient presque toutes les admirations, dans le silence, n est-ce pas vivre un rêve que vivre sa vie, édifier son

œuvre, feuilleter les vers nuancés de Verlaine, déchiffrer les oracles obscurs de Mallarmé et, dans un attouchement de caresse, palper les grains des papiers savants sur lesquels l'inquiet Buhot s'imprimait lui-même . . .

Ces vrais artistes — vous le verrez — ont été les amis de l'auteur et Verlaine a été son hôte. Tous les trois sont morts depuis moins de deux ans mais il reste, pieusement fixé ici, un reflet de leur gloire.

Je voudrais, pour ce florilège de délicat, une notoriété restreinte, un bruit discret de chapelle, le meî et amicorum de Grolier. Car le rare et l'intime perdent, sous le jet brutal et blessant de la lumière, le velouté de leur pudeur et la suavité de leur charme. Je voudrais que toujours, à la portée de ses lecteurs choisis, ce petit livre eut sa place au

chevet de leur lit, qu'ils ne V ouvrissent quavec émotion, dans le moment exquis d'une petite crise d'âme, . . . qu'ils ne le fermassent quavec regret, en remerciant l'auteur, et en emportant, dans leur sommeil, la senteur mélancolique^ délicieuse et persistante d'un parfum affaibli.

Alidor Delzant.

EAUX-FORTES DE BAUER. i)

à M. Henri Bé raidi.

ET artiste, de beaucoup le plus jeune parmi les peintresgraveurs qui ont obtenu la Médaille d'Honneur à l'Exposition Universelle de 1900, a fait sa première

1) l'Art dans les deux Mondes. Février 1891,

gravure chez moi, dans mon atelier encore inachevé d'Hélène-Villa, en automne 1889.

Après ce premier essai, absolument caractéristique de son faire définitif, destiné à une publication de la Société des Aquafortistes hollandais, Bauer fut pris de cette passion pour l'eau-forte qui s'empare de tous ceux qui sont destinés à en faire.

Alors, presque en se jouant, il fit un nombre assez considérable de petites planches, légers griffonis ou ensembles profondément élaborés, oii se trouve déjà la synthèse de son œuvre gravé.

Ces petites estampes, parmi lesquelles il y en a beaucoup d'admirables, e

qui ne sont pas moins complètes que les planches plus vastes qui ont suivi les essais dont je parle, ayant été imprimées à très petit nombre, sont infiniment précieuses à tous les points de vue.

Bauer s'amusait, le soir, à jeter ces croquis sur le métal, et le lendemain il venait chez moi, pour qui c'était une rare jouissance d'imprimer sur des papiers de choix ces délicieuses évocations de rOrientque j'ai toujours adoré.

Il résultait de mon travail quatre ou cinq épreuves, excellentes la plupart, mais vite dispersées.

Sur cet ensemble d'opera minores j'ai écrit, en 1891, dans une Revue d'art peu connue et trop vite disparue „rArt

dans les deux mondes," quelques lignes qui sont vraies en tous points aujourd'hui, après bientôt dix ans déjà, hélas!

Je suis heureux et fier d'avoir été le premier à dire avec enthousiasme l'importance des travaux de début de Bauer, et un des premiers à pressentir la place qu'il allait prendre dans l'art contemporain.

„L'Orient, non celui des Gérôme, des Pasini, des Biseo, des tableaux de Fromentin, mais celui de ses livres.

L'Orient loqueteux, grouillant, criard, paresseux, sale, rongé de vermine; aux places, aux carrefours où se dresse quelque arbre noueux aux branches

désespérées; aux sycomores noirs, dépassant les murs gris-jaune, exquisement décrépis; aux ruelles pavées inégalement de fragments de roches, traversées par les troncs tordus de séculaires figuiers; aux descentes tortueuses et irrégulières, encombrées de chevaux, d'ânes, de chameaux chargés de ballots, précédés et suivis d'hommes indolents, au pas cadencé, au regard incompréhensible, vêtus de haillons sordides et superbes, aux multiples couleurs éteintes ou vives, toujours harmonieuses, soit en plein soleil, soit à l'ombre.

Les bazars de Stamboul, sombres, impressionnantes voûtes, évoquant les

architectures fantastiques d'un Piranèse, aux colonnes branlantes, encrassées par les siècles ; aux profondeurs vagues de mystère et d'ombre transparente, où reluisent les armes, oii chatoient les tapis, les étoffes, où rôdent les odeurs aromatiques, fortes et indéfinissables, qu'exhalent les balles de sucre, de café, de dattes, de figues, mélangées aux effluves de la rue, aux fragrances des jasmins, de l'ambre, du musc, — aux parfums des tabacs blonds, produisant cette odeur flottante, inoubliable de l'Orient.

Les murailles effritées, fendues, crevassées, peintes en rouge violent, rayées de jaune, de bleu, de blanc; pen-

chées, affaissées, s'éîayant enîre elles, soutenues par des poutres pourries, cachant çà et là le ciel, faisant la nuit en plein jour.

Les petits métiers, tailleurs, cordonniers, brodeurs, assis dans leurs échoppes basses, avec devant eux la rue qui défile, avec ses femmes en yashmek, assises sur des ânes, ses gamins criant et courant, son animation ininterrompue de Turcs, de Persans, d'Arméniens, de Grecs, de derviches, de mendiants ; avec sa foule bigarrée, bariolée, éclatante, circulant au milieu des chiens, des immondices, des charognes.

Smyrne, Saîonique, Stamboul. . .

Leur caractère et celui de leurs po-

lO EAUX-FORTES DE BAUER.

pulaces rendus admirablement par un artiste sensitif, voyant, imprégné de ses sujets, sentant le geste, le mouvement, l'action, et sachant rendre tout cela.

Rien de superficiel, de conventionnel, de déjà vu, mais la vie même, exprimée par un peintre. Un Etranger frappé, transporté, enthousiaste, artiste avant tout qui sait traduire ses impressions, si vives parce que si nouvelles.

Des lignes cahotées, des griffonnages vagues, à l'aspect indécis ; des traits noirs, nerveux, bizarres ; des fouillis de rayures grises, produisant des teintes flottantes; d'habiles „retroussages", arrêtant la mousseline comme la pointe, avant que d'aller trop loin.

Tout cela, d'abord difficile à comprendre, devient ensuite d'un charme extrême, infini, toujours grandissant, grâce au quelque chose de pas dit, aux demi-mots, aux sous-entendus pleins d'esprit qui se révèlent dans ces compositions personnelles, originales, exprimées si complètement malgré leur aspect lâché i).

Le peintre, tout jeune, a déjà produit

1) J'ai été frappé de trouver le charme de l'indéfini, vanté par Jules Breton vraiment peu suspect d'intransigeance, dans son chapitre: Il ne faut pas tout dire," e. a. quand il parle du voulu des grands peintres, voulu qui est très essentiel chez Bauer quant au „vague" qu'il tient à mettre dans ses œuvres, au moins autant que le grand artiste Stéphane Mallarmé, dans ses vers.

une centaine de planches, assez pour faire de lui quelqu'un.

Certes il est destiné à ne pas être compris par la foule, étant au-dessus d'elle. Mais ses pairs le placent très haut.

Dans son pays on nomme un génie en parlant de ses eaux-fortes: Rembrandt.

Non qu'elles ressemblent, surtout par l'aspect à celles du grand artiste, mais, comme lui, il a une facilité, une fécondité, un sentiment de la couleur, du pittoresque et du mouvement qui évoquent ses œuvres.

Si Bauer ne produisait plus rien, il serait déjà certainement parmi les rares élus destinés à vivre à travers les siècles. Mais, jeune, espérons qu'il pro-

duira beaucoup encore, afin de charmer les esprits inassouvis, cherclieurs de neuf et de beau."

Depuis, Bauer a beaucoup produit.

Presque toujours, à part ses illustrations pour une légende Roumaine, ce sont de grandes, de très grandes planches, amples et harmonieuses compositions dont il trouve les éléments à Constantinopîe, en Egypte, en Terre-Sainte, en Hindoustan, d'un faire libre, d'une merveilleuse écriture, ayant des qualités de reconstitution toutes particulières.

EN HIVER

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