PASTELS
à M^^'\ Elisa Destrée.
ovembre.
Des brouillards tièdes, monotones, insipides; les troncs des arbres, noirs, plaqués de mousses vertes, de lichens gris, suintants, visqueux.
1) Le Soir. 189L
EN HIVER
Un relent de feuilles mortes, une odeur vague de champignons et de moisissures.
Et brusquement, un lendemain clair, lumineux, scintillant. Un vent d'Est piquant, un ciel bleu, un peu dur, mais tranquille et si pur! Les eaux, à l'infini, couvertes d'une mince croûte de glace, d'une belle glace lisse, déjà dure et égale, pleine de promesses.
Au bout de quelques jours, les patins apparaissent: les hollandais à monture en bois, au bout longuement courbé et plat, si dangereux dans les rencontres; les frisons à pointe relevée, terminée par un petit bouton de cuivre; et tout cela luisant, soigné, aux arêtes
EN HIVER
vives, repassé à frais, tranchant, mordant profondément la glace, la rayant d'un trait aigu.
D'abord les patineurs sont rares, et ils ne patinent que sur des glaces sûres, des eaux peu profondes, puis, peu à peu, les canaux étant pris, ils s'élancent entre les bateaux qui demeurent enserrés au milieu des glaçons.
Alors les communications par eau sont interrompues, et les patins et les traîneaux vont rapides, ailés, de villes en villages, permettant des promenades, des excursions, des voyages d'un charme immense, d'une beauté merveilleuse, incompréhensibles pour ceux qui ne les ont jamais faits.
EN HIVER
Des promenades, des flâneries intimes, sur des ruisseaux bordés d'arbres, de légers saules aux troncs congestionnés, de fouillis d'herbes blondes, de terre noire, veloutée. De rares martinspêcheurs rayant l'air d'un éclair bleuazur; des merles effrayés au cri brusque, des corneilles au vol inégal, lourd, comme ivres. Un silence au charme inexprimable, un air calme, pur, vivifiant. Le soleil faible, rosissant les rares feuilles des chênes, créant avec les branches couvertes de givre des végétations fantastiques, des madréporesdecorailpâle, immobiles contre le ciel bleu tendre, d'un bleu de robe japonaise, passant du bleu vert des faïences égyptiennes à l'or
EN HIVER
bleuâtre de certaines damasquinures.
Et îa belle glace vierge, transparente, sur laquelle on glisse sans effort, tout entier à ses jouissances, seul avec de rares oiseaux frileux et, sous soi, les poissons qui fuient, luisants, argentés.
Des excursions par des villages proprets, par des villes aux toits rouges, sur des canaux sans fin, de belles courses de trois, quatre heures, sans arrêt, toujours en avant, toujours glissant rapide, l'œil absorbant des espaces sans bornes, errant au delà des polders, des prairies immenses, où, de loin en loin, pour point de repère un clocher, un moulin, immobiles. Par l'étendue in-
EN HIVER
comparable, une sensation d'espace, de liberté, de grandeur extrême.
Aux approches des villes et des villages, des tentes grises montées sur la glace, des drapeaux tricolores, et souvent la jolie note du pavillon royal orange dans le blanc bleuissant du grésil qui couvre de si exquises dentelles d'argent les herbes, les toits, les patineurs mêmes.
Oh ! la jolie toilette d'une compagne, vêtue de noir, le paletot d'astrakan brodé de touffes épaisses, blanches comme un duvet de cygne, la gaze du chapeau comme une toile d'araignée filée de givre.
Et les paysans aux pittoresques cos-
EN HIVER
tûmes, eux si patauds sur terre, se tenant par îes mains, le bras gauche replié sur le dos, trois, cinq, six, en file, s'avançant sveltes, bien équilibrés, avec un mouvement d'ensemble harmonieux, cadencé, plein de joliesse.
Les femmes fraîches, gaies, rieuses, aux joues rougies par le froid, avec leurs bonnets de dentelle, leurs coiffures d'or luisantes sous le soleil, le clair, joyeux, soleil.
Un jour, la neige tombe, fine, légère, couvrant tout de son crêpe, de sa ouate molle. Dans les prairies, — oiidépassent çà et là du blanc infini de la plaine, les têtes rouges de ronces gelées, les on-
EN HIVER
doyants roseaux blonds, raidis, — la note grise de rares moutons et la note noire des corbeaux, nombreux, en vol serré, planant au-dessus des fumiers en fermentation.
Alors arrivent des balayeurs; en moins d'un jour la glace a reparu partout, et les promenades, les courses folles recommencent de ville en ville, de village à village.
Tous les quarts de lieue de hauts abris en nattes de roseaux se dressent, protégeant contre le vent faible mais continu, les patineurs en nage pour lesquels un homme chauffe sur un feu doux de tourbes, au fin filet de fumée bleuâtre, du lait légèrement anisé que l'on boit
EN HIVER
assis sur des planches grossières, sur des chaises boiteuses, en se reposant trois minutes.
Puis les rivières, le Rhin, la Meuse, les lacs au Nord de Leyde, vastes étendues, lugubres en été, sinistres presque, avec leurs eaux noires, toujours agitées et profondes.
Là, sur ces espaces plus vastes, les traîneaux attelés de beaux chevaux frisons, noirs, à la longue queue flottante, aux lignes courbes et pleines du cheval du seizième siècle, glissent au milieu de la foule animée des patineurs, les grelots tintants, les panaches joyeux flottants et ondoyants,lesfersmordant la glace avec un bruit sec, un crépitement
EN HIVER
bref. Les animaux suants fument, enveloppés de vapeurs, fantastiques.
Puis toujours par des canaux bordés de jolis villages, à l'aspect gai, aisé, heureux, longeant des moulins aux ailes raides, dégarnies, on arrive à des endroits où l'eau s'élargit, n'est plus contenue par des bords réguliers. Des touffes de pâles roseaux emmêlés, blondfilasse, surgissent nombreuses, s'étendant plus librement.
Des brumes légères ont caché le soleil qui dore par moments d'or rose le gris des nuages rampant lentement sur la neige. Les espaces s'élargissent, les bords s'éloignent, reconnaissables
EN HIVER
encore à une bande blonde, s'atténuant dans la brume.
Tout à coup l'isolement d'une blanche solitude, blanche à l'infini, d'un blanc immaculé, rompu seulement par des glaçons transparents dressés au bord de trous hachés dans la glace, béants, sombres.
Tout autour, des nuances insaisissables, des blancs d'argent rayés de salissures jaunâtres, accentuées par une coque de bateau abandonné, noire, recouverte d'une cape de neige à demi collée sur ses flancs.
Le ciel se confondant avec les vastes étendues solitaires, gris, rosé, bleuissant parfois, prenant des reflets verdâ-
EN HIVER
très, faux. Pas un oiseau, pas un bruit, pas un mouvement.
On avance, glissant avec une apparence spectrale, fantomatique, au milieu du silence sourd.
De temps à autre une tache grisâtre s'accentue dans la brume, un patineur grandissant vite, surgissant des horizons mystérieux, invisibles, rayant rapidement le vide, évanoui presque au même instant.
Des heures se passent dans ces espaces où s'écoute, plein de charme, un silence de rêve.
Le jour baisse, les brumes s'épaississent, deviennent opaques, lourdes, massives, inquiétantes. De faibles lueurs
EN HIVER
d'or pâle, orangées, indiquant des lumières qui s'allument, piquent le gris sombre de passagères étoiles vagues.
La nuit vient bientôt, couvrant de son voile la terre qui s'endort dans le noir où se perdent les blancheurs de la neige.
Et la ville reparaît, sale et boueuse, bruyamment éclairée.
LA REINE SOPHIE
LA REINE SOPHIE. 1
à Madame de Rute Rattazzi.
Princesse,
ous m'avez fait l'honneur de me demander quels souvenirs me sont restés de la reine Sophie, de qui, vous le saviez par le petit livre de Verlaine sur la Hollande,
1) Neiie Revue Internationale. Février 1900.
LA REINE SOPHIE
j'ai été „le secrétaire intime officieux". Et Verlaine ajoutait: „cette grande reine Sophie, la seule amie, l'Egérie en quelque sorte de l'infortuné Napoléon III, qui, s'il l'eût écoutée, se fût et nous eût épargné la guerre de 1870".
Voici la vérité :
J'étais, il y a quelque vingt ans, un tout jeune homme, suivant encore les cours du Gymnase de La Haye.
Ma mère, quoique Hollandaise, avait passé toute sa jeunesse à Bruxelles, et avait ainsi, à l'époque de son mariage, oublié le peu de hollandais qu'elle avait su. Aussi, quand je vins au monde, chez mes parents, „à la maison", on parlait plus le français que la langue du pays,
LA REINE SOPHIE
ce qui me donna plus tard, dans cette langue, une facilité d'éîocution, qui me distinguait du plus grand nombre de mes camarades de classe. A ceci, je dois ajouter que j'avais un goût très prononcé pour les lettres françaises. Très jeune encore, Musset, Gautier et les Concourt m'enthousiasmèrent.
Ce fut alors que la Reine, souffrant d'engelures aux mains, eut quelque peine à écrire, et chargea son secrétaire officiel de lui trouver un petit jeune homme capable d'écrire en français sous sa dictée et assez jeune pour ne pas attacher trop d'importance aux sujets des lettres et des études qu'il aurait à écrire.
J'étais tout indiqué. Après avoir fait
LA REINE SOPHIE
faire ma première redingote et reçu un billet me disant: „5a Majesté vous attendra demain" , je merendisavecM.
de W. au palais, afin d'être présenté à la Reine et de commencer mes fonctions.
Je me sentais fort gêné tout en étant très fier, et ce ne fut pas sans quelque battement de cœur que je franchis pour la première fois la grande porte du palais et que j'entrai dans le vaste vestibule où se tenaient une huitaine de laquais dans leur livrée bleue, jaune et or. L'un d'eux nous précéda et un autre nous suivit jusqu'aux appartements particuliers de la Reine. Plus tard, je fus reçu avec moins de cérémonie, et seul un laquais m.' accompagna.
LA REINE SOPHIE
C'était le commencement de l'hiver, et toute cette saison, nous nous tenions au palais du Noordeinde, tandis que plus tard, durant les mois d'été, j'allais au palais du Bois (la Maison du Bois, où eut lieu récemment le fameux Congrès de la Paix).
La première fois donc, accompagné de M. de W., après avoir traversé plusieurs salles où flamboyaient sourdement de grands foyers remplis de tourbe légère, et suivi de longs corridors, j'entrai dans une vaste pièce, espèce de salon-bibliothèque. Au milieu, une grande table portait un amas de livres. Près de cette table, la Reine était assise, dans un fauteuil de bois sculpté.
LA REINE SOPHIE
A côté d'une des fenêtres éclairant cette pièce d'un aspect sévère se trouvait une petite table en bois noir, recouverte de cuir rouge, fixé par des baguettes dorées; dans des cadres debout, étaient placés différents portraits, parmi lesquels celui du prince d'Orange en uniforme d'officier d'artillerie, et celui du prince Alexandre en uniforme d'officier de marine.
Un massif bloc degranitrouge, monté sur des chimères dorées, portait l'encrier et le sablier, une grande quantité de plumes d'oie muniesdeporte-plume en métal, de morceaux de cire à cacheter noire et rouge, et un cachet en cristal taillé. A côté de ce monumental
LA REINE SOPHIE
encrier, de nombreuses lettres ouvertes.
C'était là ma place. Installé dans mon petit fauteuil de bureau, je commençais, après quelques paroles banales, à écrire dans de petits livres reliés, munis de fortes serrures, sur un papier trop beau, trop raide et trop dur.
Ces petits livres étaient un vrai supplice pour moi; ils étaient comme de petits blocs de papier. Les bords en étaient durs, coupants et élevés de plusieurs centimètres, de sorte que, quand j'arrivais au dernier tiers de la page, ma main n'avaitplus de pointd'appui.Etnotez que la reine dictait souvent très vite, ne voulant pas perdre le fil de sa pensée.
Les dictées étaient toujours en fran-
LA REINE SOPHIE
çais ; mais quand elle me parlait, c'était tour à tour du hollandais et du français qu'elle se servait.
Un jourjSuivantl'usageen Hollande, j'avais déposé mon chapeau par terre dans cette salle. En se levant pour se retirer dans ses appartements, la reine donna, par mégarde, un coup de pied au chapeau, qui traversa presque toute la bibliothèque. Cet incident la fit beaucoup rire.
Ses appartements particuliers, où je ne fus admis que de rares fois, consistaient d'abord en une sorte de petite serre remplie de fleurs et de palmiers et en un cabinet de travail intime oij se trouvait un perroquet favori que sou-
LA REINE SOPHIE
vent j'entendais de loin murmurer des paroles allemandes. Aux murs étaient accrochés, entre autres cadres, deux petits médaillons représentant l'empereur Napoléon et l'impératrice.
Les pages que la reine Sophie me dicta furent extrêmement variées.
Je vous ferai l'énumération de tout ce qui m'a frappé parmi ces dictées, de tout document touchant de près à cette figure historique, et pouvant avoir son intérêt spécial à un moment donné.
A côté de nombreuses lettres, souvent très intimes, qui montraient les états d'âme de cette reine, c'étaient des „pensées" que je devais écrire; des pensées sur l'homme, sur la civilisa-
LA REINE SOPHIE
tion, sur la liberté morale; sur la poésie des différents pays; sur Dante, le Tasse, Shakespeare, la poésie indienne; des pensées philosophiques, des opinions très mûries sur un livre nouveau de Froude, à propos de Renan, d'Erasme, de Leibnitz, etc.
D'autres fois c'étaient des études critiques de haute envergure sur le dernier ouvrage de John Lothrop Motley, sur la vie et la mort de Barneveld; cette dernière étude prit de nombreuses séances et m'intéressa beaucoup.
Ici, je dois dire que la reine Sophie était une grande admiratrice du célèbre historien américain. Elle lui donna l'hospitalité dans une campagne près de
LA REINE SOPHIE
La Haye pour tout un hiver, pendant lequel, je crois, le peintre C. Bisschop fit, sur sa demande, le portrait de l'historien qui se trouve actuellement dans la „Maison du Bois", et dont vous avez vu la gravure chez moi, ce jour où, regardant par la baie de mon atelier ce palais d'été qui contenait alors tant de sommités diplomatiques, vous me disiez:
„Mais, au fait, c'est là que mon grandoncle a été couronné!" D'autres fois c'étaient des études historiques, des considérations sur la politique européenne. Je me souviens qu'elle me fit écrire un jour: ,,deux colosses menacent V Europe: la Russie et les États-Unis; Napoléon III et quelques
LA REINE SOPHIE
Anglais ont seuls compris cela, etc.'' Un autre jour, ce fut le testament politique du comte de Nesselrode qui l'occupa longuement, puis une étude sur Louis Napoléon, qu'elle nommait Louis tout court: on sait que, dans leur enfance, ils avaient été très liés à Stuttgard. Dans cette étude, elle parlait longuement de l'éducation de l'empereur, de sa jeunesse, de son caractère, qui tenait beaucoup de celui de sa mère, la reine Hortense, de son savoir. Il savait bien, disait-elle, l'histoire ancienne, mais fort peu celle du moyen-âge et de la Renaissance; sans être un savant mathématicien, il aimait beaucoup l'artillerie et il étudia cette branche jusqu'à
LA REÎNE SOPHIE.
ses derniers moments. Toute cette étude contenait des aperçus sur bien des personnages de l'époque, et je me souviens des noms deladuchessedeMontebello, de la princesse de Metternich, etc., etc.
Puis vint un travail de longue haleine, souvent interrompu par de très curieux mémoires personnels de la Reine, concernant la Révolution de i848, souvent repris ; sur l'exil de Jacques II à Saint- Germain, et l'expédition du prétendant en Ecosse.
Cette étude a paru dans la Revue des Deux Mondes, le 1er juin 1875, sous le titre : Les derniers Stuarts, impressions d'une Reine.
J'ignore si l'on a jamais su définitive-
LA REINE SOPHIE
ment que la reine Sophie en était l'auteur, mais je me rappelle parfaitement que différentes personnes furent nommées à ce propos, et je gardai religieusement mon secret. J'avais, suivant les ordres de la Reine, emballé le manuscrit et mis moi-même l'adresse de M. Buloz.
Quand l'hiver était fini, la reine Sophie allait passer une partie de l'été à la Maison du Bois.
Je faisais alors à pied la jolie promenade par le bois de La Haye, et je montais le large escalier extérieur, après quoi le valet de chambre particulier m'introduisait dans la salle d'Orange où j'attendais la Reine.
LA REINE SOPHIE
Tout sepassaiticibeaucoup plus simplement qu'au Palais en ville, et j'ai conservé un délicieux souvenir des trop peu nombreuses séances dans cette habitation de campagne, où les fenêtres grandes ouvertes laissaient pénétrer les effluves exquises de l'été.
J'ai conservé très vif le souvenir de cette Reine vraiment royale d'allure, un peu altière, au port de tête autoritaire, mais néanmoins sachant être d'une charmante amabilité, d'une très attentive bienveillance.
Ainsi, je n'oublierai jamais certains petits détails qui caractérisent ces côtés si séduisants chez une souveraine, celuici entre autres: la reine Sophie avait
LA REINE SOPHIE
appris que je commençais à peindre en mes moments perdus, pendant les rares loisirs que me laissaient mes études, et elle me demanda plusieurs fois avec tant d'insistance de voir mes essais, qu'un jour je fus obligé de lui apporter au palais, dans un portefeuille, „montées" sur des feuilles de carton blanc comme des dessins, deux études à l'huile que j'avais faites: un tronc d'arbre et une petite plage de Scheveningue. Elle daigna apprécier ces esquisses et me recommanda de beaucoup travailler!
L'été, à la Maison du Bois, elle avait donné l'ordre de m'offrir des fruits pour me rafraîchir en arrivant. Je vois encore un superbe plat en vieux japon, rempli
LA REINE SOPHIE
d'admirables fruits veloutés et savoureux, auxquels, à cause de ma timidité juvénile, je n'ai jamais osé toucher!
Mon seul rafraîchissement — tout spirituel celui-là ! — était de m'absorber dans l'étude de la remarquable collection de miniatures qui ornait un des salons; l'une d'elles m'avait vivement frappé, un Marat avec la devise: „Ne pouvant le corrompre, ils l'ont assassiné."
Parmi les lettres assez nombreuses que je dus écrire alors, il y en eut plusieurs à la princesse Mathilde Demidoff.
Parmi ces lettres à la princesse Mathilde qui, si elle lit ces lignes, s'en souviendra peut-être, il y en eut une
LA REINE SOPHIE
dans laquelle la reine, peu de temps avant de mourir, lui disait qu'elle comptait aller en voyage à Marienbad ; que son fils Alexandre allait en Danemark; ^Guillaume est aussi gentil que possible pour moi, mais il ne veut pas voyager/'
Elle se plaignait aussi d'avoir les pieds gonflés et des oppressions, et ajoutait dans cette lettre : ,yje suis triste de devoir partir, la vie est douce ici.''
Et elle terminait par ces mots: ^/toute à toi pour la vie,"
Le petit cabinet où travaillait alors la reine était garni d'une très curieuse suite de petits portraits anciens des membres de la famille d'Orange,
LA REINE SOPHIE
qui formaient comme un lambris sur la muraille.
Aujourd'hui, tout cela appartient à l'histoire, car bien des années se sont passées depuis.
Après la mort de la reine Sophie et de ses deux fils, le roi Guillaume résolut de ne pas mourir sans héritier et il eut la joie, après un nouveau mariage avec Emma de Waldeck-Pyrmont, d'avoir une fille, la reine Wilhelmina.
Habitant par hasard, comme vous le savez, en face de la Maison du Bois, qui, depuis la mort de la reine Sophie resta inhabitée, j'ai souvent vu la jeune reine patiner sur ses étangs, et ainsi redonner
LA REINE SOPHIE
un semblant de vie momentanée à ce palais désert d'habitude. Dès le gel venu, S. M. Wilhelmina s'élance la première sur la glace immaculée, et elle y reste la dernière.
C'est un spectacle charmant devoir cette jeune souveraine passer des heures à un de ses plaisirs favoris, accompagnéed'une dame d'honneur, d'un aide de camp et de quelques personnes de la cour, sous les yeux d'une foule nombreuse, attentive et silencieuse, savourant la joie mêlée de curiosité et de respect, de voir sa reine ayant le charme intime d'une jeune fille distinguée et simple. Du reste, comme me le disait un des plus hauts fonctionnaires
LA REINE SOPHIE
de la cour, la reine Wilhelmina a toujours été élevée comme une simple jeune fille bourgeoise, non dans le sens qui faisait horreur à Flaubert, mais dans le sens des mœurs honnêtes, familiales et intellectuelles. Car, en Hollande, c'est surtout dans la classe bourgeoise que l'on rencontre, assez nombreuses, des jeunes filles en tout point instruites, ayant bon goût, et étant de vraiment rares „intellectuelles."
Un jour, à une fête artistique, j'ai eu l'honneur très imprévu de lui être présenté. J'eus l'occasion d'admirer de près l'expression de son visage, exquise quand elle veut plaire. N'ayant que quelques paroles pleines de bienveil-
LA REINE SOPHIE
lance à dire, elle eut alors ce sourire jeune et pur, frais et limpide, qui la rend mieux que belle, — cette expression qu'aucun de ses portraits ne rend.