FRAGMENTS DE LETTRES DE FÉLIX BUHOT
„Certaines âmes sont comme des byoux précieux, rarement montrés^ presque toujours enfermés dans des écrins jaloux,. . .
Buhot fut une de ces âmes."
A. Alexandre.
à Madame Henrietta Buhot.
ntre nous une amitié,ébauchée
en une demi-heure de causerie, — qui m'est restée chère quoique je n'aie jamais plus revu l'excellent et charmant artiste qui l'in-
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spira, — se développa et mûrit dans une correspondance assez considérable qui suivit cette courte entrevue.
Par l'entremise d'un ami commun, M. A. Pit, j'avais fait, en 1889, la connaissance du peintre-graveur Félix Buhot, si éminemment artiste, tellement délicat et sensitif qu'il fut sous beaucoup de rapports, anéanti par les déceptions et les déboires que lui fit éprouver son art.
Nous avions fait des échanges et Buhot m'avait donné presque tout son œuvre en épreuves superbes.
De part et d'autre nous causions à distance des ennuis et des difficultés de notre métier.
Cette correspondance fit que Buhot, tantôt de Paris, de Londres, ou de sa villa „rAbri", à Dinard, me communiquait, plus complètement peut-être que s'il l'eut fait verbalement, ses opinions toutes sincères, ses impressions toutes vives.
Je lui demandais parfois des conseils, des renseignements à propos de procédés, d'impression, et il me répondait avec un rare savoir, joignant plus tard à ces détails techniques des confidences qui montrent la détresse de son âme ébranlée et lasse.
Je crois qu'il suffit de donner les passages caractéristiques de ces lettres, sans aucun commentaire, pour évoquer
la belle, sympathique et douloureuse figure de Félix Buhot, qui fut certes un des aquafortistes les plus excellents de notre époque, riche en graveurs de talent, et qui, quoiqu'il n'eût pas à lutter avec des difficultés matérielles, fut un vrai martyr de son art.
Villa l'Abri. Dinard. ce 4 février 1890.
Cher Monsieur Zilcken, J'ai gardé un bien vif souvenir de la visite que vous m'avez faite à Paris, le 3 mai dernier, mêlé du regret que tant de lieues nous séparent. Il me semble (permettez-moi cette présomption) que nous pourrions si bien sympathiser!
Par la sincérité d'abord, et puis par cet amour que nous avons en commun, pour la Littérature de notre Art.
l'Abri. Dinard. ce 21 février 1890.
Aquatinte! Aquatinte! Que de victimes tu auras plongées dans ton éprouvette !
Tes victimes ! plus innombrables que tes grains vus au microscope !
Mais votre histoire, mon cher confrère, c'est la mienne et c'est celle de presque tous ceux que j'ai vus essayer ce procédé perdu et qui m'ont raconté leurs déboires.
Dans des temps lointains (78—79) je fis une ou deux suites par ce procédé et je ne sais comment je m'y pris, j'arrivais à quelques résultats; je n'avais presque jamais le grain que je voulais, mais enfin à force de patience j'arrivais à utiliser ce qui venait par hasard. Depuis j'ai ressayé, j'ai même expérimenté d'autres recettes (dissolution dans l'éther) et je n'en pus rien obtenir ou si
peu, et c'est après une belle perte de temps que j'y ai renoncé. Un ami à moi, M. Alexis Forel (que M. Pit connaît et fréquente) a réussi à faire le grain qu'il voulait, me disait-il: voici sa recette de mémoire:
Solution de résine en alcool 90°.
Puis addition d'eau (par moitié environ)à ce premier mélange, jusqu'à notable trouble blanc comme disent,je crois, les chimistes.
Il m'a donné un flacon de sa liqueur toute préparée; j'ai sali une dizaine de cuivres, dépensé pour 5 francs d'alcool à nettoyer, et je n'ai rien obtenu, pas le moindre grain appréciable.
Connaissez-vous M. Brunet-Debai-
nés qui habite Londres? Je crois qu'il a employé l'aquatinte avec bonheur.
Aujourd'hui, si je voulais faire du grain, je tâcherais de me procurer un peintre-graveur impressionniste ou vingtiste; — je l'enfermerais dans un cachot (avec des aliments) et en plus, cuivres, résines, etc.
Je suis convaincu que du premier coup il ferait le grain.
Nous autres nous n'avons plus la candeur nécessaire po\ir ces bonheurs là.
Voila une idée que je vous engage à soumettre à votre ami précité,rexcellent M.Pit(enie priant d'essayer lui-même).
l'Abri. Dinard. 24 janvier 1892.
Il me faudrait bien des pages pour vous expliquer la série incessante et ininterrompue de soucis, de tracas, de tristesses de toute sorte qui ont obscurci ma vie depuis deux années, qui m'ont oté la liberté d'esprit nécessaire au travail et avec lesquels, je le crains, il me faudra toujours désormais traîner ma pauvre vie que j'enfouis, comme se cache un animal blessé, dans la solitude d'où je vous écris.
Je méditais une longue lettre dans laquelle je voulais converser avec vous, tout à mon aise, des choses de notre art, surtout de cette ingrate Eau-forte
dont je suis comme VOUS bien découragé.
Si je pouvais reprendre un peu la possession de moi-même, si je retrouvais un peu de bon loisir, si je pouvais oublier un instant mes chagrins, je voudrais essayer de la lithographie directe d'après nature sur papier à report.
Mardi 26, après-midi.
Depuis avant-hier, que je vous écrivais sur ce bout de papier d'une main déjà tremblante de fièvre, je suis au lit et viens seulement d'essayer de me lever. L'influenza a sévi ici d'une manière effrayante, pas une maison qui
n'ait été atteinte : la nôtre est depuis un mois transformée en hôpital.
Notre petit Jean lui-même, âgé de 6 ans ^,'2 (et qui promet d'être un artiste) n'y a pas échappé.
Ma pauvre tête est toute cassée: j'espère toutefois être assez remis pour tenter, dans le courant de février, un petit voyage à Londres. Ce ne serait qu'un voyage préparatoire, car je voudrais y faire un long séjour.
l' Abri. Dinard. 10 février 1892.
Si mon triste griffonnage a pu vous faire plaisir, comme vous me l'assurez
si gentiment dans votre lettre du lier février, que dirai-je, moi, de vos bonnes, amicales et si effectivement obligeantes écritures? Je suis charmé et presque confus delasympathie que vous me témoignez: je ne la mérite pas encore et me demande à quel aspect trompeur de mon individu j'en suis redevable; à moins qu'il n'existe entre vous et moi une des ces sympathies latentes, confuses, faites de beaucoup d'affinités inconnues de ceux-là même qui les possèdent et les réfléchissent de l'un à l'autre: en un mot, nos atomes crochus, se sentant attirés, font des efforts pour se rapprocher, pour se réunir à travers la distance, laquelle n'est sans doute
qu'un point insignifiant pour ces éléments presque immatériels.
Et quelle joie de penser que dans une vie supérieure tous les sympathiques pourront doucement fusionner, libres des obstacles, des séparations de cette existence terrestre; que les artistes sincères, les rêveurs sans pose, comme vous et moi, revivront plus complets en harmonieuses communions avec leurs complémentaires à l'abri des intrus qui gâtent et désorganisent les groupements d'ici bas: tels que les faux-peintres, les faux-bonshommes, les faux-bohêmes, les faux-pauvres, les intriguants, les vibristes ,les trentisteset autres irrédentistes de la palette et du Noir-et-Blanc ?
Etant heureux, nous serons généreux; nous recevrons les désabusés dans notre cénacle . . .
J'ai vu avec plaisir, dans cette même lettre du lier et. que vous vous étiez remis à l'Eau-forte; tant mieux! car, voyez-vous, le meilleur est peut-être encore de suivre sa voie, de tracer le sillon dans lequel on s'est engagé. Et puis il y a si peu d'aquafortistes dans le monde ! C'est un don si rare que le sens de cette interprétation, de cette écriture particulière sur le cuivre! Combien croient avoir fait de l'Eau-forte qui ne sont jamais allés plus loin que la cuisine toute superficielle du métier?. . .
En fait d'Eau-forte, je ne puis plus,
pour ma part, que suivre d'un œil attentif les travaux de mes confrères, sans y participer. Je ne puis plus supporter les vapeurs de l'acide nitrique qui m'occasionnent des crampes nerveuses par trop pénibles. Il y a bien le perchlorure de fer qu'on dit innofFensif; je l'ai essayé, à mon grand détriment, sur des vernis blancs; mais je lui ai voué une haine mortelle. Cet acide (sauf s'il est employé partiellement et très modérément pour profondir et noircir), cet acide est une peste ! Il est plat, il est bête comme la photogravure, qui en fait son agent exclusif: il donne à l'épreuve une vilaine couleur sourde qui sent la gravure industrielle; et tel est son manque
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d'imprévu et d'esprit que le trait le plus spirituellement tracé sur le vernis vierge devient, sous la baveuse et noire morsure de cet agent, plat, incolore, sans vibration et sans expression . . .
Récemment Mr. Hamerton a proclamé et démontré dans le Portfolio, que chaque produit de la photogravure était bien une Eau-forte et devait être considéré comme telle, au même degré que n'importe quelle pièce obtenue par l'acide (toujours le jugement au point de vue procédé) et cette hérésie lui a valu une sévère mercuriale dans le Magazine of Art. (Résultats bienfaisants pour les artistes d'une telle confusion. . .)
L'infiuenza nous a quittés, chassée
par un bon vent du N. Ouest. Moi, j'ai été fortement secoué, et je toussaille encore un peu.Jecompte toutefois pouvoir exécuter vers la fin du mois courant, ce petit voyage préparatoire à Londres. Je devrais passer par Paris pour mettre en ordre quelques affaires, cependant je ne suis pas encore tout à fait décidé si j'irai par Paris ou par St. Malo, car les bateaux entre St. Malo et Southampton font service trois fois la semaine. Je compte demeurer à Londres, pour cette fois, une dizaine de jours, quinze jours au plus . . .
Si je puis réaliser un séjour assez long à Londres cet été et cet automne, j'emporterai avec moi quelques cuivres gra-
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vés (anciens, bien entendu, puisque je n'en fais plus) pour m'amuser à essayer ies imprimeurs d'outre-manche, pour voir s'ils conservent les bonnes traditions qu'ont dû leur enseigner Seymour Haden, Whistler, Legros, Strange, Herkomer, et plus récemment le colonel Goff, Mempes et quelques autres. Continuent-ils au moins, à s2LV0Ïr faire leur encre, à employer ce beau bistre fluide, transparent, bronzé, si différent de ce rouge commun, stercoraire en usage chez l'imprimeur Parisien?
Soyez convaincu qu'à Paris on n'imprime plus bien, nulle part. Le dernier des imprimeurs-artistes aura été Auguste Deiâtre. . .
Ce sont les habitudes taille-doucières, venues de l'Imprimerie Salmon qui ont empoisonné les imprimeurs parisiens; concurremment avec les façons d'imprimer exigées par les graveurs sortis, comme un essaim, de l'Ecole enfantée par la Revue F Art, et surtout par Waltner et ses élèves. (Je ne conteste pas leur talent, mais seulement leurs tendances.) . . .
Mes frères, en vérité, je vous le dis, méfiez-vous des imprimeurs. Tenez la main surtout à ce qu'ils fassent leur encre qui est le principe matériel d'une belle impression, et croyez que le principe de la bonne encre, ce sont les bonnes matières premières: le Noir de
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Frankfort, qui doit être cher, et le Bistre, Ombre ou Sienne brûlée, qui doit être aussi très cher. . .
71 Boulevard de Clichy. 3 juin 1892.
Pardonnez-moi de ne pas vous avoir écrit de Londres comme j'aurais dû le faire, et comme j'en avais l'intention.
Impossible de vous dire comme mon temps a été rempli du matin au soir! Je comptais aussi un peu sur l'intermédiaire obligeant de l'excellent M. van Wisselingh, dont j'avais le bonheur d'être tout à fait voisin.J'avais mon lodging dans Duke Str., presque au coin de
Piccadilly, à deux pas de Old Bond Str.
Combien je me suis félicité d'avoir fait par votre amicale entremise la connaissance de M. van Wisselingh, quellës bonnes heures j'ai passées, et souvent, dans ses rooms, remplis d'art véritable et comme c'était rafraîchissant de causer et fumer des cigarettes au milieu de cette bonne et saine peinture, en compagnie d'un esprit sympathique.
J'ai une lettre de lui qui me fait espérer sa venue à Paris pour dans un mois et me promet sa visite.
J'ai à vous remercier bien vivement pour m'avoir fait faire sa connaissance. Vous aviez bien raison de le qualifier un „excellent" marchand de tableaux, car
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c'est un sincère et délicat amoureux d'art.
Ce séjour à Londres m'a fait grand bien au physique et au moral ; j'en suis revenu avec grande soif de me remettre au travail, — et même de ^repiquer" à l'Eau-forte, — bien que toujours avec appréhension. . ,
71 Boulevard de Ciichy. 17 juillet '92.
L'objet de votre lettre me passionne beaucoup et je suis heureux de pouvoir vous donner, dans une certaine mesure, le renseignement que vous me faites l'amitié de me demander.
Il y a 3 OU 4 ans, mécontant des bistres que me fabriquaient les imprimeurs à Paris, avec leur terre de Sienne souvent mal broyée, je pris le parti d'en faire venir de Londres. J'avais entendu dire que la maison Roberson qui vend des outils de gravure, avait de bonnes encres en poudre. Je reçus une certaine quantité de ce qu'ils appellent proprement „Bistre" — ce qui me parait être de la terre d'ombre naturelle très bien broyée et d'un ton chaud — et aussi une terre de Sienne, préparée d'une façon spéciale (à l'alcool) et d'une richesse de ton étonnante.
J'ai essayé aussi les terres en poudre prises chez un bon marchand de cou-
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leurs, mais elles n'ont pas donné le même résultat que les bistres de Roberson ; je ne connais rien qui en approche.
îl y a 2 ans, M. Ch. Wiîmann, successeur de Chardon, en a fait venir directement de Roberson, . . . sur mon instigation, et tout le monde s'en est bien trouvé. Cependant sa maison estpîeine de terres en poudre de tous les tons, puisqu'on y fait de la couleur.
L'an dernier, j'ai fait chez Witmann un tirage d'une difficulté particulière, 2 planches superposées, l'une formant cadre, en 2 tons différents. C'était d'une difficulté atroce; j'ai dû faire de nombreux essais, et tout en prenant pour base mon bistre Roberson, j'ai eu re-
cours aux flacons de l'imprimeur pour y prendre des pointes de laque, de momie, de Brun van Dyck. Je vais vous envoyer d'ici à deux ou trois jours (après le terrible 14 !) — un de ces essais dans un ton léger et transparent, en bistre fluide.
Avec le bistre Roberson, rompu de noir d'Allemagne (de Frankfort, du vrai, du très bon) et de très petites pointes de bleu, peut-être de Sienne naturelle, vous obtiendrez l'équivalent. . .
Du reste je m.arche de déboires en déboires et j'ai peine à résister au découragement. L'Eau-forte m'est vraiment bien ingrate et j'essaie de devenir lithographe. . .
Paris. 31 juillet 1892.
M. Witmann a fait des essais comparatifs : la même planche tirée avec de la Sienne brûlée pure (la meilleure possible de chez Lorilleux) et avec le bistre Roberson et ce dernier a remporté la victoire haut la main ; il est plus ferme, plus soutenu, moins rouge, nous croyons qu'il contient une pointe de bitume, j Je suis surmené au delà de toute ex-
pression, je voulais partir pour l'Abri (mon petit Jean devenait si pâle) et ne pouvais y arriver.J'ai néanmoins trouvé le temps de faire quelques essais lithographiques sur papier à report; je voudrais profiter de mon prochain séjour à
Londres pour faire quelques croquis par ce moyen, et aussi sur zinc, mais je n'ai pas le temps d'essayer le zinc, je vais néanmoins en emporter. . .
16 Norîh Sîreet Westminster London.
10 octobre 1892.
J'aime ce quartier-ci qui a l'intimité d'une petite ville de province, j'aime mon petit lodging, bien anglais, et je crois que j'aime Londres de plus en plus. Je pense que j'observe beaucoup, mais c'est tout! Ah! si j'avais seulement dix ans de moins. . .
î'Abri. Dinard, St. Enogat.
18 octobre 1893.
Votre lettre m'est arrivée ici hier, et c'est avec grand plaisir, comme toujours, que je saisis cette occasion pour échanger avec vous quelques nouvelles.
A dire vrai, j'éprouve plus de plaisir à connaître les nouvelles de mes amis que je n'en ai à leur donner des miennes, car celles-ci ne sont plus jamais intéressantes. Les circonstances de ma vie, bien plus que ma propre volonté, m'ont jeté à la dérive, ma galère vogue seule maintenant loin des compagnons, et j'ai bien peur de ne jamais sortir des sables où je me suis laissé enliser. Mais vous.
plus vaillant et plus avisé que moi, vous luttez toujours avec courage, vous êtes toujours sur la brèche, vous produisez avec ardeur, je vous admire et je vous envie; moi, vieilli avant l'âge, victime de mes propres rêves qui m'ont, sans que je m'en doutasse moi-même, éloigné de cet art. que j'adore pourtant et auquel j'avais sacrifié tous les plaisirs de ma jeunesse courageuse, je ne suis plus qu'un témoin, très dilettante, très amical, des efforts et des luttes de mes compagnons.
Cette maison d'où je vous écris, que de rêves de travail et d'art, j'y ai enfouis ! quel tombeau que cette demeure; je l'avais acquise justement pour en faire
un asile de travail et elle a tué mon travail! Ce pays-ci, qui m'avait séduit d'abord, est bien le plus contraire qui soit au monde à mon tempérament physique et artistique. Il n'a pas d'atmosphère, et moi qui n'aime que le brouillard!
Vous voulez des nouvelles de ma triste vie, cher Monsieur Zilcken. En voici, tout en bloc. Mon dernier voyage à Londres, cet exil de 4 mois, au milieu des „fogs" (j'en revins le 14 janvier dernier), à été, au point de vue des résultats, la déception la plus accablante que l'on puisse imaginer. A part la connaissance plus intime que j'ai faite avec le langage, le seul résultat a été une grande gêne dans ma vie et un découra-
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gement absolu. Rentré à Paris, j'ai voulu chercher un autre appartement, j'ai perdu des mois en recherches énervantes et je n'ai pas su m'arranger pour trouver un local; c'est à recommencer.
Vous n'avez pas idée de la difficulté qu'éprouve un artiste marié à se loger à Paris. Je le quitterais bien volontiers pour toujours, car je n'ai jamais beaucoup aimé Paris, et maintenant je le déteste, surtout depuis que j'ai revu Londres, mais je ne sais oii aller. J'aime beaucoup Londres, mais je suis trop vieux maintenant pour m'expatrier et recommencer la vie ailleurs. Nous avons en France cette malheureuse centralisation parisienne, qui fait qu'un artiste
ne peut guère s'établir dans une ville de province, surtout quand il n'y connaît personne.
Comme consolation dans ce naufrage de ma vie artistique, j'ai la culture de mon esprit qui fait que la solitude est très peuplée pour moi, et j'ai mon admirable petit Jean qui a eu huit ans aumois d'août dernier, et qui est un véritable petit artiste. Il dessine et compose à ravir. Pour lui, je me suis remis à toutes les études de mon enfance, à l'histoire naturelle ; je m'occupe beaucoup de son instruction; une seule chose m'effraie, c'est sa précocité intellectuelle. ^
Récemment nous avons passé un mois dans ma ville natale, mon cher vieux petit Valognes, dans la Manche. . .
19 Quai Bourbon. 7 décembre 1897.
J'ai bien reçu ici votre lettre du 30 oct. et je vous demande pardon d'avoir mis tant de temps à vous en accuser réception, ma vie est maintenant si pleine de soucis et de tristesses que je n'ai plus de courage à rien, même aux choses qui, il y a peu d'années encore, m'eussent été le plus agréable. Ainsi, par exemple, j'ai mis de côté depuis des mois quelques épreuves pour notre ami Pit, et je n'ai pas le courage de les tirer de leur coin pour les lui envoyer. Notre appartement actuel, que j'ai pris les yeux fermés, dans un moment de lassitude, de désespoir et d'abandon, après
mon voyage stérile en Angleterre — est très incommode pour quoi que ce soit, outre que j'y gèle partout; mais il convenait à notre petit Jean et je n'ai pensé qu'à lui en le prenant. Au reste, mon déménagement duBoulevard deClichy, — joint aux soucis de plus en plus sérieux que me donne cet „Abri" de Dinard, qui ne se loue pas — mon déménagement a eu pour résultat de m'achever, de me finir.
Depuis quelque temps surtout, je me sens aller, accablé sous le poids d'une vieillesse prématurée, le courage parti et le ressort intérieur complètement brisé. Ma vie d'artiste est virtuellement finie et morte depuis pas mal d'années.
Mes croyances spiritualistes me donneraient la résignation et même le désir d'une transmigration, si je n'avais d'abord le devoir d'opérer une liquidation de tout ce que j'ai accumulé autour de moi, de tout le fatras qui devient ruineux à conserver et m'empêche de bouger (quand il n'y aurait que les vieux papiers de fil, en 7 ou 6 caisses!) mais je suis seul, isolé, dégoûté. — Je ne puis plus, et cela depuis longtemps, mettre le nez dans mes cartons d'épreuves sans être malade, je vois bien que pendant des années les imprimeurs, ces barbares bourreaux aveugles, ont massacré mes planches, et je voudrais pouvoir détruire presque tout!
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J'ai depuis lors acquis le savoir, l'expérience, la prudence, — fait des découvertes, mais c'était trop tard ! Du reste, je n'ai ici ni place ni lumière et j'en suis arrivé à dormir le jour et à vivre la nuit, plongé dans des bouquins, et repris par ma vieille curiosité des sciences occultes. . .
La consolation de ma vie gâtée c'est ce cher petit Jean. , .
Je suis content d'apprendre que vous travaillez avec cœur et courage; il n'y a vraiment de bon que le travail, la fidélité à son art, il n'y a que cela qui aide à supporter la vie. . .
DE FÉLIX BUHOT. l8l
En avril 1898, très inopinément, je recevais une lettre faisant part de la mort de Félix Buhot.
En 1899 un parfait Catalogue descriptif de son œuvre a été publié, dû aux soins émus de son ami M. Gustave Bourcard, précédé d'une chaleureuse et sympathique Préface par M. Arsène Alexandre.