‹ SouvenirsChapitre 8 sur 10 · TI · texte numérisé non relu

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lante buée blonde, d'une brunie chaude et poussiéreuse, insupportable à respirer, mais du plus rare effet, enveloppant tout d'une atmosphère rayonnante, comme en certains intérieurs d'églises de Bosboom.

Je cherche, en allant à l'hôtel, de petites roses oranges, la Sweet Utile Queen of Holland (mignonne fleur créée pour ces jours de fêtes), afin de les offrir à la comtesse; car à ce moment tout le monde portait de l'orange, en nœuds, en cravate, en ceinture.

Bientôt, elle arrive en robe de voyage, drap brun et corsage bleu ocellé de blanc, pierres et perles assorties.

La Reine, qui quitte La Haye pour

Amsterdam, passera par ici vers midi, et je trouve une place excellente pour la voir, d'autant meilleure qu'il y a peu de monde.

Elle arrive en voiture fermée, à deux chevaux, sans escorte, et nous la voyons à quelques pas, sérieuse, pâle, très pâle, émue de ce départ pour des cérémonies imposantes, pour Amsterdam, qu'elle n'aime pas autant que La Haye, y craignant toujours un peu des mouvements de la populace. . . Elle est charmante et touchante ainsi, la jeune Reine, et la comtesse est ravie, enthousiaste, enchantée de l'avoir vue si bien à ce moment si solennel.

Nous partons pour la Zélande.

Le train roule lentement, et nous pouvons à notre aise admirer le pays, qui, à partir de Bergen-op-Zoom, a un caractère très marqué.

Ici, les plaines sans fin, les eaux sans bornes se confondent. Au loin, on ne voit qu'un horizon vague, flottant, indécis, qui est eau ou terre, on ne sait. Et nous allons ainsi, lentement et longtemps, vers l'Ouest, par ce pays étrange où quelques rares moutons paissent au bord des lagunes où volent silencieusement de nombreuses mouettes qui effleurent de temps en temps les eaux immobiles.

La comtesse se lève souvent pour regarder par la portière, et alors, se

cambrant légèremenî, accoudée à la fenêtre, elle voit, car elle voit tout, cette femme impressionnable, sensitive, qui est, comme le disait si joliment Théophile Gautier, „quelqu'un pour qui le monde visible existe", chose rare. Et c'est la grande valeur de cette femme d'élite, parfaite mondaine, d'être vraiment artiste, de voir, de sentir, de juger par elle-même, avec originalité, ce qui la fait se plaindre de ne pas souvent trouver des gens avec qui causer.

Et, lentement, sans bruit, sur ce sol mouvant parfois, le train glisse.

Arnemuiden, notre premier arrêt en Zélande, est une ancienne ville, jadis très importante, qui ne compte actuellement

que quelques centaines d'habitants. On n'y va guère. Aussi, dès que nous quittons ia gare, nous sommes entourés par tous les enfants du village qui, criant, piaillant, font résonner les ruelles étroites du claquement de leurs sabots. Ce n'est que grâce à mon langage énergique et compréhensible pour eux, qu'ils ne déchirent pas involontairement les vêtements de l'étrangère, tant il l'entourent de près dans leur avide curiosité.

Toutes les petites maisons de brique rose ont les boiseries peintes en jaune vif, vert pâle et blanc. Toutes sont identiques et tous les habitants portent le costume du pays, si gracieux et qui leur va si bien.

Les femmes et les enfants ont, i'hiver comme l'été, les bras nus; un petit corsage noir, presque sans manches, très échancré sur la gorge où se plisse avec soin un fichu de couleur tendre (comme la blanche „chapeîle" des Arlésiennes), une robe noire avec un tablier bleu et blanc, le bonnet élégant et coquet, aux assez larges ailes, leur donnent à toutes un air de distinction, très en rapport avec l'aspect du pays.

Les hommes en costume sombre, à boutons en filigrane d'argent ou d'or, sont très simples d'allure; ils portent les cheveux rasés sur la nuque, comme en certains portraits d'Holbein.

Etant déjà venu à Arnemuiden j'y

connaissais un notable, échevin et beau-frère du bourgmestre (tous deux descendants de ces familles françaises qui s'expatrièrent à la suite de la révocation de TEdit de Nantes). C'est chez lui que nous allons nous reposer à l'abri de la foule, non pas hostile, mais gênante.

C'était un plaisant contraste de voir la raffinée et si moderne comtesse dans cet intérieur fruste et sombre, vieux de deux siècles au moins, aux murs blanchis à la chaux, aux vastes coffres en précieux bois des Indes, datant du passé mort, de l'époque florissante de cette ville qui possédait des flottes considérables.

Il y avait îe père, la mère et plusieurs filles etpetites-filles,auxquelles Mme l... parla en allemand, tâchant d'exprimer des pensées de gratitude pour l'accueil cordial qui lui était fait, tout en examinant de très près leur costume.

Un fils de l'échevin attèle la carriole à bâche de toile grise, très couleur locale, pour nous mener à la ville voisine.

La route longe le bas des digues, et l'on aperçoit tout au loin, vers le couchant, doré déjà, la silhouette de Middelbourg. Le soir îombe et dans les ombres du crépuscule, la comtesse, un peu nerveuse et inquiète, est impatiente d'arriver.

Parfois, au-dessus des hautes herbes

qui recouvrent les digues, glissent lentement les grandes voiles de quelque bâteau presque-fantôme, dont la coque est cachée par les talus. Ces voiles qui rampent au milieu du silence et de la solitude ont quelque chose d'impressionnant, et, dans la mélancolie du soir passe ce frisson angoissant que Maeterlinck a si bien exprimé.

Nous arrivons enfin. La soirée est splendide. Une lune claire luit sur la ville pittoresque, et, à pas lents, après un léger repas, nous faisons une promenade calme et reposante, trop rapidement finie, comme tout ce qui fut exquis pendant ce voyage.

Le lendemain un brouillard léger estompait délicatement les lointains.

Mais le soleil luira: c'est aujourd'hui le jour du couronnement de la Reine, et, c'est de tradition, le „soleil d'Orange" brille toujours quand un heureux événement se produitdans l'auguste famille.

La voiture, attelée de deux solides chevaux du pays, va nous faire faire le tour de Walcheren; promenade traditionnelle un peu, mais toujours charmante.

Toutefois, avant de quitter Middelbourg, Mme I. . enthousiasmée par la joliesse du costume des jeunes filles de Goes, se fait prendre, chez une couturière du pays, la mesure d'un de ces

costumes si seyants, noir, rose et vert d'eau. Ici, comme partout dans la contrée, tout est propre et reluisant, et je ne sais rien de plus joli que ces petites marchandes de légumes et de fruits, dans leurs fraiches toilettes si bien ajustées.

Mais les chevaux piaffent et bientôt nous emportent par ces belles routes de gravier, si unies, bordées de hauts arbres ébranchés par le bas et de gaies maisonnettes, comme dans cet admirable Hobbema de Londres qui s'appelle La route de Middelharnis. Les gens sont ici très polis et tous nous saluent d'un simple et cordial „goejen dag'' (bonjour).

L'air du matin, vif et pénétrant, me

fait accepter avec reconnaissance un

pan de la couverture d'astrakan qui nous réchauffe les pieds. La femme de ciiambre, me sachant soigneux, m'a confié en partant les petits accessoires de la comtesse, sa jumelle qui nelaquitte pas, son souple coussin, un flacon de vin réconfortant, quelque Kola dont heureusement elle n'aura pas besoin !

Malgré ses multiples exigences, son impatience continue, la comtesse est adorable, et avec quel plaisir j'obéis à ses moindres désirs! Elle se dit ellemême „enfant gâtée", et elle l'est, en effet, avec tant de charme !

Au trot flegmatique et continu de nos gros chevaux nous arrivons à Dombourg, un petit village au bord de la mer.

abrité par les dunes et presque enfoui dans des touffes de petites chênes serrés, croissant en largeur, tellement leurs têtes sont battues par les grands vents de mer. Ici, Mme L . montant un escalier, perd l'épingle de sûreté de sa ceinture, et j'ai la chance de la retrouver. On dit communément en Hollande que donner une épingle détruit l'amitié.

Mais si c'est un symbole, une épingle fermée ne doit-elle pas la rendre plus étroite encore ?

Le site où nous nous trouvons a peu de caractère, trop fréquenté qu'il est par les touristes. Nous voici longeant cette fois, sur le haut d'une digue d'un grand aspect, un bras de l'Escaut, large

comme un bras de mer, admirable de tons gris, violacés par l'éclat du soleil qui rayonne avec ardeur depuis l'heure à laquelle l'^Inauguration" solennelle a eu lieu. D'innombrables mouettes volent au-dessus des ondes immobiles, attirées par l'âpre odeur des varechs et des algues laissées à découvert par le jusant. De loin en loin, une pâle petite voile rompt la ligne droite, presque invisible, de l'horizon. Il faitunsilencede rêve, une température idéale, et nous roulons toujours au même trot placide, l'âme emplie d'une douce joiede vivre... Inoubliable promenade, véritable „Ile bienheureuse", qui restera un de mes plus précieux souvenirs.

A l'horizon se dessine l'imposant dôme de Veere, et bientôt nous entrons dans la ville même, qui, envahie par les mauvaises herbes et les lichens, ruinée, morte, se désagrège pierre par pierre, comme Arnemuiden, mais plus encore.

Aucun bruit, à peine quelques habitants; seuls, pour animer le paysage, des enfants qui jouent et sourient au soleil.

Oh! le grand sentiment de tristesse morne qu'exhale cette ville, silencieuse et vide comme une tombe abandonnée dans un vieux cimetière !

Sans en avoir l'air, avec son intelligence rare et ses yeux qui voient tout, la comtesse emmagasine ses impres-

sions, et se pénètre de l'âme même des choses qui lui apparaissent.

Et partout, partout, ici comme dans le pays tout entier, des drapeaux oranges et tricolores, des drapeaux et des fleurs pour la Reine, pour „la petite Reine" qu'acclame en ce moment à Amsterdam une foule délirante, et la comtesse est attendrie par un amour si général.

Après Veere, la vieille, paisible et morte cité, une belle route longeant des cultures savoureuses nous ramène vers Middelbourg. Tout près de là se dresse un moulin à farine, un haut etbeau moulin, à large plate-forme goudronnée,aux vastes ailes frissonnantes sous le pur et limpide vent d'Est,

Peu de minutes nous restent avant le départ du train, mais la comtesse veut monter tout au haut, voir quand même ce moulin, en détail !

Intrépide, elle s'élance sur les échelles presque droites, avec une audace charmante, un entrain qu'aucune difficulté n'abat.

Nous montons les nombreuses marches, au milieu d'une impalpable buée de farine, jusqu'à la large plate-forme, où nous faisons une première halte. Ici on aurait pu toucher les ailes puissantes qui tournent avec une énorme rapidité et une force irrésistible; leur activité continue fait imaginer à Mmel... une sensation nouvelle. On attacherait à l'extré-

mité de l'une de ces ailes une nacelle, qui, suspendue eî restantverticale, ferait décrire un cercle immense et vertigineux à la personne qui y prendrait place. . .

Le meunier nous ayant montré et expliqué le cabestan simple et primitif au moyen duquel il fait virer le toit, nous grimpons dans la demi-coupole en chaume d'où se découvre, par une lucarne, le paisible paysage silencieux eî sans bornes.

Monter n'était pas facile, mais descendre! Aux marches des échelles droites et raides s'accrochaient les plis de la robe de Mme I . . et force me fuî de la précéder, me soutenant d'une main, de l'autre tenant le bas de la jupe

plissé autour de ses chevilles. . . Lorsqu'elle arrivaen bas, elle était toute blanche, poudrée comme un pierrot, couverte des pieds à la tête d'un blanc et doux duvet, pareil à dela„neigeîiède"!

Et vite à la gare, d'où le train nous mène à Goes, petite ville assez vivante. C'était jour de kermesse, et les paysans de toute la contrée s'y trouvant réunis, nous pûmes voir des costumes des environs, et assister à des scènes de mœurs très locales.

Quoique ce fût jour de fête, l'animation n'était pas grande. Il y avait des forains, des carrousels, quelques somnambules „extra-lucides" et autres, des salles de bal où nous vîmes des groupes

de jeunes filles eî de paysans qui dansaient sans grâce, mais pas trop lourdement, dans des coups de lumière évoquant Rembrandt.

Le train nous emporte encore, et sous les rayons d'or et de pourpre pâle, nous retrouvons ce pays de lagunes, étrangement mélancolique et doux, qui sépare la Zélande de Bergen-op-Zoom.

Un calme immense règne ici, — estce mort ou sommeil ? — et dans le crépuscule qui atténue les lointains de ses voiles de crêpe lilâtre, nous effleurons encore une foisles questions éternelles : l'Amour, la Mort, l'Infini , . .

Mais la banalité environnante nous enlève à nos pensées : aux arrêts on en-

tend le bruit des fêtes qui recommence.

La veille j'avais quitté la comtesse, fatiguée, alanguie, dans une lassitude extrême, le regard vaguement perdu, flottant sur le pays fuyant, — je la retrouve ce matin alerte etreposée, fraîche et toute aimable lorsqu'elle descend de voiture, en une toilette un peu sombre, avec un merveilleux bijou d'or sur la poitrine, suspendu par une fine chaîne qui lui entoure le cou.

Nous devons aller voir, avec une charmante artiste qui parle leur langue, une petite population javanaise établie à La Haye. Les femmes, mignonnes, fluettes, d'une florentine grâce naturelle,

d'un galbe parfait, ont des gestes élégants et harmonieux, des poses pures et sculpturales qui font paraître bien barbares les civilisés qui les entourent!

Ce fut notre dernière étape. Nous eûmes encore d'autres joies, d'autres émotions, en voyant les incomparables Rembrandt, si heureusement réunis dans la capitale, mais le Rêve était fini et les Fêtes ne devaient pas tarder à nous absorber.

Pendant des jours entiers ce fut dans toutes les villes la même foule bruyante, joyeuse et ondulante dans la poussière d'or, — comme embrasée par les innombrables banderoles oranges, sous ce soleil rutilant, trop chaud peut-être.

mais d'heureux présage pour la jeune souveraine, dont le règne s'inaugurait dans un rayonnement de lumière semblable à celui qui précède les aubes des journées radieuses.

■il

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