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AVANT-PUOPOS
Kii |iuliliiiiil des souvenirs que je i-rscrvais iValxjnl à luii famille, je me suis proi)oS('' ili' rendre témoignage aux Imiiimes puliliques qui fui'eiil mes clud's ou mes couipagiious d'armes. I,e pays en détresse les a\ail appelés à le sau\er: à peine lire de 1 aiiîun'. il les a icjetés à l'écart, ('.'est [louripioi. de\anl une géhéralidii i|in ne les a pas comius. j'ai cru bon d'atlesler i|uels ils étaient, ce (pi'ils (iid fait id ce (piils ont voulu.
.Il lais [un d'eidre en\: mes anlécédenls resseui- Idaii'ut au\ leurs: j'ai (|ualilé p(nir rei)résenter les dispositions (|u ils apporlaienl à leur entrée dans la vie [ud)lit(ue. ComiiK." la plui)arl. relégué sous l'Empire loin lies affaires, je m'y étais préparé par l'étude de l'histoire id la revendication des libertés qui nous faisaient alors défaut. Les traditions de ma famille niattacliaienl au parti légitimiste et au pays où j'étais né, le Tore/.. .Mon mariage avec une (ille de Al. de Montalembert m'avait rapproché des parleuu'utaires (pii avaient du leur inqtoilance et leur crédit au régime
sor VICMItS l'OI.ITKUKS
iT[n-é.SL'iilalir. l'iii' mes î-fiiliniciils les jiliis prolniids. luos coiuictions les plus l'éfléchies j'appaiioruiis à l'i'cole qui poursuivait l'accord de lasociélé moderne avec rKglisc et cherchai I dans les iustilutions libj'cs un point d'ap[)ui pour la religion. J'avais fait mes [ireuiières armes dans la revue qui lui servait d'organe : le CorrespoiidiiDl. Deux fois, en 180;$ et en 1869. je mêlais présenté dans Farrondissemenl de iMontbrison, comme candidat indépendant contre le candidat officiel, lutte inégale qui ne m'a\ail pas valu le succès, mais avait attiré raltenlion de mes couipatrioles. 'N'oilà (■(Hunicnl. ainsi que lanl tlautres, je me suis préparé jusqu à ([uarante ans à la carrière qui devait se clore pour moi moins de dix ans plus tard.
Celte carrière une fuis ouverte, j ai connu les desseins et les actes, les succès et les revers de ceux i|ui marchaient ti notre tête. J'y prenais part, sans joner d ailleurs un rôle a.ssez considérable pour que mon témoignage dégénère en apologie personnelle. Ce récit est celui d'uii soldat, posté, durant laction. auprès des généraux.
J'ai dit ainsi comment l'Assemblée nationale, après a^oir arraché Paris à la révolte, rendit à la France mutilée une armée et des finances, rétablit l'ordre sans offenser la liberté et releva la fortune public jue.
J'ai dû raconter ensuite comment la majorité conservatrice de cette Assemblée entreprit de restaurer la monarchie, sans y parvenir. Longtemps les royalistes ([ni s'étaient épuisés à ramener le roi ont été accusés de lavoir écarté. Longtemps, dans la crainte de
\ V \ Nl'-I'linl'n-
i1i'm-(iii\ l'ir li'iir |HiiiiT. ils oui n'iioiici!' ;i se (^'Iciiilrc. lui ildiiiiiiiil |iiir IciM' silence iiM i;a^c sii|ii'èiii(' ilc lidélili'. .Mais aiiJDurd liiii ce |uiiic(î i-sl iiiori (li'|)iiis viiijnl cl lin ans. suivi dans la toiiiiic, on/.o ans plus tard, par riiciilicr(pii s'clailloyalomciil incline dcvaiil lui. i.'iin e| 1 aniic aii[iaiiicnnont dcsmniais à l'Iiisloire. el la l'i'ance a le droit do .savoir ce (pie leurs parlisaiis unt sonliailc pour ell(\ coniinent ils ont prétendu répondre à ses hesoins sans froisser ses insiincts. conimonl cil lin. pri\ es lie li'iir mi. mais lidèles à la pairie, ils ont lra\ aillé à la dider dim pinndir cxécii fil. stable el li»rl. ca|ialilc <lc iiVsisIcr à I (Miinipoleiicc |iarlenienlaire.
t'.c p(pii\(Mr. 1 As^ciiililie nationale 1 a\ail iiislilué : les paileiiieiils dus cn.suitc Idiil désarme, cl. c(da l'ail. de[Miis \ iiij;l-ciii(( ans, se soiil appliipn's sans relâche à délriiire loul ce ijue celle .\ssend)lée avait restauré. Pour arrêter au délnit l'ceuvre <le ruine, un étroit a élé tenté : la caiii[)a£;ne du Seize .Mai: celle i aiiipai;iie, ayant éclidiié. n a [las cessé d être incriininee tout enseiuhle par les \ainipieurs. ipii nniil pas pardonné l'altafpic. et par les vaincus, (pii ndiit (las pardonné I échec. De tous les ministres en ayant assume la responsaliilité. je saisie seul qui survive encore: a\aiitde disparaître à mon toui', j'ai pensé qu'il m\ip[)arlenait d en rendre ciuiipte. Pour remplir celte tàclie. si j'ai, sans deliiur ni n'^ticcnces, accusé nos adversaires, je n ai piis dissimiil('' non plus nos propres fautes, ni les défaillances (pu', dans nos rangs, ont déterminé la défaite. Défaites et victoires dépendent du moral des Irnupes autant el plus que des calculs des élal.s-majors.
I \ snrvicN! lîs i'iii.rriori;s
.lai rraiiclicuicnl r\|ilii|iic cr <|iii iimis a inaii(|iif iiuiir vaiiR-ro ; je l'ai l'ail axer l'espoir que d aiities. plus habiles ou plus heureux, lrou\eronl uu jour, daus un espril publie mieux trempé par une longue épreuve, un plus solide a[ii)ui.
(.IIAIMTRE PlîEMIEU
1,' ASSK. Mlil.KK NATIONALE A lid Itl) IC A H X
i;ii'ctions (lu 8 fi'vriiT 1871, — Composition et trnda[ici's de l'Assenibléc. — M. Tliiers : sa situation dans lo pays, ses dispositions A l'éfçai'd des dilîércnts paitis. — Il di'vii-nt chcl' de l'I'jlat: comment il forme son ministère. — Conclusion de la paix.
En 1870, nu moment de la guerre, je faisais partie du conseil muiiicij)iil de Montbrison et venais d'être élu au conseil "■énérai de la Loire. A la première nouvelle du désastre de Sedan, j'aceourus à Saint-Etienne offrir mon eoucours au préfet, es|)érant encore qu'avec l'appui du conseil jjénéral il |iourrait se former dans notre département une administration <pielque peu rép:ulicre. De tous les membres de cette as.semblée, le baron de Saint-Cienest, qui partageait mes opinions, et moi, nous nous rencontrâmes seuls à la préfecture. Nous trouvâmes le préfet prêt à partir : il venait d'a|)prendr(\ la cliute de son gouvernement à Paris, et s'attendait à l'invasion procliaine de sa résidence par les républicains du cbeflieu. En effet, à peine étions-nous sortis de son cabinet, nous vîmes une foule en désordre escalader les marches de Ibrttel de ville, où la préfecture était alors établie à côté de la mairie. L'Empire s'était effondré: pas plus en
2 SOCVKMKS POLITIQUES
nroviiicc qu'à Paris, la rôvolulion ne rencoiilrail de r(''sistaiice. En dehors du conseil pnéral, quelciues-uns de mes amis étaient venus à Sainl-Éliennc s'informer des événements et savoir ee qu'avaient à faire les honnêtes gens. Comme nous retournions chez nous tristement, sans avoir rien pu tenter à ce moment, le préfet nous rejoignit à la gare, et ce fut nous, les adversaires «lu régime impérial, (lui. les derniers, escortâmes le représentant de ce régime jusqu'au train où il disparut, eiupurlt' loin de notre pays.
La dictature républicaine, qui s'était inaugurée par la dissolution du Corps législatif, pronon(;a bientôt la dissolution de tous les conseils généraux et municipaux. Avec et par elle il ne devait plus rester en France un seul pouvoir électif. Dans la Loire elle forma arbitrairement une assemblée départementale, oii quelques-uns de mes amis et moi nous fûmes appelés en petit nombre parmi des individus sans mandat. Nous refusâmes d'y siéger, la plupart de nos collègues précédemment élus dans les divers cantons en étant exclus. Quant aux municipalités, en dépit du décret de dissolution, nous parvînmes à maintenir intacte celle de Montbrison (1); mais ce fut en signant une proclamation rédigée par les républicains anciens ou nouveaux de ce conseil et portant adhésion à la République, laquelle était destinée — on le promettait ' en son nom — à sauver l'intégrité du territoire. Plus tard, durant mes efforts pour rétablir la monarchie, on n'a pas nuuiqué d'exhumer contre moi cette proclamation, comme si, au sein de la patrie envahie et menacée de mort, nous avions pu nous disputer sur le régime politique à lui donner plus tard, au lieu de nous ranger tous derrière le "■ouvernement seul debout pour la défendre, et comme
(M) A l'exception du maire nouiiné par l'Eiuinre, qui i'ul remplacé par m républicain:
r.'ASSKMHLKK XATIOMALI- A RORDEAUX 3
si. lit'-las! la Hc-piililifiiic avait iviissi à h-iiir sa parolo on sauvegardaiil notre Ironlièrc!
(".('pendant le parti répuhlieain , (|uune révolution accomplie en face de l'onnenii avail jhuIc aux ali'aires, ne se souciait aucunement de partager un pouvoir au(|U(l il n'était pas accoutumé, Oonirc l'envahisseur, il acceptait volontiers tous les servic(;s, sfiul' ceux des [trinces d'Orléans; mais à rintcricur il prétendait régir 1.1 France sans concours ni contrôle. Il profitait do nos désastres pour s'installer seul au gouvernement (1); et pourtant il était alors le parti le moins capable de gouverner; car ses procédés et ses habitudes, comme ses I laditions et ses passions, n'avaient pas cessé d'être révoliilionnaircs. En même temps, soit par égarement patrioliijne, soit pour honorer sa dictature, ou seulement pour la prolonger, Ciand)elta se prononçait pour la guerre à oulrance, alors qu'il ne nous restait plus aucun moyen lie condiallie. Le dégoût et l'ellroi provo(|ués par une lellc polili(|ue déterminèrent les élections du S février.
1 1) Discours de M. Tliiers à Bordeaux : Oui. Messieurs, nous étions tous révoltés, je l'étais couinie vous tous toulrc cette politique de fous furieux qui mettait la France dans le plus grand péril...
... J'ai lutté autant qu'on le pouvait à Tours et à Bordeaux contre cette prétention antinationale, atroce par ses résultats, arrogante, insolente, de vouloir, à (|uelques-uns qu'un était, se substituer à tous, contre la France inénio quand il s'aj^ssail de son salut. » (Tn's bien! très bitnl Nouveaux iil>liliiu(lif>ementii.) — (.Assemblée nationale. Séance du 8 juin 1871.)
l)iscours du général Trocliu ,
.■ Dans le cours des rapports que j'ai eus avec M. Ganibelta à Paris et plus tiird. j'ai toujours .jugé qu'il avail un .ardc^nt patriotisme; mais il portait l'U lui deux défauts originels incurables : ayant à invoquer, pour l'ii-uvre du salut comnmu que nous poursuivions, le concours de toutes les volontés, de tous les esprits, de tous les cœurs, il était persuadé qu'il fallait superposer à cet elTort même un parti ([ui devait être le directeur.
M Jules Fai-re. ministre des Affaires étrangères : C'est très vrai.
,1c le lui ai dit i|uand il nomma à l'ai is les maires provisoires; je le lui ai dit. quand, .i la même époque, il nomma les préfets dans les départements, l'assurant qu'il allait tout penlre au lieu de tout sauver. »
.W. le miMSlre ilrs Affaires étrani/èns « C'est Ins w-.n ■■ — (Assi'mblée nationale. Séance du 14 juin 1871.
Le pavs so (Irclara pour la paix et ooiitro \o désordre.
Les désastres amenés [)ar l'Empire élaienl trop récenls et trop (lagranls |iour que ses partisans ne fussent pas rejetés à l'écart; par un accord spontané et presque sans concert préalable, des hommes nouveaux pour la plupart, les uns appartenant aux anciens partis, les autres étrangers jusqu'alors aux luttes politiques, furent désignés et portés à la liàte par les conservateurs unanimes.
Ainsi fut dressée dans la Loire la liste sur laquelle on iiiinscrivit v\ qui prévalut. Dans la précipitation avec laipielh' les élections élaienl préparées, les candidats faisaient défaut il |Hiur compléter cette liste on y porta Tliiers ctTrochu. (^eux ([ui la formaient mesuraient mal . d'ailleurs la force du sentiment qui nous poussait en avant, d(^ même que bientôt après nous devions méconnaître la porléc (lu revirement cpii ne larda pas à se produire. Un membre du gouvernement de la Défense nationale qui avait été député de Saint-Etienne avant le 4 septeml>re, M. Dorian, figura sur notre liste en même temps que sur la liste opposée. Ceux de mes amis qui tenaient davantage à inun .■■leclion ])roposèrent aux républicains montbrisoniiais. qui venaient d'administrer d'une façon bonnéte et assez réiiulière notre arrondissement, des places parmi nos candidats; ils refusèrent, s'attendant à notre succès immédiat, mais voulant se réserver l'.ivenir et ne pas rompr(> avec le gros de leur parli.
Dans le tumulte de la guerre el l'accablenuint du désastre, les candidats (|ui devaient l'eniporler ne firent aucune démarche auprès des éleclcuis. Leuis anlécedents seuls les avaient signalés; et quand je me rappelle les honmies qui de la sorte entrèrent avec moi à l'Assemblée national<>. je ne jinis m'(>mpécher de jjeiiser (|ue le suffrage universel n'a ])as toujours aussi iiien choisi. MM. .Jullien et de Sugny étaient depuis longtemps les niembres les plus indépendants, les jilus capables et les
L'ASSEMIÎLKE NATIONALK A BORDEAUX n
plus considérés do. notre conseil général. MM. Arbcl et Cunit s'étaient fait apprécier, M. Arbcl à Rive-dc-Gier comnic maître de forges, M. Cunit au barreau de Saint- Klieniie en (inalité de bâtonnier. M. liouillicr. dont le père, babile négociant et maire de Roanne sous l'Empire, avait géré les alfaircs de sa \illc aussi bien ijuc les siennes. M. liouillier avait employé sa jeunesse à des voyages sur les côtes et dans les îles de la Méditerranée, en rapportant des travaux qui promettaient un publicistc. y\. Callet, en I84H, avait intrépidement combattu la démagogie ilans un journal stépbanois et mérité par là de représenter notre pays à cette époque. S'étant prononcé ensuite non moins banliment contre le coup d'Elat, il avait encouru l'exil et n'avait reparu à Saint-Etienne, ajjrès le 4 Septembre, que pour y reprendre avec le même talent et la même vaillance la lutte contre le désordre. M. de Montgollier se rattacliait à notre pays par son mariage avec .Mlle Yerpilleu.x, dont le père s'était acquis un grand renom dans l'induslrie métallurgique. Lui-même, ingénieur des ponts et cbaussécs à Sainl-Elienne. s'était signalé par ses travaux dans notre département, et plus tard, devenu, pendant la guerre, officier d'artillerie, par sa conduite à l'armée de l'Est, à la tète de nos mobiles. Les suffrages des électeurs allièrent le cliercher en Allemagne, 011 il était prisonnier. Il vint à r.\ssend)lée, encore; étranger aux partis (|ui la divisaient, pour prendre rang parmi les champions les plus résolus di; l'ordre social et des institutions qui le garantisseiil On^ind le l*arlement se ferma pour lui comme pour nous, il était destiné à s'ouvrir une carrière industrielle non moins remiilie, à retrouver comme président de la chambre de commerce de Saint-Etienne une situation jinhlique aussi importante qu'indé|)enilante.
.Vinsi recrutée, la dé'putation di' la Loire ressend)lait à celle de lu (ilupart des deiiarleiiieiits de France: elle eu
r, snuvKNiRs i'olitiquks
lionne nnc iiléi", si jo ne nie tnirnjic, assez exacte. Divers (foriifine et de profession, représentant à eç titre les ilifi'érenls inlérèLs du i)ays. ceux (|ni la composaieiil s'accorilaienl pour repousseï- la dietaUire de dandjetta et conclure la jiaix. mais d'ailleurs allaient se partajier entre plusieurs partis. Tandis (pie M. Dorian reprenait sa place à gauche. MM. Arhel et Cnnit devaient s'asseoir au centre gauche; MM. lîouillier. CaUet et de .Montg(dlier, au centre droit, MM. de Sugny, Jullien et moi à droite. (ju(dles que fussent nos tendances, nous ani\ioiis à Bordeaux les uns et les autres encore incertauis de la voie à suivre et saisis d'effroi devant la tâche à remplir. L'infortune île la patrie ne laissait place alors qu'aux sond)res pensées; pour mon compte, si je faisais un retour sur moi-nn'mc, j'envisageais sous un triste aspect mon ])ropre avenir. J'avais l'esprit hanté de toutes les déclamations prodiguées, de toutes les rancunes fomentées contre les traités de ISlij. Je me disais que nous aurions à signer une paix autrement humiliante et onéreuse; tel était notre devoir sans doute; mais les hommes qui auraient rempli ce funeste devoir pourraient-ils s'en relever? Je nous voyais d'avance déclarés impropres ii toute autre tâche. J'ai reconnu ilepuis ([uc le patriotisme français était moins susceptihle. Les préjugés souhnés contre nous et dont nous n'avons pu triompher ont été hien différents.
La trêve accordée par Dismairk. après la capitulation d(î Paris, pour former mie Assemhh'e et constituer un gouvernement (jui put traiter avec rAUeniagne, était courte.
L'ASSEMBLÉE NATIONALE A BORDICAUX 7
Nous avions ('lé nommés à l'improviste, A peine élus, des (liversi's [inrlions du territoire qui ne eomnumuiuiiienl plus entre elles, de Paris, séparé depuis cinq mois (lu reste du monde, des départements occupés par l'ennemi conuiie de ceux (|u'il n'avait pas atteints, do l'Allemagne même, où nos armées prisonnières avaient été conduites, les nouveaux députés avaient dfl se rendre en hàlc à IJordeaux, sans savoir (piels étaient leurs col- K'gues. Quand l'Assemldée s'ouvrit, nous ignorions comment elle se composait. Je me vois encore sur l'escalier de ce tliéiitre de Bordeaux où nous devions nous réunir, donné de rencontrer tant de visages connus, tant d'amis, jeunes ou vieux, qui ne s'attendaient pas davantage à me retrouver moi-même. Nous nous abordions, nous nous serrions la main avec cette joie triste (juc l'on éprouve à revoir les siens après un naufrage.
De cette Assemblée composée d'éléments si divers, les impérialistes, ainsi que je viens de l'indiquer, étaient presque complètement exclus : n'est-ce pas la coutume des révolutions en notre pays, que les partisans du gouvernement renversé disparaissent le lendemain de sa chute? Celte fois, le gouvernement impérial ayant amené la ruine de la Trance, la coutume n'était que trop justifiée. Aussi, à la séance oii nous étions condamnés à sanctionner hi paix qui mutilait le territoire, quand la déciiéancc de l'emperem- et de sa dynastie fut proposée, à peine sept ou huit vulcs iirotcstèrent contre celte motion vengeresse; et, pour la comijnttre à la tribune, il fallut à un ancien secrétaire (b' .Napoléon 111, M. C-onli, un vrai courage. De l'ancien Corps législatif il ne surnageait dans l'Assemblée nouvelle (pie les irréconciliables de gaucbe et les in(l('pendants non réconciliés avec la majorité bonapartiste, tels (pie DulTel, Daru, .Martel, .\ncel. d'.Vndelarre, Pouyer-Quertier, Lambrecht. Plus nombreux reparaissaient les revenants des libres .\ssem-
8 SOUVENIRS l'OLITlQUI.S
lilccs lie liSiS cl 1849 mis ;i Trcart l't coimno ensevelis (liiraiil ri*]in[)ire : Kcrdrcl et Larcy, doux disciples, deux lieuleiianls do Borryer; Vouiiô, Heiioisl d'Azy. Tréveueuo, DanipioiTc, 31oroile, Rcsségiiior, Uaudot, (-orcelles ol. Moulin. Victor Lcfranc et Dufauro, Bartliéloniy Saiiit- Hilaire et Vitet. Parmi les nouveaux venus au Parlement, les plus en vue à cette première heure étaient ceux (|U(' la g-uerre avait signalés : soldats de métier coinmc les chois do la résistance, Trochu, Ducrot, («hanzy, d'Aurolles, et, avec eux, le vieux Changarnier, (|ui avait rejoint son prescripteur Napoléon III vaincu, après que SOS services avaient été refusés au début de la guerre cl s'était ensuite enfermé à Metz; soldats improvisés comme Keller, Carayon-Latour. Costa de Bcauregard, (^azono\ e de Pradinos, le porle-étendard do Charelte, le mutilé Ac Patay. Par une inspiration qui l'honorait, le pays conliail la triste lâche de conclure la jtaix à ceux (]ui avaient le mieux soutenu la défense.
Pourtant tous les combattants qui venaient d'être t'ius ne siégoaienl pas encore parmi nous. Les princes d"(Jrléans avaient réclamé leur place au feu; mais colle place avait été refusée, aussi bien à la demande ])ublique du duc d'Aumalc qu'au.x démarches discrètes du comte de Paris ; et le prince de Joinville, pour pointer les derniers canons il la dél'ens(! d'Oi'léans, le duc du Ciiarti-os, j)our faire vaillamment toute la campagne, avaient dn se glisser parmi les trou[)es sous un faux nom. Le gou\ernemenl, ayant arrêté néanmoins et ramené en exil le duc d'Aumale et le prince do Joinville, les avait, par colle rigueur mémo, signalés au pays qu'ils avaient voulu dc'fondro. Doux on trois départements, où leur famille a\ait eu des biens et laissé dos souvenirs, les avaient élus députés. Mais on les chorcliait vaintnnent sur nos bancs; ils é'taioni contraints d'attendre à la porte de l'.Vssomblée l'ahrogalion des lois d'exil. Kn revanche, les plus autorisés parmi leurs amis.
I/.\S8EMP.Li:i': NATIONALE A RORDEAUX 9
le (liic lie lirogjlicje diu- Deeazes, le (iiic d'Audiffretl'as([iiior. Il' gi'iii'ial de Cliahuud-Latour, Casimir-Perier, lioclior, ï^aiiil-Marc-ljirardiii environnés d'un groupe assez notable, v .'iguraient et devaient, à des titres flivers, jducr un n'ilc iniiiorlant.
(".ependant. de tous les anciens partis, celui qui arrivait le plus nombreux à Bordeaux était le parti légitimiste. Fortune inattendue qu'il devait à deux causes égal(Mnenl bonorables : parmi les classes intéressées au maintien de Tordie public, les familles légitimistes (■talent celles ijui avaient l'ourni le moins de serviteurs à l'Empire, le plus de volontaires à la Défense nationale, (l'est pourquoi le pays, dégoûté à la fois de l'autocratie impériale etde l'anarcliie révolutionnaire, s'était retourné de leur côté. Je m; sais si dans l'histoire militaire de la noblesse frauijaise il est une page qui lui fasse plus d'honneur que la part prise par elle, sous un gouvernement détesté, à une lutte .sans espoir. De toutes parts, à la suite des premiers désastres, quand l'ennemi eut franchi la frontière, ceux tpie l'on devait alta(pier plus tard connue les héritiers et les représentants de « l'Armée de Coudé » étaient accourus s'enrôler spontanément et s'exposer au |)reniier rang. En se battant bravement, ces volontaiics n'altendaieni aucune ré'compense ; ils avaient regagné, du moins |ioiu' un instant, soit à eu.\mèmcs, soit à leurs pareils, la confiance de la nation. Jamais, depuis la cimte de la vieille royauté, la vieille noblesse n'avait compté autant de représentants dans une assemblée polilicpie. Les plus grands noms y reparaissaient: .Alaillé. Durfort, llarciiurt, (iontaut-liiron, .Mortemari, Tzés, Ea Rochefoucauld. Os iu'ritiers des « maisons de la .Monarciiie » étaient, comme il convenait. pres(]ue tous légitimistes; mais ils l'étaient avec- indépendance et sans méconnaître leur é|)oque. Quanti .M. le comte de (>hami)iird Minlut ilcs si'r\ ilcnrs, non seulement
,n SOUVKNIUS POLITIQUES
li.lMcs il sa cause, mais dociles à ses consit^iics, il dut les clierclier ailleurs (ju'au seiii (les familles ayant déjà leur place dans l'iusloire. Il en trouva dans l'Assenil)lée; car le parti légitimiste, recruté principalement dans les provinces de l'Ouest et du Midi, n'appartenait pas à une seule classe ou. comme disaient ses adversaires, à une caste. Soit à rextrèmc droite, soit à la droite modérée, ses membres les plus actifs p.ulaleni des noms obscurs. Dans une condition modeste, souvent dans rexercice de prof.-ssions laborieuses, ils avaient gardé fièremeni bvs traditions qui jusque-là les avaient tenus à l'écart, mais autour d'eux les faisaient respecter.
Ainsi composé, que manquail-il donc à ce parti, étonné lui-même d'avoir obtenu tant de sull'rages? Ce n'était ni la diversité des aptitudes, ni les talents, ni les caractères. Il lui manquait un chef. Falloux aurait pu, aurait dû l'être"? il n'avait siégé que cin(i ans dans le Parlement, n'était resté que dix mois ministre, et il avait donné aux contemporains qui l'avaient approché, l'idée d'un homme d'État. Mais aux élections de 1871. il se déroba opiniâtrement; il allégua sa santé; et il est vrai <iue les névralgies qui le tourmentaient le paralysaient fréciuemment. Mais ses meilleurs amis estimaient qu'aux heures décisives sa vaillance les aurait surmontées. Son « grand refus » parut alors un malheur public et reste eiu-ore i)Our moi. qui l'ai vu de prés, une indéchiffrable énigme
Le parti légitimiste avait beau être le plus nombreux à l'Assemblée, il n'v disposait pas de la majorité et, dès le premier jour, il fut manifeste (pi'il ne j.ouriait rien à lui seul. (|uè son succès .lépendrail .le son accord avec les braves gens qui ne lui appartenaient pas d'avance. Il se trouvait en face du parti républicain, allaibli sans doute parles fautes et les échecs du gouvernement de la Défense nationale, mais vivace et décidé à ne point làclnu- prise.
l,-.\SSKMI?LliE NATIONALK A BORDEAUX 11
('..unlMKii, pour écliappcr à l'iiiipopularité qui renvironnail alors, avait fui rAsscmblôe cl se terrait en Espagne, i.cs t-lcctcurs, faligurs do sa nrfastc dictature, avai.cnt ri- joli' la plupart de ses partisans; (luclques-uns, envoyés il lionleaux i)ar les bandes n-volulionnaires maîtresses des g:iandes villes, et par certains départements du Centre on du Midi, (pic nous nommions les « pays rouges », dc\ aient l)iehl()t se partager entre l'Assendjlée et la Commune; il fallait les eond)altre: au sein du Parlement, il n'v avait pas à compter avec eux. Mais il en clait autrement des républicains (pii, comme Grcvy, s'étaiei\t séparés du dictateur, et même, se tournant contre lui, iluiani la période d'infortune et d'angoisse (pie nous \eiiions de traverser, avaient fait cause commune avec nous. Plusieurs avaient rendu des services; c'était à Jules Simon, à son courage civique qu'était due la convocation de l'Assemblée. Jules Favre avait bravé de redoutables périls, au milieu de Paris affolé, quand il avait signé la capitulation et l'armistice. Il y avait donc une portion du parti ré[(ublicain (pie les malbeurs publics n'avaient pas discréditée et qui. la Ué|)ui)liqne étant établie en fait depuis la (diiite de l'Kinpin-, entendait la maintenir. .Mais surtout, parmi les bonimes nouveaux (pii peuplaient nos bancs, un grand nombre arrivait, sinon sans |)références, du moins sans antécédents ni engagcv ments |)oliti(pies. sacbanl mieux ce (pi'ils ne voulaient ])as ipie ce (pi'ils voulaient, n(> piu'dcjnnani pas à rKmpir(î nos désastres, ii la dictature gambettiste son arbitraire et ses folies, mais priMs à soutenir soil une r(''|)ubli(pic conservatrice, soit une inoii.inliie libi'iale. \ oila les Itomines avec lesquels il fallait constituer une majorité. Celle majorité, telle qu'elle se manifesta dès le premier jour, avait en définilive, avec des origines diverses, des traits cuinmuns : riiorreur du désordre, l'amour de la liberté, le goùl des réformes, (Milin le (b'sintéressement
12 SOUVKNIRS POLITIQUES
H riiu'.\[i('Tiencc. Le ilésiritéressemeiit nous «Hail rendu larilc |]>ir les nialliours publics; comment songer à soi (juaud on avait tant de saerifices et de si cruids à demander au iiavs"? Aussi la plniiaii d'ciilrc nous avaicnl-ils viv nomnx's sans avoir souliailé, luesciue tous sans avoir recherché les suUrages, plusieurs, prisonniers de guerre en Allemagne, sans m«''nH^ avoir su qu'ils étaient portés. On racontait, par exemple, ([ue l'un de ces prisonniers, et non le moins signalé par sa vaillance, Cazenove, en voyant son nom sur la liste des députés de son département, s'était écrié : « Je suis bien aise que les électeurs aient rendu justice à mon père. » Il n'imaginait pas qu'on eût put penser à lui-mènn'
i/ine.xpériencc était pour iiotn' gént'ration l'inévitable résultai delà longue interru[)lion de la vie publique sous l'Empire. Tous les grands parlementaires, sauf un seul, M. Tliiers, avaient disparu. De leurs successeurs, les uns, n'avant jamais aspiré à une carrière politique, ne s'y trouvaient point préparés d'avance; les autres n'avaient pu se nmnir que d'une instruction théorique. Aux uns comme aux autres, à ceux mêmes qui étaient appelés à devenir nos chefs, il manquait l'apprentissage des allaires et du maniement des hommes; et cela, en face de la tache la plus redoutable et la plus pressante (pii ait jamais l»esé sur une assemblée délibérante : un Etat en ruines à restaurer de fond en comble.
Malgré tout, la composition de cette Assemblée dépassait l'attente des meilleurs amis de la Erance. Un peuple ipii, après avoir perdu son gouvernement et ses armées, avail résisté cinc; mois à la puissance militaire la plus formidable de l'Europe; puis, en dépit de vingt années d'engourdissement poIiti(|ue. tirait de son sein, au lendemain de la défaite, une iiareille représentation, un tel peuple n'était pas ruiné ni di'clm sans retour. Dans une crise mortelle, il s'était, par un instinct de salut, confié aux