‹ Souvenirs politiques, 1871-1877Chapitre 30 sur 38 · LA VICTOIRE DK GAMBETTA · texte numérisé non relu

LA VICTOIRE DK GAMBETTA

doinc? N'est-ce pas dans les diètes de Pologne qu'on se retournait, avant de voter, pour savoir ce que voulaient, ce que pensaient les ambassadeurs de Callierine'? J'ai voulu épargner cela à mon pays... .le n'ai pas réussifl). » Et pour rendre plus saisissant ce triste avertissement du patriote navré, en levant les yeux vers les tribunes où se pressaient les spectateurs de l'orageuse séance, nous y vovions au premier rang l'ambassadeur d'Allemagne, le prince Ilolicnlohe.

.\otre défaite était vengée, mais elle ne devait pas être de sitôt réparée. La supériorité d'esprit et d'àme déployée dans le débat par le duc de Broglie n'avait pas été sans frapper ses adversaires. Dans le train parlementaire qui revenait de Versailles à Paris après la séance, un de nos amis, égaré parmi les députés de gauche, les entendait se répéter entre eux : « Quel dommage qu'un tel homme ne soit pas des nôtres! » Et c'est à ce moment même qu'au Sénat des conservateurs exigeaient sa retraite.

L'enciuète ayant été votée par la Chambre, le ministère résolut de ne pas s'y prêter, d'interdire à tout fonctionnaire d'v concourir, et annonça cette résolution au Sénat enlui demandant de lapprouver. C'était une manière d'obtenir du Sénat un premier pas dans la voie de la résistance ; nous l'obtînmes en effet, mais timide, et moyennant la promesse que nous n'en demanderions pas davantasre. L'ordre du jour qui nous couvrait fut voté à la condition, exii^ée par un groupe sans lequel la majorité nous faisait défaut, que nous nous retirerions le lendemain. Nous nous retirâmes. Un cabinet d'attente nous succéda, puis, au bout de quelques jours, céda la place au ministère composé par nos vainqueurs.

Une fois de plus, Bismarck l'emportait. La France était

(1) Ch&mbre des députés, séance du 15 novembre 1877.

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livrée aux lioiiimes qu'il souliaitait voir à sa tOle, et ces hommes, reconnaissant le concours qu'il leur avait prètéj lui accordaient aussitôt la satisl'aclion qu'il désirait : l'ambassadeur de France auquel il ne pardonnait pas d'avoir, deux ans auparavant, pénétré et déjoué ses plans, Gontaut-Biron était rappelé.

Les ministres du 17 mai attendirent pendant plus d'un an l'accusation que, dès le premier jour, la Cliambrc tles députés se disposait à porter contre eux. Pour se soustraire à cette accusation qui mena(;ait leur liberté et leur fortune, aucun d'eux ne lit rien, aucun ne se réfugia ni à Saint-Sébastien, connne Gambclta en 1871, ni à Jersev comme Boulanger; tous restèrent constamment en face de leurs adversaires victorieux; et c'est j)eut-étre parce qu'on les vil prêts à rendi'e compte de leurs actes que ce compte ne leur fut pas demandé.

Ce qui ne dépendait pas de nous, bêlas! c'était de préserver la carrière des braves gens qui nous avaient suivis et soutenus dans la lutte. A tous les degrés de l'échelle administrative, ils furent mis de côté; un seul préfet, en désertant notre cause, mérita d'être éj)argné, et jus(iue dans les emplois les plus étrangers à la politi(|uc, les \ainqueurs, soit convoitise, soit rancune, nmlliplièrcuit les victimes. Ceux d'entre nous qui, avant de se jeter dans la mêlée, exenjaient de tels emplois, devaient être frappés les premiers; ils allèrent au-d(\ant des coups qui les attendaient.

Le ministre de la guerre, que la gauche, ('s|M'r;iiil le gagner, avait parfois ménagé, le général Berthaul, pourvu du commandement d'un corps d'armée, le déposa quand la Chambre, au lieu de nous poin'sui\'re, nous cul Ih'tiis

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Tiinilis que ses collègues ne se sentaient aucunement atteints par cette injure, il estima, lui, qu'après l'avoir reçue, son autorité sur le soldat ne serait plus intacte et, plutôt que (le la garder diminuée, il y renonça, il brisa son épée. L'amiral Gicquel des Touches, que ses camarades jugeaient fait pour commander, se vit conliné jusqu'à sa retraite dans un obscur bureau de la marine, au dépôt des cartes. Enfin Brunet écrivit au Maréchal une lettre qu'à l'honneur des hommes du Seize-Mai, il convient de conserver et de citer tout entière :

l'.iris. i fiéccnil>i-e 1877.

« Monsieur le Maréchal,

« Connaissant mon désir de rentrer dans la magistrature, vous voulez bien mettre à ma disposition la place de conseiller à la Cour de cassation qui est vacante par la démission de M. ilc Peyramont, cl je sais, depuis hier soir, que M. le garde des sceaux doit soumettre à votre signature un décret dans ce sens. Je vous prie d'agréer l'expression de toute ma reconnaissance; mais, en même temps, je vous demande la permission de ne pas accepter cet avancement

« Il se justifierait sans aucun doute par d'assez nomhreiix précédents : il a été donné à des conseillers de la Cour d'appel de Paris, qui avaient des titres Judiciaires non supérieurs aux miens, sans y joindre les services publics que j'ai pu rendre, depuis vingt ans, comme membre et président d'im conseil général, sénateur, et, en dernier lieu, ministre. .Mais, quelque justifié (pi'il put être, ce sérail un avancement considérable, et je pourrais craindre qu'en l'apprenant on ne se méprit sur la nature du sentiment qui ma fait cpiitler la magistrature, il y a six mois, pour entrer au ministère

« II se pourrait, monsieur le .Maréchal, que, sur ce pre-

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niicr relus, on vous proposât de me confier les fonctions de président de cliambrc à la Cour d'appel. Permettezmoi, le cas échéant, de ne pas les accepter. Ce serait un avancement, plus modeste sans doute; mais encore un avancement.

« Puis(|ue je m'y trouve autorisé par la bienveillance extrême dont vous m'honorez, je vous prie, mon.sieur le Maréchal, d'être assez bon pour me rendre purement et simplement la fonction de conseiller à la Cour d'appel de Paris que jai (juittée, il y a six mois, pour obéir à votre appel. Vous ne me la rendrez pas entière, car la place que j'avais sur le tableau de la Cour étant désormais occupée, j'ai perdu mon rang- d'ancienneté; mais cette perle est à mes yeux largement compensée par l'honneur d'avoir été associé par vous à l'œuvre courageuse que vous avez entreprise dans un intérêt de salut social.

M Permettez-moi d'insister pour que les choses se règlent ainsi. Si vous voulez bien m'accorder cette faveur, elle aura pour moi ce prix tout particulier (|u'il ne sera permis à personne, même aux plus malveillants, de supposer que, lorsque je suis entré au ministère, cet acte de dévouement était accompagné d'une arrière-pensée ou d'un calcul ami)itieux.

« Veuillez agréer, monsieur le Maréchal, avec l'expression de ma \ ive reconnaissance, l'hommage de mon profond respect.

« Brin ET. »

Ce désintéressement, que Brunct ne regretta jamais, devait lui coûter cher. S'il était entré à la Cour de cassalion, il y serait resté, les conseillers à la Cour de cassation n'avant pas cessé d'être inamovibles. A la Cour d'appel, au contraire, quand l'inamovibilité de la magistrature fut suspendue, le ministre du Seize-Mai ne manqua pas d'être révoqué, et, ])rivé de sa profession, sans fortune, il dut,

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déjà vieux, cherclier pour sa famille et pour lui des ressources dans uu nouveau labour.

Ainsi s'acheva le dernier cilort lente pour maintenir les conservateurs au pouvoir. La carrière militante du duc de Broglie se terminait par une défaite dont ni lui ni les siens ne devaient se relever. Auparavant il avait arraché le pouvoir à M. Thicrs quand, sous M. Thiers, les conservateurs le perdaient; et, grâce à lui, la restauration de la monarchie était devenue possible. Grâce à lui encore, quand IVxiuence du monarque eut opposé un obstacle insurmontable à cette restauration, les conservateurs avaient trouvé dans une sorte d'interrègne, autour du Maréchal, un abri et, malgré la ruine de leur entreprise, le pouvoir no leur avait point échappé. Ils l'auraient définitivement gardé, sil avait été perniis au duc de Broglie, après avoir établi le Septennat, de l'organiser; les institutions qu'il avait conçues alors le leur assuraient pour un domi-siède, de l'aveu de Gambetta; cl ce fut précisément quand il les proposait que ceux à qui elles auraient profilé davantage le renversèrent.

Les lois constitutionnelles adoptées après sa chute ne devaient plus valoir celles qu'il avait présentées, -- il s'en fallait, — et pourtant, telles (ju'clles furent votées, elles olfraient encore des garanties, elles eussent réservé dans IKlat une place considérable aux conservateurs si, dès le début, une lamentable défection n'avait vicié la composition du Sénat, et faussé avant quil e.U servi le frein destiné à enrayer les excès de la Chambre, le contrepoids opposé au suffrage universel inorganique.

Los choses venues à cette extrémité, Uroglie aurait pu laisser les événements suivre leur cours, et les fautes dont il avait été la première victime aboutir à leurs conséquences fatales. La dernière lutte à la(iuellc il fut appelé, parce que sans lui nul n'était capable do l'af-

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fronler, allait à l'cncontre de ses instincts, de ses froûts, de ses iiabiludes; les chances de revers l'emportaient sur les chances do succès; il le savait, et il savait aussi qu'en cas d'échec, la dcfailc où sombrerait sa cause lui sérail im[)uléc. Mais il se dit qu'en esquivant le combat, il laissait sûrement les institutions nécessaires, l'ordre social voués à la ruine; et connue le soldat qui, dans une place investie de toutes parts, à demi démantelée dt'-j.à, ne se résigne pas à capituler avant un suprême clFort, il risqua la dernière sortie.

En dépit de l'événement et de tous ceux qui s'en prévalent pour condamner les vaincus, je persiste à penser que cette tentative hasardeuse n'était pas sans espoir. J'en atteste nos adversaires : le long ressentiment qu'ils ont gardé de notre attaque décèle l'effroi qu'elle leur causa. J'en atteste l'appel de leurs cliefs à l'étranger : s'ils s'étaient crus sûrs de la victoire, ils n'auraient pas fait intervenir dans une (juerellc intérieure l'ennemi du dehors et ses menaces.

J'ai dénoncé leurs manœuvres; j'ai dit quels griefs ou quelles méprises tournèrent contre nous des iiommes qui auraient dû être des nôtres. J'ai mesuré les forces des vain(|ueurs. Toutefois, pour expliquer l'issue de l'action, pour en tirer une leçon profitable à l'avenir, il faut considérer aussi les vaincus et reconnaître que l'armée conservatrice ne déploya, pour garder le pou\oir, ni la même ardeur, ni la même ténacité, ni la même discipline que l'armée adverse jiour le conquérir. C'est qu'en effet, à l'époque qui fut la nôtre, les conservateurs — et je signale ici la principale cause de leur infériorité, malgré leur nombre, — les conservateurs attachaient trop peu de prix au pouvoir politique. Désintéressés pour leur propre compte, ils l'étaient aussi et avec excès pour leur parti, pour leur cause. Généralement satisfaits de leur condition, se souciant rarement d'êlre eux-mêmes sénateurs ou dé-

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putôs, préfets OU minislrcs, parfois poiit-t'tro sccrMomonl, jaloux de ceux des leurs qui le devenaient, ils laissèrent envahir ees positions sans les défendre résolument, et eriti(|uer le pouvoir leur parut lon2:temps plus commode i|ne de le disputer ou île le soutenir. Ils ont Irop peu compris (|ue. dans notre pays surtout, oii le gouvernement a i)Ius d'attributions qu'ailleurs, s'il n'appartient pas il tous de gouverner, il imporle à tous d'être biengou- \ernés, et, par conséquent, le gouvernement relevant de r.'dection, de bien choisir qui gouverne. Loin de tenir la politique pour ce qu'elle est en réalité, l'aflaire de tous, ils l'ont trop souvent considérée comme le métier aventureux et suspect de (|uelques-nns : « .le ne me mêle ])as de politiiiuc. » disaient-ils volontiers, à peu près comme un lio7nni(> du monde aurait dit : « Je ne joue pas à la Bourse. » — un paysan : « Je ne vais pas au cabaret. »

Au lieu de soutenir l'élite lin'c de leur sein qui avait relevé la patrie au lendemain de ses désastres, beaucoup révèrent d'un sauveur tombant du ciel pour faire leur besogne, se croisèrent les bras dans l'attente de ce sauveur, {|ui ne vint pas. et négligèrent de se sauver euxmêmes, soit en gardant le pouvoir au ])rix d'un labeur continu, soit en le reprenant, une fois perdu, par un habile et vaillant effort. Depuis qu'il leur a été ravi et parce «pi 'il leur était ravi, ils ont vu successivement les emplois publics étrangers à la politi(iue fernvés pour eux. à commencer par la magistrature dépouillé-e de son inamovibilité; à la suite des carrières civiles, les carrières militaires, l'armée et la marine, hérissées sous leurs pas fie pièges et d'obstacles; puis leurs droits et leurs intérêts privés méconnus et violés, la liberté de prier à leur gré. la liberté d'élever leurs enfants selon leur foi supprimées; enfin le désordre matériel s'ajoutant au désordre moral, l'industrie compromise par les divisions systématique-

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inenl entretenues entre ouvriers et patrons, les grèves aboutissant à léineute, et les patrimoines menacés par une fiscalité de plus en plus subversive. Voilà les ravages que nous nous proposions de prévenir en livrant un dernier combat pour conserver le pouvoir, les ruines qu'une génération nouvelle aura à réparer en l'arracbant aux démolisseurs.

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