‹ Souvenirs politiques (volume 2)Chapitre 8 sur 14 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

Conférence de Mercier sur l’Indépendance du Canada. — Résumé de ce travail. — Convention libérale à Ottawa 1893. — Mort de l’honorable Isidore Thibaudeau. — Esquisse de sa vie. — Mort du sénateur Chaff ers, du Dr Rinfret et de l’honorable Félix Geoffrion. — Maladie grave de M. Mercier. — Son dernier discours à la Chambre.— Il produit une grande sensation. — Mort de Mercier. — Sa carrière. — On parle de la dissolution du parlement fédéral. — Les libéraux s’organisent. — Grande assemblée à Montréal. — Discours de M. Laurier. — Un article du Globe. — Le Mail et M. Laurier. — Situation du parti conservateur. — Caucus conservateur à Ottawa en 1896. — Sir Mackenzie Bowell et Sir Charles Tupper. — Crise ministérielle. — Le “nid des traîtres”. — Sir Charles devient Premier. — Le bill réparateur. — M. Laurier suggère une commission pour régler cette question.— Sa proposition est repoussée. — Mort du juge Fournier. — Dissolution des Chambres le 24 avril 1896. — Les élections sont fixées au 23 juin. — M. Laurier au pouvoir. — Ses succès.

Après la période si mouvementée que l’on venait de traverser, le calme était enfin revenu; mais on comprend qu’il était difficile pour un esprit aussi plein d’activité que celui de M.

Mercier, de rester dans l’inaction. Il profita des loisirs de sa retraite pour préparer un travail sur l’Indépendance du Canada. Ce fut le 3 avril qu’il donna cette conférence dans la vaste salle du Parc Sohmer. Une foule immense était accourue pour l’entendre.

Au moment où il entra dans la salle, l’auditoire, d’un mouvement spontané, se leva, éclata en applaudissements, puis poussa de vigoureux hourrahs. Les hommes agitaient leurs chapeaux, les femmes, entrainées par l’exemple, secouaient leurs mouchoirs.

On voyait sur la scène, à part les représentants des journaux canadiens, des correspondants du New-York World, du New-York Sun, du New-York Herald et du New-York Times.

M. Mercier développa trois points: 1° le statu quo; 2° l’annexion aux Etats-Unis, puis 3° l’indépendance du Canada.

Après avoir résumé l’histoire des événements depuis la cession du pays, il ajouta:

“Ainsi, tous comptes tirés, nous ne devons rien à l’Angleterre, et nous pourrions au besoin nous séparer d’elle, quand la majorité, régulièrement consultée, le voudra, sans remords de conscience, sans déchirements de cœur et même sans verser de larmes .... tout en conservant cependant un respectueux souvenir des Anglais qui nous ont montré des sympathies et qui ont fait des décla rations propres à nous encourager à demander

notre indépendance; de quelques-uns de nos gouverneurs, qui ont été justes à notre égard et se sont montrés dignes de la haute position qu’ils occupaient, et, en outre, de l’illustre personne qui règne sur l’empire Britannique depuis au-delà de cinquante ans et qui s’est montrée dans toutes les occasions, une reine véritablement constitutionnelle, que l’histoire regardera à juste titre, comme l’honneur de son sexe et l’une des plus nobles figures des temps modernes”.

On sent une pointe d’aigreur contre les Anglais: la chose s’explique. M. Mercier s’était efforcé de conquérir leur confiance et ils la lui avaient toujours refusée, malgré que sa politique n’eût absolument rien d’hostile à leur égard.

Voici un court résumé de sa conférence publiée dans Y Electeur du 5 avril 1893:

1° Le statu quo. L’organisation de 1867 n’a jamais été, dans l’esprit de ses auteurs, qu’une, affaire de transition, qu’un moyen de nous préparer à jouer un rôle plus grand, et plus indépendant. Telle a été la pensée génératrice dont est; sortie la confédération; elle ne devait être qu'une halte dans la voie conduisant à notre destinée manifeste.

2° L’annexion avec les Etats-Unis. — M. Mercier y est opposé pour le moment du moins. Sans doute, elle offre des avantages dans l’ordre matériel et dans l’ordre moral. Dans l’ordre

matériel le commerce de l’ouest, l’exploitation plus avantageuse de nos mines et de nos forêts, de notre industrie agricole et surtout de notre industrie manufacturière à laquelle nous assurons un marché de 65 millions d’habitants. Américanisons notre situation économique et nous arrêterons l’émigration et nous verrons revenir ceux que la dure nécessité a chassés.

Au point de vue religieux, rien à craindre. La constitution des Etats-Unis rend impossible tout conflit politico-religieux.

Rien à craindre, non plus, au point de vue de notre langue. Pourquoi ces craintes puériles quand notre passé est là pour répondre de l’avenir? Est-il un peuple qui ait été piua maltraité, plus persécuté que le nôtre à cause de sa langue et de ses institutions? Sous le régime militaire de 1774 l’usage de la langue française fut prohibé. La constitution de 1841, inaugurée pour nous faire disparaître comme race, décrétait aussi la •suppression de la langue française.

3° h’ indépendance — Malgré tous les avantages qu’offre l’annexion, M. Mercier conseille plutôt l’indépendance.

Le premier avantage serait le droit que nous aurions de faire nos traités de commerce.

Nous possédons un territoire de 2,315,607 milles en superficie, habité par une population de 4,829,411 âmes. Pour 1891 les opérations ordinaires de notre budget accusent 838,579,311 de

recettes et $36,343,568 de dépenses. Notre commerce, pour le même exercice se chiffre à $218,334,934, c’est-à-dire $119,967,633 d’importations et $98,417,296 d’exportations. Nous avons 3,800 milles de navigation fluviale, environ 1,500,000 milles de chemins de fer, en sorte que, sous le rapport des communications et des moyens de transport, nous l’emportons sur bien des pays de la même population. Enfin, notre position géographique, nos incomparables ports de mer, nous donnent pour ce qui regarde la navigation océanique des avantages réels. Notre immense territoire renferme en abondance des ressources naturelles susceptibles d’un développement presque illimité. Le pays pourrait recevoir une population additionnelle de vingt-cinq ou trente millions sans qu’il se produise le moindre encombrement. Sous le rapport de l’éducation nous sommes les égaux des peuples les plus avancés et nous avons des collèges et des universités qui feraient honneur aux pays du vieux continent.

M. Mercier cita à l’appui de sa thèse l’exemple de la Suisse et celui des Etats-Unis. La première statistique, celle de 1790, quatorze ans après la proclamation de l’Indépendance, établit que la population blanche des treize états n’était que de 3,223,629 âmes. En 1791 les revenus n’atteignaient que le modique chiffre de $4,418,913. La dépense était presque deux fois plus considérable et s’élevait à $7,207,537.

Comparez cette situation à la nôtre, ajoutait M. Mercier, et dites s’il est raisonnable de prétendre que nous ne sommes pas en état d’arborer le drapeau de l’Indépendance.

Quant à la forme de gouvernement, M. Mercier était en faveur du système républicain comme étant le plus simple et le moins dispendieux.

M. Mercier se rendit quelques jours après à Washington où il fut reçu à la Maison Blanche par le Président Cleveland. Il rencontra plusieurs hommes politiques importants, tels que M. Issiah Quincy, le secrétaire d’Etat, M. Gresham, et M. Bissell le secrétaire des Postes.

Dès 1893 les libéraux commencèrent à se préparer pour la lutte qui, en 1896, devait porter leur parti au pouvoir.

A la fin de la session du parlement fédéral, les membres libéraux de la Chambres des Communes avaient décidé de tenir une grande convention libérale à Ottawa, dans le but de déterminer le programme du parti et de préparer les élections. M. Laurier la convoqua pour le 20 juin. Chaque district électoral devait être représenté par le député libéral ou le candidat libéral défait aux dernières élections, et, aussi, par cinq délégués choisis par l’Association libérale du district.

C’était le moyen infaillible de connaître le sentiment du peuple canadien. En se réunissant dans de solennelles assises à Ottawa, sous les murs mêmes du Parlement, pour y dresser les tables de son programme, le parti libéral voulait tracer une profession de foi claire et nette, indiquer une voie bien définie à l’opinion.

Sur la proposition de M. Laurier, Sir Oliver Mowat fut appelé à présider la convention.

L’honorable M. Laurier, Sir Richard Cartright et l’honorable M. Fielding exposèrent le programme du parti libéral pour les prochaines élections : le principal article était la réforme du tarif.

Cette convention produisit d’excellents effets: elle eut pour résultat de mettre en contact les libéraux des diverses parties du pays, de faire mieux connaître les chefs et de donner aux partisans un élan et un enthousiasme nouveaux.

L’une des figures les plus sympathiques et les mieux connues à Québec disparut le 18 août dans la personne de l’honorable Isidore Thibaudeau.

Ancien député, ancien ministre de la Couronne, ancien membre du Conseil Législatif, chef de l’une des plus puissantes maisons de commerce du Dominion, tel était cet excellent citoyen.

M. Thibaudeau a été le fils de ses œuvres. Sa vie a été l’un des exemples les plus parfaits de

ce que peut accomplir le travail joint à l’esprit des affaires. Il était la droiture, l’honnêteté même. C’est avec ses seules armes qu’il s’est fait un chemin, jetant les bases d’une maison de commerce qui figure depuis longtemps au premier rang. Il laissa une fortune évaluée à un million et demi de dollars. Son nom a toujours été étroitement lié au mouvement commercial de notre province.

L’honorable M. Thibaudeau a aussi joué un rôle important dans la politique du pays. Dès 1863, nous le trouvons membre du cabinet Sanfield Macdonald-Dorion avec le portefeuille de Président du Conseil Exécutif. Il avait été élu dans cette même année député de Québec-Centre, siège qu’il occupa jusqu’à la Confédération. Il se retira alors pour entrer au Conseil Législatif comme représentant de la division Kennébec. Il remplit au Conseil le rôle de chef de l’opposition jusqu’à 1874, époque à laquelle son parti lui demanda d’abandonner le Conseil Législatif pour se porter candidat dans Québec-Est, à la Chambre des Communes. Il fut élu par acclamation. En 1877, après la défaite de M. Laurier à Arthabaska, M. Thibaudeau lui céda généreusement son siège.

Depuis ce moment, il se consacra entièrement à ses affaires.

C’était un esprit libéral, une nature extrêmement charitable, le type du bon citoyen. Peu

d’hommes ont rendu plus de précieux services au parti libéral. Il a laissé le souvenir d’un honnête homme et d’un sincère libéral.

L’année 1894 fut pour les libéraux une année de deuils politiques.

A St-Césaire, on vit disparaître le sénateur Chaffers qui avait fait autrefois des luttes mémorables dans cette région. A Québec, notre vieil ami le Dr Rinfret, si longtemps député de Québec- Centre, s’éteignait à son tour le 8 août.

A peine les vieux et fidèles soldats de la cause libérale étaient-ils descendus dans la tombe, qu’arriva la nouvelle de la mort de l’honorable Félix Geoffrion.

Ceux qui n’ont connu cet homme si remarquable que dans les dernières années de sa vie n’ont pas pu réaliser l’immensité de la perte que le pays et le parti libéral avaient faite dans sa personne. En 1874, à l’âge de 42 ans, il devenait ministre dans le cabinet MacKenzie; deux ans après, alors qu’il commençait à déployer comme chef de brillantes qualités, il fut atteint des fièvres typhoïdes, et cette maladie le tint pendant quinze jours entre la vie et la mort. Presque toujours mortelle pour des personnes de cet âge, cette maladie ne put triompher de la vigoureuse constitution

de^ M. Geoffrion, mais elle l’affaiblit tellement qu’il dut sortir du gouvernement.

Par son intelligence et par son caractère, M. Geoffrion a été l’une des plus belles figures de notre politique, un des beaux types de la race canadienne-française, un des hommes qui nous faisaient le plus d’honneur aux yeux des autres nationalités.

Jusqu’à l’âge de 30 ans, M. Geoffrion, qui n’avait reçu d’autre éducation que celle que l’on recevait dans les écoles de la campagne, avait modestement exercé la profession de notaire dans son village natal de Verchères, utilisant ses loisirs à s’instruire. C’est ainsi qu’il devint l’un des hommes les mieux renseignés de son temps sur les affaires publiques. Bel exemple de ce que peut accomplir le talent uni au travail !

Ses manières vraiment agréables, sa brillante intelligence en firent en peu de temps l’un des hommes les plus populaires du comté de Verchères. Aussi, Sir Georges Cartier qui se présentait alors dans le comté trouva prudent de s’en débarrasser en le faisant nommer registrateur. Il occupa cette position de 1857 à 1863. En cette dernière année le ministère Macdonald-Dorion qui venait de remplacer le cabinet Macdonald-Sicotte avait dissous le parlement et le parti conservateur lui livrait un combat acharné. On décida M. Geoffrion à abandonner son emploi pour se porter candidat. Il fut facilement élu.

Il ne fut pas longtemps député avant d’être apprécié. Ce n’est pas qu’il prit une grande part aux débats, mais chaque fois qu’il parlait, il le faisait avec un succès marqué. C’est surtout dans ses relations personnelles avec les députés qu’il rendit les plus grands services à son parti. Carie Tom, dans une correspondance à la Minerve, en parlant de lui et du sénateur Paquet, de Berthier, disait un jour que peu de libéraux avaient fait plus de ravages dans les rangs conservateurs que ces deux hommes qui se donnaient comme si inoffensifs en apparence. M. Geoffrion s’était fait par son esprit, par ses connaissances si variées, par le charme de ses manières, par son caractère irréprochable, des amis dans les deux camps. Il était le confident attitré de tous les conservateurs mécontents.

Ceux-là seuls qui ont fait la lutte pour le parti libéral de 1864 à 1873 savent les précieux services que M. Geoffrion lui rendit, surtout dans le district de Montréal. La plus grande partie du clergé, prévenue contre les libéraux par les imprudences de V Avenir, faisait une guerre à mort aux candidats libéraux. Jamais M. Geoffrion ne s’irrita ni ne perdit courage. A la suite des élections de 1867, quand le parti libéral français était, comme il le disait plaisamment, en petit gilet, ne comptant plus qu’une douzaine de députés à Ottawa et une demi-douzaine à Québec, il se sentait aussi bien disposé à combattre qu’il

l’était en 1874, lorsque les libéraux sortaient des élections avec une majorité de 80 voix.

M. Geoffrion a été dans son temps un merveilleux orateur populaire. Et, par orateur populaire, je ne veux pas parler de ces hâbleurs qui obtiennent un succès temporaire en trompant le peuple. Comme Sir A. -À. Dorion, comme le juge Fournier, il discutait devant le peuple comme il l’aurait fait devant le parlement. Mais, il parlait avec une telle clarté, avec tant d’entrain et de bonne humeur, qu’il enlevait son auditoire; et, ce qui prouve mieux encore, il le conservait pour une autre élection. Ses adversaires le redoutaient avec raison, surtout à cause de son caractère, car il était d’une grande courtoisie, et il n’a jamais eu que je sache, un ennemi véritable. D’une franchise et d’une honnêteté qui ne se démentaient jamais, il conservait toujours l’estime et l’admiration de l’adversaire qu’il venait de vaincre.

M. Geoffrion était le frère de feu l’honorable C.- A. Geoffrion le plus brillant avocat du Barreau de Montréal, qui mourut pendant qu’il était ministre sans portefeuille dans le gouvernement Laurier, et de M. Victor Geoffrion qui représente actuellement le comté de Verchères-Chambly.

Peu après ce deuil si cruel, les libéraux se trouvèrent en face d’une autre perte peut-être plus cruelle encore.

Vers la fin de septembre on apprit que la terrible maladie, qui depuis deux ans minait l’honorable M. Mercier, faisait des progrès qui enlevait tout espoir pour son retour à la santé. Le public suivait avec émotion les progrès du mal et ce fut un chagrin national lorsque la mort terrassa ce colosse, — l’homme le plus populaire parmi les Canadiens-français — depuis les jours de Papineau et Lafontaine.

A la session qui précéda sa mort, dans un discours mémorable par l’émotion profonde qu’il provoqua, il avait laissé pressentir qu’il ne serait plus là l’année suivante. Ce fut en effet le chant du cygne; ce fut son adieu à la vie politique qui pour lui était toute la vie. On ne le pensait pas alors, et ceux mêmes qui l’avaient persécuté sans pitié, bien que émus jusqu’aux larmes, essayaient de rassurer leurs consciences en se disant: Bah ! tout cela est de la mise en scène; Mercier ne peut pas mourir si jeune.

Mais lui, il ne se faisait pas illusion: il savait qu’il n’avait plus que quelques mois à vivre. Ses médecins l’en avaient prévenu depuis 1892. D’un long regard il contempla une dernière fois cette Chambre où il avait joué un si grand rôle, et dans laquelle tous ses collègues, adversaires comme amis, étaient rentrés en toute hâte pour ne pas perdre une seule de ses dernières paroles. Durant cette heure d’éloquence suprême, il revit toute sa carrière, ses triomphes passés, les grands

actes dont il était fier à bon droit, les vastes projets qu’il avait réalisés ou mûris dans son puissant esprit. Et tout cela était fini ! A cinquante-quatre ans, il allait mourir ! Ses compatriotes l’avaient méconnus, abandonné! Je comprends tout ce que ses paroles contenaient alors de prophétique et ce qui dut se passer dans son âme.

J’assistais à cette séance si émouvante. C 'était le 28 décembre au soir 1893, et il me semble que c’était hier. A un moment donné, rassemblant — par un de ces efforts de volonté qui ont étonné ses médecins jusqu’à son dernier jour, — toutes les forces que lui avait laissées la souffrance morale et physique, il redressa sa haute taille, et, avec une tristesse sans colère, mais non sans véhémence, secoué par moments par une émotion extraordinaire, il dit tout ce qui débordait de son cœur. Il me semble encore l’entendre jeter à ses bourreaux, — c’était ainsi qu’il les appelait, — cette apostrophe qui créa une immense sensation : “Vous m’avez ruiné, vous avez voulu me déshonorer et vous voulez maintenant piétiner sur “mon cadavre: eh bien ! ce cadavre, le voici !” Et en même temps, il marcha droit vers les ministres s’avançant jusqu’à la table du greffier de la Chambre. Ce fut une scène inoubliable. Il avait parlé pendant deux heures, puis faisant allusion aux persécutions dont il avait été l’objet, il s’écria:

.... “Parce que je me suis soumis à tout avec “philosophie, pensez-vous que je n’ai pas souffert? “J’en appelle à tout homme juste pour déclarer “si je n’ai pas été victime d’une odieuse persécution. Mais, mon honneur a été sauvé; “mes pairs, mes juges m’ont acquitté; on n’a “jamais pu prouver que j’avais touché un sou “des deniers publics ! Aussi le peuple m’a porté “en triomphe lorsque je suis sorti du prétoire, il “m’a fait des ovations. Où étiez-vous alors mes “persécuteurs ? Cachés au fond de vos demeures “dans la crainte et l’humiliation ! Vous m’avez “ruiné, vous avez voulu me déshonorer, et vous “voulez maintenant piétiner sur mon cadavre: “eh bien ! ce cadavre le voici. Regardez-le ce “cadavre ! Regardez-le en face, car il se dresse “devant vous pour vous dire: Vous m’avez “enlevé tout ce que je possédais au monde, “jusqu’à ma bibliothèque, mes chers livres que “j’avais amassés depuis trente-cinq ans, tout a “été vendu, sauf mon honneur. Et mon hon- “neur, sachez-le bien, je le défendrai comme un “lion, seul contre tous, fussiez-vous dix, fussiez- “vous mille”. La Chambre fut vraiment subjuguée et profondément impressionnée, par cette haute éloquence.

L’honorable M. Taillon n’a pas pu s’empêcher de lui rendre hommage et il eut à l’adresse de M. Mercier, — je lui rends ce témoignage, — des mouvements généreux.

M. Mercier mourut le 30 octobre 1894.

Si jamais un homme a été méconnu, calomnié par ceux qui ne le connaissaient pas, c’est bien lui; mais en revanche, il a été aimé de tous ceux qui l’ont approché comme personne, peut-être, ne le fut jamais.

La nature l’avait doué de qualités merveilleuses pour se guider et guider les autres dans la voie du bien. Armé d’un bon sens étonnant, d’une clairvoyance toujours en éveil, d’un raisonnement impitoyable, il se préoccupait avant tout de voir juste et de conformer ses actes à son jugement. Cet esprit dont les prodigieuses ressources ont fait principalement la réputation, a été une de ses forces les plus vives. La droiture était la pièce maîtresse à laquelle se rattachait toutes ses conceptions et tous ses sentiments. Sa parole valait de l’or: jamais de duplicité ou d’équivoque. De là son éloignement invincible des choses chimériques, des théories creuses. Il avait un impérieux besoin de traverser promptement le possible pour toucher au réel.

M. Mercier appartenait à la race des êtres privilégiés que la main de Dieu a marqués du sceau de leur prédestination. Il était un athlète, orateur, tribun. Sa taille élevée, sa large poitrine, son buste solide et bien pris, sa démarche ferme et cadencée, son regard fascinateur et profond, la gravité et la décision de chacun de ses mouvements, l’autorité naturelle de son geste en fai-

saient un type de force physique et de supériorité intellectuelle. Aussi, son ascendant s’exerçait-il à son insu par l’action naturelle des qualités qui se révélaient en lui. Les traits de son visage étaient en parfaite harmonie avec l’ensemble de toute sa personne. Son front un peu rétréci semblait réfléchir la pensée et le commandement. Ses yeux noirs s’illuminaient de malice ou de gaieté ou lançaient des éclairs suivant qu’il était calme ou agité. Sa voix, puissante avant que la maladie ne l’eut un peu brisée, donnait à sa parole une vigueur et un éclat qui dominaient les clameurs et communiquaient à son discours une énergie saisissante. Riche de ces dons naturels, il avait de bonne heure compris la nécessité d’y .ajouter le complément d’études fortes et méthodiques. Il aimait les lettres et se tenait au courant de la littérature contemporaine; il lisait tout, malgré ses nombreuses occupations. Mais le droit fut et resta l’objet de ses prédilections, je pourrais dire de son culte.

Admis au Barreau en 1865 il commença à exercer sa profession à St-Hyacinthe où il faisait en même temps du journalisme, C’est lui qui rédigeait alors le Courrier de St-Hyacinthe.

Ses débuts furent brillants et lui assignèrent immédiatement une place considérable au milieu de ses rivaux. Il plaida aux assises criminelles plusieurs causes très importantes avec un succès éclatant. Sa fougue hardie, poussée quelque-

fois jusqu’à l’audace, son éloquence empreinte souvent d’une sensibilité profonde, son action impétueuse, l’ardeur et l’habileté de ses invectives devaient lui assurer une immense popularité.

Au début de sa carrière, M. Mercier appartenait au parti conservateur; il était de l’école de Cartier. En 1866, quand il vit que la Confédération était un fait accompli, malgré ses protestations, il se sépara de ses amis politiques et rentra dans la vie privée, consacrant tout son temps à l’exercice de sa profession. Dès lors, il montra cette perspicacité, ce sûr coup d’œil dont il a depuis donné tant de preuves. Il voyait dans la Confédération un danger pour les droits de notre race, une menace pour l’influence de la province de Québec. Hélas ! les événements lui ont donné trop vite raison !

Avec quelle éloquence n’a-t-il pas rappelé ses justes appréhensions dans son discours sur la question Riel à l’Assemblée Législative de Québec, le 7 mai 1886 ! Après avoir rappelé les promesses que faisaient les partisans de la Confédération et ses propres craintes, il disait:

“Poussé par ces craintes, j’ai quitté le parti conservateur avec lequel je m’étais identifié dans mes jeunes années et avec lequel je pensais mourir. Ç’a été une des grandes tristesses de ma vie. J’abandonnais des chefs pour lesquels j’avais du respect et je les abandonnais parce que je croyais, dans mon âme et conscience, que cette Confédé-

ration que l’on disait devoir nous garantir notre avenir national n’était qu’un piège que l’on tendait à notre ignorance des affaires politiques, à notre ignorance du fanatisme de certains hommes de la politique canadienne.

. . . .“Hélas ! si j’en juge par les débats qui se font depuis dix jours, nous avons été bien trompés, nous avons été bien trahis ! On nous promettait alors la liberté et aujourd’hui on nous refuse la liberté la plus sacrée de tout, celle de

défendre le faible et l’opprimé .

.... “Oui ! honte à ceux qui nous supplient de nous taire de peur de soulever le fanatisme des ennemis de notre nationalité !

.... “Où est donc ce patriotisme des grands jours d’autrefois? Où sont donc les traditions du parti conservateur que l’on nous a toujours représenté comme le véritable parti national?

. . . .“Je proteste au nom du peuple canadienfrançais contre cet avilissement national qui humilie tous les hommes de cœur. Et ma protestation est l’expression fidèle des sentiments de tout le peuple, non seulement de tous les libéraux, mais encore de la grande majorité des conservateurs Quel fier et mâle langage ! Comme il peint bien l’homme tout entier. Ne croirait-on pas entendre les accents enflammés de Papineau défendant nos droits et protestant contre l’infâme oligarchie de son époque? Ils furent tous deux

de grands patriotes: l’histoire leur rendra cette suprême justice.

Jusqu’à 1871, M. Mercier resta à l’écart, mais à cette époque, la question des écoles séparées au Nouveau-Brunswick le rappela sur le champ de bataille. Il prit la défense de la minorité et tenta pour la première fois la fondation du parti national, de concert avec quelques hommes modérés parmi les libéraux, tels que MM. L.-A. Jette, Frs Langelier, J. -B. Bourgeois, Henri-T. Taschereau et quelques autres.

Le comté de Rouville l’envoya siéger à la Chambre des Communes en 1872. C’est alors qu’il prononça sur la question des écoles du Nouveau- Brunswick un admirable discours qui le plaça du coup au premier rang des orateurs de la Chambre des Communes. Le gouvernement fut battu sur cette question et M. Mercier avait largement contribué à assurer cette victoire. Le ministère ne jugea pas à propos de démissionner.

En 1874, pour ne pas diviser les forces de son parti, il s’effaça généreusement pour laisser élire à sa place une médiocrité locale dans le comté de Rouville.

Pendant quatre ans, il se voua exclusivement à sa profession, et en 1878, il se porta candidat à St-Hyacinthe contre M. Tellier, et il fut vaincu.

Dans le printemps de 1879, l’honorable M. Bachand trésorier dans le cabinet Joly, mourut, laissant vacante une place dans le gouvernement ainsi

que le siège pour St-Hyacinthe. M. Mercier fut appelé à remplir les deux. Il devint solliciteur général. Il arriva dans notre législature provinciale au milieu d’une grande crise politique provoquée par le coup d’Etat du gouverneur Letellier. Le parti conservateur avait pour chef l’honorable M. Chapleau qui était alors dans toute la puissance de son talent et de son éloquence. Les luttes oratoires qui eurent lieu alors étaient dignesdes jours les plus glorieux de la tribune française. Les deux adversaires étaient dignes l’un de l’autre; leur éloquence était admirable, les coups qu’ils se portaient étaient formidables. On allait à la Chambre comme on va au théâtre; on se disputait les meilleures places.

Enfin, le cabinet Joly fut défait. Fatigué de la lutte, M. Mercier alla se fixer à Montréal en 1881. Il croyait cette fois rentrer pour tout de bon dans le repos. Il se trompait; ses amis le décidèrent à rester dans l’arène politique.

Au commencement de la session de 1883, il fut choisi comme chef de son parti dans la province.

C’était pour lui un rôle nouveau et rempli de périls. Il sut les éviter avec une habileté extraordinaire. Il donna dans cette position la mesure de son incomparable talent ; il se révéla un leader, un stratège hors ligue. A la tête d’un petit nombre de députés sur le dévouement desquels il pouvait compter, il fit une guerre désastreuse au

ministère. Finances, statistiques, instruction publique, colonisation, agriculture, rien n’échappait à son examen. Ses discours sur l’adresse pendant qu’il était chef de l’opposition sont de vrais chefs-d’œuvre du genre. C’est là que l’on retrouve la diversité et la fécondité de son merveilleux talent. M. Mercier a traité presque tous les sujets, mais surtout ceux qui intéressaient notre province. Ses discours au Congrès catholique de Baltimore, sur la question Riel, celui qu’il prononça à l’érection du monument Short-Wallick, resteront parmi les plus beaux morceaux de notre éloquence canadienne.

Me voici arrivé au point culminant de la carrière de M. Mercier. Nous sommes à l’époque du soulèvement des Métis. Riel a été condamné à mort, puis exécuté. D’un bout à l’autre de la province il s’éleva une immense clameur d’indignation. Mercier prit la direction de ce mouvement, il parcourut la province en faisant des discours qui soulevèrent les populations. Sa voix si chaude était l’écho des sentiments qui s’agitaient au cœur de notre peuple. Il est l’orateur incomparable que rien ne prend au dépourvu; le tribun populaire au verbe de feu, le champion sublime du devoir national. Son plaidoyer sur ce sujet, prononcé le 7 mai 1886 à l’Assemblée législative, est l’un des plus beaux qui aient jamais été entendus dans une assemblée délibérante.

Des élections générales eurent lieu le 14 octobre 1886 et M. Mercier sortit victorieux de la lutte. Il avait porté la parole dans près de cent assemblées sur tous les points de la province. Il fut appelé au mois de janvier 1887 à former un gouvernement.

On se demandait avec une certaine inquiétude de quelle façon il allait remplir ce nouveau rôle. Il ne mit pas de temps à démontrer que s’il avait été un chef d’opposition brillant, il allait révéler au timon des affaires des aptitudes également remarquables. Il régla les questions les plus difficiles, comme celle de la succursale de l’ Université Laval à Montréal et celle des Biens des Jésuites, questions brûlantes, pleines de dangers pour un homme politique ! Il sut éviter tous les écueils, et, grâce à lui, la paix fut rétablie chez nous.

Aux élections générales de 1890, il remporta une victoire éclatante: jamais homme public ne reçut un témoignage de confiance aussi remarquable. Après la session de 1891, M. Mercier passa en Europe pour négocier son emprunt de dix millions. Ce voyage fit plus que n’importe quelle réclame pour faire connaître notre province là-bas. Il revint comblé d’honneurs. Le Saint Père l’avait élevé à la haute dignité de Comte Romain, le roi des Belges l’avait créé Commandeur de l’Ordre du roi Léopold, et le Président Carnot avait accroché à sa boutonnière la rosette d’Officier de la Légion d’Honneur.

A peine arrivé au pays, il vit éclater cette immense intrigue connue sous le nom de scandale de la Baie des Chaleurs, qui fut suivie de son renvoi d’office et de procès politiques restant à jamais la honte de ceux qui les ont provoqués.

Ce sont toutes ces persécutions qui commencèrent à miner l’athlète.

M. Mercier était essentiellement canadien et français. Il avait l’orgueil de sa race, il voulait faire sa province grande, il voulait qu’elle occupât une large place dans la Confédération. Les Anglais le craignaient et le redoutaient à tort: personne plus que lui n’était disposé à leur rendre justice. Il l’a bien prouvé lors du règlement de la question des Biens des Jésuites en leur accordant une part de $60,000, à laquelle ils n’avaient aucun droit, afin d’éloigner toute occasion de froissement entre les deux races. Cependant les Anglais lui ont toujours, à part de rares exceptions, fait une guerre acharnée. Pourquoi cela ? Est-ce parce qu’ils le sentaient trop profondément épris de sa race? Est-ce parce que son immense inlluence leur semblait une menace? C’est peut-être parce qu’ils étaient convaincus qu’il était, homme à leur faire face quand il faudrait défendre les droits des siens.

Voulez-vous savoir quel culte il avait pour la France? Eeoutez-le au banquet de l’Alliance Française, à Paris, le 16 avril 1891 :

. . . .“Oui, Messieurs, nous sommes fiers de le dire, de le dire surtout à une société d’hommes travaillant à répandre et à maintenir la langue française ! nous sommes restés Français, et Français comme nos ancêtres l’étaient au XVIIe siècle; nous apprenons à nos enfants à conserver cet amour de la vieille France comme un dépôt sacré, comme un héritage précieux qu’ils devront transmettre plus tard à ceux qui les remplaceront ! Nous nous considérons, si vous voulez bien me permettre d’emprunter cette image au langage juridique, comme des grevés de substitution nationale, substitution perpétuelle acceptée d’âge en âge comme irrévocable.”

Pour montrer combien il avait le culte de la France, je me permettrai de citer un extrait d’une lettre qu’il m’adressait le 23 août 1894. C’était au lendemain de la première attaque sérieuse de la maladie qui devait le tuer. Il était alors sous l’impression créée par les dépêches que le comité de l’exposition, à Québec, avait défendu aux exposants d’arborer le drapeau français sur le terrain.

.... “Que veut dire cet ostracisme du drapeau français à l’exposition de Québec ? Est-ce vrai ? Et le Conseil de Ville qui a son mot à dire, puisqu’il est représenté dans la direction et qu’il contribue en une forte somme, va-t-il laisser faire ? Si cet ostracisme l’emporte, je ne connais plus mon cher Québec d’autrefois.”

Tout malade qu’il était cette question le préoccupait, l’amour de la France hantait son cœur.

Dans cette même lettre, il me parlait de ses espérances pour la session prochaine à Québec. O fragilité des espérances humaines ! Cette session, il ne devait pas la voir; ses pieds ne devaient plus fouler le parquet de cette enceinte législative dont tant de fois son éloquence avait réveillé les échos. Mais en disparaissant de la scène sur laquelle nous ne faisons tous qu’une halte plus ou moins longue, il l’occupe encore et la permanence de son œuvre justifie l’intérêt qui s’attache à sa mémoire. Depuis Papineau il n’y a pas un Canadien qui ait exercé une aussi grande influence sur ses compatriotes.

Les dernières années de la vie de Mercier f urent pénibles. Après qu’il fut tombé du pouvoir, beaucoup de gens qui avaient bénéficié de ses faveurs s’éloignèrent de lui; d’autres allèrent jusqu’à le répudier, à le condamner sans l’avoir entendu. Hélas ! ces mêmes déserteurs dans ses heures de malheur étaient ceux qui l’entouraient aux jours de sa gloire et de sa prospérité. Comme Tacite avait raison lorsqu’il disait: “Tous revendiquent la gloire des événements heureux et rejettent sur un seul le poids des adversités: iniquissima haec bellorum conditio est prospéra omnes vindicant , adversa uni imputantur.

En voyant toutes ces ingratitudes, je me rappelais cette belle page de Thiers, dans son

Histoire du Consulat et de l’Empire, où parlant de Napoléon à Fontainebleau et de l’isolement qui se faisait autour de lui, il dit :

“Qui n’a vu souvent à l’entrée de l’hiver, au “milieu des campagnes déjà ravagées, un chêne “puissant, étalant au loin ses rameaux sans ver- “dure et ayant à ses pieds les débris desséchés de “sa riche végétation? Tout autour règne le “froid et le silence, et, par intervalles, on entend “à peine le bruit léger d’une feuille qui tombe. “L’arbre immobile et fier n’a plus que quelques “feuilles jaunies prêtes à se dessécher comme les “autres, mais il n’en domine pas moins la plaine “de sa tête sublime et dépouillée. Ainsi Napoléon “voyait disparaître une à une les fidélités qui “l’avaient suivi à travers les innombrables “vicissitudes de la vie.”

Si Mercier a rencontré bien de l’ingratitude il n’en a pas moins conservé de nombreuses et solides amitiés qui ont adouci l’amertume de ses dernières années et consolé les suprêmes moments de sa vie. Il a laissé dans notre province un sillon lumineux, une empreinte profonde; sa mémoire est restée chère au peuple qui s’est chargé de le venger des persécutions dont il fut l’objet. Son nom est un drapeau et lorsqu’il est prononcé, il provoque toujours de chaleureux applaudissements. L’histoire impartiale dira plus tard qu’il fut un vrai patriote et que ses adversaires le traitèrent avec injustice.

Et maintenant, ô ami cher entre tous, ô toi qui fus un des premiers parmi les plus grands, un des plus hauts parmi les meilleurs des fils de notre province, continue, plus serein et plus calme que dans les jours de fièvre, continue de dormir ton dernier sommeil qui n’est plus troublé désormais que par l’écho fréquent et fidèle des hommages posthumes et des triomphes réparateurs.

Bientôt, ta statue s’élèvera en face de ce Palais Législatif où tu jouas un si grand rôle. Double hommage de la piété filiale de ton gendre qui occupe ta place à la tête de la province et de la reconnaissance de tes compatriotes ! On les croit, ces grands morts, à jamais disparus, comme le sentent, hélas ! les amis chers qui vivaient à leurs côtés et qui n’ont pu combler le vide de leur cœur: mais en vérité, ne sont-ils pas incessamment présents dans la conscience de ceux qui savent, de ceux qui se souviennent. Ils nous semblent absents de nos querelles, indifférents à nos controverses; ils y assistent au contraire, et y prennent part, animant de leur souffle les partis en lutte.

On commença, dès le mois de janvier 1895, à agiter la question de la dissolution du parlement fédéral et à faire pressentir les élections générales

SOUVENIKS POLITIQUES

qui, pourtant, ne devaient avoir lieu que le 23 juin 1896. La presse libérale eut ainsi tout le temps nécessaire pour faire une vigoureuse campagne contre le gouvernement; ce long délai permit aux libéraux de faire une organisation sérieuse.

Le premier coup de clairon fut sonné à Montréal dans une immense démonstration, le 22 janvier. M. Laurier était présent, accompagné de ses principaux lieutenants, dont plusieurs devaient plus tard former partie de son cabinet, notammant Sir Oliver Mowatt, MM. W. Patterson, James Sutherland et M. Fisher, de Brome; on remarquait encore les honorables C.-A.-P. Pelletier, F. Langelier, D.-A. Ross, J.-D. Edgar et Jules Tessier.

Cette démonstration fut grandiose. Cette circonstance donna au sentiment populaire l’occasion de s’affirmer en faveur de M. Laurier et de sa politique. Jamais encore on n’avait vu pareille fièvre démocratique s’emparer des classes aristocratiques de Montréal. L’assemblée avait été convoquée par le “Young Libérais’ Club” dans la grande salle du Windsor. Le but avait été de fournir à M. Laurier l’occasion de rencontrer les hommes d’affaires de la métropole. L’affîuence fut extraordinaire: tous les hommes du haut commerce et de la finance s’étaient fait un devoir d’aller l’entendre.

Cette rencontre du chef libéral avec les gros bonnets de la métropole avait excité un tel intérêt

que la région entière de Montréal depuis le frontière d’Ontario jusqu’aux Cantons de l’Est était représentée par ses principaux citoyens, préfets, maires, marchands, etc., etc., etc.

M. Laurier parla d’affaires à son auditoire, il signala les modifications qui devaient être faites au tarif, il exposa sa politique au cas où les élections le porteraient au pouvoir. L’événement prouva qu’il avait été compris. Le Star luimême, un journal conservateur, ne put s’empêcher de l’admettre, et, dès lors il prédit que M. Laurier sortirait victorieux des élections prochaines.

Au moment où M. Laurier est sur le point de prendre le pouvoir, il n’est pas sans intérêt de rappeler le chemin qu’il avait parcouru depuis que son parti l’avait placé à sa tête. Je cite d’abord le Globe.

“Lorsque les députés libéraux se choisirent un chef, pendant la session de 1887, pour succéder à M. Blake, ils firent un acte bien plus remarquable qu’ils ne le soupçonnaient. Ses conséquences devaient se manifester beaucoup plus loin qu’ils ne l’avaient alors anticipé. On regarda ce choix comme une simple affaire de discipline de parti dont la sagesse ou le succès n’était pas sans laisser des appréhensions. Cet acte va finir par marquer une époque nationale. Jamais un pays ou un parti n’a été servi par des chefs d’un caractère plus élevé, aux intentions plus pures ou plus

fermes et doués cl’une plus grande puissance intellectuelle que les hommes dont les noms sont écrits dans le Panthéon du libéralisme canadien. Sans prétendre, toutefois, que par son choix de 1887, le parti libéral s’est donné un chef supérieur à ses prédécesseurs, quand nous l’examinons au point de vue où l’histoire se placera pour l’apprécier, nous croyons que son nom sera écrit en lettres d’or dans l’histoire du Canada. Pour démontrer combien ceci est vrai, il suffit d’examiner les conditions du pays à cette époque-là et le caractère du chef Wilfrid Laurier.”

Après avoir fait une peinture de la situation du pays en 1887, rappelé l’apathie de l’opinion publique, les animosités entre les races, les religions et les provinces, l’auteur de l’écrit poursuit:

. . . .“C’est dans de pareilles conditions que le parti libéral a placé à sa tête M. Wilfrid Laurier. Que dire de l’homme qui a entrepris la tâche délicate de représenter les deux races et de remplir la position de chef, dépouillé de tout préjugé de race ou de province et qui s’est montré canadien dans le sens le plus large et le plus profond du mot — dans l’acception où ce mot sera compris par les générations futures, quand les divisions de races auront disparu dans la fusion de toutes les nationalités européennes que la destinée a appelées sur le sol de cette moitié du continent américain ? Il faut pour cela un caractère exceptionnel.

“Bien que comparativement étranger dans les provinces de langue anglaise, il s’est conquis une immense influence dans la province de Québec et parmi ses collègues en parlement. Son élévation au poste de chef n’a pas été un pur accident.

“En 1887, on pouvait, il est vrai, considérer ce choix comme un expédient comportant ses dangers; mais après une expérience de sept années, l’action du parti libéral parait avoir été simplement le résultat d’une longue série d’événements destinés à, donner au Canada un chef renfermant dans sa personne cet idéal de moralité politique, de confiance en soi-même, d’unité, qui doivent, comme nous avons l’habitude de le dire, pénétrer d’eux-mêmes dans la vie nationale du pays, avant que leurs fondations puissent être jetées avec fermeté et largeur.”

De son côté, le correspondant du Mail, l’organe en chef des conservateurs dans Ontario, écrivait:

“Il est remarquable de voir qu’au milieu de l’excitation de la campagne, M. Laurier, chef libéral, ne se soit pas départi de ses manières habituelles. Depuis l’ouverture de la lutte, il est encore à prononcer un mot désagréable à l’adresse de ses adversaires. Il a traité toutes les questions à leur mérite et à toutes les clameurs il a fait une réponse digne. Ses plus violents adversaires eux-mêmes admettent qu’il fait la lutte comme un homme et que sa conduite contraste

singulièrement avec celle de certains chefs politiques qui parcourent actuellement le pays.

“N’est-il pas raisonnable de croire qu’un homme, comme lui, dont nous venons d’esquisser le caractère, était destiné à occuper la plus haute position non-seulement dans son parti, mais aussi dans son pays ? N’est-il pas raisonnable de penser que lorsqu’il sera appelé à la tête du gouvernement, les intérêts du pays seront en sûreté sous sa gouverne? Et, jetant un coup d’œil dans le passé, ne pouvons-nous pas rappeler que dans l’année où Lord Durham écrivait: “J’ai observé “qu’il était oiseux de tenter d’améliorer les lois “et les institutions du pays tant que nous n’au- “rons pas réussi à mettre fin à la mortelle animo- “sité qui divise maintenant les habitants du Bas- “Canacla en deux catégories hostiles, les Français “et les Anglais — dans cette année même naissait dans le village de Saint-Lin le futur chef qui devait personnifier cette union des deux races qui s’accomplira non pas par des constitutions mais par des hommes.”

Ces paroles sont vraiment prophétiques, car, en effet, la grande ambition de M. Laurier, — nous le verrons — dans toute sa carrière politique sera d’apaiser les haines de races et de religions, de faire disparaître les préventions et d’amener la paix et l’harmonie entre les différents éléments qui peuplent le Canada. Ce rôle qu’il entreprit „au milieu de tant de difficultés, il le jouera avec

un succès éclatant quand il deviendra le premier ministre de son pays.

Le parti conservateur, qui occupait le pouvoir depuis tant d’années, marchait à un effondrement inévitable. Depuis le mort de Sir John Macdonald, personne n’avait eu la main assez ferme, personne n’avait possédé un prestige assez grand pour tenir ensemble les divers éléments qui le composaient. La question des écoles de Manitoba, amena la débandade. La Gazette de Montréal fut la première à jeter le cri d’alarme et à déclarer que depuis les trois dernières années, le gouvernement, sous quelque nom que ce fut, avait mené le parti conservateur à la ruine et qu’il était temps pour lui de se fortifier avant qu’on l’eût roulé dans l’abime.

On convoqua un grand caucus conservateur à Ottawa pour le neuf janvier 1896; on y invita non-seulement les députés et sénateurs, mais encore les personnes les plus importantes du parti, appelés du dehors afin d’aviser aux moyens de sauver un gouvernement qui était à l’agonie. Au fond, ce que l’on voulait, c’était la disparition de Sir MacKenzie Bowell comme premier ministre, pour lui substituer Sir Chs Tupper que ses amis croyaient plus capable de sauver la barque du naufrage. Sir MacKenzie Bowell ne l’en-

tendait pas de cette façon: il ne voulait pas se laisser décapiter. Il fut forcé dans ses derniers retranchements; plusieurs de ses collègues décidèrent de faire le vide autour de lui afin de provoquer sa démission. Ils employèrent un moyen violent. L’honorable M. Haggart et l’honorable M. Montague furent chargés par cinq autres de ses collègues, MM. Foster, C.-H. Tupper, Ives, Dickey et Woods d’aller l’informer que dans l’opinion de ses collègues il était dans l’intérêt du parti qu’il s’effaçât en faveur de Sir Chs Tupper. Le vieux chef entra dans une grande colère et il les repoussa en les traitant de traîtres, de conspirateurs. Le lendemain en arrivant à son bureau, il trouva sur sa table la démission de sept des ministres ! C’était tout simplement son congé qu’on lui signifiait. Il opposa une résistance énergique à ceux qu’il accusa en plein sénat d’être un nid de traîtres, a nest of traitors.

Leur démarche eut tout de même l’effet désiré. Le vieux Sir Chs Tupper abandonna sa position de Haut Commissaire à Londres pour devenir premier ministre et diriger le parti conservateur pendant les élections générales alors imminentes» En attendant, il fallait offrir un remède au mal dont se plaignait la population catholique de Manitoba; c’est alors que le ministère proposa son bill réparateur ( remédiai bill). Les ministres ne purent s’entendre sur une loi qui aurait pu

avoir pour effet de mettre à exécution l'arrêté en conseil du 19 mars 1895. L’honorable M. Angers sortit avec fracas du cabinet; il s’était bien rendu compte en se séparant de ses collègues que les quelques mois de délai demandés par le gouvernement ne feraient qu’accroître des difficultés et des embarras de toutes sortes; que l’adoption d’une loi acceptable serait humainement impossible dans les derniers mois d’un parlement sur le point d’expirer. Les événements se sont chargés de lui donner raison.

Dans un pays comme le Canada, il est toujours dangereux pour la paix et le bien-être général de créer une division politique ayant pour base le sentiment religieux ou national. Elle est surtout à craindre pour nous qui, après tout, sommes la minorité. C’est un pareil conflit que des hommes d’Etat comme Sir John Macdonald, l’honorable Ed. Blake, Sir John Thompson et Sir Wilfrid Laurier se sont toujours appliqués à éviter. Trop de gens dans notre province ne voient pas au-delà de ses limites et ne comprennent pas les dangers auxquels ils nous exposent par leurs démarches et leurs prétentions.

L’honorable M. Laurier s’était inspiré des larges vues des hommes dont je viens de citer les noms. Il avait suggéré, quelques mois auparavant, de concilier les différentes croyances et les différentes nationalités, en nommant une commission chargée

d’étudier la question et de la régler. Sa proposition ne fut pas acceptée.

On a eu recours depuis quelques années à des arbitrages pour régler des difficultés internationales, et le moyen, dans la plupart des cas, a bien réussi. A mesure que la civilisation se développe, les nations comprennent qu’il vaut mieux s’entendre que s’entre égorger.

Une commission, composée des hommes les plus en vue du pays qui auraient représenté les éléments intéressés de part et d’autre, aurait peut-être amené une solution satisfaisante et pacifique pour tout le monde.

Encore une fois, je le répète, la proposition de M. Laurier fut repoussée.

La question des écoles resta donc devant le parlement qui, soulevé par les passions politiques et religieuses, expira avant d’avoir rendu justice à la minorité catholique de Manitoba.

Au moment où s’agitait cette question qui provoqua une division si dangereuse dans notre pays, l’on vit disparaître l’une des grandes figures du parti libéral dans la personne de M. le juge Fournier, de la Cour Suprême du Canada. Coïncidence remarquable ! le savant magistrat est mort le 9 mai, pendant que l’on discutait cette question des écoles dans laquelle il joua un rôle

important. La Cour Suprême avait décidé contre les prétentions des catholiques: le juge Fournier fut dissident. Et, c’est sur sa puissante argumentation que le Conseil Privé s’appuya pour casser le jugement de notre plus haut tribunal.

Le juge Fournier a joué un grand rôle dans la politique du district de Québec. Il faut se reporter assez loin en arrière pour voir les luttes sans espoir que faisaient les libéraux de ce temps-là. Il fallait un courage et un désintéressement à toute épreuve pour rester libéral, et surtout pour s’occuper activement de politique en opposition au parti conservateur alors tout puissant. Aussi, beaucoup de libéraux désespérant de l’avenir de leur parti, se laissèrent glisser petit à petit dans le camp ennemi. C’est ainsi que des personnalités brillantes comme le Dr J. -G. Blanchet et M. P. -G. Huot se rangèrent du côté conservateur.

A cette époque-là, deux noms avaient le don de rallier tous les éléments libéraux de notre district, de provoquer l’enthousiasme et le dévouement des libéraux: ces noms c’étaient ceux de Letellier et de Fournier.

Ce dernier ne mit pas de temps à arriver au premier rang dans le barreau de Québec. Sir Louis-H. Lafontaine, qui s’y connaissait, avait pour lui la plus haute estime; il le considérait comme l’un des jurisconsultes les plus instruits

et les plus sûrs en même temps que l’un des meilleurs avocats qu’il eût rencontrés.

Un homme d’une telle valeur ne pouvait pas rester longtemps étranger à la politique. Il s’y livra bientôt activement. Dire les luttes qu’il fit, ce serait faire l’histoire du parti libéral dans le district de Québec depuis 1854 jusqu’à 1877. Plusieurs fois il essaya d’entrer au Parlement. Il brigua une fois les suffrages des électeurs de Montmagny contre M. L.-N. Casault et plus tard contre le Dr Beaubien; il se porta aussi candidat à Bellechasse. A Montmagny, il avait été à deux doigts d’être élu ; il le fut réellement à Bellechasse, mais il ne put siéger, grâce à une fraude sans nom au moyen de laquelle on lui vola son mandat.

Dans la nuit qui suivit le scrutin, — on ne votait pas alors avec des bulletins, — on s’empara des cahiers de votation et on les remplit de noms de prétendus électeurs favorables à son adversaire, le Dr Fortier. Parmi ces prétendus voteurs qui donnèrent la majorité à l’adversaire de M. Fournier, se trouvaient Lord Palmerston, Napoléon III et même Sa Majesté la Reine Victoria ! L’officier rapporteur compta tous ces votes et donna le siège au Dr Fortier. Fournier subit une autre défaite à Nicolet: une autre enfin l’attendait à Québec où il rechercha l’élection pour le Conseil Législatif alors électif, dans la division Stadacona, où il eut pour adversaire M. Bossé.

Toutes ces défaites comme les fraudes dont il avait été victime l’avaient découragé un moment. En 1867, il ne prit aucune part aux élections générales qui suivirent la Confédération. Il paraissait avoir renoncé à la politique pour se livrer exclusivement à l’exercice de sa profession. Il y fut ramené presque malgré lui, et cet homme, qui jusque là, n’avait éprouvé que des revers, n’eut plus que des succès jusqu’à la fin de sa carrière politique.

Une des causes qui avait retardé le succès de M. Fournier, fut précisément celle qui le lui assura ensuite pour toujours. Il luttait avec une grande vigueur, avec une infatigable énergie, mais jamais il ne descendait sur le terrain des personnalités. Il dédaignait ce moyen. Il discutait les questions politiques devant le peuple comme il l’aurait fait devant une réunion d’hommes d’Etat. Ce n’est pas toujours le moyen d’arriver vite au succès, mais c’est assurément celui d’obtenir qu’il soit durable. Il s’efforçait d’instruire le peuple. Il finit par s’en faire comprendre, et les campagnes d’éducation politique qu’il fit dans les comtés de Montmagny et de Bellechasse, ont produit des effets qui se font encore sentir aujourd’hui dans ces deux comtés. Il arriva un moment où les plus intelligents et les plus honnêtes de ceux qui, jusque là, l’avaient combattu, qui avaient donné leurs votes à ses adversaires, finirent par se ranger de son côté.

Ils ne leur manquait plus qu’une occasion de le faire et elle leur fut fournie en 1870. M. L.-N. Casault, son adversaire de 1867, venait d’accepter la position de juge à Kamouraska et il fallait quelqu’un pour recueillir son mandat. Une députation composée des électeurs les plus influents du comté le pria de se porter candidat ; il accepta cette candidature qui se termina par une élection par acclamation. L’année suivante, aux élections générales pour l’Assemblée législative, le double mandat n’était pas encore aboli, il fut élu par une majorité de 500 voix sur son adversaire M. Jos.-G. Bossé.

Son triomphe fut une véritable réjouissance pour le parti libéral. On avait grande hâte d’assister à ses débuts dans notre législature provinciale. Les vieux libéraux qui l’avaient si longtemps vu à la peine, attendaient beaucoup de son talent et de son énergie: ils ne furent pas déçus. L’élection de feu Sir Hector Langevin dans Québec-Centre lui fournit l’occasion de montrer sa puissance oratoire. L’officier rapporteur, afin cl’assurer l’élection de Sir Hector par acclamation, avait tout simplement refusé de recevoir la mise en nomination de M. Pelletier, aujourd’hui Sir Alphonse Pelletier, Lieutenant- Gouverneur de la province(l).

(1) Note. — Il est décédé au commencement de mai 1911. Il a eu pour successeur Sir François Langelier.

Dès l’ouverture de la session, les quelques députés que le parti libéral comptait en Chambre provoquèrent un débat sur cet attentat aux libertés populaires. Il était connu que M. Fournier prendrait la parole dans la soirée. Une foule de libéraux avaient de bonne heure envahi les galleries de la Chambre. Beaucoup de conservateurs eux-mêmes étaient accourus, curieux d’entendre ce que cet homme, dont l’éloquence lui était connue, pourrait bien dire sur cet incident politique.

M. Fournier exposa l’affaire avec une rare clarté, avec un grand calme: mais, peu à peu, il s’échauffa, et, bientôt, rappelant les nombreuses fraudes dont lui et ses amis avaient été victimes, il s’éleva à la véritable éloquence. Sa voix vibrante d’émotion électrisa les auditeurs qui à un moment subjugués par le tribun, éclatèrent en applaudissements dans les galleries. Le gouvernement fit évacuer celles-ci mais le coup était porté. M. Fournier s’était révélé sur le parquet de la Chambre l’orateur que le peuple avait tant de fois applaudi sur les tribunes. C’était la consécration définitive de son talent oratoire et de sa popularité.

Le parti libéral arriva au pouvoir en 1873. L’honorable M. MacKenzie confia le portefeuille du Revenu Intérieur à M. Fournier qui, après la session de 1874, remplaça l’honorable A. -A. Dorion, devenu juge en chef delà Cour d’appel, au ministère de la Justice. Il occupa ce poste élevé

jusqu’à l’établissement de la Cour Suprême dont il accepta de faire partie et où il siégea presque jusqu’à sa mort.

L’honorable M. Fournier est certainement l’un des juges les plus distingués qui aient fait partie de ce tribunal. Ses opinions, exprimées avec une singulière précision et dans un langage légal irréprochable, font encore autorité aujourd’hui. Car, non-seulement il était un grand jurisconsulte, mais il était aussi un lettré de fine marque. Pendant longtemps, de concert avec le juge Plamondon, M. P. -G. Huot et le Dr Blanchet, il rédigea le National, cette feuille qui, sans ressource pécuniaire, par la seule force du talent de ses rédacteurs, fit une lutte formidable au parti conservateur dans notre district.

Le juge Fournier fut un grand caractère que les revers ne découragèrent jamais; il fut aussi un grand cœur — chose rare chez les hommes politiques, il sut se souvenir, une fois arrivé au pouvoir, de ses anciens amis qui l’avaient aidé à y arriver. Il s’empressa de nommer deux de ses vieux compagnons de luttes, MM. Plamondon et Pruneau, le premier juge à Arthabaska et le second maître de poste à Québec. Tous les libéraux applaudirent à ces nominations qui n’étaient que la reconnaissance éclatante du dévouement et de la fidélité. Hélas ! qu’ils sont rares les chefs politiques qui ont cette reconnaissance du cœur ! C’est pourtant la qualité que l’on aime le mieux

retrouver chez les grands hommes dont l’histoire nous a conservé les noms. Pour moi, Bonaparte est plus grand, plus noble, lorsque traversant les Alpes avec son armée, il fait donner quelques milliers de francs à ce jeune paysan dont l’idyle l’a touché, pour lui permettre d’épouser celle qu’il aimait, qu’il ne le fut sur le pont d’Arcole faisant face à la mitraille des ennemis.

Le juge Fournier n’était pas seulement versé dans la loi; il était aussi très au courant du mouvement littéraire; il étudiait constamment l’histoire et la philosophie. Ses connaissances étendues sur tous ces sujets donnaient à sa conversation, pourtant si dépourvue de toute prétention, un charme vraiment enchanteur. C’était un causeur intéressant, spirituel et piquant. Quelles heures délicieuses j’ai souvent passées avec lui chez mon beau père, M. Georges La Rue, dont il fut toujours l’ami intime ! Je garde de lui le souvenir d’un grand libéral, d’un grand cœur et d’un grand magistrat.

Le parlement fédéral prit fin à l’expiration du terme fixé par la loi, avant que les ministres eussent réussi à faire adopter une loi réparatrice. Les Chambres furent dissoutes en vertu d’une proclamation, en date du 24 avril, qui fixait

en même temps le jour des élections au 23 juin suivant.

Un certain nombre des chefs dirigeants du parti conservateur avaient fait revenir d’Europe Sir Charles Tupper, avec l’idée bien arrêtée de lui confier la direction de leur parti pour les élections générales. Tout leur espoir reposait dans le grand prestige et la vigoureuse éloquence de ce vieux lutteur. En effet, aussitôt après la dissolution, le 28 avril, Sir MacKenzie Bowell s’empressa de remettre sa démission au gouverneur général qui appela Sir Charles à former un ministère. Le nouveau cabinet prêta serment le 1er mai. MM. A. -R. Angers, Desjardins, Taillon et le Dr Ross, de Champlain, consentirent à en former partie. Sir Adolphe Caron et l’honorable A. Ouimet, — deux anciens ministres — furent laissés de côté.

MM. Angers et Desjardins, tous deux sénateurs, démissionnèrent au sénat pour se porter candidats à la Chambre des Communes. Us furent battus tous les deux. M. Angers se présenta dans Québec-Centre où il fut vaincu par M. Frs Langelier.

Il est certain que M. Taillon et l’honorable sénateur Ross n’apportèrent aucune force au ministère dans notre province. Le souvenir de la part qu’ils avaient prise comme ministres aux persécutions dirigées contre Mercier et ses amis

était encore trop vivace. Ils furent battus, écrasés.

Cette campagne électorale fut des plus animées; cependant, malgré l’intervention cléricale, M. Laurier remporta une brillante victoire le 23 juin. La province de Québec lui donna une écrasante majorité: elle retira sa confiance au parti conservateur qu’elle avait maintenu au pouvoir pendant de si longues années.

Le 9 juillet, M. Laurier fut invité à former un gouvernement.

Quand un parti politique a été longtemps dans l’opposition, c’est toujours une tâche difficile pour le chef de récompenser les hommes qui l’ont aidé de leur influence et de leur talent, en leur confiant des postes honorables.

C’est aux jours de l’adversité, alors que l’espoir d’arriver aux honneurs apparaît dans un avenir éloigné, que l’on reconnaît les vrais et fidèles amis. Ils sont à la peine sans escompter ce qui arrivera peut-être plus tard: ils ne connaissent qu’une pensée, c’est le dévouement. Les arrivistes, au contraire, dans ce temps-là se tiennent loin; ils sourient avec un air de pitié moqueuse aux efforts de ceux qui travaillent à changer le courant de l’opinion afin de faire triompher leurs principes; vous les trouvez toujours du côté des gros bataillons. Mais, si la victoire vient un jour à se ranger sous les étendards de ceux qui la veille semblaient voués à la défaite, ils sont les premiers

rendus à la curée. Ils jouent vigoureusement des coudes pour écarter ceux qui ont vraiment assuré le succès, et ils finissent par faire croire bien souvent que ce sont eux qui ont gagné la journée. Ils n’ont pas d’ironie assez cruelle pour leurs alliés d’hier, pas de dénonciations assez véhémentes contre leurs compagnons de tout à l’heure. Ils se poussent, ils se vantent, ils proclament des mérites qu’ils n’ont jamais eus, ils se réclament de services qu’ils n’ont jamais rendus.

L’humanité est faite ainsi et nous ne la changerons jamais: le témoignage de l’histoire est là pour nous le dire.

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