‹ Souvenirs politiques (volume 2)Chapitre 7 sur 14 · HONORE MERCIER · texte numérisé non relu

HONORE MERCIER

Mais, ses ennemis ne voulurent pas le laisser jouir de cette paix qu’il convoitait: ils entreprirent contre lui les persécutions les plus odieuses. Ils se chargèrent de placer autour de sa tête l’auréole du martyre; sans cela, qui peut le dire? M. Mercier se serait peut-être éteint dans l’oubli, au bout de quelques années. La persécution le redressa, elle lui rendit sa vigueur d’autrefois, elle en fit, en un mot, une idole populaire. On le traduisit devant les assises criminelles comme un vulgaire scélérat; rien ne fut négligé pour l’humilier et l’offenser. Ce fut là la grande erreur du parti conservateur. Aussitôt arrivé au pouvoir, il se hâta de commencer à nous préparer la revanche éclatante de 1897 !

M. de Viel Castel me parait avoir été dans l’exacte vérité quand il écrivait dans son Histoire de la Restauration:

“Le nom du maréchal Ney a puissamment contribué à frapper d’impopularité la branche ainée des Bourbons. Jamais on n’a mieux vu combien il est imprudent ou dangereux pour un gouvernement, pour un parti vainqueur, de frapper même justement un homme que protège une grande gloire. C’est que la gloire est, pour ainsi

parler, une royauté morale qui confère à ceux qui en sont revêtus une sorte d’inviolabilité.”

Tel était le cas pour M. Mercier. Il avait pris un tel empire sur notre population, pendant les années qu’il avait occupé le pouvoir, que le peuple dans son admiration lui avait voué une sorte de culte. Quand il le vit entre les mains de la justice, sous une accusation infamante, toutes ses sympathies se portèrent vers lui.

Triste époque, triste procès ! Les passions et les haines, l’ineptie et la peur, les plus honteux calculs avaient tellement égaré les esprits, que pour beaucoup, la notion du juste et de l’injuste avait disparu. L’histoire nous enseigne qu’en politique, s’il faut de la fermeté pour résister aux assauts de l’adversaire, il faut aussi de la modération dans la victoire pour assurer un succès durable. Il faut savoir repousser ces tracasseries, ces rancunes et ces représailles qui provoquent le ressentiment éternel et laissent la porte ouverte aux revanches.

Des plaintes du caractère le plus grave contre M. Mercier avaient été produites sous serment longtemps avant les assises criminelles, afin de laisser planer sur lui pendant des mois ces odieuses accusations. Dès les premiers jours de l’ouverture des assises, les vaillants défenseurs de M. Mercier,

MM. F.-X. Lemieux et J.-N. Greenshielcls— demandèrent la fixation de la date du procès. Les avocats de la Couronne, MM. G. Stuart, I.-N. Belleau et W. Languedoc, s’empressèrent de répondre qu’il fallait d’abord faire le procès des accusés qui étaient en prison.

— Pourquoi, alors, répondirent les avocats de M. Mercier, avez-vous soumis sa cause la première au grand jury ?

M. Lemieux, qui représentait ceux des accusés, qui étaient alors en prison, déclara en leur nom qu’ils renonçaient à leur privilège en faveur de M. Mercier, afin de lui permettre d’avoir son procès immédiatement. Toutes ces raisons se heurtèrent au mauvais vouloir des persécuteurs de M. Mercier: la cour ajourna son procès à la semaine suivante.

M. Mercier, humilié, indigné de tous ces dénis de justice, se présenta un matin devant le tribunal et réclama son procès. Il prononça, à cette occasion, un discours vibrant. Mais, que pouvait l’éloquence, le droit, contre le parti pris ? Sa demande fut rejetée. Il sortit de la salle d’audience suivi par l’immense foule de citoyens qui la remplissait.

Enfin le procès eut lieu: il dura plusieurs jours et fut suivi de l’acquittement de M. Mercier. Le verdict fut rendu de bonne heure dans la soirée, après une courte délibération.

Comme je me rappelle bien cette soirée, ce triomphe du grand patriote ! La foule l’accompagna respectueusement à travers les couloirs du Palais de Justice par respect pour M. le juge Wurtele qui avait en dernier lieu présidé au procès, avec une grande impartialité. Mais, une fois en dehors, les applaudissements éclatèrent dans un immense élan d’enthousiasme et le peuple porta M. Mercier sur ses épaules jusqu’à la résidence de M. Lemieux dans la rue Desjardins où des discours furent prononcés.

Ce procès destiné à perdre M. Mercier fut son apothéose ! Ce fut le couronnement de sa gloire !

De tous les autres ministres, je fus le seul que nos adversaires tramèrent devant les tribunaux. La première accusation fut rejetée à l’enquête préliminaire par M. le juge Chauveau. Le procureur général, cédant sans doute à la pression de ses amis, qui étaient de véritables enragés, recevait des plaintes avec une légèreté incroyable. En voici un cas: je fus cité en justice sous le prétexte qu’en ma qualité de ministre j’avais employé mon influence pour faire obtenir un octroi en argent à la compagnie de chemin de fer Hereford. Or, il apparaissait par la date même où cet argent avait été voté que j’étais alors membre de la Chambre des Communes !

C’était plusieurs mois avant mon entrée dans le cabinet Mercier.

L’autre plainte n’était guère plus sérieuse. On me fit un crime d’avoir acheté 25,000 exemplaires cl’un ouvrage écrit par M. J.-C. Chapais, Le Sylviculteur, à un prix moins élevé que nos adversaires l’avaient eux-mêmes payé. Les grands jurés rejetèrent l’acte d’accusation; mais, l’un des avocats de la Couronne s’empressa de le retirer afin de laisser planer cette affaire sur ma tête.

Voilà comment on entendait la justice en l’an de grâce 1892 !

Je ne puis résister au désir de citer ici les nobles paroles de Challemel-La-Cour qui, accusé lui-même comme Préfet de la Défense Nationale à Lyon, disait avec tant d’éloquence à ses adversaires:

. . . .“Vous vous êtes dit: qui nous demandera “compte d’un peu de passion contre des adversaires politiques? Il y a des esprits qui croient “que la passion politique excuse tout; qu’il est “permis pour combattre un adversaire, de le “déshonorer, qu’on peut faire croire à l’existence “de faits qui entachent l’honneur et qui n’exis- “tent pas ! Je dis qu’on se trompe. La passion “politique elle-même a sa limite; cette limite, “c’est la vérité ! Et il y a quelque chose de plus

“grave qu’un adversaire maltraité, qu’une vérité “déguisée, que la justice blessée: c’est le triste et “funeste exemple qu’on donne par là à une nation “qu’on se propose d’instruire et de moraliser.”

Comme M. Joubert avait raison lorsqu’il écrivait si finement à Madame de Vintimille:

“Je veux me brouiller avec tous les hommes, “excepté avec deux ou trois. La politique a ôté “aux autres la moitié de leur droit sens, les trois “quarts et demi de leur bonté, et certainement “leur repos et leur bonheur tout entiers. Je les “attends à l’autre monde: c’est là seulement “que je renouerai mes amitiés.”

M. Joubert exagère sans doute un peu, mais il n’en est pas moins vrai que la politique fait faire bien des choses que l’on n’oserait tenter dans le commerce ordinaire de la vie.

Il n’existe aucun précédent pour justifier M. Angers d’avoir fait traîner deux de ses anciens aviseurs sur le banc des criminels. C’est une découverte dont il gardera à jamais le douteux honneur ! L’Angleterre possède le régime constitutionnel depuis des siècles; or, on feuilletterait en vain son histoire pour y trouver un ministre traduit devant les assises pour des actes de son administration. Le peuple anglais a compris que les ministres doivent être jugés par leurs pairs, c’est-à-dire par les députés du peuple, et que leur châtiment, s’ils ont prévariqué, c’est la perte du pouvoir.

En France, on voulut faire le procès de certains ministres, mais cette proposition fut repoussée.

Sur la demande d’Henri Brisson de mettre en accusation certains des ministres du Seize Mai, M. Waddington répond que la condamnation des ministres résulte du verdict du suffrage et de la publicité donnée à ces faits, qui n’ont été tout au plus qu’une velléité de "conjuration”. L’opinion, dit-il, a jugé. M. Waddington se prononça contre les poursuites et posa la question de confiance. Les conclusions du rapport de M. Henri Brisson et de la commission d’enquête furent rejetées par 317 voix contre 159. (Hanotaux, Hist. de la France Contemporaine, Vol. 4, p. 458.)

M. Angers avait "consciencieusement” rempli sa tâche en donnant le pouvoir à ses amis politiques. Il méritait une récompense proportionnée à son travail: les ministres fédéraux s’empressèrent de la lui donner. Ils lui confièrent un portefeuille dans l’administration fédérale. Il succéda à l’honorable M. Chapleau qui le remplaça comme lieutenant-gouverneur à Québec. Cette nomination amena des complications dans le gouvernement local: M. De Boucherville qui n’aimait pas M. Chapleau refusa de servir sous lui, et se retira. L’honorable M. Taillon devint premier ministre.

On avait éloigné M. Chapleau du cabinet fédéral parce qu’on le trouvait encombrant. On se souvient de la fameuse lettre de Sir John

Macdonald à l’endroit de M. Chapleau: il y déclarait nettement avoir pris l’ex-premier ministre de la Province dans son gouvernement pour le brider, pour l’empêcher d’exercer de l’influence sur ses compatriotes.

Au moyen de Sir Hector Langevin, auquel il laissa carte blanche dans les choses du patronage, il tint M. Chapleau dans l’ombre et l’humiliation dont il ne le faisait sortir que pour s’en servir auprès des foules.

M. Chapleau, avec sa perception claire des choses, sentait l’infériorité du rôle qu’il jouait. Il eut bien des occasions de se démettre, de reprendre sa liberté: au moment décisif, il hésitait. Qui hésite en pareil cas est perdu. On lui jetait d’insignifiantes concessions et surtout des promesses. Il restait et descendait d’un cran.

Bref, il garda le pouvoir, le pouvoir apparent: il perdit l’influence.

Il eût dû rompre avec le gouvernement dont il connaissait les mauvaises dispositions: il se laissa démolir. Sir John Thompson, son allié aux débuts, le lâcha.

Acculé à d’inextricables impasses, il retraita vers Spencer Wood, que l’on hésita à lui donner.

Pendant cette année qui avait vu disparaître Sir A.-A. Dorion et Sir John Macdonald, s’étei-

gnit aussi un autre homme distingué de cette génération, dans la personne de l’honorable Alexandre MacKenzie.

Ecossais de naissance, il commença la vie comme simple ouvrier maçon; il devint plus tard architecte, puis journaliste, et, enfin, homme politique. Il fut un self made man dans toute l’acceptation du mot.

Il occupa pendant de longues années un siège dans le parlement: de 1857 à 1882, il représenta le comté de Lambton, d’abord dans l’ancien parlement du Canada et ensuite dans la Chambre des Communes.

A la chute de Sir John en 1873, il était le chef de l’opposition libérale, et, en cette qualité, il fut appelé à former un cabinet. Il occupa ce poste de chef du cabinet jusqu’à la défaite de son parti aux élections générales de 1878.

Pendant qu’il était à la tête du gouvernement, M. MacKenzie alla revoir son pays natal qu’il avait quitté bien des années auparavant, pauvre et ignoré. Il y retournait couvert d’honneurs; aussi, sa tournée à travers l’Ecosse fut-elle une marche triomphale. La ville de Dundee lui conféra le droit de bourgoisie et lui offrit un superbe banquet. C’est dans cette occasion qu’il dit ce qui suit de notre province :

“La population française du Canada est dans la position d’un peuple parlant une langue étrangère, mais elle ne se considère pas comme une

étrangère, et aujourd’hui, elle est aussi fière de la loi et de la liberté britannique qu’aucune autre portion du peuple canadien; et, comme l’a dit Lord Dufferin à Londres, l’autre jour, il n’y a pas une classe de notre société qui connaisse mieux la vie et la pratique parlementaires, ou qui apprécie davantage les droits et les sentiments d’un peuple indépendant et fier.”

M. MacKenzie était doué d’une très grande activité. Quand il devint premier ministre, il prit non seulement pour lui le ministère le plus onéreux, celui des chemins de fer et des canaux, mais il commit la faute de vouloir surveiller tous les autres. C’est ainsi qu’il mina rapidement sa santé.

Plusieurs lois importantes furent adoptées pendant son administration, entre autres, le vote au scrutin, les contestations d’élections devant les tribunaux, l’abolition du sens d’éligibilité des députés, la création de la Cour Suprême, l’établissement du Collège Militaire de Kingston. C’est encore pendant qu’il occupait le pouvoir qu’une ligne télégraphique transcontinentale fut inaugurée, une partie du Pacifique Canadien construite et que les Territoires du Nord Ouest furent organisés politiquement.

INI. MacKenzie est sorti pauvre de la politique; jusqu’à la dernière heure il a dû vivre de son travail.

S’il n’a pas occupé une place aussi considérable que Sir John clans l’histoire du développement du pays, M. MacKenzie mérite toutefois de voir son nom inscrit en caractères aussi brillants que ce dernier dans les annales de la Confédération canadienne. L’histoire les confondra dans une estime sinon égale, du moins commune.

M. MacKenzie fut un homme de bien dans toute la force du terme. Inflexible et intransigeant sur les questions de principes, il n’a jamais voulu dévier de la ligne droite. La seule règle qu’il reconnaissait, c’était celle que lui dictaient sa conscience et son jugement toujours sûr. S’il eût été plus coulant sur ce chapitre, ses succès politiques auraient pu être plus constants. Il le savait mieux que personne; mais il avait bien autre chose en tête que ses intérêts personnels ! Il est mort avec la conviction cl’être resté jusqu’au bout fidèle à cette règle de conduite, et son exemple restera comme un modèle à suivre.

M. MacKenzie était un debater incisif, logique: il allait droit au but, frappant l’adversaire en plein visage. Il parlait comme il marchait: tout d’une pièce !

A sa mort, M. Laurier lui rendit le beau témoignage suivant, sur le parquet de la Chambre:

“Douze mois se sont écoulés depuis que la mort nous a enlevé le grand homme qui, pendant plus d’un quart de siècle, a été le chef du parti conservateur et une des figures les plus éminentes de la

SOU VENIhS POLITIQUES

politique canadienne. Tout le pays porta le deuil de cette grande perte, amis et ennemis oubliant en cette circonstance les divergences d’opinions qui les divisaient, pour se souvenir seulement de ses grandes qualités qui excitaient l’admiration universelle.

“Aujourd’hui, nous déplorons la perte d’un homme qui, pendant des années, a été le chef des adversaires de feu Sir John Macdonald, et qui a été aussi richement, bien que différemment doué, et était certainement considéré de tous, je crois, comme le caractère le plus fortement trempé que nous ayons eu au Canada depuis un grand nombre d’années.

“En cette circonstance, je suis heureux de constater que tous les partis, amis comme adversaires, s’unissent dans une douleur commune et sincère, bien que l’expression de cette douleur ne soit pas la même dans cette occasion-ci que lors de la mort de Sir John Macdonald.

. . . .“Le peuple comprend toute la grandeur de la perte qu’il vient de faire. De fait, M. Mac- Kenzie a été un homme unique dans son temps. Vivant dans un âge qui ne s’est pas précisément distingué par la ferme adhésion aux principes, il n’a jamais hésité à faire ce qu’il croyait être juste. Vivant dans un âge où le succès était considéré comme condition première, le succès n’a jamais été pour lui une condition première ou secondaire.

“Il s’efforça toujours cle faire ce qu’il croyait être droit, et de fait, l’histoire dira que lorsqu’il était au pouvoir, il aurait pu se concilier l’opinion publique et peut-être s’y maintenir, s’il avait voulu dévier un peu des principes d’économie politique qu’il croyait être les seuls vrais; mais son caractère tenace ne fléchit pas; il risqua tout et perdit tout gaiement. Des exemples comme ceux-là sont rares, de nos jours, et pour trouver un parallèle, il faut remonter aux jours de l’Angleterre puritaine, où les hommes se battaient et mouraient pour les principes, méprisant tous les compromis.

“Telles sont les principales qualités qui ont distingué pardessus toutes les autres, la carrière de M. MacKenzie.” (Electeur, du 20 avril 1892.)

Aux élections qui avaient eu lieu après le coup d’Etat, les libéraux avaient été vaincus, mais non découragés. Le peuple avait parlé, il avait rendu son verdict d’une façon indubitable, entrainé par le torrent d’accusations contre M. Mercier et ses collègues. Il perdit de vue l’acte arbitraire, inconstitutionnel de M. Angers et se laissa égarer par la calomnie.

Le vote du peuple n’avait donc pas été une répudiation du libéralisme; il avait été plutôt un instant d’emballement. Le parti libéral dans la province avait été dispersé aux quatre vents du ciel, mais ses principes étaient toujours là.

Les libéraux éprouvèrent une amère déception au lendemain du désastre. Cependant, ils comprirent que de pareils revirements s’étaient déjà produits et qu’il ne fallait pas pour cela perdre espoir. C’était l’éternelle histoire de l’instabilité des choses humaines: il n’y a qu’un pas, enseigne l’expérience, du Capitole à la Roche Tarpéienne !

L’étendue de leur victoire avait surpris les conservateurs eux-mêmes. Songèrent-ils alors combien serait éphémère leur triomphe remporté par l’exploitation de la malignité humaine, et non pas en s’appuyant sur des principes. ?

Les partis ne meurent jamais: si leur étoile peut être un moment assombrie, elle existe toujours; le nuage finit par se déchirer un jour et elle réparait de nouveau dans tout son éclat. C’est précisément ce qui se produisit pour le parti libéral. Au lendemain de son écrasement, malgré de rares défaillances, sans faiblesse, sans se décourager, il se remit à l’œuvre avec une nouvelle énergie, il commença à préparer la réparation qui, cinq ans après, devait lui assurer un si brillant succès.

Page 1