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trop à sa réputation et à son honneur pour jamais consentir à entrer dans un ministère composé d’hommes comme il y en a dans le cabinet actuel. Il croit que le parti libéral seul peut sauver le pays, que ses principes sont les vrais principes, et il est trop fier de marcher dans ses rangs pour consentir à une alliance rien moins qu’honorable, avec des hommes d’une conduite qu’il n’aime pas à imiter. Les électeurs de St-Hyacinthe lui ont confié un drapeau, il le leur rendra sans souillure du moins, s’il ne peut lui donner plus d’éclat. ”
Quelle a été vraiment l’attitude de M.
Mercier à l’endroit de la coalition? Je crois qu’il aurait été disposé à l’accepter si le sentiment de son parti eut été unanime ou encore, si l’on avait consenti à éliminer du ministère certains hommes qui lui répugnaient.
L’avenir du parti libéral à ce moment-là était loin d’être brillant: les libéraux qui ne perdirent jamais courage, même au plus mauvaises époques de son histoire, espéraient toujours que l’avenir finirait par leur apparaître plus souriant, que la victoire se déciderait un jour à se ranger sous leur étendard. Les chefs criaient de temps en temps un sursum corda qui faisait renaître les feux de l’espérance. A la fin de mars M. Mercier prononça devant le Club de Réforme, à Montréal, un de ces disdont il possédait le secret et qui relevaient les
courages. Dans un superbe mouvement d’éloquence il déclara que la prochaine session de la législature serait ardente et que l’opposition “ clouerait son drapeau au grand mât. ” Il avait de ces gestes qui électrisaient ses partisans. Il annonça que la prochaine bataille se ferait sur l’administration du chemin de fer provincial. Ces deux hommes — Mercier et Chapleau, — qui avaient été sur le point de s’entendre allaient maintenant se trouver en face l’un de l’autre.
De son côté, M. Chapleau avait sincèrement désiré la coalition: je tiens la chose de la bouche de l’un de ses amis intimes, d’un homme qui fut son confident. Il m’a déclaré que Chapleau lui avait dit que tout était réglé, qu’il donnait trois portefeuilles aux libéraux, qu’ils étaient entendus sur un programme acceptable pour tous, mais que le projet avait été tué par les Castors , par deux de ses collègues, MM. L.-O. Loranger et Louis Beaubien. Ainsi finit cette tentative d’alliance qui aurait peut-être groupé ensemble tous les Canadiens-français et leur aurait assuré une influence prépondérante.
M. Mercier était allé se fixer à Montréal en 1881 ; il y avait formé une société légale avec M. Cléophas Beausoleil, l’une des têtes les mieux organisées du parti libéral. De suite ce bureau devint le centre de ce parti, son point
de raliiement dans ce district ; c’.est là que 1 on se réunissait, c’est là que se faisait 1 organisation. L/ arrivée de M. Mercier à Montréal donna aux libéraux de cette région un nouvel entrain, une plus grande activité. Ils reconnurent de suite dans cet homme les qualités qui font les grands chefs politiques. La carrière si brillante qu’il a fournie dans la suite a bien justifié leurs prévisions.
Dans cette même année les libéraux organisèrent un grand banquet en l’honneur de l’hon. M. Blake : il eut lieu le 19 avril. M. Mercier fut l’âme dirigeante de cette démonstration. Dès ce temps-là on le désignait comme le futur chef du parti à Québec, comme le successeur de M. Joly qui voulait se retirer. Tl s’imaginait, avec la délicatesse dont il a toujours fait preuve dans toutes ses actions, que le fait qu’il était protestant nuisait à l’avancement du parti libéral dans une province où les catholiques étaient en grande majorité. C’était une erreur, car les Canadiens-Français reposaient en lui la plus grande confiance à cause de sa libéralité et de son absence complète de préjugés.
M. Mercier fut l’un des orateurs au banquet Blake. Il en profita pour faire des déclarations bien propres à rassurer le clergé sur les tendances du parti libéral.
“ C’est, dit-il, l’occasion de faire d’une
manière solennelle une déclaration qui devra faire taire nos adversaires s’ils sont honnêtes, et en même temps rassurer nos amis que certains événements qui se passent actuellement en Europe, pourraient rendre inquiets. Qu’on le sache donc une fois pour toutes : nous répudions toutes les doctrines impies, révolutionnaires ou socialistes qui bouleversent le vieux monde. Nous sommes pour les libertés et nous condamnons tous ceux qui les foulent aux pieds et cherchent à les écraser par des persécutions religieuses ou politiques.
“Nos ennemis ont cherché de tout temps à nous compromettre, ils nous ont prêté des principes cjue nous ne professons pas et nous ont reproché des idées que nous n’avons jamais émises. ”
Cette déclaration si positive de M. Mercier produisit un excellent effet; elle commença à dissiper les préjugés nombreux que l’on avait amoncelés sur la tête des libéraux. C’était le commencement de l’œuvre d’apaisement et de conciliation qu’il devait accomplir plus tard. Profondément patriote, désireux de mettre un terme aux divisions religieuses qui nous avaient séparés pendant si longtemps, M. Mercier avait cru avec raison que le moyen d’arriver à son but, c’était de rassurer le clergé au point de vue politique et religieux. Il voulait réunir toutes les forces vives de notre province afin ^
de conquérir pour celle-ci l’influence et la place qu’elle avait le droit d’occuper dans la Confédération. C’est à partir de ce moment que le clergé commença à s’apercevoir que les hommes qui dirigeaient le parti libéral valaient bien ceux qui conduisaient la barque conservatrice. Ce fut le commencement de la réhabilitation d’un parti ostracisé depuis tant d’années.
Dès ce moment, M. Mercier s’affirma comme une personnalité avec laquelle il fallait compter dans le monde politique. Son nom était dans toutes les bouches comme le futur chef de son parti à Québec. Le Canadien du 19 avril écrivait à ce sujet:
“ Il est à coup sûr l’homme le plus fort et le plus éloquent que les libéraux possèdent dans le district de Montréal.
“ M. Laurier, M. Mercier, M. Langelier : voilà les trois personnalités les plus en vue, les trois hommes les plus entourés de sympathies dans les rangs de nos adversaires. Tous trois, ils ont une incontestable valeur.
“ Pour le moment, le fardeau de la lutte retombe sur MM. Mercier et Langelier. ”
A la suite des élections générales où M. F. Langelier avait été défait dans le comté de Portneuf, les libéraux de Québec lui firent une touchante démonstration pour lui exprimer combien ils regrettaient sa défaite. Après cette
démonstration, le Canadien du 10 décembre disait :
“ Au point de vue des idées de son parti M. Langelier mérite les éloges qui lui ont été faits, la démonstration à laquelle son nom à donné naissance. Il n’est pas un plus franc libéral que lui. Et c’est justement pour cela que nous l’avons toujours combattu, ce qui ne nous empêche pas de rendre hommage à son caractère d’homme public. S’il a des principes détestables, il 11’est pas à vendre. ”
L’Université Laval était toujours restée neutre dans la lutte qu’une partie du clergé avait faite au parti libéral. Cette neutralité ne manquait pas de servir aux libéraux qui l’invoquaient comme une preuve qu’après tout, ils n’étaient pas si grands coupables puisque M. F. Langelier, un de leurs chefs y avait toujours conservé sa chaire de droit malgré les nombreuses tentatives faites pour l’en faire expulser. Plusieurs prêtres distingués de cette institution voyaient avec chagrin l’immixtion du clergé dans la politique. Cette sage attitude attira sur l’Université Laval la haine des ultramontains. Ils lui déclarèrent une guerre à mort lorsqu’elle voulut établir sa succursale à Montréal. Le chef de cette opposition était
Mgr Laflèche lui-même. Il se rendit à Rome accompagné de MM. les abbés Dumesnil et Villeneuve: ils furent très mal reçus, car le Pape a toujours tenu en estime la belle œuvre qu’accomplit notre Université. Ces trois délégués furent invités par les autorités romaines à retourner de suite dans leur pays, chose qu’ils ne s’empressèrent point de faire.
Le Star de Montréal avait publié des rumeurs peu flatteuses à propos des trois délégués. Le Courrier du Canada du 17 janvier disait à ce sujet:
“b’ Electeur” publie complaisamment les stupides rumeurs inventées dans les bureaux du Star, au sujet de Mgr Laflèche et de MM. les abbés Dumesnil et Villeneuve.
“ Nous protestons de toutes nos forces contre ces racontars qui sont de nature à rabaisser le caractère épiscopal et à laisser les catholiques sous l’impression que le Souverain Pontife est plus autocrate que le czar de toutes les Russies. ”
Ces prétendus racontars étaient bien vrais. En effet, quelques jours après Mgr Taschereau recevait du Cardinal Siméoni une lettre, en date du 31 décembre 1881 qui se lisait comme suit :
Illustrissime et Révérendissme Seigneur:
“ Le Saint-Père a appris avec déplaisir que certains catholiques de votre province cher-
chent à fomenter encore des dissensions, soit par rapport à l’ingérence indue dans les élections politiques, soit par rapport à la succursale de l’Université Laval établie à Montréal. Pour lever donc tout doute quelconque à ce sujet et pour mettre une fin une fois pour toutes aux dissensions susdites, dans l’audience du 22 courant, il a de nouveau ordonné d’écrire à Votre Seigneurie que c’est sa volonté expresse que l’on observe rigoureusement les deux décrets donnés par Sa Sainteté sur les sus-dites questions en septembre dernier. Que du reste, les individus qui se disent défenseurs de Montréal et qui restent encore à Rome, le font contre la volonté du Saint-Père, et abusent ainsi des circonstances politiques actuelles.
“ Après avoir fait connaître ces choses, je m’offre à vous de tout mon cœur.
“ Rome, de la Propagande, 31 décembre
“ De Votre Seigneurie le très dévoué serviteur.
Jean Cardinal Siméoni,
Préfet.
J. Massotti,
Secrétaire.
C’était un formidable coup de massue pour les ennemis de l’Université Laval. Les journaux ultramontains entrèrent dans une
grande colère. Le Monde rédigé par M. Houde, un écrivain d’un rare talent, publia un article dans lequel il injuriait l’archevêque Taschereau et les congrégations romaines qui s’en laissaient imposer par “ des personnages occupant un rang hiérarchique supérieur à celui de leurs opposants.”
Le Canadien désapprouva l’attitude du Monde.
De son côté, Le Journal des Trois-Rivières disait :
..." Il est hors de doute que cette lettre du Cardinal Siméoni a produit en Canada une impression généralement pénible ....
” Beaucoup de personnes ne voient pas sur quoi peuvent être fondées les assertions de son Eminence qui humilient et affligent infiniment le clergé et les bons catholiques, et qui prennent tout le monde par surprise, en ai îivant coup sur coup, si ce n’est peut-être quelques libéraux. Car il ne s’est passé au pays aucun fait public d’une notoriété grave ou générale qui leur paraisse justifier cette intervention extraordinaire du Cardinal.”
Voilà comment ce parti ultramontain qui désignait les libéraux comme des sacripants 1 espectait la volonté du Saint-Père !
Mgr Taschereau voulant arrêter ces diatribes de la presse ultramontaine publia le 12 février un mandement sur le « respect dû aux
SOUVENIRS PORITIQURS
décisions du Saint-Père”. Il prenait ouvertement la défense de l’Uuiversité Laval dont “ les milliers d’élèves qu’elle a formés portent “ avec honneur le drapeau de leur Alma Mater.
. . Des âmes ardentes dans les luttes politiques, disait-il, ont reproché à l'Université Laval de ne pas vouloir se jeter dans la mêlée pour défendre leur parti. Cette abstention elle-même a été faussement interprétée comme un indice de ce qu’on appelle tendances libérales. On aurait voulu sans doute que l’Université s’arrogeât le droit de juger et de condamner un parti politique que 1 épiscopat canadien tout entier, de l’Atlantique au Pacique n’a pas encore voulu condamner.”
Quelques jours auparavant le même Mgr.
Taschereau avait adressé à son clergé un mandement dans lequel il déclarait formellement qu’aucun parti politique en Amérique n’était condamné. Ce fût un désappointement cruel pour tous ceux qui avaient exploité la religion au détriment du parti libéral.
L’Université Laval avait triomphé de ses adversaires. La voix de Rome mit fin à la croisade qui avait été entreprise contre elle. Cette institution a depuis continué son œuvre dans la paix et les fêtes jubilaires de 1902 lui ont prouvé avec éloquence l’admiration que l’on entretenait pour elle comme l’estime dont le public entourait les prêtres distingués
qui la dirigent avec tant de sagesse. Qu’elle poursuive donc son travail, qu’elle continue à former ces hommes qui par leur science et leur caractère, seront l’ornement et la force de notre race !
On ne soupçonne pas aujourd’hui les exagérations auxquelles se portaient certains journaux. En les lisant, on aurait pu croire que nous vivions au milieu d’une population absolument irréligieuse et que les bases de la société étaient menacées de tous les côtés. Comme échantillon de cette prose, je ne citerai qu un article de La V érité qui suffira à prouver jusqu à tel degré on poussait l’exagération:
“ Certaines personnes qui devraient pourtant savoir mieux, ont bien ri, parait-il, d’un de nos articles où nous parlions des quatre courants d opinion qui se manifestent dans no- 1 1 e pays : le g'allicanisme, le catholicisme libéral,
1 indifférentisme et le radicalisme. Pour ces quelques personnes, cela est une pure chimère. C’est bien, brave amis, riez pendant que vous en avez le loisir. Mais dans vingt-cinq ans d’ici, lorsque 1 éducation sera sécularisée, lorsque nos écoles, nos collèges et notre université catholique seront laïcisés, vous ne rirez pas si fort. Nous disons dans vingt-cinq ans: mais si1 nous ne réagissons pas rigoureusement contre les quatre courants que vous ne voulez pas voir, cela viendra bien plus vite encore.”
Les vingt-cinq ans sont maintenant écoulés et la sinistre prédiction ne s’est pas encore réalisée ! Ces quatre courants qui’ devaient causer des dégâts si considérables n’ont existé que dans l’esprit craintif de l’écrivain de La V éririté . . .L’Université Laval n’a pas été laïcisée; elle est encore dirigée par des prêtres dont le désintéressement est admirable; toutes les églises catholiques sont encore debout bien que les libéraux, ces hommes que l’on représentait comme si dangereux, occupent le pouvoir depuis dix ans ! La paix religieuse la plus complète règne dans le pays, les dissensions qui nous séparaient sans raison ont disparu, la prospérité se manifeste de toutes parts et le le peuple vît heureux sous la protection des lois.
On n’avait jamais douté que le plan caressé par M. Chapleau et ses amis, fut de vendre le chemin de fer du Nord. Il avait été exploité de façon à démontrer au gros public qu’il valait mieux s’en débarrasser. En 1881, les dépenses avait excédé les recettes de $27,283.00. Il était bien compris que M. Sénéeal en serait l’acquéreur et qu’il y avait au fond de cette transaction une vaste spéculation qui devait rapporter de gros profits à ceux qui formaient
partie du cercle intime de l’acheteur. b’Blecteur comme toute la presse libérale firent une vigoureuse opposition au projet. Enfin, la situation commença à se dessiner clairement : le gouvernement, sans avoir consulté les Chambres décida de vendre notre propriété nationale qui nous avait coûté treize millions de dollars. M. Senécal offrit huit millions de piastres ou un loyer de $415.000 par an. Sir Hugh Allan fit une proposition plus avantageuse : il fit une offre de huit millions et demi de piastres ou un loyer de $450.000. Comment rejeter cette offre beaucoup plus avantageuse que la première? M. Chapleau prétendit qu’il ne fallait pas vendre le chemin à Sir Hugh Allan qui voulait l’acheter pour le bénéfice de la compagnie du Grand Troricq il n’offre pas, ajoutait-il, les mêmes garanties qu’un syndicat. Sir Hugh ne mit pas de temps à faire disparaître cette prétendue objection: il forma immédiatement un syndicat composé de Sir Narcisse Belleau, de l’ex-maire Rivard de Montréal, de MM. Jacques Grenier, Michel Laurent, S. St-Onge, C. S. Rodier, L. M. Massue, G. A. Drolet, J. B. Renaud, J. G. Ross, Thos. McGreevy, et de Sir Hugh Allan lui même.
Ces noms étaient tous de premier ordre' et offraient les meilleures garanties : ils ne trouvèrent pas grâce auprès de M. Chapleau qui était lié à M. Senécal.
La Concorde, journal publié à Trois-Rivières avait très bien résumé la situation dans les ternies suivants :
“ Il n’y a pas la même objection à l’égard de Sir Hugh Allan et de MM. James Ross et McGreevey. Sir Hugh veut avoir le chemin de fer 0. M. O. et O. pour en faire le complément de sa ligne de steamers. Pour lutter contre les grandes lignes américaines, il faut des steamers jaugeant cinq ou six mille tonneaux. Or il est impossible à de pareils steamers de remonter avec toute leur cargaison jusqu’à Montréal, et Sir Hugh voudrait avoir le chemin de fer du Nord pour les décharger à Québec et expédier ensuite par ce chemin de fer les parties de la cargaison destinées aux villes situées plus à l’ouest. Comme on le voit cela est tout à l’avantage du commerce canadien et surtout du port de Québec. Nos amis de Québec auraient le même avantage si la ligne était louée à Sir Hugh Allan.
On le voit clairement aujourd’hui, la vente du chemin à M. Senécal a retardé de près de vingt ans le développement de notre port. Si Sir Hugh avait mis la main sur notre chemin de fer, il aurait fait il y a bien longtemps déjà ce que la compagnie du Pacifique a commencé à faire. Pauvre vieille ville de Québec, comme tu as été criminellement négligée dans le passé! On ne s’est pas souvenu
que tu avais été le berceau de notre race ; l’intérêt purement matériel a égaré le jugement d’hommes qui n’étaient pourtant pas dépourvus de patriotisme.
La section Est fut vendue au syndicat Senécal et la section Ouest à la compagnie du Pacifique Canadien. Le marché fut définitivement conclu cinq jours seulement avant l’ouverture des Chambres, afin de lier la députation. C’était un audacieux défi porté aux députés que l’on avait pas eu la décence de consulter sur un acte administratif d’une aussi grave importance. Le gouvernement les avait mis dans l’alternative ou de le renverser ou d'accepter la vente.
L’opposition avait prévu ce truc, car l’année précédente, en face de ce qui se préparait, elle avait proposé une motion pour défendre au gouvernement de faire aucun arrangement permanent ou temporaire, final ou provisoire, soit pour la vente, soit pour la location du chemin sans avoir au préalable, obtenu l’approbation des Chambres. Pour justifier cette motion, les libéraux disaient que M. Chapleau, si on le laissait libre, ferait comme Sir John Macdonald au sujet du Pacifique, qu’il viendrait simplement demander la ratification par les Chambres d’un marché complètement arrêté avec M. Senécal. Leur prédiction se réalisa au pied de la lettre.
En principe l’opposition n’était pas opposée à la vente; elle était d’avis qu’il était impossible d’administrer un chemin de fer d’une manière aussi économique lorsqu’il était une propriété publique. Mais elle s’objectait à ce qu’on le vendit à un prix aussi1 inférieur à sa valeur. Le chemin n’était en exploitation que depuis deux ans, son matériel était insuffisant, ses embranchements étaient encore incomplets et cependant le trafic augmentait de jour en jour. L’année précédente M. Chapleau luimême avait annoncé en Chambre qu’à la fin de l’année qui allait suivre le revenu brut serait d’un million et il avait souvent répété la même assertion.
Le chemin entier fut vendu pour la somme de $7,600.000, comprenant le million dû par la cité de Québec et diverses propriétés qui en réduisaient le prix réel à $5,950,000.
Cette transaction souleva une véritable' tempête dans le public. L’hon Dr Ross ministre dans le gouvernement Chapleau sortit: avec éclat du cabinet. Son organe, le Journal des Trois-Rivières donna pour raison de sa retraite, que l’on avait démembré le chemin de fer pour le vendre et le louer par tronçons pour le bénéfice de particuliers, contrairement aux intérêts de la province et surtout des districts de Québec et de Trois-Rivi'ères.
Une phalange importante du parti conservateur s’allia aux libéraux pour combattre ce marché. Des assemblées de protestations furent tenues à Québec et à Montréal; des hommes importants des deux partis politiques prirent part à ces manifestations. Da première de ces assemblées eut lieu à St-Roch de Québec: elle était présidée par M. Philippe Vallières,. un conservateur bien reconnu. Parmi les personnes présentes, on remarquait l’hon. M. Joly, M. J.-I. Tarte, G.-W. Stephens, James McShane, J. -A. Charlebois, H.-Cyrias Pelletier, V.-W. UaRue, Arthur Turcotte, Désiré Guay, Jos. Vermette, etc., etc. Ces citoyens, conservateurs et libéraux, adoptèrent des résolutions qui censuraient le gouvernement. C’est à cette assemblée que M. Joly prononça ces nobles paroles que voici :
“ J’ai toujours été opposé à une coalition tant qu’elle ne pouvait avoir pour objet que de me maintenir au pouvoir ou de m’y ramener ; mais aujourd’hui, en face du danger qui menace la province, moi et mes amis sommes prêts à donner notre concours à toute combinaison d’honnêtes gens qui pourra sauver le pays. Nous ne lui demandons rien pour le prix de ce concours, nous ne lui demandons aucune condition. Ou plutôt oui, nous lui imposerons une condition importante : c’est de donner à la province un gouvernement honnête
qui la sauve des spéculateurs qui veulent la dévorer et qui offre des garanties d’administration honnête des affaires.”
A cette même assemblée M. Tarte fit la déclaration suivante :
“Je sais qu’il n’y a pas moins de vingt députés qui ne siégeraient pas à la Chambre s’ils n’avaient pas eu pour se faire élire de l’argent de ceux qui veulent aujourd’hui vendre le chemin.
“ Je porte cette accusation et je puis la soutenir. Je défie le gouvernement actuel de m’en prouver la fausseté. Je l’attends s’il n’a pas peur, qu’il ouvre une enquête. Je prouverai que le premier ministre lui-même a donné de l’argent pour faire présenter des députés. ”
Cette agitation, ces déclarations si sérieuses impressionnèrent vivement l’opinion publique.
Deux autres assemblées furent tenues à Québec, l’une à la Halle Montcalm, le 19 mars, où l’on voyait côte à côte des adversaires d’hier comme MM. Joly, J.-I. Tarte, I.-N. Belleau, Thos. Chapais, Ferd. Hamel, T.-C. Casgrain, H.-Cyr. Pelletier et J. -A. Charlebois. On lut à cette assemblée un protêt contre la vente signé par Sir Narcisse Belleau, l’hon. M. DeBoucherville, l’hon. Docteur Ross et M. Alexandre DeMoine. De 26 mars, c’était le tour de Québec-Ouest à faire entendre sa condamnation.
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Cette campagne était dirigée du côté conservateur par MM. DeBoucherville et Ross, deux chefs reconnus dans leur parti ; dans la presse ils avaient l’appui du Canadien et du Journal des Trois-Rivières. M. Tarte dénonça cette transaction dans son journal dans un article qui mérite d’être cité :
. . . “ Quand la moisson dorée par le soleil propice s’en va mûrissante, à l’automne, l’on voit les oiseaux voltiger, en bandes affamées, voraces, audessus des épis. Pendant un temps, entre eux ils se querellent, chacun voulant pour son nid emporter la plus belle tige. Tes gros mangent les petits là comme ailleurs, mais après s’être bien battus, tous ensemble ils s’abattent sur le champ, et mangée par les gros, mangée par les petits, la moisson s.’envole, si la main qui a semé ne se lève pour protéger le fruit de son labeur.
“ Ta moisson c’est le chemin de fer du Nord, les oiseaux dévorants ce sont les spéculateurs qui, fatigués de se battre, s’élancent sur notre voie provinciale, la main qui a semé, c’est le peuple de la province de Québec! Et cette main est assez puissante pour sauver la moisson, seul espoir de la famille, de la grande famille canadienne, dont les membres déjà ont versé tant de sueurs pour préparer la récolte.
“ Dans les hôtels, dans les coulisses du parlement, dans le parlement lui-même, dans
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les rues, partout, on coudoie les agents des spéculateurs. Les membres de la Législature sont gardés à vue, suivis, espionnés par des policiers.
“Il y a tout grand ouvert un comptoir pour le commerce des consciences. ”
La vente du chemin de fer du Nord fut effectuée malgré tous les efforts de ceux qui la combattaient. Cet acte politique, en divisant le parti conservateur a préparé la défaite qu’il devait rencontrer quelques années plus tard. Tout en avant gagné son point la position de M. Chapleau était devenue intenable à Québec : il fallait le faire disparaître au plus vite pour empêcher un désastre pour les conservateurs. Dans le mois de juillet suivant, après les élections fédérales, M. Chapleau prit dans le cabinet fédéral la place de M. Mousseau et ce dernier devint premier ministre à Ouébec. Ce changement fut mal accueilli dans la presse.
M. Mousseau n’était l’égal de M. Chapleau ni par le talent ni par l’éloquence. C’était un homme instruit, parlant avec facilité, mais il n’était pas orateur, pas même debater de premier ordre. Il était journaliste et avocat. Il fit ses premières armes dans le Colonisateur , en compagnie de MM. L-O. David, Chapleau, Montpetit, L.-LT. Fontaine et Ludger Labelle. C’est dans Y Opinion Publique où il a le plus
(écrit. M. Mousseau était plutôt un écrivain de revue périodique qu’un polémiste au jour le jour. Dans l’affaire Letellier il avait tenu tête à Sir John: c’est dans cette circonstance qu’il s’est affirmé et qu’il a conquis la place qu’il devait plus tard occuper dans le cabinet fédéral. C’est à la suite de tous ces événements que parut un violent pamphlet dirigé contre M. Chapleau et son entourage; ce pamphlet avait pour titre “ Le Pays, le Parti et le Grand Homme. ” Ce livre était une diatribe des plus acerbes à l’adresse de M. Chapleau d’abord et de ses amis ensuite. On lui reprochait amèrement d’avoir voulu faire une alliance avec les libéraux et d’avoir en 1879, donné des portefeuilles à des libéraux comme MM. Flynn et Paquet, au préjudice de M. Angers qui avait été éliminé.
L’auteur, ou plutôt les auteurs du pamphlet se résumaient dans les termes suivants :
Nous, pour aujourd’hui, n’avons voulu que faire ressortir combien a été funeste au pays son (M. Chapleau) action politique des dix dernières années.
“ Nous avons été sévères : il s’agissait de signaler, pendant qu'il en était temps encore, un mal qui bientôt sera sans remède.
“ Etant donné l’état déplorable dans lequel nous a plongé M. Chapleau, il ne nous restait qu’une chose à faire pour en sortir: Ecrire
de ses actes politiques, un article impitoyable ....
“Eh bien! C’est fait!
“ M. Chapleau est un des hommes des mieux doués sous le rapport de 1 intelligence. Malheureusement, son entourage, les entrainement du siècle, des succès trop prompts et surtout trop faciles, la louange excessive, l’exagération outrée que l’on a faite de ses exploits politiques ; tout cela a exercé sur lui une influence des plus pernicieuses.
“ Trop tôt, hélas! l’égoisme avec ses funestes inspirations a pris chez lui la place du dévouement.
“ Qu’a-t-il été, en effet, pour le parti conservateur, depuis qu’il en a assumé la direction ?
“ Un général qui introduit les chefs ennemis dans la citadelle, livre ses places fortes à l’ennemi, ou les démolit !
“ Mitraille ses plus vaillants soldats, bannit de l’armée ses compagnons d’armes les plus dévoués, mine l’autorité des vieux généraux!
“ Troque son drapeau contre là première guénille venue, fusille ses meilleurs officiers ou les dégrade, recrute son état major parmi les chefs ennemis!
“ Brocante, avec des agioteurs, les biens de la nation, leur livre la caisse publique, leur
SOUVENIRS POUITIQUES
vend même pour de l’or la dernière ration du soldat.
“ Et tout cela ! au nom de la discipline !
“ Faut-il pour être conservateur, sanctionner ce que nous croyons être une politique malhonnête ?
“ Faut-il approuver l’escamotage du chemin de fer du Nord, l'obtention des chartes publiques par corruption, l’entrée de transfuges politiques dans les gouvernements conservateurs, l’ostracisme de nos plus valeureux chefs, le bannissement en masse des plus fidèles amis du parti, les spéculations honteuses sur la caisse publique, le gouvernement du pays par une misérable clique?
“ Eh bien ! Si être conservateur signifie tout cela ; si nous en sommes arrivés à ce point de ne plus pouvoir honnêtement et honorablement appartenir au parti conservateur, nous le déclarons bien franchement, nous n'en sommes plus . . .
“ Que le parti conservateur dégage donc sa responsabilités des actes indignes que nous déplorons. Qu’il cesse de se laisser représenter par la clique dans le1 gouvernement du pays.
“ Pour cela, il faut que le Grand Homme reprenne vis-à-vis le parti l’attitude qui lui convient.
“ Il faut qu’il cède le pas au pays .... même au parti1!
On a dans le temps attribué la paternité de ce pamphlet au sénateur Trudel et à l’abbé Villeneuve, l’auteur de la Comédie Infernale.
La désagrégation du parti conservateur a commencé avec la vente du chemin de fer du Nord et elle fut complétée par l’exécution de Louis Riel. Cet événement politique dont M. Mercier s’empara en vrai patriote donna le coup de grâce au parti qui depuis tant d’années avait été invincible dans la province de Québec.