QUARANTE ANS DE SILENCE
L'Impératrice accomplit le dernier acte de sa vie politique en 1883, lorsque le prince Napoléon fut arrêté et enfermé à la Conciergerie pendant quelques jours.
Le fils du roi Jérôme était persuadé, — il me l'a dit à moi-même, — que c'était l'Impératrice qui inspirait contre lui à son fils des sentiments hostiles. J'essayai vainement de le détromper. Cette idée, pourtant, était absolument fausse. Si le Prince impérial avait eu besoin d'être excité contre son cousin, qui le traitait comme une quantité négligeable, comme un enfant sans intelligence et sans volonté, et qui, en même temps, compromettait la cause des Bonapartes par ses professions de foi républicaines et anti-religieuses, nombre*de ses amis auraient mis le plus grand empressement à jouer ce rôle. Mais la vérité est qu'il était personnellement animé de la plus vive
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irritation contre le prince Napoléon et décidé à le combattre sans pitié, toutes les fois qu'il le trouverait sur son chemin. Je prie ceux qui auraient des doutes de vouloir bien lire, dans mon précédent volume, certaines citations qui rendent sa pensée à cet égard on ne peut plus claire. C'est à ce sentiment qu'il obéissait lorsque, dans la nuit du 25 au 26 février 1879, il rédigeait ses dernières volontés et excluait de sa succession le prince Napoléon, pour désigner comme héritier son fils aîné, le prince Victor. L'Impératrice, quoiqu'elle n'ait jamais voulu s'élever contrôle testament de son fils, était d'un avis tout différent. S'il l'avait consultée avant de rédiger ce testament, il est probable qu'elle l'aurait averti : f Prends garde que, si tu institues le prince Victor ton héritier, au détriment de son père, tu parais infirmer les sénatus- Consultes qui ont fait l'Empire, et de qui tu tiens toimême tous tes droits. » Le Prince lui eût, sans doute, répondu que le prince Napoléon n'avait plus le droit d'invoquer les sénatus-consultes ni les plébiscites de l'Empire, puisqu'il reniait la tradition impériale et se déclarait républicain. Je ne me permets pas de prononcer entre ces deux manières de voir; le lecteur choisira.
Les événements de 1883 lui fournirent l'occasion de faire connaître sa pensée : elle le fit d'une façon très claire, mais très simple et très moleste, sans aucun appareil théâtral. Elle se rendit à Paris, où elle descendit à l'hôtel du Rhin, et, en adoptant cet hôtel, elle indiquait assez qu'elle voulait faire un acte politique. C'est dans cette maison, en effet, que la reine Hortense avait résidé pendant quelque temps, en 1831, avec son iils Louis-Napoléon, et leur séjour avait
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causé un certain embarras au gouvernement de Louis- Philippe i.
J'ai lu alors, dans certains journaux, que l'Impératrice avait eu une entrevue avec le Prince à la Conciergerie. Rien de semblable ne se passa. Elle ne songea point à solliciter la permission de vo'r le Prince et, si elle l'avait sollicitée, on la lui eût indubitablement refusée. Mais elle fit prier les chefs du parti bonapartiste de passer à l'hôtel du Rhin. Elle causa avec eux : « Je lui ai pardonné, pourquoi ne lui pardonneriez-vous pas? C'est le seul moyen de conserver à notre parti l'unité et même l'existence. » Ces messieurs dirent à leur tour : « Il ne s'agit pas, pour nous, de griefs personnels et nous n'avons pas le droit de nous montrer généreux comme Votre Majesté. Ceux qui nous suivent ne consentiront jamais à accepter la direction d'un homme qui refuse de reconnaître dans l'Empire ce qui en fait la force, c'est-à-dire le principe monarchique uni au principe démocratique, et qui combat de toutes ses forces la religion des Français. Prendre un tel homme pour chef, ce serait assurer, à bref délai, cette dissolution du parti impérialiste que prévoit et redoute Votre Majesté. »
Donc, elle ne gagna rien sur eux, mais le prince Napoléon parut lui savoir gré de son intervention et, au 1er juin suivant, il assistait, avec le grand cordon de la Légion d'honneur, à la messe anniver-
1. J'ai entendu l'Empereur raconter un incident de ce séjour qui l'avait vivement frappé. D'une fenêtre de l'hôtel il avait vu un homme se jeter du haut de la colonne Vendôme et se briser sur le pavé. Etait-ce un présage? G' est ce qu'il s'était demandé à cette époque.
saire du Prince impérial, dans la petite église Saint- Mary de Chislehurst. Lorsque j'entrai dans la sacristie, après la messe, l'Impératrice me dit tout bas : « Le prince Napoléon est là. Allez le saluer : il faut être aimable avec lui. »
L'Impératrice avait songé, d'abord, à garder Camden comme résidence permanente ou, encore, à se faire construire une maison dans le voisinage. Mais elle était encore plus préoccupée de loger ses chers morts que de se loger elle-même et il fut impossible de découvrir, à proximité, un site convenable pour une nouvelle église. Quant à celle qui existait déjà, elle était très petite et très pauvre et la chapelle neuve, dont on l'avait flanquée pour recevoir les restes de Napoléon III, était le seul agrandissement que l'exiguïté du terrain permît de lui donner. Le cercueil du Prince reposait sous un porche latéral, étroit et mal fermé, et il était évident qu'une telle sépulture ne pouvait être définitive.
L'Impératrice arrêta son choix sur une propriété située dans le Hampshire, à peu de distance du camp d'Aldershot, et qui avait appartenu au grand éditeur de Londres, M. Longman. Le parc est vaste et s'étend de l'autre côté de la route qui conduit d'Aldershot à Sandhurst. Cette partie de la propriété est entièrement boisée et contient un petit lac; on l'a appelée Compiègne. Dans le parc, se trouvent de fort belles serres, une maison d'habitation où demeurait alors le vieux régisseur Mac-Laren, et des écuries qui ont été transformées depuis que l'Impératrice a renoncé aux voitures et aux chevaux pour adopter exclusivement les automobiles. On a installé là un musée de souvenirs très intéressants, qui seront sans doute
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transférés dans cette future annexe de la Malmaison que Ton projette aujourd'hui.
La maison principale n'était guère qu'un pavillon de chasse; mais la nouvelle propriétaire vit aussitôt le parti qu'elle pouvait en tirer et lit exécuter des travaux considérables, qui n'étaient pas encore terminés lorsqu'elle s'y établit. De nouveaux bâtiments ont été encore ajoutés aux anciens dans ces dernières années et ont fait de Farnborough Hill une belle résidence, comparable aux plus nobles demeures seigneuriales qui sont la gloire de la campagne anglaise. L'Impératrice y a mis sa marque au dehors aussi bien qu'au dedans, et l'on peut dire que c'est une maison en deuil. Une vapeur s'élève des bois environnants et répand sur la campagne un voile que les jours lumineux de l'été ne dissipent jamais complètement. Le château se dresse sur une éminence, frangée de grands arbres, au milieu de ce paysage mélancolique, et le domine. L'étranger qui s'en approche doit sentir, il me semble, qu'une grande existence, frappée de coups terribles, s'est réfugiée là et, lentement, achève de mourir. On entre, et la tristesse vague de l'approche se précise, quand on parcourt ces galeries désertes qu'éclaire un jour discret et où se prolonge le bruit des pas et des voix. Aux murs se pressent d'innombrables œuvres d'art, dont chacune rappelle un grand nom d'artiste ou raconte un souvenir ; elles font de cette maison un incomparable livre d'Histoire. Le soir, un rayon de lumière électrique, qui laisse le spectateur dans l'ombre, fait sa blanche clarté sur les toiles et les statues. Tout un monde disparu ressuscite, avec ses figures autrefois célèbres, qui sont les véritables
habitants de cette demeure et, quand l'Impératrice passe au milieu d'elles, on est tenté de la prendre, elle aussi, pour une ombre du passé.
Avant même de s'occuper de sa propre installation, elle s'était inquiétée de donner une demeure à ses chers morts.
La première fois que nous fîmes une visite à Farnborough, ma femme et moi, l'Impératrice nous conduisit, à travers le parc, vers une petite porte qui ouvrait sur une route déserte et, après avoir traversé sur un pont la ligne du chemin de fer qui va de Londres à Portsmouth, nous gravîmes avec elle une colline couverte de pins, où certaines marques rouges indiquaient des abatis projetés. C'est là que devait s'élever l'église destinée à servir- de sépulture aux dépouilles impériales. La construction en fut confiée à M. d'Estailleur, l'architecte parisien à qui tant d'œuvres remarquables, sur le sol de la France, assurent une place dans l'histoire de notre art architectural. Le monument fut terminé en quatre ans et, le 9 janvier 1887, les corps de Napoléon III et de son fils furent transportés de l'église S1 Mary de Chislehurst dans la crypte de Farnborough. Les deux tombes occupent les faces latérales de la chapelle souterraine. Un prie-Dieu indique la place où s'agenouille l'Impératrice lorsqu'elle y assiste à la messe, et la place de sa propre sépulture est réservée derrière l'autel, entre son mari et son fils. Elle m'a dit un jour, en me montrant l'avenue carrossable qui descend, en tournant, du portail de l'église à la route d'Aldershot : « Voilà ma dernière promenade en voiture ; this will be my last drive. »
Des bâtiments avaient été construits, en même
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temps, pour recevoir quatre religieux prémontrés, qui devaient être les gardiens des tombes. Ils ont été remplacés depuis par une communauté de Béné dictins, expulsés de Solesmes, ayant à leur tête un abbé qui a rang d'évêque. De nouveaux bâtiments ont encore été ajoutés aux premiers et quarante religieux environ forment aujourd'hui le personnel delà maison. Les Bénédictins y ont repris leurs pieux et savants travaux, interrompus par la persécution, et touchent encore, chose curieuse! une subvention de ce même gouvernement qui les a exilés.
L'Impératrice a voulu aussi posséder une demeure sur le sol de la France aussitôt qu'elle a cru les passions politiques assez amorties pour lui permettre de le faire sans risquer aucun désagrément pour elle ni aucun trouble pour la paix publique. Son choix est tombé sur un terrain planté de pins, situé au cap Martin, dans le voisinage de Menton. Elle y a fait construire une villa à laquelle elle a donné le vieux nom grec de la Corse, en témoignage de sa sympathie pour la terre natale des Bonapartes. La villa Cyrnos est bâtie de façon à tourner sans cesse les yeux vers la Méditerranée; comme toile de fond, Monte-Carlo et le rocher de Monaco, baignant dans une vapeur bleuâtre. On conçoit que cette villa produit sur ceux qui y pénètrent une impression bien différente de ce sévère et majestueux Farnborough, qui semble toujours en deuil. Cette impression heureuse que donne la villa Cyrnos aux visiteurs, je l'éprouvai lorsque j'y vins passer quelques jours en avril-mai 1907, après avoir inauguré le monument de Mérimée à Cannes. La villa n'est élevée que d'un étage au-dessus durezde-chaussée, sauf à l'une de ses extrémités. Le bâti-
ment en retour, qui domine le reste de la maison, contient seulement l'appartement que l'affectueuse sollicitude de l'Impératrice a réservé à son vieux ef dévoué serviteur, M. Franceschini Piétri. C'est de làhaut que l'on jouit, dans toute son étendue, de la perspective maritime dans la direction de Monaco. Les salons de réception, qui forment une enfilade au rez-de-chaussée, sont précédés d'une vaste terrasse où l'Impératrice passe une grande partie de son temps.
Sur cette terrasse, mademoiselle Bartet est venue lui déclamer des vers pris dans un de ses meilleurs rôles et cette jolie scène, qu'on n'aura pas de peine à se représenter, a été fixée par la photographie.
« Vous savez, ajouta l'Impératrice après m'a voir raconté l'incident, avec quel transport j'applaudissais Rachel lorsque j'étais enfant. Ma passion pour l'art n'est pas refroidie, mais je ne vais le chercher nulle part : c'est lui qui vient me trouver et m'apporter ses jouissances dans ma retraite. Je vous ferai entendre tout à l'heure mon gramophone, qui me fait entendre des opéras tout entiers. »
En effet, après le lunch, nous allâmes nous asseoir dans le hall qui est au pied du large escalier et nous écoutâmes le gramophone, un des plus parfaits que j'aie entendus. Oa y sentait, au-dessus des masses chorales et instrumentales, vibrer l'âme et le génie individuel des artistes.
Un autre souvenir m'est resté de cette visite à Cyrnos. M. Germain Bapst, l'écrivain distingué et consciencieux qui s'occupe de l'histoire des événements de 1870, avait questionné sur un point délicat M. Dugué de la Fauconnerie, qui a assisté de près
à ces événements et y a joué un rôle. A son tour, M. Dugué tint à consulter M. Piétri et, la demande de renseignement étant arrivée pendant mon séjour à Gyrnos, je me trouvai présent lorsque M. Piétri fit appel aux souvenirs de Sa Majesté. Il s'agissait d'une entrevue qui avait eu lieu aux Tuileries, le 7 août 1870, entre la Régente et les délégués des groupes dynastiques du Corps législatif. Je fus saisi de voir avec quelle précision et quelle sûreté sa mémoire lui rendait les noms, les faits, les mots, dans l'ordre et sous la forme où ils s'étaient succédé. Qui de nous, à cet âge et après trente-sept ans écoulés, serait capable d'apporter un tel témoignage?
On sait que l'Impératrice a fait don de sa propriété d'Arenenberg, où tout lui rappelait trop vivement l'heureuse jeunesse de son fils, au canton deThurgovie, qui s'est, autrefois, si honorablement conduit envers les Bonapartes. Mais il est une troisième résidence où, depuis vingt-cinq ans, elle a passé bien des jours paisibles, sinon heureux : je veux parler de son yacht le Thistle, sur lequel elle a fait tant de croisières, dans la Méditerranée ou dans les parages de l'Irlande, de l'Ecosse et de la Norvège. Elle se trouvait à Corfou lorsque éclata un mouvement populaire contre les Juifs, et elle ne put résister à la tentation de jeter, en faveur des persécutes, quelques paroles de bon sens et de mansuétude chrétienne, qui firent grand bien.
Le goût de la mer et des voyages l'a entraînée plus loin encore. Elle a voulu revoir l'Egypte et a passé, voyageuse inaperçue, là où, en 1869, elle avait déployé, pour la dernière fois, les pompes de l'Empire qui allait bientôt disparaître. Elle voulait aller jus-
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qu'à Khartoum, mais ses serviteurs l'arrêtèrent en route, craignant pour elle les terribles chaleurs équatoriales. Une autre année, elle a mis le pied à Ceylan et je suis sûr qu'un de ses regrets est d'avoir seulement effleuré l'Inde, qu'elle eût aimé à connaître et à comprendre; car elle a gardé une respectueuse tendresse pour les vieilles civilisations, en même temps qu'une vive et subtile intelligence des idées nouvelles. On l'intéresse en lui parlant d'Edison comme en lui parlant de Bouddha et je me souviens qu'elle prononça devant moi le nom de Marconi à une époque où la télégraphie sans fil paraissait encore un mythe : « Il m'a promis, me dit-elle, que le premier message envoyé sans fil de New-York en Europe serait pour moi. » Je ne puis dire si cette promesse a été tenue.
L'Impératrice est restée bien différente de ces vieillards qui s'enferment dans leur passé et ne veulent rien savoir des temps qui viennent, des nouvelles découvertes, des nouveaux états d'âme. Religieusement fidèle aux vieilles amitiés, — à celles, du moins, que le temps lui a laissées, — elle s'est ouverte à de nouvelles affections, prises dans le même cercle où elle avait trouvé les anciennes. Le talent, la beauté, la jeunesse, n'ont pas cessé d'exercer sur elle un empire dont elle ne cherche pas à se défendre. Après les parents, les enfants, et après les enfants, les petits-enfants. J'ai vécu assez pour voir se succéder autour d'elle trois générations.
Ceux qui ont fréquenté Farnborough et Cyrnos dans ces vingt dernières années y ont rencontré Solange de Lesseps, la jeune cousine de l'Impératrice, aujourd'hui comtesse de Mora, sa nièce madame d'At-
tainville, la princesse de la Moskowa, iille du prince Charles Bonaparte; les deux petits-neveux de Sa Majesté, le duc d'Albe et le comte de Mora, le comte W&lewski, le comte Chevreau, le comte Clary, fils de celui qui a servi le Prince impérial dans l'exil, après avoir veillé sur lui pendant la campagne de 1870; enfin, ce jeune écrivain qui porte avec tant de distinction l'héritage d'un grand nom et auquel l'Impératrice inspirait, il y a quelques années, un livre charmant, M. Lucien Daudet. Combien d'autres pourrais-je citer, si le cruel état de ma vue m'avait permis plus souvent d'être l'hôte de la maison !
Dans son entourage immédiat, la mort a fait son œuvre ; les anciens serviteurs!, les fidèles compagnons de l'exil, ont disparu l'un après l'autre et je ne puis oublier ici le plus ancien, le plus fidèle et le plus dévoué, mon vieil ami M. Franceschini Piétri, dont la mort vient de laisser vide une place qui ne peut être comblée. Après moi, pas un ne restera de ceux qui entouraient, en 1871, la femille impériale et qu'on appelait alors la ce petite Cour » de Camden Place.
Lorsque ces pages paraîtront, l'Impératrice Eugénie aura cessé de vivre, mais elle ne descendra pas dans l'oubli où le vingtième siècle enterre respectueusement la plupart des personnalités princières du dix-neuvième. Rajeunie par la mort, elle revivra dans sa poétique beauté et dans sa grâce exquise, comme au jour où l'Amour la fit monter sur le trône et où sous les Français, même les ennemis de l'Empire, t'éprirent d'elle à la fois; elle redeviendra ce qu'elle a été pendant vingt ans : la figure principale d'un
tableau admirable, l'incarnation de la société française au moment où la France a mené le monde par sa pensée et par ses armes et où, surtout, elle le charmait, et I'éblouissait encore par ses arts, par son goût, par l'incomparable douceur et la, séduction de sa sociabilité. Je défie ceux qui voudront penser à ces choses, remuer ces souvenirs, de ne point penser à elle et de ne pas évoquer son souvenir. Son nom dira tout : son image sera l'image même du temps où elle a vécu et régné.
Mais ceux qui l'ont bien connue — combien ils sont peu nombreux aujourd'hui! — refuseront de voir uniquement en elle la brillante personnification des splendeurs et des élégances de l'époque impériale. Même quand on ajoute aux triomphes de la jolie femme qui rehaussait les diamants de la Couronne en les plaçant sur son front, le dévouement de la « Sœur de charité d'Amiens », on est bien loin de lui rendre justice et de l'entrevoir telle qu'elle a été. Car son caractère fut bien à elle ; elle différait, en tout, de cette société au sommet de laquelle les circonstances l'avaient placée et dont, par une étrange obstination de la Destinée, elle restera l'expression aux yeux des générations prochaines. Non : l'Impératrice n'avait rien du temps et du milieu où je l'ai connue ; elle ne s'est jamais complètement expliqué les caractères des hommes et des femmes dont elle était entourée et de là un étonnement, une stupeur dont elle ne s'est jamais remise. Autour .d'elle, l'on riait ou l'on calculait pendant qu'elle rêvait ou s'indignait ; elle était profondément idéaliste au milieu d'une société profondément réaliste. Ce que cette société méprisait, elle l'adorait et elle méprisait à son
tour les choses auxquelles cette même société rendait un culte. ïl eût suffi de jeter les yeux sur les cahiers où elle consignait les réflexions nées de ses lectures ou les mots qui l'avaient frappée pour se rendre compte de ce manque absolu de sympathie entre elle et son entourage. Elle ne les comprenait pas; ils ne l'ont jamais comprise. Cette femme, tant admirée, a été mal connue, quoiqu'elle ait vécu près de vingt ans sous l'ardente lumière que projette vers un trône la curiosité universelle. Mais, quand une conception fausse d'un caractère a pris possession de l'esprit des foules, il est difficile de l'en déloger.
Je me suis efforcé, dans ces pages, de détruire la « légende )> de l'Impératrice Eugénie et de la remplacer par une histoire réelle et un portrait ressemblant, où les preuves s'accumuleraient derrière chaque assertion, où d'innombrables faits se prêteraient mainforte les uns aux autres. J'ai voulu, surtout, montrer à la jeunesse française, à qui elle apparaît déjà comme du fond d'un passé lointain, quel a été le patriotisme de cette femme, qu'il était d'usage, à une certaine époque, dans certains journaux, d'appeler V « Espagnole ».
Ai-je prouvé qu'elle était une bonne, une grande Française? Je le crois. Je l'ai prouvé, du moins, pour tous ceux au cœur desquels l'éternelle rancune n'entretient pas l'éternelle injustice.
Ceux qui ont eu l'honneur d'approcher l'auguste souveraine dans ces deux dernières années (1914- 1916) savent avec quelle âme vibrante, quelle foi inébranlable et quels vœux ardents pour la victoire de nos héroïques soldats, elle suit, du fond de sa retraite, les phases tragiques de la lutte effroyable
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à laquelle, muets et haletants, nous assistons aujourd'hui! Dieu lui accorclera-t-il la suprême consolation de saluer, avant de mourir, le triomphe final, la glorieuse revanche de cette douce France, sa vraie patrie, que, toute petite, elle adorait déjà, sur laquelle elle a régné dix-huit ans et que rien n'a pu chasser de son cœur?
fin