‹ Souvenirs sur l'Impératrice EugénieChapitre 44 sur 45 · La famille Raoul Duval a bien voulu me communiquer · texte numérisé non relu

La famille Raoul Duval a bien voulu me communiquer

note, encore inédite. Je l'ai soumise à l'Impératrice qui

te de tous points. Elle n'est pas datée, mais

illusions indiquent que !a conversation rapportée

u lieu dans l'un des premiers mois de 1873, à l'époque

où les orléanistes n'avaientpas encore réussi à opérer la fusion.

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ments, mettez votre main dans la mienne et qu'entre nous il ne soit plus question du passé! » Le Prince m'a répondu : « Madame, je vous ferai sous peu connaître mes résolutions. » Il se retira et, quelques jours plus tard, m'envoya le colonel Stoffel, qui vint me dire de la part du Prince que celui-ci consentait à la réconciliation, mais à deux conditions sur lesquelles il ne transigerait pas : la première était qu'il serait reconnu comme chef du parti impérialiste et qu'il en aurait la direction absolue. Cette condition, si dangereuse qu'elle pût être pour les intérêts de mon fils, je l'aurais acceptée! Mais la seconde!... »

» Ici, la voix de l'Impératrice s'altéra et ses yeux s'emplirent de larmes.

« La seconde! 11 osait, le croiriez-vous? il osait exiger que la personne même du Prince impérial lui fût remise et confiée à sa seule surveillance!... Sentez-vous tout ce qu'il y avait d'insultes et tout ce qu'il pouvait y avoir d'éventualités préoccupantes au fond d'un tel message?... »

y> Et ici la pauvre femme, éclatant en sanglots, me tendit les mains avec un abandon tel que, profondément ému moi-même et sans penser alors au respect que je lui devais, je les reçus et les gardai quelques instants entre les miennes. « Je me suis écriée, poursuivit-elle d'une voix entrecoupée : mais le Prince veut donc que je me reconnaisse incapable et indigne d'élever mon fils ! Qu'ai-je donc fait pour mériter un pareil outrage?... »

Le prince Napoléon retourna donc à Paris, sans avoir accepté la paix que lui offrait l'Impératrice. Il avait répondu à une démarche amicale par une mortelle offense. Cependant, chose étrange ! elle ne dé-

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sespérait pas de le ramener et on la verra faire de nouveaux efforts, parfaitement désintéressés, pour arriver à un accord.

De retour en France, le prince Napoléon fit, ou laissa raconter par ses partisans, que l'Empereur avait fait un second testament, mais que l'Impératrice l'avait détruit, avec la complicité de M. Rouher et de M. Franceschini Piétri, pour s'approprier la fortune de son fils. Je connus ces propos au moment où ils se répandirent, mais je les croyais destinés à disparaître promptement devant le bon sens public. En cela, je me trompais. Les femmes, qui ne pouvaient pardonner à l'Impératrice Eugénie d'avoir été la plus belle de son temps, les hommes d'État qui n'avaient pas réussi à passer du second ou du troisième rang au premier, les quémandeurs déçus de places et de croix qui imputaient, Dieu sait pourquoi ! leur échec à la souveraine, les libéraux extrêmes qui voyaient en elle une bigote inféodée aux prêtres, enfin, les badauds qui cherchent dans l'Histoire le mélodrame et pour qui le spectacle de la vie humaine est d'autant plus intéressant qu'il est plus invraisemblable, furent tous d'accord pour croire à l'existence du testament mystérieux, supprimé par l'Impératrice et par ses deux complices.

Ai-je besoin de dire que je n'en crus pas un mot? J'aimais peu Rouher, mais je ne l'ai jamais entendu accuser de malhonnêteté. La droiture, la solidité exceptionnelle du caractère de Piétri, m'étaient connues ; je savais qu'avant d'aller à l'Impératrice, son dévouement appartenait sans réserve à l'Empereur et au Prince impérial ; que, si elle avait voulu dérober une parcelle de l'héritage destiné par l'Empereur au

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Prince impérial, elle n'aurait pu trouver un adversaire plus tenace, plus implacable que Piétri. Mais elle-même, comment la soupçonner un seul instant d'avoir voulu voler son fils, cette mère passionnément dévouée, qui n'avait d'autre souci que l'avenir de sont fils, d'autre intérêt dans la vie que son bonheur et sa dignité? Je ne songeaj donc pas même à m'informer, parfaitement sûr que tout était bien. C'est seulement dans ces dernières années, lorsque je me décidai à donner mon témoignage sur les événements auxquels j'avais assisté, que j'adressai quelques questions à Piétri, et voici ce qu'il me répondit : « L'Empereur n'a jamais pensé à faire un second testament. Cette occupation n'est pas du goût de tout le monde. Il ne se croyait pas sur le point de mourir. Et puis, à quoi bon? Par le premier testament, il avait voulu affirmer sa conQance envers l'Impératrice. Loin de diminuer, cette confiance n'avait fait qu'augmenter. La fortune personnelle de l'Empereur n'était pas très considérable1. Vous savez qu'il donnait peu d'attention aux affaires d'argent et dépensait sans compter2. L'Impératrice, au contraire, riche par

1. Les solicitors anglais, chargés de régler la succession, déclarèrent que la fortune de Napoléon III se montait à moins de 420.000 livres, ajoutant que, par suite de diverses obligations dont elle était grevée, la somme perçue par la légataire se réduisait en réalité à la moitié environ du total déclaré.

2. Je puis donner une preuve de l'indifférence avec laquelle l'Empereur traitait ces questions. En août 1870, lorsqu'il se sépara du Prince, il dit au comte Clary, en lui remettant trois liasses de billets de banque : « Vous trouverez dix mille francs dans chacun de ces paquets. C'est pour les dépenses du Prince. » A peine sorti du cabinet, Clary vérifia le nombre des billets et n'en trouva que neuf dans chaque liasse. Très ému, il retourna vers l'Empereur et lui soumit le cas. « Ah ! fit négligemment Napoléon III, vous avez vingt-sept mille francs au lieu de

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elle-même, avait fait gérer ses fonds par un financier habile et dévoué que vous connaissez bien. L'Empereur s'en rapportait donc à sa femme pour ménager au Prince impérial une large aisance, qui le laisserait indépendant de ses beaux-parents lorsqu'il se marierait. En effet, c'est à cela que nous avons travaillé sans relâche de 1873 à 1879. Je dis nous, parce que je l'y ai aidée de tout mon pouvoir.

» Le Prince ne dépensait presque rien pour lui. !ir, Bachon est venu lui offrir un cheval, une •ion admirable. « Combien? » a demandé le Prince. « Dix mille francs. » — « C'est trop cher! . dix mille francs, je puis faire une élection.» Et Piétri continuait : « Vous voyez par là comment il envisageait les questions d'argent. Le grand danger dont il fallait le défendre, c'était la visite des intrigants et des faiseurs qui venaient lui demander immes fabuleuses pour lancer un journal, puune brochure, acheter un concours utile, créer un nouveau moyen de propagande. Tous ces gens-là disaient qu'il fallait saisir le moment, battre le fer ant qu'il était chaud, faire de grands sacrifices dont l'occasion ne se retrouverait plus. Au début, le Prince était disposé à les croire, mais, après l'échec du Seize Mai, il fut détrompé. D'ailleurs, il commenà connaître les hommes et, par conséquent, il était capable de se défendre contre des tentatives intéressées. C'est alors qu'intervint la sentence arbi-

mille. » Combien de fois, depuis le commencement du

l-on rogné ainsi ses paquets?

it sur sa table de nuit les pièces d'or oir, en vidant les goussets de son gilet. 11 voir, mais hésitait à punir, ou même à

traie, qui n'avait aucun caractère légal obligatoire, mais qui était une consultation rédigée par trois avocats, Pinard, Grandperret et Busson-Billault, sur la demande de l'Impératrice et du Prince impérial. Pour lui faire une situation convenable, elle avait résolu de lui remettre la moitié de l'héritage paternel, d'après la loi française. Ce partage venait d'être achevé lorsque le Prince partit pour le ZouJouland.

» Mais l'Impératrice, ajoutait Piétri, n'avait pas attendu ce moment pour mettre le Prince à l'aise sur les questions financières. Lorsqu'il fit son voyage aux pays Scandinaves, elle lui ouvrit un crédit illimité, dont il usa largement ; car je puis vous assurer qu'il dépensa en route comme un prince régnant. »

Piétri conclut en disant : « Gomment ose-t-on dire qu'il n'avait pas un sou, alors que, par son testament, après avoir institué sa mère légataire universelle, il faisait pour u$ million de legs particuliers? »

Le désir d'exposer ici tout ce que je sais sur le règlement de la succession m'a entraîné bien loin. Je reviens aux événements qui suivirent la mort de l'Empereur. De droit, l'Impératrice était Régente du 9 janvier 1873 au 16 mars 1874; après cette date, et jusqu'en février 1875, époque de sa sortie de Woohvich, le Prince était censé tenir dans ses mains la politique du parti. Mais ce n'est là qu'une pure fiction et, en réalité, Rouher menait tout. Que faisait-il ? Il ne faisait rien, et il ne faut pas l'en blâmer, car, sur le terrain parlementaire, il n'y avait rien à faire. Distribuer par centaines de milliers, par millions, des brochures et des journaux qui répondaient aux ca-

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lomnies et rétablissaient la vérité sur les derniers actes de l'Empire, voilà ce que fut l'œuvre de ces deux années. Dans le parlement, le vieil homme d'État n'était suivi que de vingt-cinq ou trente partisans. Il né montait à la tribune qu'avec une angoisse profonde et, au lieu de cette déférence admirative à laquelle l'avait habitué le Corps législatif, il ne rencontrait qu'une hostilité méprisante chez la minorité républicaine, une tolérance dédaigneuse chez la majorité royaliste : c'est à la queue de ce parti qu'il devait se traîner quand venait l'heure du vote. Pendant ce temps, le Prince était tout à son travail de mathématicien et d'artilleur ; quant à l'Impératrice, elle se serait perdue dans l'imbroglio parlementaire, si elle avait eu la prétention de suivre et de diriger à distance ces manœuvres, qui se répétaient à l'infini et, souvent, se détruisaient l'une l'autre.

Rouher eut-il raison de s'associer au mouvement qui renversa Thiers du 'pouvoir et le remplaça par le maréchal de Mac-Mahon ? Nous le crûmes d'abord, mais nous ne tardâmes pas à nous repentir lorsque le comte de Paris fît sa fameuse visite à Frohsdorf. Le drapeau blanc du comte de Chambord nous sauva et, rentré dans sa véritable voie, le parti impérialiste fit des progrès rapides à partir du 16 mars 1874. Je puis l'affirmer, parce que la correspondance qui me parvenait à Woolwich m'en apportait, par chaque poste, des preuves frappantes. Mais, comme je ne passais à Chislehurst que la journée du dimanche, j'étais peu au courant de ce qu'on y faisait, des visiteurs qu'on y recevait et de la part que prenait l'Impératrice dans la direction des affaires. Mon impression est qu'elle s'effaçait volontairement tous les

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jours davantage. Lorsque le Prince sortit de l'Académie royale et se mit à étudier toutes les questions dans leurs détails, elle en vint aune abstention complète. Elle poussa la discrétion jusqu'à s'arranger pour être absente lorsqu'il y avait quelques résolutions importantes à prendre. Elle n'y mettait ni affectation ni bouderie et donnait son opinion personnelle très franchement, dans sa conversation ou dans ses lettres, mais sans s'inquiéter de savoir si son avis était pris en considération. Elle ne se privait pas du droit de donner des conseils, comme, par exemple, celui-ci. à propos de la visite d'un nouvel adhérent : « Ne parle pas trop, laisse-le parler et écoute-le. C'est ce qu'aurait fait ton père. » Ce conseil sent plutôt, n'est- il pas vrai ? la mère éducatrice que la régente autoritaire.

Dans l'été de 1875, l'Impératrice alla voir, au carnp 4'AIdersJiot, son fils qui venait de prendre le service comme lieutenant d'artillerie. En le quittant, elle se rendit à Arencnberg, où elle fit un séjour chaque année, après la inort de l'Empereur. Napoléon III n'avait pas voulu y remettre le pied pendant ses dernières années. L'Impératrice m'expliquait un jour cette répugnance par une sorte de superstition ; « En rentrant dans la demeure de sa jeunesse, il lui semblerait que, comme les animaux blessés, il revient mourir au gîte. »

Le Prince, au contraire, prit un goût très vif pour la maison de la reine Hortense et il y rejoignait sa mère avec empressement aussitôt qu'il pouvait quitter Mdershot. Arencnberg était alors plein déjeunasse, de gaité et de mouvement, et les politiciens qui affluaient dç France ne réussissaient pas a en gâter

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l'agrément. Le lac et les montagnes fournissaient toutes sortes de sports. L'Impératrice, que j'avais vue encore, à Biarritz et à Fontainebleau, prendre part à ce genre de distractions, s'en abstenait maintenant, mais on sentait combien elle était heureuse de voir son fils servir de centre et d'inspiration à mille amusements.

Dans l'automne de 1876, au lieu de reprendre le chemin de Camden comme les années précédentes, tous deux'se dirigèrent vers l'Italie. Le Prince, avec deux amis, passa quelques jours à Venise, puis visita les champs de bataille de 1859. Pendant ce temps, l'Impératrice arrivait à Florence et s'installait à la villa Oppenheim, où jl ne tarda pas à la joindre. Sur ces premiers jours de Florence, elle m'a raconté une anecdote.

Le roi Victor-Emmanuel étant venu lui faire visite £ la villa Oppenheim, elle lui rendit immédiatement cette visite au palais Pitti. Elle fut reçue dans un salon entièrement tapissé par les portraits des Hohenzollern et où les casques à pointe blessaient les yeux de toutes parts. En revanche, l'image de Napoléon III, qui avait fait de la maison de Savoie la maison royale d'Italie, était absente. Gomme l'Impératrice, tout en parlant, ne cessait de regarder tous ces Prussiens, le roi, malgré son aplomb, fut un peu embarrassé : « Vous êtes étonnée, dit-il, de ce que vous voyez? » — « Non, je suis étonnée de ce que je ne vois pas. »

De Florence, l'Impératrice et le Prince se rendirent à Rome, où le filleul de Pie IX alla saluer, au Vatican, son auguste parrain. Puis, la mère et le fils se Réparèrent, Tandis que le Prince visitait le port et les

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chantiers de la Spezzia, puis rentrait en Angleterre par l'Allemagne, l'Impératrice descendait vers Naples, d'où elle passait en Espagne après s'être arrêtée à Malte. Elle prolongea son séjour auprès de sa mère, qu'elle n'avait pas rencontrée depuis bien des années, et ne revit pas sans émotion cette maison de Carabanchel, théâtre de ses premiers amusements et de ses premiers triomphes de jeune fille. Les arbres de Carabanchel avaient, sans doute, profité du temps écoulé pour grandir et pour justifier les illusions de la comtesse de Montijo.

A ce moment eut lieu, en France, l'aventure du Seize Mai et, par les lettres échangées entre la mère et le fils, nous voyons qu'ils eurent tous deux, lorsque l'événement leur fut bien connu, la même impression : les orléanistes cherchaient à exploiter, au profit de leur tentative, la popularité renaissante du parti impérialiste. J'ai expliqué ailleurs que le Prince fit tous ses efforts pour empêcher ses amis de tomber dans le piège, mais n'y réussit qu'à moitié.

L'échec du 16 mai et, plus encore, la retraite du maréchal, qui s'effectua sans le plus léger trouble, montrèrent à l'Impératrice et à son fils qu'ils avaient bien jugé, et je crois qu'ils n'avaient jamais été mieux d'accord que pendant la dernière année qu'ils passèrent ensemble. Loin d'être cet enfant opprimé et comprimé, sans initiative et sans joies, que représentent des livres méprisables, le Prince était un homme pleinement épanoui dans sa force physique et dans sa liberté intellectuelle. Conscient d'être parfaitement maître de ses actions, il n'était nullement pressé de contracter un mariage qui eût singulièrement gêné son existence de prétendant. Voici ce

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qu'il m'écrivait en août 1878, à propos des projets matrimoniaux auxquels avait donné lieu son voyage dans les Cours du Nord :

« Vous me parlez des projets de mariage que des amis agités ont mis en avant. Me marier n'était pas le but de mon voyage : sans quoi vous l'auriez su des premiers. Il est possible que je n'attende pas que les années m'aient rendu chauve comme Corvisart ou ventru comme Rouher avant de contracter une union, mais je n'ai pas, pour le moment, d'intention arrêtée. Je ne puis, sans doute, pas ambitionner le bonheur de me marier selon mes affections ; mais je connais assez de la vie pour ne jamais consentir à me marier à contre-cœur et je ne fais pas en cela un calcul égoïste : j'agis en honnête homme. »

L'Impératrice n'avait pas imaginé ce projet de mariage, mais elle en appréciait les avantages pour le Prince et elle eût fait les plus grands sacrifices pour en assurer l'accomplissement. Mais elle fut très facilement -consolée lorsque l'affaire tomba dans l'eau.

On était encore à Arenenberg lorsque le colonel Stoffel fit entrer un autre rêve dans l'esprit du Prince. Il s'agissait d'entrer dans l'armée autrichienne, au moment où cette armée, en vertu du mandat des puissances, se préparait à occuper la Bosnie et l'Herzégovine. L'Impératrice fit des objections : « S'il n'y a point d'action militaire, tu passeras ton temps dans une garnison autrichienne à jouer au billard et à faire la cour à une chanteuse italienne. S'il y a une action militaire, tu te battras contre ces pauvres

Turcs, qui sont les alliés de la France, ou, peut-être (la politique a des soubresauts si étranges dans les Balkans!), contre les Russes, dont le souverain t'a accueilli si paternellement à Woolwich, il y a quatre ans. » Le Prince ne fut pas convaincu et l'Impératrice se laissa persuader d'écrire à François-Joseph dans le sens qu'il désirait. Me racontant cette affaire quelques années plus tard, elle concluait : « L'empereur refusa et j'en fus bien contente. )>

Ils revinrent donc ensemble à Camden. Elle y rentrait toujours avec plaisir, car cette maison lui était devenue chère. En 1883, je l'ai entendue dire à ma femme : « Je ne sais pourquoi ils se plaignaient tous de Camden ; pour moi, c'était le ciel. » Ces quatre années, de 1875 à 1879, ont été des années de bonheur, j'oserais presque dire les plus heureuses de sa vie. Elle avait son fils auprès d'elle et il était tel qu'elle l'avait rêvé.

LE PÈLERINAGE d'ITELEZI

Dans mon livre sur le Prince impérial, j'.ai raconté comment naquit et s'enracina dans son esprit l'idée de faire campagne avec les Anglais dans le Zoulouland, comment il adressa au duc de Cambridge une première demande qui ne fut pas accueillie; comment il revint à la charge et réussit à obtenir l'autorisation souhaitée ; comment, ce soir-là, sa mère, le voyant très agité et très joyeux, devina qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire et lui arracha la confîclence de sa démarche; comment, le lendemain matin, elle discuta avec lui pendant plusieurs heures, pour le détourner de son projet, mais se heurta à une résolution invincible, ou plutôt à un fait accompli, puisque le Prince avait déjà reçu l'autorisation du chef de l'armée. J'ai raconté tout cela d'après le récit que me fit l'Impératrice elle-même, à Goombe Cottage, au printemps de 1881, lorsque je la revis pour la première fois après le fatal événement, et j'ai complété mon récit avec les renseignements qu'a

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bien voulu me fournir M. Franceschini Piétri. Je ne puis répéter ici ce que j'ai dit dans l'autre volume; et, pourtant, presque tous ces détails appartiennent à l'histoire de la mère aussi bien qu'à celle du ûls, particulièrement cette discussion suprême d'où dépendait leur double existence. Je suis heureux de pouvoir invoquer un autre témoignage qui m'a été apporté récemment. Le témoin est Raoul Duval père, dont la haute probité et la rare intelligence sont déjà connues du lecteur. C'est l'Impératrice qui va, d'après lui, nous rendre compte des motifs qui ont déterminé son fils à partir pour l'Afrique. Il faut seulement noter que, quand elle parlait ainsi, quand elle plaidait, si je puis dire, pour le Prince, elle substituait la pensée de son fils à la sienne et atténuait la douleur que lui avait causée ce départ. En effet, c'est le 12 mai 1879, c'est-à-dire près de trois semaines avant la mort du Prince, qu'avait lieu cette entrevue entre le vieux magistrat et sa souveraine.

« ... Lorsque je le suppliais — ainsi s'exprima l'Impératrice, — de renoncer à ce dessein dont les dangers m'alarmaient : « Voyez, ma mère, me dit-il, voyez quelle est ma position et jugez vous-même. Par le hasard de ma naissance, je ne m'appartiens pas : Dieu l'a voulu ainsi. Je ne puis pas me dégager de la situation qu'il m'a faite, lors même que je le voudrais; bon gré, mal gré, je me trouve être le chef, au moins nominal, et je suis destiné à devenir le chef effectif, d'un grand parti, qui croit et que nous croyons représenter la véritable France. Or, qu'ai-je fait jusqu'ici pour justifier les espérances que l'on met en moi ? Jeté en exil dès mon enfance, j'ai vécu, j'ai grandi, sous les ombrages de Camden-Place ; j'ai

travaillé, avec les maîtres que vous m'avez donnés, à m'y faire une forte éducation, et à devenir un homme. Mais, de ce que j'ai fait, de ce que j'ai acquis, de ce que je puis valoir, rien, pour ainsi dire, n'a franchi le seuil de mon cabinet. A part un petit nombre d'amis qui m'approchent, personne ne me connaît, et je puis dire qu'en France, si mon nom est un symbole, ma personne et sa valeur, quelles qu'elles soient, sont ignorées. On me voit toujours tel qu'on m'y a vu. Par suite, aux yeux mêmes de mes partisans, à vingt-trois ans je ne suis encore qu'un enfant, et la plupart d'entre eux me traitent comme tel. Cela est si vrai que, lorsque, dans quelque circonstance importante, j'ai essayé de donner une direction au parti impérialiste, de lui- imprimer une marche unitaire et conforme à mes vues, à mes idées personnelles, on ne m'a pas écouté, et souvent même on a fait exactement le contraire de ce que je conseillais... Il faut donc absolument que je fasse quelque chose pour me grandir et me créer l'influence qui m'est indispensable. Il y a une chose qu'un homme peut toujours faire : c'est de montrer qu'il n'est pas trop ménager de son existence et ne marchande pas avec les risques qu'elle peut courir. On me jette sans cesse à la tête les princes d'Orléans, en me disant qu'ils ont fait la guerre et que, moi, je ne l'ai pas faite. Mes ennemis ont été jusqu'à prétendre que j'étais un poltron; jusqu'ici, les occasions m'ont manqué pour prouver le contraire. Dans la guerre entre la Russie et la Turquie, les intérêts russes et ceux de l'Angleterre étaient en conflit et les deux puissances se regardaient, la main sur la garde de l'épée. Y prendre part, de n'importe quel côté, c'eût

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été [aire acte d'ingratitude envers l'une ou envers l'autre. L'Angleterre, hospitalière jadis envers mon père, J'a été ensuite envers nous; elle nous a, dans notre exil, reçus et accueillis avec toutes sortes d'égards. D'autre part, l'empereur de Russie, lors de son voyage à Londres, tout le monde le sait, m'a témoigné la plus affectueuse, la plus cordiale bienveillance. Il était, m'a-t-il dit, un ami sincère et chaleureux que je trouverais toujours au besoin. Impossible donc «le prendre parti entre les deux. Dans la guerre de l'Afghanistan, la situation était absolument identique. Aujourd'hui, au contraire, il ne s'agit que d'une guerre contre des sauvages, où aucun intérêt européen n'est engagé et ne peut être froissé de ma participation. Là, je puis, sans nul inconvénient, montrer que je ne suis pas un poltron et, quand j'y aurai prouvé que je sais exposer ma vie pour un pays qui n'est pas le mien, mais dont je suis l'obligé reconnaissant, j'aurai, à bien plus forte raison, prouvé que je suis prêt à la risquer pour ma propre patrie, le jour où elle aurait besoin que je le fisse. Vous voyez donc bien qu'il faut que je fasse aujourd'hui quelque chose et que ma résolution est raisonnable1. » » Malgré toutes les alarmes de mon cœur et toutes les angoisses que je prévoyais, ajouta Sa Majesté l'Impératrice, je ne pouvais méconnaître qu'il y avait du vrai dans ses observations, et ceci vous explique

1. L'Impératrice, à qui j'ai soumis le récit de Raoul Duval, l'a trouvé parfaitement exact en ce qui touche le fond dès choses. « Seulement, ajouta-t-elle, le Prince employait des termes différents. Il me disait : « Voulez-vous que je sois toujours, pour tout le monde, le petit Prince? Voulez-vous que je m'étiole et que je meure d'ennui comme le duc de Reichçtadt? »

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comment, tout en combattant encore, je dus finir par me résigner... »

A son tour, l'Impératrice interrogea le visiteur sur les sentiments du parti impérialiste et sur le jugement qu'on avait porté à propos de ce départ. Raoul Duval répondit très franchement qu'il avait causé un étonnement général. Il ne semblait pas que le Prince eût le droit de risquer, même pour une nation dont il était l'obligé, une existence aussi précieuse que la sienne. Après son grand-oncle, après son père, n'incarnait-il pas l'Empire, c'est-à-dire le principe de la monarchie démocratique et autoritaire ? N'était-il pas le seul et le dernier à l'incarner ? Lui disparu, le parti Se dissolvait et rien ne demeurait des espérances concentrées sur lui.

L'Impératrice fît remarquer qu'il y avait le prince Napoléon et Raoul Duval répondit que le prince Napoléon, ayant renié l'Empire et s'étant rallié à la République, n'existait plus pour les impérialistes. Alors, l'Impératrice parla des deux fils du prince, qui étaient, dit-elle, « très bien doués ».

— L'aîné, le prince Victor, est un jeune homme charmant; mon fils l'aime beaucoup.

— Je le sais, mais, pour arriver au fils, il faut passer par le père.

— Évidemment, conclut l'Impératrice, on ne peut sauter par-dessus le prince Napoléon.

J'ai tenu à citer ce mot, parce qu'il exprime très certainement la vraie pensée de celle qui le prononçait. Elle était loin de se douter qu'à cette heure même, dans une boîte scellée, au fond d'une armoire de cette maison et, si je ne me trompe, dans la chambre même où elle parlait, — c'était le salon-

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fumoir du Prince, — reposait un testament de la main de son fils qui exhérédait le prince Napoléon.

Ceux qui ont connu l'Impératrice auront peut-être de la peine à la reconnaître dans les phrases qui précèdent et où elle expliquait la pensée de son fils. C'est qu'elle était, au fond, de l'avis de Raoul Duval plus que Raoul Duval lui-même. Elle ne lui dit pas les efforts désespérés qu'elle avait faits pour retenir le Prince en Europe. Mais elle lui laissa entrevoir les ravages causés en elle, depuis ce départ, par les mauvaises nouvelles mises en circulation. On avait forgé de faux télégrammes et l'un d'eux avait été publié par le Figaro. D'après ce télégramme, un steamer venu du Gap avait relâché le 10 mai à Madère et y avait apporté la nouvelle d'une grave maladie du Prince. Tout cela était pure méchanceté, car ilsetrouvait, information prise aux sources officielles, qu'aucun navire venant du Cap n'était arrivé à Madère depuis quelque temps. Si le Prince avait été sérieusement malade, elle en eût été informée la première par le fidèle Uhlmann, le serviteur dévoué qui avait accompagné son fils en Afrique.

L'Impératrice voulait paraître rassurée, mais elle ne l'était point. Elle ne dit pas à Raoul Duval que son anxiété grandissait de jour en jour et la dévorait. L'obsession était devenue si forte qu'elle avait pris la résolution de partir pour l'Afrique. La Reine, informée de ce projet, agit de son côté auprès du duc de Cambridge, commandant en chef de l'armée britannique, et lord Wolseley, qui partait pour aller remplacer lord Chelmsfordà la tête des troupes opérant dans le Zoulouland, avait reçu, dit-on, la mission de renvoyer le Prince en Europe.

souvenirs sur l'impé ratrice euge'nie 309

Mais l'événement fatal du ltr juin devança son arrivée. Comme il n'y avait point de câble, à cette époque, entre Londres et le Cap, la nouvelle mit trois semaines pour être transmise à Madère, où elle arriva le

20 juin. Le même jour elle était en la possession du gouvernement anglais. Dès que la Reine en fut instruite, elle voulut épargner à son amie l'horreur d'apprendre la mort de son fils par les journaux du matin. Elle envoya donc à Camden son grand-chambellan, lord Sydney. L'âge et le rang du duc de Bassano lui valurent le cruel honneur de porter l'affreux message à sa souveraine et le pauvre homme se souvint jusqu'à son dernier jour de la matinée du

21 juin. Lorsqu'il pénétra dans la chambre de l'Impératrice, elle lut une mauvaise nouvelle sur les traits bouleversés du vieillard.

— Mon fils est malade ? Aucune réponse.

— Il est blessé ?... Je vais partir pour l'Afrique. Nouveau silence... Alors, elle marcha droit à lui et,

le regard du malheureux duc ne pouvant soutenir le sien, elle comprit et, poussant un grand cri, elle s'affaissa, évanouie, dans les bras de son vieux serviteur. Elle demeura ainsi, anéantie, écrasée, une syncope succédant à l'autre, pendant toute cette fatale journée. On craignit pour sa vie et c'est seulement au bout de quelques jours qu'elle reprit la force de regarder sa douleur en face et de remplir les devoirs que lui imposait la circonstance. Elle fit savoir aux Français et aux Anglais le désir qu'elle avait de ne voir personne menacé dans son existence ou inquiété dans sa position pour l'événement du 1er juin. Un autre désir, qui lui était également cher, c'était

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de prouver que son fils n'avait aucune part de responsabilité dans la mort des deux soldats tombés avec lui à Ityotiosi, ou, en d'autres termes, qu'il ne commandait pas ce jour-là. C'est le capitaine Carey qui commandait l'expédition et qui avait choisi le lieu de la halte. 11 commandait: 1° parce qu'il était Anglais; ±° parce qu'il était supérieur en grade; 3° parce qu'il en avait reçu la mission de son chef, le colonel ilarrison; 4° parce qu'il lavait reconnu luimême dans une lettre écrite à sa femme, le soir du 1er juin, et communiquée à l'Impératrice; 5° parce que le Prince l'avait constaté par ces quatre mots, les derniers qu'il ait inscrits sur son carnet : Escorl under captain Carey. Ces faits sont irrécusables; ils n'ont jamais été et ne peuvent être démentis par aucun fait nouveau.

Cependant, r le désir d'ajouter encore à une évidence aussi aveuglante de clarté fut une des raisons qui déterminèrent l'Impératrice à entreprendre, l'année suivante, un long et pénible voyage. Dans le livre intitulé : Le Prince Impérial, Souvenirs et documents, j'ai publié la lettre par laquelle elle annonçait et expliquait sa résolution à M. Franceschini Piétri. Mais cette lettre est si belle, dans son incohérence, elle donne, d'une façon si saisissante, l'impression de cette nature à part que je ne puis résister au désir de la reproduire ici :

«... Je me sens attirée vers ce lieu de pèlerinage avec la même force que devaient éprouver les disciples du Christ pour les lieux saints. L'idée de voir, de parcourir les dernières étapes de la vie de mon enfant bien-aimé, de me trouver sur les lieux où s'est posé son dernier regard, dans la même saison,

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T la nuit dû 1er juin veillant et priant sur ce souvenir!! est un besoin de mon âme et un but dans ma vie. Depuis i\ùê la conclusion de là guerre m'a permis d'envisager cette éventualité avec plus de chances de réussite, elle est devenue ma pensée dominante... Cette idée me soutient et relève mon courage; sans elle, je n'aurais point de force pour réagir et je me laisserais aller, attendant que la douleur m'use... Je ne me fais pas d'illusion, je sais les douleurs qui m'attendent là-bas, la pénible et longue traversée, les fatigues d'un si rapide voyage, mais tout disparait devant Itelezi... »

La Reine se montra pleine de sollicitude pour l'Impératrice; elle tint à ce qu'un officier-général l'escortât pour veiller à sa sûreté et faciliter le voyage à travers un pays sauvage et sans ressources, où la paix était à peine rétablie. Cet officier-général fut sir Evelyn Wood, élevé depuis à la dignité de field-mars- Kàll, écrivain distingué en même temps qu'homme de guerre. On lui adjoignit deux anciens camarades du Prince, le capitaine Slade, qui est parvenu aux plus hauts rangs de l'armée, et le capitaine Bigge, aujourd'hui secrétaire de George V sous le nom de lord Stamfordham. L'Impératrice emmenait aussi avec elle Napoléon de &assano\ le fils du duc, et le docteur Scott, qui avait fait, comme chirurgien de l'armée, la campagne de l'année précédente. Lady Wood et une autre dame, veuve d'un officier tué à Ulundi et qui accomplissait, comme l'Impératrice, un pieux pèlerinage, accompagnaient Sa Majesté.

1. Napoléon, marquis de Bassano, plus tard troisième et s ligures l'es plus sympathiques du monde impérialiste. Il est mort en 1906.

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L'Impératrice quitta l'Angleterre le 28 mars. Lorsqu'elle relâcha à Madère, le gouverneur et l'amiral portugais se présentèrent à bord, en grand uniforme, porteurs d'un télégramme de leur souverain pour l'Impératrice. Elle avait fait prévenir, cependant, par le chevalier d'Antas, ministre de Portugal à Londres, qu'elle ne voulait et ne pouvait recevoir personne en route, et elle ne sortit point de son appartement pour recevoir cette visite officielle. Elle arriva au Gap le matin du 16 avril et descendit au palais du gouvernement, où le Prince impérial s'était arrêté l'année précédente et elle y fut, comme lui, l'objet des soins les plus touchants et les plus discrets. Le 18, elle écrivait à M. Piétri :

« Nous sommes arrivés à Capetown en vingt jours de traversée... Je comprends l'ennui de mon pauvre enfant, car le voyage est très monotone et la chaleur très intense sur la Ligne. Je n'ai jamais pu dormir une seule nuit ! J'ai trouvé, en arrivant ici, le d'Estrées, aviso français, celui que commandait M. Des Varannes lorsqu'il a pris la fièvre jaune... Je n'ai pas voulu d escendre à terre à Madère et, depuis mon arrivée à Capetown, je ne suis pas sortie autrement que dans le jardin. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouvé en entrant dans cette maison, première étape de mon fils bien-aimé!... »

Le 18 avril était un dimanche et je vois, par une lettre que le marquis de Bassano écrivait le lendemain à M. Piétri, que l'Impératrice, ce jour-là, sortit pour aller entendre la messe et qu'elle reçut un télégramme affectueux de la reine Victoria. Le marquis

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alla visiter, dans la citadelle du Cap où il était enfermé, le roi des Zoulous, Cettywayo, qui, par l'intermédiaire de son interprète, exprima en termes très convenables ses regrets au sujet de la mort du Prince. On sait que, aussitôt instruit de l'importance qu'avait, pour l'Europe, l'événement du 1er juin, il avait rendu spontanément le sabre du Prince. Mais il n'avait aucun renseignement à fournir sur les circonstances de la journée.

L'Impératrice reprit la mer au bout de quelques jours et débarqua à Durban, d'où elle se rendit à Maritzburg. C'est de là que, le "3 mai, elle écrivait à M. Piétri :

« ... L'accueil que je reçois partout est touchant; pas un mot ni un cri, mais un respectueux silence, comme celui qu'on tâche de faire dans une chambre de malade, mais pas un chapeau sur la tête. Même les noirs semblent comprendre qu'il n'y a plus rien à souhaiter à celle à qui Dieu donna tant de choses, et à qui il enleva, un par un, tout ce qu'il avait donné, en lui laissant l'amertume des regrets comme seul compagnon de route... J'ai vu ce matin les Sœurs qui ont assisté de leurs prières mon cher absent. Tout le monde me parle de lui dans des termes qui me font mal et qui, pourtant, flattent mon orgueil maternel... Pourquoi est-il parti si vite et pourquoi me laisser après lui?... Je ne sais où vous vous trouvez dans ce moment, donnez de mes nouvelles à ceux qui ëh. désirent, s'il s'en trouve... »

Le voyage commença dans les premiers jours de mai. Une lettre de M. de Bassano va nous fournir

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quelques détails sur les conditions matérielles dans lesquelles il s'exécuta. Elle est datée de Seven-Oaks (celait la troisième étape) :

« Mon cher ami, »

» Je vous écris seulement un mot pour vous dire que tout va bien jusqu'ici. L'Impératrice n'est pas trop fatiguée du voyage; malheureusement, Elle ne peut pour ainsi dire pas dormir... Les lenteurs du voyage l'énervent beaucoup. Quoiqu'Elle prenne beaucoup sur Elle, je vois que sa tristesse augmente tous les jours, je n'ose pas penser à ce que sera sa douleur quand nous serons à Itelezi !

> Elle voyage, dans une voiture conduite par le général, avec ladyWood. La voiture est aussi confortable que possible. Les journées sont très chaudes et les nuits fraîches. La tente de l'Impératrice est très bien installée.

» Nous avons avec nous une escorte de vingt cavaliers de la Natal M ounted Police et, en tout, soixantequinze hommes et deux cents bêtes, chevaux et mules, la plupart fournis par le gouvernement... Donnez, je vous prie, des nouvelles à Gorvisart et dites-lui que Scott m'affirme qu'il lui écrit par chaque courrier. »

Le 11 mai, l'Impératrice écrit à M. Piétri :

«... On pourrait presque retrouver la trace des pas, tellement on se trouve, dans ces solitudes immenses, en dehors des humains!... Plus le moment approche qui doit nous faire atteindre le but du voyage, plus je suis combattue entre l'impatience d'y arriver et la

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crainte... Tant que j'aurai du courage je voudrais pouvoir rester là... »

Et, le c23 mai :

« ...Ce sera le 25 que nous arriverons, c'est-à-dire mardi. J'aime mieux cela que cette longue attente qui m'énerve affreusement... Je suis très fatiguée. J'ai eu la lièvre pendant plusieurs jours. Nous avons eu un temps épouvantable à Kambula ; une nuit surtout, nous nous attendions à voir enlever nos tentes, il pleuvait et le vent soufflait avec force. C'était précisément le jour que j'avais la fièvre le plus fort... s

On arriva, en effet, le 25 au soir et la tente de l'Impératrice fut dressée contre le kraal devant lequel le Prince avait fait sa dernière halte. Elle m'a raconté plus tard que, la veille, elle était sortie de sa >. et que, seule, sans aucun guide que son instinct douloureux, elle avait marché droit à la place fatale où il avait succombé. Mais elle ne la trouva point telle qu'elle se la figurait et telle qu'elle s'attendait à la voir. Auprès dû cairn élevé par les soldats, dans la matinée du 2 juin 1879, se dressait une croix par la reine Victoria. Tout vestige des herbes foulées par son fîls dans la lutte suprême et arrosées de son sang, avait disparu sous une couche de ciment blanc et le tout était entouré d'une grille en fer. Le sol du 'd'ongà avait été ratissé avec soin jusqu'au sommet des talus qui le bordaient. A quelques les deux soldats et le guide basuto qui avaient tr nvé la mort en même temps que le Prince, dans aire du î" juin, avaient reçu la sépultun

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sorte que ce lieu présentait l'apparence calme et décente d'un cimetière anglais, plutôt que celui d'un ravin sauvage où s'était passée une scène de mort et de carnage. L'Impératrice éprouva donc un cruel désappointement, si ce mot banal peut trouver place dans une telle circonstance.

Nous voyons, par une lettre de M. de Bassano, que ce sentiment fut compris et partagé par ses compagnons. Dès le lendemain, le capitaine Slade s'occupa lui-même de faire disparaître la couche de ciment qui blessait les yeux de l'Impératrice. Cette lettre, datée du 29 mai, nous montre l'Impératrice refaisant sans cesse le trajet qui sépare le kraal du donga.

<( ...De sa tente, l'Impératrice a devant elle le chemin que le Prince a pris pour aller du kraal au. donga; la saison étant la même, le maïs et les herbes sont de la même hauteur que l'année dernière. En se rendant de sa tente au donga, elle peut se représenter le pauvre Prince courant à côté de son cheval, essayant de le monter, empêché de le faire par les hautes herbes (plus hautes que moi de 30 ou 40 centimètres), franchissant une première branche du donga, gravissant un talus et s'arrêtant pour faire face à ses ennemis dans une dépression du sol qui précède le donga principal, celui que Carey a traversé à 80 pas du Prince avec une facilité que nous avons tous constatée. L'Impératrice parcourt à tout moment cette voie douloureuse et passe presque tout son temps dans ce qu'on peut appeler maintenant le cimetière... »

1" juin.

« Elle a planté elle-même le saule et le lierre que

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nous avons apportés de Camden. Hier, l'Impératrice a voulu aller toute seule, dans la matinée, reconnaître l'endroit que le Prince avait choisi comme lieu de campement pour la seconde division et le point duquel il a fait son dernier croquis ; elle a marché, pour cela, plus de trois heures. Dans l'après-midi, elle m'a emmené et nous avons refait le même chemin... Elle n'avait rien mangé de la journée, son énergie inouïe la soutient, elle marchait avec une ardeur fiévreuse...

» Je vous ai dit, je crois, que nous avions fait réunir ici le plus grand nombre possible des Zoulous qui avaient pris part à l'attaque du 1er juin : il en est venu dix-huit, il en manque encore environ le même nombre. L'Impératrice a désiré que la direction de l'enquête soit confiée au général; il a donc commencé, dès le lendemain de notre arrivée, à interroger ces Zoulous. J'assiste seul, comme témoin, aux interrogatoires qui durent depuis trois jours. Rien n'est pénible comme de se trouver en face de ces sauvages, qui nous expliquent comment ils ont poursuivi et frappé notre pauvre cher Prince, en accompagnant leur récit des gestes qu'ils croient le plus significatifs et qui le sont à un terrible degré! Jusqu'à présent, nous ne pouvons encore rien déduire de certain d'une quantité de récits confus et souvent contradictoires ; cependant, ils s'accordent tous pour dire que le Prince s'est retourné pour combattre comme un lion, qu'il a tiré trois coups de revolver et qu'ils lui ont laissé ses médailles, parce que leur coutume est de ne pas enlever les ornements du cou des hommes qui sont morts en braves. Ils confirment tous la fuite de Carey; ils nous ont montré l'endroit

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où il a passé le donga, à 80 pas plus haut que le point où le Prince s'est arrêté. Nous avons, tantôt, traversé le donga à cheval, avec l'Impératrice, exactement au même endroit et nous avons constaté qu'il est impossible de ne pasYoir, de là, toute la dépression de terrain dans laquelle sont le cairn et la croix ; un des Zoulous nous a même dit que, si les fuyards s'étaient seulement retournés, ils auraient cessé la poursuite...

» Au revoir, mon cher ami, je pense souvent à vous et au désir que vous auriez d'être avec nous, près de ce fatal donga, où s'est éteinte, pour nous, cette famille que nous servions avec tant d'affection. »

De son côté, l'Impératrice écrivait à M. Piétri :

Kyotyozi kraal, 30 mai 1880.

« Mon cher monsieur Piétri,

» Vous savez où je suis, à quelques pas du lieu où mon fils bien-aimé se reposait avant d'être surpris. C'est ici où, à mon tour, je repose sans dormir, mon âme remplie d'amertume, de regrets et de douleur ; chose étrange, je ne trouve de calme que près de ces pierres qui marquent l'endroit où il est tombé en combattant jusqu'à son dernier soupir, « comme un lion », disent les Zoulous... Mais, si vous voyiez l'endroit, vous comprendriez et la surprise et ce qui a succédé, mais ce qu'on ne comprend pas, c'est que cet homme ait laissé derrière lui un camarade et deux soldats sans leur donner le moindre appui. J'ai parcouru moi-même le chemin qu'il a suivi et il a dû voir le Prince et entendre les coups de revolver,

car on a fait l'essai et l'homme envoyé sur sa piste les a entendus... C'est ce qui remplit mon cœur* d'amertume de voir que cette chère vie a été ainsi inutilement tranchée et que, seul, cet enfant est tombé comme un brave, lorsque personne n'était là pour le voir qu'une poignée de sauvages, le degré avant la brute !...

» Mais je tte puis plus vous parler de lui, mon cœtff déborde, et cette blessure que je porte au cœur s'ouvre sans qu'elle puisse se cicatriser. J'ai beau faire appel à mon orgueil de mère, je sens que ma tendresse l'emporte... Mais ce qui me donne du courage pour me plonger dans cet abîme de douleur, c'est que je sais qu'il a pu en avoir le regret' en mourant et je dois à sa mémoire de le montrer toi qu'il était... »

L'Impératrice passa en prières, près du cami, la nuit du 1er au 2 juin. Des émotions de cette nuit-là, rien ne se retrouve dans lès lettres que j'ai sous les yeux. Mais l'Impératrice elle-même voulut bien m'en dire quelque chose dans notre émouvante entrevue à Goombe Cottage. «Plus d'une fois, me dit-elle, je vis apparaître au sommet des talus des têtes noires qui se glissaient, pour me regarder, dans les interstices des hautes herbes. Ces regards étaient curieux, mais nullement hostiles ; je croirais plutôt qu'ils exprimaient la sympathie et la pitié... Et c'étaient, sans doute, les hommes qui avaient tué mon fils à cette même place...

1. L'impératrice voulait dire, évidemment, le regret de n'avoir d'autres témoins de son dernier combat que ces sauvages.

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» Vers le matin, il se passa une chose étrange. Bien qu'il n'y eût pas un souffle de vent, la flamme des bougies se coucha, comme si quelqu'un voulait les éteindre. Et je lui dis : « Est-ce toi qui es là? Tu veux que je me retire?... »

Alors, elle rentra dans sa tente.

Je ne sais quel jour elle quitta Ityotyozi, mais elle tomba, à partir de ce moment, dans un état de prostration qui effraya ses compagnons. Elle écrivait, le 17 juin, de Mooi River à M. Piétri :

« Cette lettre vous parviendra par le courrier qui doit nous précéder. Je suis extrêmement fatiguée et anxieuse de repos physique, voilà cinquante jours que nous couchons sous la tente. Dans deux jours, nous rentrerons sous un toit et je compte les heures, car tout l'intérêt qui me soutenait est passé.

» Je désire vivement ne trouver à Camden que ceux qui ont l'habitude d'y être, et s'ils le désirent. Je désire me reposer ; toute visite serait inopportune pour le moment. »

» Du reste, plus j'avance dans ma douloureuse existence et plus le besoin de repos et de solitude se fait sentir. Personne ne peut remplir le vide immense qui s'est fait dans ma vie, et je ne sens que la fatigue de voir du monde, sans que mon cœur soit satisfait... »

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