ALEXANDRE
« Pour Sa Majesté Impériale, le secrétaire d'État :
« Comte Nesselrode. »
Cette déclaration nette et positive, sans restriction ni ■amphibologie, est officielle.
Dans la nuit du 3i mars au i*' avril, la première conférence se réunit chez le prince de Talleyrand, dans Tappartement de l'empereur de Russie : le roi de Prusse, le prince de Schwarzemberg, le comte Nesselrode, le général Pozzo di Borgo, le prince de Talleyrand, le baron Louis, Mgr de Pradt, archevêque de Malines, y assistaient. La discussion porta sur le choix du gouvernement. Le prince de Talleyrand, le baron Louis et l'archevêque de Malines, Mgr de Pradt, se prononcèrent ouvertement pour l'exclusion de la dynastie napoléonienne et le rappel des Bourbons. Mais, d'après eux, les mandataires de la nation, le Sénat et le Corps législatif, devaient se réunir et nommer un gouvernement provisoire. Le prince de Talleyrand, en sa qualité de vice-grand Electeur, convoqua le Sénat pour le lendemain i" avril. Cet habile diplomate, dans un discours remarquable, présenta la question très clairement et très nettement.
Les sénateurs nommés membres du gouvernement provisoire, et chargés de rédiger une nouvelle Constitution, furent :
Le prince de Talleyrand, président,
Le général de Beurnonville,
Le marquis de Jaucourt,
Le duc de Dalberg, .f
et l'abbé de Montesquieu.
Mgr de Pradt raconte, dans ses Mémoires, avec le plus grand détail, ce qui se passa dans le salon de l'empereur de Russie. Selon sa narration, toute l'initiative du rappel des Bourbons appartient aux Français, les souverains ont seulement approuvé la déhbération, sans en provoquer le résultat.
DU COMTE DE ROC M KC H O U A RT . fi^Ç)
Le 3 avril, le Sénat et le Corps législatif prononcèrent la déchéance de Napoléon en ces termes : « Le Sénat arrête et décrète :
« Article premier. — Napoléon Bonaparte estdéchudu « trône, et ledroitd'hérédité établi dans sa famille est aboli.
« Art. 2. — Le peuple français et l'armée sont déliés « du serment de fidélité envers Napoléon Bonaparte.
« Art. 3. — Le présent décret sera transmis par un « message du gouvernement provisoire de la France, « envoyé tout de suite à tous les départements et aux « armées, et proclamé incessamment dans tous les quar- « tiers de la capitale. »
Les nombreux considérants qui précèdent cet arrêt énumèrent les griefs de la nation contre la conduite et les actes de Napoléon.
Dans une séance tenue le même jour, le Corps législatif vota le décret, l'arrêt et les considérants du Sénat. Certes, voilà des actes émanés de la libre volonté des mandataires de la nation française, les baïonnettes étrangères n'y sont pour rien.
La narration du baron Fain, dans son Manuscrit de 1814, chap. II, p. 363, est plutôt le plaidoyer d'un avocat que le récit d'un historien :
« On désirait le rétablissement des Bourbons, mais on « ne voulait pas que cette révolution parût être comman- « dée par la force des armes, il fallait aller doucement, « ménager l'opinion, faire parler des voix françaises et (c ne paraître accéder qu'au vœu national. Tel était le « plan des alliés ; leur langage était devenu celui de la « générosité, les partisans des Bourbons faisaient le reste. « Au dehors, ils provoquaient le retour de leurs princes « avec tout Tessor d'un zèle longtemps comprimé. On ne
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voyait qu'eux, allant et venant à travers les bivouacs et les bagages ennemis qui encombraient nos ponts, nos quais et nos boulevards ; ils s'agitaient dans tous les sens, frappaient à toutes les portes. Tout ce qui les écoutait était bon, ils trouvaient d'utiles auxiliaires dans cette foule de gens en place, qui ne pensent qu'à conserver leurs emplois; ils recrutaient surtout des prosélytes actifs parmi tous ces ambitieux, que les honneurs et les grâces n'avaient pu encore atteindre, depuis quinze ans qu'ils sollicitaient.
« Déjà tout ce qui était mécontent du sort avait battu des mains à la nouvelle d'un revirement dans les fortunes, déjà toutes les familles qui avaient perdu à la Révolution, avaient calculé tout ce qu'une contre- révolution pourrait leur rendre. L'oreille des vieillards se prêtait volontiers à d'anciens noms, à d'anciens amis, qui réveillaient les souvenirs de leur jeunesse. L'imagination des femmes se laissait séduire par l'intérêt romanesque de quelques grandes infortunes. La population des boutiques, inquiète au bruit du sabre étranger qui battait le pavé, s'empressait de renier le souverain qu'elle admirait hier : en un mot, les passions jalouses, le ressentiment des ambitions trompées, des vanités blessées, des torts justement punis, les lâchetés de Tingratitude et même celles de la peur, tout concourait à seconder les ennemis de Napoléon.
« En général, l'idée de la conquête était insupportable « aux Parisiens ; on voulait à tout prix échapper à cette « situation, on courait se réfugier dans l'idée plus tolé- « rable d'une restauration ; les chefs de parti avaient saisi « habilement ce retour de l'amour-propre national sur « lui-même. La volonté des alliés n'était présentée que 0 comme l'appui de la nôtre, et l'oppression que six cent
DU COMTE DK ROCHE CHOU ART. 35l
« mille étrangers exerçaient sur notre malheureux pays, « commençait à s'appeler la délivrance du pays.
« Mais il fallait un organe à cette opinion publique « qu'on voulait faire parler, et Ton n'avait pas eu de « peine à le trouver ; le Sénat était en possession du droit « de suppléer, dans toutes les circonstances imprévues, à « l'absence du pouvoir; à ce titre, le gouvernement de « Napoléon lui avait donné Tinitiative dans les plus « grandes affaires. Le Sénat avait donc été choisi pour « prendre encore Tinitiative dans celle-ci. Dès le 3 1 mars « au soir, Tempereur de Russie avait invité ce corps à « pourvoir aux besoins des circonstances et au salut de « l'Etat, à s'occuper d'une nouvelle Constitution, ainsi « que de la formation d'un gouvernement provisoire.
« Le Sénat, habitué à obéir, s'était rassemblé le « i" avril, sous la présidence de M. de Talleyrand, et « avait accepté pour composer le gouvernement provi- « soire : MM. de Talleyrand, de Beurnonville, de Jau- « court, de Dalberg et l'abbé de Montesquieu. Au même « moment, le conseil général de la Seine, convoqué illé- « gaiement par son président Bellard, avait déclaré que « le vœu de Paris était pour le rappel des Bourbons. »
J'ai cité ce passage dans son entier, car j'y trouve très bien expliqués les motifs qui ont porté les autorités françaises, d'accord avec la grande majorité des habitants de Paris, à prononcer la déchéance. Cet acte accompli, le rappel des Bourbons en était l'unique conséquence. Ce ne sont donc ipas les baïonnettes étrangères qui ont ramené nos anciens Rois; la présence des alliés vainqueurs de Napoléon a jpermis la manifestation du vœu national. Evidemment si Pari: était resté sous la domination d'une armée dévouée au grand capitaine, cette capitale n'eût pas osé proclamer son opinion sur la déchéance, malgré toutes les
MEMOIRES INEDITS
bonnes raisons qu'elle avait, d'après le baron Fain luimême, d'en agir ainsi.
Je trouve encore dans le même ouvrage deux passages qui prouvent que: i» loin de favoriser le parti royaliste, les souverains alliés ont toujours répété : « C'est à la na- « tion française à se prononcer sur cette grave question » ; 2» que l'idée de restauration des Bourbons n'appartenait pas seulement aux royalistes, mais que les plus chauds partisans du régime impérial, même les plus capables, y songeaient. Le baron Fain, dans son Manuscrit de 1814, p. 04, déjà cité, dit : «Il résulte de la note que M.deVi- « drange a fait insérer dans l'ouvrage de M . de Beauchamp, t. I", p. 241 et suivantes, que la présence des alliés dans l'ancienne capitale delà Champagne avait ranimé l'espoir des partisans des Bourbons; que l'un d'eux, M. de Vidrange, gentilhomme lorrain, résolut d'entraîner cette ville, qu'il fut secondé par M. de Gouault ; que le comte de Rochechouart et le colonel Rapatel, aides de camp de l'empereur de Russie, leur ayant donné la nouvelle de l'arrivée des princes sur le continent et leur ayant dit qu'il était temps de se prononcer, ils s'étaient sentis électrisés ; qu'ils avaient rattaché la croix de Saint-Louis à leur boutonnière; que le prince de Wurtemberg les avait encouragés à s'adresser à l'empereur de Russie; ils étaient allés trouver ce prince au nom des principaux royalistes de Troyes, et qu'ils avaient présenté une adresse dans laquelle ils sollicitaient le rétablissement des Bourbons sur le trône de France. M. de Vidrange finit par un aveu encore plus remarquable : c'est que l'empereur de Russie ne put s'empêcher de leur dire qu'il trouvait leur démarche un peu prématurée, que les chances de la guerre étaient incer- « taines, qu'il serait fâché de les voir sacrifiés. »
Dans le même manuscrit di 1814, page 289, on lit ccue Icitre :
«Châtillon, le 5 mars 1814,
« Sire,
« J'ai besoin d'exprimer particulièrement à Votre Majesté toute ma peine de voir mon dévouement inconnu. Elle est mécontente de moi, Elle le témoigne, Elle charge de me le dire; ma franchise Lui déplaisant, Elle la taxe de rudesse et de dureté, Elle me reproche de voir partout les Bourbons, dont peut-être à tort je ne parle qu'à peine. Votre Majesté oublie que c'est Elle-même qui en a parlé la première, dans les lettres qu'EUe a écrites ou dictées ; prévoir comme Elle les chances que peuvent leur présenter les passions d'une partie des alliés, celles que peuvent faire naître des événements malheureux, et l'intérêt que pourrait inspirer dans ce pays leur haute infortune, si la présence d'un prince et d'un parti réveillait ces vieux souvenirs dans un moment de crise, ne serait cependant pas si déraisonnable, si les choses sont poussées à bout. Dans la situation où sont les esprits, dans l'état de fièvre où est l'Europe, dans celui d'anxiété et de lassitude où se trouve la France, la prévoyance doit tout embrasser, elle n'est que de la sagesse. Votre Majesté voudrait, je le comprends, vacciner sa force d'âme, l'élan de son grand caractère à tout ce qui La sert, et communiquer à tous son énergie; mais Votre ministre, Sire, n'a pas besoin de cet aiguillon, l'adversité stimule son courage, au lieu de l'abattre, et s'il Vous répète sans cesse le mot de paix, c'est qu'il la croit indispensable et même pressante pour ne pas tout perdre. C'est quand
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« il nV a pas de tiers entre Votre Majesté et lui , quMl « Vous parle franchement; c'est Votre force, Sire, qui « l'oblige à Vous paraître faible, tout au moins plus « disposé à céder qu^il ne le serait réellement. Personne a ne désire, ne voudrait plus que moi consoler Votre « Majesté, adoucir tout ce que les circonstances et les « sacrifices qu^elles exigent, auront de pénible pour Elle, w mais rintérêt de la France, celui de Votre dynastie, me « commandent avant tout d'être prévoyant et vrai. D'un « instant à Tautre, tout peut être compromis par ces « ménagements, qui ajournent les déterminations qu'exi- « gent les grandes et difficiles circonstances où nous « sommes. Est-ce ma faute si je suis le seul qui tient ce « langage de dévouement à Votre Majesté; si ceux qui « Vous entourent et qui pensent comme moi, craignant a de Lui déplaire et voulant La ménager, quand Elle a « tant de sujets de contrariété, n'osent Lui répéter ce « quHl est de mon devoir de Lui dire? Quelle gloire, « quel avantage, peut-il y avoir pour moi, à prêcher, à « signer même cette paix, si toutefois on parvient à la « faire? Cette paix, ou plutôt ces sacrifices, ne sont-ils « pas pour Votre Majesté un éternel grief contre son « plénipotentiaire? Bien des gens en France, qui en « sentent aujourd'hui la nécessité, ne me le reprocheront- M ils pas dans six mois, après qu'elle aura sauvé Votre « trône? Comme je ne me fais pas plus d'illusions sur « ma position que sur celle de Votre Majesté, Elle doit « m'en croire. Je vois les choses telles qu'elles sont, et « les conséquences qui peuvent advenir. La peur a uni « tous les souverains, le mécontentement a rallié tous les o Allemands, la partie est trop bien liée pour la rompre. « Fin acceptant le ministère dans les circonstances où je a l'ai pris, en me charj^cnnt ensuite de cette négociation,
« je me suis dévoué pour Vous servir, pour sauver mon « pays; je n'ai point eu d'autre but, et celui-là était assez « noble, assez élevé, pour me paraître au-dessous de « tous les sacrifices; dans ma position, je ne pouvais qu^en <t faire, et c'est ce qui m'a décidé. Votre Majesté peut dire « de moi tout le rnal qu'il Lui plaira; au fond de son <( cœur, Elle ne pourra en penser, et Elle sera forcée de « me rendre toujours la justice de me regarder comme « l'un de Ses plus fidèles sujets, et l'un des meilleurs « citoyens de cette France, que je ne puis être soupçonné « de vouloir avilir, quand je donnerais ma vie pour lui « sauver un village.
« Je suis, Sire, etc., etc.
« Caulaincourt, duc de Vicence. »
Cette lettre dit bien des choses, elle est profonde et vraie; comment répéter encore que personne ne pensait aux Bourbons, sauf les vieux royalistes? et que les baïonnettes étrangères les ont seules ramenés, tandis que ce sont les fautes, l'orgueil et l'oppression de Napoléon qui y ont bien autrement contribué? La lettre qui suit dans l'ouvrage du baron Fain, signée également de M. de Caulaincourt, est aussi fort curieuse à lire, et ajoute encore à tout ce que je viens de dire; elle prouve combien ce plénipotentiaire avait raison, combien son jugement était solide; mais je ne veux pas abuser des citations.
Je terminerai par un dernier argument qui me paraît irréfutable : Napoléon a refusé deux fois la paix, à Prague, en i8i3, à Cliàtillon en 1 8 14; et cependant les conditions imposées par les souverains alliés étaient très modérées. Est-il admissible, si ces souverains voulaient imposer à la France les Bourbons, qu'ils aient signé la paix de Châtillon, reconnaissant Napoléon et ses descen-
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danis! Napoléon a refusé seul les conditions obtenues par l'habiletédu duc de Vicence. Aux lecteurs impartiaux de juger.
Après que le Sénat eut prononcé la déchéance de Napoléon, l'exclusion de sa dynastie, ie rappel de LouisXVlII et la substitution de la cocarde blanche et du drapeau blanc au drapeau et à la cocarde tricolores, ses actes furent soumis à l'adhésion du Corps législatif, des Cours de cassation, des comptes et d'appel, etc., etc. Alors seulement, Monsieur entra dans Paris. L'enthousiasme des Parisiens se manifesta, comme je l'ai dit plus haut, d'une manière indescriptible, à l'entrée du prince français rendu à sa patrie. J'augurai favorablement de cette réception chaleureuse, elle me paraissait bien signiricative; j'assistais pour la première fois à pareil spectacle, la suite m'a prouvé combien il faut tenir peu compte de ces élans populaires; la fumée de cet encens est si facilement dissipée par le moindre vent révolutionnaire!
Le soir de ce beau jour, Armand de Polignac me présenta à Monsieur. Il saisit le moment où le prince terminait son repas. Monsieur était harassé de fatigue, causée par rémotion bien naturelle qu'il venait d'éprouver, et par les cinq heures passées soit à pied, soit à cheval, étant obligé de répondre à toutes les harangues et les félicitations dont on l'avait accablé, avant et après sa visite à Notre-Dame.
Son Altesse me reçut de la façon la plus gracieuse. Elle voulut bien me remercier de mon zèle pour le service du Roi, et me dire une foule de choses aimables, qui me comblèrent de joie.
Le I 5 avril, l'empereur d'Autriche fit enfin son entrée dans Paris. Le Tzar et le roi de Prusse se portèrent audevant de leur allié. Monsieur le reçut à la tète de la garde nationale; il y eut grande parade, grande revue, défilé des
DU COMTK Dli KOCHKCHOUART. SSy
troupes, harangues, vivats à profusion; ce prograinine se repétait, du reste, à chaque entrée de prince ou de souverain.
Les adhésions au changement de gouvernement arrivaient en foule, soit des armées de terre et de mer, soit des administrations civiles ou judiciaires du royaume. On peut les lire dans le Moniteur universel des mois d'avril et de mai 1814. Les expressions de ces adhésions individuelles ou collectives sont rédigées dans des termes d'un enthousiasme que Ton devait croire sincère.
Le 20 avril, eut lieu Tentrée par la barrière de Clichy de S. A. R. le duc de Berry, venant de Rouen; grande réception, force harangues habituelles.
Le 23 avril, le prince royal de Suède vint féliciter Monsieur sur sa rentrée en France, et lui présenter ses hommages, à peu près dans ces termes : « Mon prince, « je vous fais mon bien sincère compliment sur votre « retour dans votre patrie; ce pays est difficile à mener, « il faut une main de fer et un gant de velours. » Monsieur me répéta lui-même ces paroles, quelques jours plus tard, en me racontant sa conversation avecTancien prince de Ponte-Corvo, maréchal Bernadotte.
Je n'ai rien de marquant à citer jusqu'au 3 mai, jour de l'entrée solennelle du Roi. La Charte constitutionnelle, signée le 2 mai dans la soirée, au château de Saint-Ouen, où Louis XVIII passa la nuit, fut publiée seulement le 5 juin en séance royale, après le départ de Paris des armées étrangères. L'empereur Alexandre se rendit, sans escorte, avec un aide de camp, le général Tchermitcheff, le I" mai à Compiègne, pour y complimenter le Roi et dîner avec lui. On trouva du meilleur goût cet hommage rendu au roi de France par ce grand et magnanime souverain, il prouvait son affection sincère pour la nation fran-
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çaisc, et il ne cessa de nous témoigner cette amitié en toutes circonstances.
Que dire de cette entrée du Roi, si ce n'est rendre compte d'un enthousiasme inouï, enivrant? Tout semblait promettre une prospérité de longue durée, assurée par une réconciliation complète avec toute TEurope. Il faut avoir assisté à cette entrée, pour se faire une idée des acclamations, des témoignages d'une joie folle, des transports d'allégresse, dont Paris offrit le tableau, et dont le souvenir ne peut s'effacer de la mémoire de celui qui en a été spectateur. Qu'est-ce que tout cela est devenu? Combien cela a-t-il duré?
Un splendide soleil éclairait cette journée mémorable, les maisons étaient ornées de guirlandes de lys. Plus de vingt mille fusils de gardes nationaux servaient de portebouquets à des lys. Il existe une gravure représentant le cortège royal traversant le Pont-Neuf se rendant à Notre- Dame, j'y ligure suivi d'un Cosaque. J'assistai au Te Deiim chanté en grande pompe dans la cathédrale, je ne pus toutefois rester jusqu'à la fin de la cérémonie, un autre devoir me réclamait ailleurs. La duchesse de Richelieu avait quitté le château de Courteille, qu'elle habitait avec sa mère, la comtesse de Rochechouart; elle m'avait prié de demander une audience à l'empereur Alexandre, désirant vivement lui être présentée. L'Empereur, en m'accordant cette faveur, me posa quelques questions sur cette dame, sur sa famille, sur la cause de la non-consommation de son mariage avec le duc son époux. Je le mis complètement au courant : « Je n'ai de libre, me dit-il, « que mardi prochain, jour de l'entréedu roi LouisXVIII; a cependant je ne voudrais pas la priver, ni vous non o plus, du plaisir de voir cette fête. Arrangez-vous de a façon à m'amciT"- '<» duchesse de Richelieu, ici, dans
nu C OiMTK DK ROCH KCMO U AUX. :> 0 9
« mon cabinet, avant que le Roi soit rentré aux Tui- « leries. » Madame de Richelieu avait une croisée quai des Orfèvres, pour voir le cortège. Il fut convenu que je la prendrais avant la tin de la cérémonie, dans ma voiture, et que je la conduirais à l'Elysce. L'audience de TKmpcreur dura prés de trois quarts d'heure, puis il la coni;édia de la façon la plus aflléctueuse. Je la reconduisis chez elle; pendant le trajet, elle ne cessa de me parler de la beauté, de la bonté, de l'amabilité, de l'esprit de Tempereur Alexandre; elle en raflblait, ce qui ne me surprit nullement, sachant par moi-même combien ce grand souverain était séduisant.
Le lendemain, j'allai à Tordre. L'Empereur me dit dans l'embrasure d'une fenêtre : « Je comprends mainte- « nant la conduite du duc de Richelieu vis-à-vis de sa « femme. Ah! mon cher, qu'elle est laide et affreuse! Je « lui crois beaucoup d'esprit et de grandes qualités, mais « à vingt ans, il aurait fallu un courage surhumain pour « passer par-dessus pareille laideur. » Il est de fait que cette pauvre femme était bien disgraciée de la nature : bossue par devant et par derrière, un nez énorme, des bras d'une longueur démesurée, et très petite de taille; elle avait les vertus les plus solides, beaucoup d'esprit, et malheureusement pour elle, le cœur le plus aimant.
Les circonstances devenaient bien graves pour moi, j'aurais eu besoin d'un ami, du duc de Richelieu, pour me guider, j'étais seul, jeune, un peu grisé par la haute position que j'occupais; je cédai trop vite à l'impulsion d'un moment de légèreté, sans bien en peser toutes les conséquences. Passant par-dessus des convenances, que je n'aurais dû jamais oublier, je quittai le service de la Russie pour entrer à celui du Roi. Voici comment je me décidai, mais trop vite.
36o mkmoirp:s inédits
Peu de jours après le rétablissement de Louis XVIII sur le irône, on s'occupa de la paix générale; elle devait naturellement être précédée du départ des troupes étrangères et de la remise de la capitale au pouvoir de son souverain légitime. On décida que les troupes partiraient le I" juin et que le jeudi, 2 juin, le Moniteur puhVieiwh les articles de la paix. L'empereur Alexandre avait annoncé son départ de Paris pour le 3 juin, il comptait se rendre d'abord à Londres, puis en Russie; je priai le général Sacken de remettre à Sa Majesté Impériale ma démission du service de la Russie. Monsieur m'avait promis, ma démission acceptée, de me faire admettre au service de la France avec le grade de maréchal de camp. Muni de cette promesse, j'aurais dû la tenir secrète et suivre Pempereur Alexandre jusqu'à sa rentrée en Russie, je lui devais bien cette marque de dévouement, en reconnaissance des bontés et des grâces dont il m'avait comblé. Il me parut trop dur de quitter de nouveau ma patrie, o j je retrouvais une existence si agréable! Je manquai à la reconnaissance. Le général Sacken s'acquitta de sa commission avec zèle et bonté. Il me dit deux jours après : « L'Empereur n'est pas content de vous; il croyait, « d'après ce que j'ai pu comprendre, que vous lui étiez « plus attaché, il vous congédie cependant avec le grade « de général-major honoraire, mais il ne vous recevra a pas pour lui faire vos adieux, voilà tout ce que j'ai pu « obtenir. » Je compris alors, mais trop tard, l'étendue de la faute que je venais de commettre; il n'y avait plus de remède.
En quittant mes fonctions, j'adressai mes remerciements au général commandant en chef de la garde nationale et au préfet de la Seine, Je reçus les réponses suivantes :
DU COMTE DE ROCHEC HOU AU T . 36l
« Garde nationale de Paris. — État-major général.
« Paris, 3 juin 1814.
« MoNsiKUR LE Comte,
« L''ordre du jour dont j'ai Thonneur de vous adresser « un exemplaire, vous prouvera que si la garde nationale « s'est montrée digne de votre estime et de vos éloges, « elle a vivement senti le prix de la bienveillance et de « rintérêt avec lequel vous avez bien voulu la seconder « et lui prêter Tappui des braves que vous commandez.
« Recevez, Monsieur le Comte, Texpression de la « reconnaissance qu'inspire à la garde nationale votre « conduite, qui prouve qu^en ne cessant pas d'être dévoué « au prince auguste auquel vous attache un lien récite proque de bienfaits et de services, vous avez eu en « France un cœur français, et mérité, quelque soit le « titre qui vous y ramène, de n'être jamais pour nous un « étranger.
« Veuillez bien, Monsieur le Comte, agréer l'assurance « de ma haute considération.
« Le ministre d'état-major des gardes nationales u de France, commmandant en chef la garde « nationale de Paris.
« Dessoles. »
« Préfecture du département de la Seine. « Bureau du préfet.
« Paris, 7 juin 18 14.
« Monsieur le Comte, « Je suis extrêmement touché de la lettre que vous « m'avez fait l'honneur de m'écrire le 4 de ce mois.
« MM. les maires de Paris partageront ma reconnais- « sance pour les expressions bienveillantes dont elle est « remplie. Je n^oublierai pas, et ces magistrats se rap- « pelleront avec un égal plaisir, que vous avez puissam- « ment contribué au maintien de l'ordre, lors de Tarri- « vée des troupes alliées, et que vous avez contribué le « preinier à établir un mode uniforme pour les réquisi- « lions, qu'il n'a pas été possible d'éviter aux habitants. « Sous ce rapport, la ville de Paris vous a une obliga- « tion particulière, à laquelle je me plais à rendre hom- « mage. Je me réjouis avec vous. Monsieur le Comte, « de votre rentrée au service de la France. L'Etat vous « compte parmi ses plus valeureux défenseurs, et si vous « ne vous étiez vous-même fait connaître par des qualités « brillantes, l'exemple de vos pères serait une garantie « des services que vous rendrez à no^ Rois.
« Agréez, je vous prie, Monsieur le Comte, la nou- « velle assurance de ma haute considération.
« Le baron pt éj'ct de la Seine,
« Chabrol. »
Je reçus enfin la lettre suivante du général Sacken, me prévenant que nos fonctions mutuelles prenaient tin, Tadministration militaire étant rendue au gouvernement français.
« Monsieur le Comte,
« Sa Majesté FEmpereur de toutes les Russies ayant « quitté Paris aujourd'hui, 2 juin, j'ai l'honneur de vous « prévenir que mes fonctions de gouverneur cessent des « à présent, et que toute l'administration de cette ville « rentre à l'instant dans les mains du gouvernement « fiançais.
« Recevez, Monsieur la Comte, mes remerciements « bien sincères, pour la part si utile que vous avez priie « à mon administration; j^en conserverai un souvenir « durable.
« Agréez, Monsieur le Comte, etc., etc.
« Le gouverneur de Paris, « Sackf.n. »
Le 5 juin, le commandant en chef de la garde nationale de Paris, entouré de tout son état-major, nous offrit un grand dîner : nous y reçûmes chacun nominativement les remerciements que, sans vanité, nous méritions. Le Moniteur universel du g juin 1814, page 636, donne tous les détails de cette réception d'adieu.
Pour terminer ce quatrième chapitre ou phase de ma vie, je donnerai une lettre du duc de Richelieu.
« Odessa, 25 juin 18 14.
« .T^ai reçu, mon cher ami, votre lettre; l'en-tête m'a « réjoui, vous croyant resté au service de Russie, mais « ce que vous me dites dans le courant de la lettre, me « prouve que vous avez pris votre parti, ce qui m'est « contirmé par ma femme et mes sœurs. J'en suis affligé; « comblé, accablé comme vous Tavez été des bontés de « TEmpereur, vous auriez dû lui faire au moins la police tesse de l'accompagner chez lui, attaché surtout comme « vous Tétiez à sa personne. Au reste, c'est chose faite, « n'en parlons plus. Moi, sitôt que l'Empereur sera « revenu en Russie, je demanderai à aller le trouver à « Pétersbourg, et j'obtiendrai le congé dont j'ai besoin « pour aller à Paris. Je ne m'étonne pas beaucoup qu'il « ne l'ait pas accordé à la demande de ma famille, car il « doit avoir envie de causer avec moi sur bien des choses