CHAPITRE PREMIER
Mes premières années. — Séjour à Caen, à Fribourg, à Londres, à Altona. — Voyage de Hambourg à Lisbonne. — Entrée au service militaire.
Louis-Pierre-Jules-César de Rochechouart, colonel du régiment d'Armagnac-infanterie, épousa, en lyyS, Élisabeih-Armide Dureyde Morsan. De cette union naquirent :
i» Victor, né en 1776, mort à Port-au-Prince en 1802;
2° Philippe, né en 1779, mort en 1791 ;
3° Louis, né en 1782, tué à Brienne en 18 14;
4" Cornélie, née en 1784, morte en 1794;
5° Moi, Louis-Victor-Léon, né le 14 septembre 1788.
J'étais destiné, en ma qualité de cadet, à entrer soit dans les ordres, soit dans la marine. Le cardinal de Rochechouart, évêque de Laon, et mon grand-oncle, Tévêque de Bayeux, morts depuis quelques années seulement,
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m'avaient frayé le chemin des honneurs ecclésiastiques. La marine m''offrait les chances d'un avancement rapide, deux de mes cousins brillaient dans cette carrière : le vicomte de Rochechouart, chevalier du Saint-Esprit et chef d'escadre, s'était distingué au siège de Gibraltar, en 1782, coupant avec son vaisseau, le Majestueux, de 74 canons, la ligne de la flotte anglaise; le vicomte de Mortemart venait d'acquérir une grande réputation de gloire et de biavoure au combat livré par M. de Grasse : le 1 2 avril 1782, il affrontait le feu de trois navires anglais, pour leur arracher son vaisseau le Glorieux, totalement désemparé. Un tableau représentant cette action se voit, à Paris, au ministère de la marine. Les événements décidèrent autrement de ma carrière.
Mis en nourrice chez une brave fermière de Saint-Germain en Laye, je restai chez elle jusqu'en 1794; je revins donc à la maison paternelle seulement dans ma sixième année.
Ma mère, amie de la duchesse de Polignac, avait été admise dans le cercle d'intimes que la reine Marie-Antoinette réunissait au petit Trianon, pour se reposer des réceptions officielles de la Cour; elle avait donc pu apprécier, dans l'intimité, l'affabilité de cette gracieuse souveraine; aussi fut-elle profondément affligée quand elle vit sa Reine torturée, diffamée, condamnée à mourir sur l'cchafaud; elle résolut de tout tenter pour l'arracher à ces ignominies. Joignant ses efforts à ceux du b.;ron de Batz, elle avança une grosse partie de la somme nécessaire pour acheter des auxiliaires. Le Moniteur universel du 18 germinal an III, — 7 avril 1795, — n» 17?, raconte en ces termes le projet de complot : « Il a existé « un projet d'enlever la Reine; le complot était entre u la ci-devant comtesse de Rochechouart et le fameux
<t Hébert, dit le Père Duchcne; la coalition avait payé <( Hébert, qui avait exigé deux millions; il avait déjà ({ louché un million, et devait recevoir l'autre après ({ Texécution du projet, mais la peur le prit, et il se lit « dénonciateur. »
Pour corrompre les gardiens, et prévenir l'infortunée prisonnière, il fallait une grande prudence, unie à une activité extraordinaire. Ma mère possédait seulement cette dernière qualité; elle se jeta en aveugle dans cette entreprise, sans examiner les chances de succès ni calculer les périls.
Dès les premières ouvertures, la Reine avait déclaré que si ses enfants ne devaient pas être délivrés en même temps, elle préférait subir toute la rigueur de son sort. Le coup manqué, on rechercha les auteurs, on connut vite leurs noms; ma mère figurait en première ligne sur la liste. On apprit en même temps que Tabbé Edgeworth, qui accompagna et consola le Roi jusque sur l'échafaud, avait quitté Paris, et sous le nom d'Essex, vivait caché chez mon père, au château de Montigny, près Pithiviers. Un mandat d'arrêt fut lancé immédiatement contre la ci-devant comtesse de Rochechouart, accusée de conspiration, etc., etc. Ma mère habitait Passy avec mon frère Louis, ma sœur Cornélie et moi; elle se rendait presque tous les jours à Paris pour ses affaires. Mon père était à Montigny, et mon frère Victor à l'armée des princes de Condé.
Le mandat d'arrêt décrété contre ma mère fut si secrètement et si promptement lancé, que personne ne put la prévenir du péril qui la menaçait. La municipalité de Passy, escortée de la gendarmerie chargée de garder les issues de la maison et de conduire Taristocrate en prison, se présenta au logement de ma mère. Après des recher-
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ches minutieuses, acquérant la certitude qu'elle était absente, on fit main basse sur les papiers, dentelles, bijoux, argenterie, tous ces objets devaient servir de témoins à charité dans Tacte d'accusation ; mais les accusateurs se les approprièrent sans dresser aucun inventaire et se les partagèrent; le fait m'a été affirmé plus tard au greffe. Ces honorables citoyens, désappointés par Tabsence de la cidevant, entrèrent en délibération: Tun d'eux proposa d'emmener toujours les enfants; cette idée fut abandonnée; ils nefiguraient pas sur le mandat d'arrêt. On fitsubirun long interrogatoire au portier et aux domestiques, et l'on décida que l'on attendrait l'heure à laquelle la suspecte rentrait dîner, c'est-à-dire entre deux ou trois heures de Taprès-midi. Les gendarmes entrèrent dans la maison pour ne pas éveiller les soupçons de la ci-devant.
Mon frère Louis, dont on ne se méfiait pas, avait tout entendu et compris ; il se glissa dans le jardin, monta sur le mur, sauta dans une ruelle peu fréquentée et se mit à courir jusqu'à la barrière. 11 aperçut sa mère venant à pied, et lui raconta tout ce qui s'était passé. Ma mère, grâce à rintelligence et au dévouement de son fils, échappa à une mort certaine; au lieu d'aller à Passy, elle emmena Louis, retourna à Paris, et se cacha à l'hôtel Grange- Batelière, sous le nom de citoyenne Durey. Quelques jours après, elle envoyait une personne de confiance me chercher.
Ma mère, craignant que d'un moment ù l'autre on ne découvrît sa retraite, partit pour Caen, avec mon frère et moi, laissant ma sœur dans une pension de Passy; elle devait, plus tard, aller rejoindre notre grand'mère, Françoise d'Albignac, comtesse de Morsan, qui habitait à Villecresne, près de Grosbois,
Je vais tout de suite raconter le sort infortuné de ma
pauvre petite sœur Cornclie : la maitrcsse de pension fut dénoncée comme suspecte, arrêtée, jugée, guillotinée, et les élèves mises ù la porte dans la rue. Que l'on se figure rembarras de cette malheureuse enfant, sachant sa mère absente, son père à trente lieues dans les terres! Elle n''avait que sa grand'mère auprès de qui elle put se réfugier, mais à peine savait-elle où était située son habitation; sans argent, à demi morte de peur en face de son isolement complet! Elle se rappelait seulement que, pour aller chez sa grand^mère, on sortait par la barrière de Charenton, ou de la Grande-Pinte. Elle se dirigea donc en tremblant vers cette autre extrémité de la ville, osant à peine demander son chemin, pour ne pas attirer Tattention sur elle. Après avoir erré deux jours, soit à Paris, soit dans les environs, elle tomba de faiblesse et d'inanition dans un fossé de la route. Elle fut recueillie par une personne charitable qui, frappée de sa mise recherchée, mais en désordre, ainsi que de ses beaux traits flétris par la souffrance, essaya de la faire revenir à la vie, et sur ses indications la remit entre les mains de madame de Morsan, car cette scène se passait près de Villecresnc. Malgré des soins empressés, ma pauvre sœur mourait au bout de deux jours dans les bras de son aïeule; la peur, la faim, la fatigue Pavaient épuisée et frappée à mort; elle avait dix ans !
Revenons à notre voyage : en arrivant à Caen, nous descendîmes chez un certain M. Dussaussais, qui tenait un établissement de bains, et louait des chambres garnies; je n'oublierai jamais son nom, car je fis chez lui mon apprentissage de misère.
Au bout de fort peu de temps, ma mère apprit, par un hasard providentiel (une lettre lue tout haut dans la rue, lorsqu'elle passait), que l'on avait découvert sa
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retraiie, et que le citoyen Pomme, représentant du peuple, arrivait de Paris avec Tordre de Tarrêter. Cet avertissement parut trop précieux pour être nci^ligé, ma mère résolut de partir immédiatement; elle avait un passeport pour la Suisse, aussi en règle que possible, mais il fallait éviter d'éveiller des soupçons. L'abbé de La Gcard, un de nos amis, caché également à Caen, lui conseilla de partir à pied, et de voyager ainsi quelques jours. Mon frère gardait le lit avec des engelures ouvertes, et moi, âgé de six ans, j'étais incapable de marcher longtemps. Elle fut donc forcée de nous laisser, comme on dit, à la grâce de Dieu!
Ma mère prévint M. Dussaussais qu'elle allait faire une visite dans les environs; elle le pria d'avoir soin de nous pendant son absence et paya un mois d'avance notre pension, nourriture comprise; puis , nous prenant à part, elle nous recommanda de ne jamais avouer notre nom et de répondre toujours que nous nous appelions Durey, son nom de fille. Elle nous quitta à cinq heures du matin, non sans verser beaucoup de larmes; deux heures après, le citoyen Pomme arrivait pour l'arrêter. Il nous fit subir un long interrogatoire et chargea un gendarme de nous surveiller nuit et jour, persuadé que ma mère viendrait nous chercher; au bout de huit jours, la présence du gendartne auprès de deux enfants ne paraissant pas nécessaire, on le rappela.
Alors, madame Dussaussais s'empara de nous et de notre linge; elle venait de renvoyer sa servante, elle nous fit prendre sa place, et nous employa à servir les baigneurs, chauffer et porter leur linge, pomper l'eau pour remplir le réservoir et la grande chaudière; en un mot, nous devenions de simples garçons de bains. Mais cela n'était rien, en comparaison des souffrances que nous devions endurer pendant l'hiver si rude de 1794- 1795.
Dès le mois d'octobre, trouvant à louer notre chambre,
DU C O M r K D li R O C H E C H O U A U T .
madame Dussaussais nous installa dans le grenier; la toiture était en mauvais état, la pluie et plus tard la neigs tombaient sur notre lit : elle prciendit que, couchés deux dans le mcme lit, il était plus sain d'avoir un peu d'air. La bonne dame nous laissa trois chemises pour nous deux : ce n'est pas de trop, disait-elle, mais c'est assez pour des gars comme ça! puis elle régla notre journée de la manière suivante : Lever à midi, on passait ainsi le déjeuner sous silence; à une heure précise, pour dîner : une très maigre soupe accompagnée d'un reste de mauvais bouilli, et force haricots, le tout assaisonné de pain d'orge et d'un cidre épais, dont personne ne voulait; coucher à six heures : nouveau, mais simple moyen de supprimer le souper; nos repas se trouvaient réduits à la plus simple expression. C'est ainsi que nous fûmes traités pendant quatre grands mois.
L'hôtel des bains Nationaux, parfaitement situé pour un établissement de bains, était construit dans les anciens fossés de la ville et entouré d'eau de trois côtés. A la fonte des neiges, l'eau monta en peu d'heures à la hauteur du premier étage; madame Dussaussais se retira prudemment chez une de ses amies, dans la haute ville, et nous laissa avec un valet garder l'établissement. Nous étions réfugiés dans notre grenier, toutes les communications étaient suspendues; le troisième jour, nous manquions de pain; heureusement, il restait beaucoup de pommes dans le fruitier, elles composèrent notre unique nourriture pendant six jours; aussi quelle joie de mettre le pied sur la terre ferme et de manger quelque chose de chaud! Avec le printemps, les baigneurs reparurent en grand nombre, et la pompe réclama nos bras.
Ne voyant pas d'issue à notre position, mon frère se décida à écrire à notre père, qu'il supposait à Montigny.
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Nous ignorions s'il avait cmigrc;la lettre partit en cachette, et nous mîmes notre confiance en Dieu, recours ordinaire des malheureux.
Pendant nos longues nuits d'hiver, mon frère, qui avait douze ans et était assez instruit pour son âge, m'apprit ce qu'il savait d'histoire de France, d'histoire sainte, d'histoire romaine, de géographie, de grammaire et de calcul. Je lui récitais ma leçon le soir; pour chaque faute de mémoire, je recevais une chiquenaude sur le nez, et je ne pouvais dormir qu'après avoir récité ma leçon sans fautes. Grâce à ce moven, je fis de rapides progrès.
Nous songions, à bout de patience, à nous sauver de cette maison de douleurs, et nous arrangions dans nos jeunes tètes un magnifique plan d'évasion, quand mon frère entendit un jour une dame qui réclamait: Messieurs de Rochcchouart ! elle se fit connaître pour la femme du maître d'hôtel de notre père. Des mots exprimeraient difficilement notre joie; il faut avoir été dans une semblable position pour sentir le prix d'un changement aussi complet! Madame Dinjean, ainsi s'appelait notre libératrice, nous apprit que notre père, averti de notre position par la lettre de mon frère, avait obtenu un passeport pour nous et pour la personne chargée de nous ramener près de lui. Nous étions restés près de neuf mois chez madame Dussaussais, nous avions hâte de ne plus voir son affreuse figure. Cette vieille mégère eut l'effronterie de réclamer le prix de la pension convenu avec ma mère, comme si nous avions été nourris et logés en raison du prix de cette pension. Madame Dinjean finit par tout arranger à l'amiable : elle lui remit la moitié de ce qu'elle demandait, c'était encore bien plus qu'il ne lui revenait, mais nous devions considérer que son toit nous avait servi d'abri, alors que nous étions abandonnés : que serions-nous de-
venus si elle nous avait mis dans la rue?Ceitc réflexion nous fit quitter bons amis, sans rancune de notre part; nou ; lui devions même de la reconnaissance, pour ne pas avoir chassé sans pitié les fils d'une éinigrée.
Arrivés à Paris, madame Dinjean nous mena voir notre grand''mère à Villecresne, elle nous apprit la triste mort de notre sœur. Madame de Morsan ignorait ce que nous étions devenus. Le récit de nos souffrances lui rappela la fin si triste et si cruelle de Cornélie; elle voulut absolument garder l'un de nous deux près d'elle, mon frère resta, et je partis pour Montigny avec madame Dinjean. Mon séjour dans ce château me produisit un effet que je ne saurais exprimer, je trouvais Pendroit délicieux, la table exquise, je jouissais de l'existence après tantd'humiliaiions et de privations. Mon grand-oncle, Pévéque de Bayeux, avait terminé sa vie à Montigny, adoré des habitants de ce village; en souvenir de ses bontés et de ses vertus, mon père ne fut jamais inquiété, même au plus fort de la tourmente révolutionnaire; les habitants Tauraicnt même protégé, en cas de dénonciation.
Quatre mois après, je fus tiré de la vie si douce et si tranquille que je menais, par une lettre de ma mère; elle annonçait son retour en France, et priaitmon pèrede me renvoyer près d'elle le plus tôt possible, ce qu'il fit à mon grand regret. Mon père ne consentit à cette séparation qu'en me voyant remplacé par mon frère Victor, qui avait quitté l'armée de Condé et venait de rentrer en France, sans attendre sa radiation de la liste des émigrés.
Ma mère ne pouvait rester longtemps dans le même endroit, elle revenait d'Angleterre et voulait aller en Suisse, mais elle avait tant d'affaires à régler, disait-elle, qu'elle nous faisait partir d'avance. Elle donna à mon frère Louis Fargent nécessaire pour ce long voyage, en lui indiquant
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la route qu'il devait suivre pour aller à Fribourg, où deux de nos tantes vivaient réfugiées depuis la Terreur; elle nous réitéra la promesse de venir nous rejoindre trcs prochainement. Mon frère, âgé seulement de treize ans, était fort embarrassé de sa mission, je ne sais même comment il aurait pu s'en tirer, si Dieu n'était venu à notre secours, en nous faisant rencontrer en Franche-Comté un Suisse qui retournait à Neufchatel. 11 eut pitié de deux enfants voyageant seuls, et consentit à nous prendre à frais communs dans sa voiture. Nous nous trouvions à la fin de janvier, époque peu favorable pour voyager dans les montagnes; déplus, les transpo'.ts de canons, faits malgré la pluie, et surtout le peu de soin que l'on prenait alors des chemins, les avaient r>.i"idus impraticables et semés d'ornières et de fondrières. Notre compagnon de route ramenait une berline charmante, mais très légère; il Tavait achetée pour servir de modèle aux carrossiers de son pays, elle ne put résister aux cahots ; après avoir versé trois fois, elle arriva à destination, mais hors de service.
A Neufchatel, nous trouvâmes une occasion pour Berne; ma mère nous avait donné une lettre pour M. d'Erlach, un de ses amis, qui habitait cette ville, elle le priait de veiller sur nous, et de nous faire conduire à Fribourg, où nous devions retrouver mesdames de Besse et de Roche chouart, filles d'un frère de mon grand-père. Nous arrivions chez elles le soir, à l'heure où quelques amis se réunissaient dans leur salon. Venant de France, on nous accabla de questions, auxquelles, vu notre jeunesse, il nous était impossible de répondre. Il faut avoir été émigré, pour be faire une juste idée du prix qu'attachaient à la moindre nouvelle nos pauvres compatriotes âgés, infirmes, incapables de servir dans Tarmée des princes de Condé.
Ma mère nous avait promis de nous rejoindre très
promptement ; cependant les semaines se succédaient, et nous ne recevions même pas de lettres d'elle ; un événement imprévu nous jeta un jour dans le plus grand embarras. Nous habitions Fribourg depuis trois mois, nous travaillions chez un prêtre français chargé par nos tantes de notre instruction, lorsqu'un matin, on nous annonça une députation de la commission des émigrés, venant nous signifier Tordre formel de quitter le canton de Fribourg dans les vingt-quatre heures, sous le singulier prétexte que nous avions apporté de France des papiers suspects ce des opinions impies. Ces messieurs ajoutèrent cependant que nous aurions Tautorisation de continuer à résider dans le canton, si nous trouvions un citoyen notable qui voulût répondre de nous; sans cela, ni rémission ni délai. Impossible de discuter avec des gens qui nous chassaient sous un prétexte semblable. Notre réunion de famille cherchait en vain un moyen d'éviter ce brusque départ, sans savoir où l'on pourrait nous envoyer, puisque nous ignorions ce qu'était devenue notre mère; les heures s'écoulaient rapidement, et nous commencions à perdre tout espoir, lorsqu'un digne homme, le doyen du chapitre, curé principal de Fribourg, touché de notre situation, vint nous tirer du cruel embarras dans lequel nous nous trouvions, nous consoler, nous conduire à l'hôtel de ville et nous servir de caution.
Il avait entendu parler le matin même, à la sacristie de la collégiale, de l'incroyable décision prise à notre égard. Les expressions nous manquèrent pour témoigner à ce digne ecclésiastique combien nous étions touchés de cet acte de charité vraiment chrétienne, nous n'en éprouvions pas moins une bien vive reconnaissance.
M. Allois, président de la commission des émigrés, homiTie dur et grossier, dit au vénérable abbé Seydoux :
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(i Doyen, puisque vous voulez bien servir de caution à « ces petits vagabonds, il faut que vous les preniez chez « vous pour surveiller leurs moeurs. — Qu'à cela ne K tienne, répondit ce digne pasteur, je le ferai avec a plaisir. »
Nous sortîmes avec lui, pour apprendre à nos tantes la décision sans appel du sieur Allois. M. Seydoux demanda cinquante louis par an de pension pour nous deux, déclarant que, moyennant ce prix, il se chargeait de toutes nos dépenses, même d'habillement. Dès le même jour, il nous installa chez lui. Sa gouvernante, une vieille demoiselle française, nous combla d'amitiés et de caresses, et ne cessa pas un seul instant, pendant tout le temps de notre séjour à la cure, de nous donner tous les soins d'une mère. C'est ainsi que, pauvres abandonnés, nous trouvions pour la seconde fois un abri, mais cette fois avec un accueil affectueux. Les magistrat» fribourgeois mettaient toute leur sollicitude à tracasser de pauvres petits proscrits innocents, réfugiés chez eux, et ne voyaient pas Forage révolutionnaire, qui, en éclatant sur eux , allait bouleverser leur pays.
Chaque jour, nous découvrions chez notre hôte et sa vieille amie quelque nouvelle vertu. Une occasion ne tarda pas à se présenter de mettre leur bonté à Tépreuve. Etablis depuis deux mois à peine à la cure, nous apprîmes un beau matin le départ de Fribourg de nos tantes et leur rentrée en France, et cela sans nous prévenir, nous laissant sans nouvelles de notre mère et sans ressources pécuniaires. Ma mère leur avait envoyé trente louis, lors de notre arrivée; cette somme se trouvait épuisée depuis quelques jours, et ne pouvant pL.s nous être utiles, elles jugèrent à propos de ne pas nous affliger en nous annonçant, avec leur départ, qu'elles n'étaient
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plus en état de fournir à nos besoins et à notre entretien. Ce nouvel incident ne lit que redoubler la sollicitude de ce digne pasteur pour nous; il s'occupa activement de notre instruction religieuse et profane, qui, par suite de tous ces événements, restait bien négligée. Quoique bien jeune, neuf ans, il me trouva capable de faire ma première communion, la misère m^avait mûri et rendu raisonnable. Il voulut nous faire faire nos études à Tancien collège des Jésuites, qui prenait seulement des externes, mais il fallait donner les preuves d'une certaine instruction pour être admis; il nous donna donc un jeune prêtre fort instruit, pour nous préparer, par un travail particulier, aux examens que nous devions subir.
Je ne parlerai pas de mes succès au collège de Fribourg; mon frère pourtant y fit de grands progrès; pour moi, je me trouvai fort en arrière, avec des camarades de classe beaucoup mieux préparés que moi.
Madame de Besse nous écrivit dès sa rentrée en France que notre mère était en Angleterre; elle nous envoyait son adresse, nous engageant à lui écrire; nous le fîmes immédiatement, mais sans résultats, nous ne reçûmes aucune réponse. La révolution de Suisse vint augmenter rembarras de notre situation.
On ne me demandera pas, à mon âge, d'expliquer et de raconter la révolution suisse; je dirai seulement que le i5 mars 1798, le général Brune entrait en Suisse, avec deux divisions françaises : il venait rendre la liberté à un pays qui, assurément, n'était pas soumis « à l'esclavage de la féodalité », comme on disait alors.
La lutte fut sanglante, les paysans acceptaient difficilement les bienfaits apportés par l'armée française. Ces grands événements décidèrent notre mère à nous rappeler près d'elle; étant rentrée en France, elle nous manda
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de venir la rejoindre sur-le-champ à Paris. Elle joignait à sa lettre une traite de deux mille francs, à trois mois, sur une maison de banque de Bâle; cette somme lui paraissait suffisante pour payer ce que nous pouvions devoir, pension et frais de voyage de retour. Elle n'avait pas calculé que nous vivions depuis près de deux ans chez le curé de Fribourg; nos tantes avaient seulement payé le premier trimestre, nous devions donc près de deux mille francs, montant de la traite, moins l'escompte. Le bon doyen se contenta de douze cents francs, nous laissant le reste pour notre voyage et quelques emplettes indispensables, bien convaincu que notre mère ne tarderait pas à s'acquitter envers lui.
Nous restâmes encore une quinzaine de jours, de notre plein gré, auprès de notre vénérable curé. Il avait pour nous, ainsi que sa gouvernante mademoiselle Codray, un attachement tout particulier; ils nous aimaient comme leurs enfants; enfin nous nous arrachions de leurs bras, après leur avoir fait un adieu éternel. Nous quittions Fribourg, le cœur serré, dans les premiers jours de mai 1798, après un séjour de vingt-sept mois, et nous arrivions en six jours à Paris, par Berne et Bâle, sans mésaventure aucune.
Après s'être réjouie de nous voir grands et bien portants, ma me e ne put s'empêcher de rire de notre tournure et de notre habillement. Nous avions pour coitTure : le toupet rasii en vergette, puis une énorme queue sans poudre; pour habillement : une espèce de frac a longues basques, d'une étoffe moitié laine et moitié fil, rayée jaune, vert et blanc, dont la coupe rappelait celle des incroyables de 1793, une veste en soie noire, une culotte courte en drap gris, des bas de fil mouchetés et des souliers avec des
grandes boucles de cuivre ; joignant à cei élégant costume un air des plus provinciaux. Aussi, avant de nous laisser voir à personne, elle envoya chercher coiffeur et tailleur pour nous faire quitter ces habits d'Auvergnats endimanchés.
Notre mère s'était embarquée avec le gouvernement anglais dans une intrigue politique dont la suite nous précipita dans les plus grands malheurs. Obligée de retourner à Londres, elle se procura difficilement un passeport pour Anvers. Nous quittions Paris le jour où parvenait la nouvelle de la prise de Malte, sans combat,, par le général Bonaparte, à qui cette position était nécessaire pour son expédition d'Egypte. D'Anvers, nous gagnions Rotterdam; un brick suédois partait pour Londres, il nous prit, nous débarqua à Douvres après six jours de traversée par un temps affreux, et nous entrions à Londres le 5 juillet.
Nous sommes restés à Londres sept mois, pendant lesquels j'appris passablement à parler anglais. Ma mère nous menait faire des visites dans les environs : à Richemond chez la comtesse de Staremberg, femme de l'ambassadeur d'Autriche, avec laquelle elle avait été au couvent; à Stains, à Windsor, dans un charmant cottage appartenant au duc d'Harcourt. La duchesse de Morteroart y vivait retirée avec ses enfants. De là datent nos premières relations avec Casimir de Mortemart; presque du même âge, on nous mit dans le même lit pendant tout notre séjour dans cette charmante habitation. Victurnien- Jean-Baptiste de Rochechouart, duc de Mortemart, né en 1752, avait épousé en 1772 Gabrielle d'Harcourt; il en eut trois filles, mariées : au duc de Groy, au prince de Beauvau et au duc de Grussol. Veuf, il épousa en secondes noces, en 1782, Pauline de Gossé-Brissac, qui lui
donna : Casimir, né en 1786, et trois filles : la marquise de Forbin-Janson, la duchesse de Beauvilliers et la duchesse de Noailles.
Je vais essayer d'expliquer le motif de notre présence à Londres. Lors de notre séjour en Suisse, ma mère, au lieu de venir nous rejoindre, avait dû faire un voyage en Angleterre; ses affaires en France étaient à cette époque dans un état prospère, elle avait beaucoup d'amis. On lui demanda si, dans sa position, elle pouvait être utile au Roi; ma mère, avec ses opinions royalistes prononcées, son penchant pour les intrigues politiques, déclara qu'elle était toute dévouée et prête à agir. Dans une audience du duc de Portland, alors ministre des affaires étrangères, elle exigea avant tout : 1° une lettre du comte d'Artois, p:ir laquelle il approuverait tout ce qu'elle ferait en France; Monsieur, revêtu du titre delieutenant général du royaume par Louis XVIII, alors en Russie, possédait tout pouvoir pour traiter; 2" une déclaration en bonne forme du gouvernement anglais, spécifiant que tout devait se traiter au nom du Roi de France. Munie de ces deux pièces importantes et d'une lettre de crédit de mille livres sterling sur M. Pope, riche banquier à Hambourg, ma mère revint en France.
Elle se mit à l'œuvre dès son arrivée à Paris et se vit au moment de réussir dans sa mission, mission dont je n'ai pas connu tous les détails, à cause de ma jeunesse; je sais seulement qu'il s'agissait de gagner certains personnages à la cause du Roi. Ma mère, pour arriver à ses fins, ayant ilépensé tout l'argent comptant dont elle pouvait disposer, eut recours à la lettre de crédit. A son grand étonnement, un mois après l'avoir négociée, on la lui retourna : « la « maison Pope n'avait pas de fonds dans sa caisse au « nom du tireur «. Elle surmonta cette difficulté avec le
secours de ses amis et en laisani usage de ses dernières ressources, puis elle écrivit en Angleterre, demandant une explication à ce manque de parole; elle annonçait du reste un complet succès.
En attendant la réponse à cette lettre, elle nous rappela de Suisse; elle désirait nous mener en Angleterre, pour s'y établir jusqu'à ce qu'elle pût rentrer en France avec le Roi.
La réponse que ma mère attendait chaque jour de Londres n'arrivant pas, elle prit le parti d'aller la chercher en rendant compte de sa mission. Dès son arrivée à Londres, elle demanda une audience au duc de Portland, qui chargea son premier secrétaire, M. Wickham, de la recevoir. M.Wickham la prévint que le gouvernement anglais, changeant d'idée, ne voulait plus entendre parler de l'affaire en question, et il ajouta : a Vous pouvez vous attendre, « madame, à recevoir bientôt l'ordre de quitter les Trois- « Royaumes; vous pourrez retourner en France, où vous « paraissez avoir de si brillantes relations ! »
Ma mère, après son départ de Caen, avait connu en Suisse M, Wickham, alors chargé d'affaires du gouvernement anglais près de la République helvétique, et elle, simple émigrée, s'était permis quelques plaisanteries sur le compte du diplomate. Profondément blessé dans son amour-propre, il lui voua une haine implacable. Lorsque ma mère accepta la mission dont j'ai parlé plus haut, M. Wickham n'en avait pas été instruit, paraît-il, il ne la connut que par les premières lettres de ma mère ; jaloux du succès qui allait couronner ses efforts, le vindicatif personnage résolut sa perte. Il persuada au duc de Portland qu'oa le trompait, que ma mère agissait de concert avec le prince de Talleyrand, pour duper les royalistes. A la suite de cette calomnie on donna contre-ordre à M. Pope pour la lettre de crédit.
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Ma mère ne connut que longtemps après tous ces détails; elle prit la fatale résolution de rendre le public juge de sa querelle; elle eût bien mieux fait d'en rester là, et de faire le sacrifice des trente mille francs qu'elle avait avancés. On lui intima Tordre de quitter TAnglcte re; elle simula une maladie, se fit poser des sani^sues sir la poitrine et obtint un sursis d'un mois, puis d'un second mois; étroitement surveillée pendant ces deux mois, elle ne put rien entreprendre pour sa justification. Enfin, on lui laissa le choix de s'en aller à Hambourg à ses frais, ou de partir par Yarmouth aux frais de TEtat, avec des criminels expulsés; elle partit pour Hambourg.
Nous quittions Londres en décembre 1798; débarqués à Cuxhaven, nous y séjournions jusqu'en mars 1799, puis nous partions pour Alloua. Ma mère préféra cette ville calme à Hambourg, encombré à cette époque d'émigrés f;ançais, les uns vivant dans l'aisance, les autres réduits à l'indigence. Elle n'abandonnait pas ses projets de vengeance; elle rédigea un mémoire contre le ministère anglais, paya une grosse somme pour le faire imprimer, et donna une autre grosse somme au capitaine du paquebot qui se chargea de remettre les exemplaires à un libraire de l'opposition à Londres. Toutes ces démarches et ces dépenses épuisèrent nos ressources, nous en fûmes réduits à travailler pour gagner notre vie.
Ma mère dessinait parfaitement; elle composait de petits sujets pour éventails, sacs à ouvrage, appelés « ridicules », et boîtes de toutes grandeurs; mon frère et moi, nous nous chargions du collage et du cartonnage, nous fabriquions également des chapeaux de paille pour dames. En ma qualité de cadet, j'avais la mission de présenter tous les objets sortant de notre fabrique dans les magasins de nouveautés les mieux achalandés d'Altonaet de Hambourg.
Oblit^é de faire valoir ma marchandise, je dus étudier la langue allemande. J'éprouvais souvent des rebuffades de CCS bons Allemands, qui essayaient toujours, naturellement, d'obtenir à bon marché les objets que je venais leur offrir; je ne cédais qu'à la dernière extrémité, connaissant la valeur de ma marchandise par le temps que Ton mettait à la confectionner ou par la difficulté de Texécution. Un jour, je n'avais rien pu placer dans aucun magasin, je revins à la maison avec tout ce que j'avais emporté; il ne restait plus un sou dans la bourse, boulangers et bouchers ne faisaient pas crédit aux émigrés; pour tromper notre faim, il fallut se promener et attendre rheure de la soirée de la marquise de Bouille; tous les soirs, elle faisait servir un souper. Ce soir-là, la société fut émerveillée de notre appétit, que partageait également notre pauvre mère.
Ce genre de vie amenait bien des réflexions : c'est nne triste chose que la misère! Le courage et la résignation de ma mère étaient admirables. Que Ton se figure une des femmes les plus séduisantes de la Cour, destinée à avoir une grande fortune, — elle avait eu un million de dot, somme énorme pour Pépoque, — douée de tous les agréments qui font le charme de la société, pleine d'esprit, tombée tout à coup et sans transition dans une position voisine de la mendicité, avec peu d'espoir d'en sortir! Elle ne se laissa pas abattre un instant par l'adversité, sa force morale doubla sa force physique. Après les épreuves de la journée, elle allait le soir dans le monde et retrouvait toute sa verve et son esprit.
Nous avions fait la connaissance du prince Louis de Prusse, fils de Ferdinand, frère du grand Frédéric, célèbre par son esprit, sa belle figure et sa folle conduite; il disait plaisamment, en parlant du duc d'York et faisant
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allusion à ses revers en Hollande : « Mon cousin d'York « ressemble à un tambour, il ne fait du bruit que quand a on le bat. » Il nous invita à venir passer quelques jours dans son château près de Brème : sa réception fut des plus aimables, il donna un bal en Thonneur de ma mère. Le prince de Prusse venait souvent dans notre humble logement, attiré par la conversation spirituelle et animée de la pauvre émigrée. Il proposa de me prendre comme cadet dans le régiment dont il était propriétaire, et qui tenait garnison à Hambourg; il répondait d'un avancement rapide. J'avais onze ans, ma mère ne voulut jamais consentir à me voir si jeune commencer ma carrière militaire.
Pendant les heures de travail, ma mère nous charmait par le récit toujours varié de quelque aventure de la Cour, nous mettant ainsi au courant de toutes les intrigues dont elle avait eu connaissance; elle nous parlait sans cesse de notre famille, des devoirs qu'imposait un grand nom, nous donnait le goût des bonnes manières et de la bonne compagnie.
Un jour, je ne me rappelle plus à quelle occasion, on parla du vin de Tokay, propriété de l'Empereur d'Autriche, comme roi de Hongrie ; elle nous raconta par quel singulier hasard elle en avait eu cinquante bouteilles : « L'empereur Joseph II était venu en France rendre (( visite à sa sœur, la reine Marie-Antoinette; il voyageait « sous le nom de comte de Falkenstein; à cette époque, « nous dit-elle, je me trouvai obligée d'aller chez le (t baron de Breteuil, ministre de la maison du Roi. Votre « père, à l'armée, de l'autre côté du Rhin, sollicitait une « faveur; il m'avait écrit de me hâter de faire une K démarche, parce qu'une autre personne sollicitait la a même faveur. Sachant que ce ministre se levait de très
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(i bonne heure, je me décidai à me présenter à son cabinet « dès six heures du matin. Pour mettre ce projet à exéu cution, j'allai la veille à Versailles demander à coucher « à une de mes amies, qui habitait au château. J'avais (( mal choisi mon jour, le ministre travaillait avec ses (( premiers commis, — on appelait ainsi les chefs de divi- (i sion. — Je résolus de rester jusqu'à ce qu'ils fussent M partis, et Thuissier de cabinet, qui me connaissait, m'in- « diqua une chambre où je pourrais attendre, sans être u trop en vue. J'attendais depuis deux mortelles heures « dans ce charmant cabinet, et pour ne pas m'endormir, <( je me promenais en examinant les peintures des boi- (i séries. Ces peintures, fort bien faites, représentaient les « amours des dieux de la Fable, sujet un peu leste; il u paraît que, profondément absorbée dans mon examen, « je n'entendis pas ouvrir la porte derrière moi; j'en- <( tendis seulement une voix qui me soufflait ces mots u dans l'oreille, et en même temps on me prenait la taille : « — Madame fait apparemment un cours de physique? » « Je me retournai toute confuse et j'aperçus l'empereur a François-Joseph. Je lui répondis tout de suite, en retrou- (t vant tout mon sany-froid : m — Non, monsieur le u comte, mais je vous engage à en suivre un de poli- « tesse )), et je me sauvai.
« L'Empereur demanda mon nom à l'huissier et « m'écrivit le lendemain un billet fort aimable. Le comte « de Falkenstein me suppliait de lui permettre de venir (( faire son cours de politesse chez moi, en lui indiquant « le jour où je pourrais le recevoir à souper. Je répondis « que, dès le lendemain, revêtue du bonnet et de la robe u de docteur, je le recevrais, pour lui faire subir son pre- ({ mier examen, devant quelques autres personnes de ma « société intime. J'invitai effectivement cinq ou six per-
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« sonnes de mes amis, entre autres le prince Max des (( Deux-Ponts. Exact au rendez-vous, mon illustre hôte (( se présenta à Fheure indiquée; après m'avoir baisé la u main, il me dit : « — Je viens solliciter un double parti don. » Quant au premier, il eut la délicate attention de ne (( pas en parler, mais pour le second, il avait contracté « en Allemagne, dit-il, Texécrable habitude de ne boire u qu^une seule espèce de vin, et il avait pris la liberté K d'en faire apporter une caisse. Mon maître d'hôtel, en (( annonçant : — Madame la comtesse est servie, me prête vint tout bas qu'on avait déposé chez le suisse un panier (( contenant cinquante bouteilles de vin de Tokay. Le « souper fut on ne peut plus gai et sans étiquette, reste pectant l'incognito de l'illustre visiteur. »
Un autre jour, elle nous racontait une conversation entre le duc d'Orléans et la duchesse de Brionne. La scène se passait le soir d'une promenade de Longchamps, où, comme on sait, tout le grand monde se montrait dans les plus brillants équipages et dans les toilettes les plus recherchées ; la Reine demanda à son cousin des détails sur les femmes qu'il y avait vues. Illui répondit : « — Madame, « il y en avait de deux sortes : les passables et les passées. « La duchesse de Brionne, qui n'était plus jeune et qui « avait été ce jour-là à Longchamps, prenant la dernière tt des épithètes pour son compte, et détestant le duc « d'Orléans autant qu'elle était peu aimée de lui, outrée « de cette impolitesse, répliqua : — Il paraît que Mon- « seigneur se connaît mieux en signalements qu'en « signaux, allusion au combat d'Ouessant, où l'on préce tend que le duc d'Orléans empêcha son vaisseau, le « Saint-Esprit, de répondre aux signaux du comte d'Or- <( villiers, amiral commandant la tiotte française. Après a la réponse de madame de Brionne, la Reine s'étant
« levée pour passer dans ses grands appartements, le duc a d'Orléans la suivit; mais, arrivé à la porte, il se recula u pour faire la galante politesse à la duchesse de Brionne « de passer avant lui, ajoutant d'un air moqueur : « — Beauté, passez! La duchesse, sans s'émouvoir et en « faisant une profonde révérence, lui glissa sa réponse : « — Comme votre réputation. Monseigneur. » Je pourrais remplir un volume de toutes ces histoires ; Je m'arrête, ayant voulu seulement donner un aperçu de la conversation de ma mère, pendant nos heures de travail ; nous connaissions les Cours de Louis XV et de Louis XVI comme si nous avions vécu nous-mêmes à Versailles. Nous rencontrions presque tous les soirs dans les salons qui recevaient, le comte de Gand, fort recherché pour son esprit et ses reparties; il m'annonça un soir son départ pour PEspagne, il allait rejoindre son frère, commandant du régiment de Bourbon. Je le suppliai de m'emmener avec lui, persuadé que son frère consentirait volontiers à me prendre comme cadet dans son régiment. Je sentais que j'étais une lourde charge pour ma mère; j'espérais qu'elle se tirerait plus facilement d'affaire sans moi. M. de Gand consentit à m'emmener, mais il tn'avoua être lui-même fort à court d'argent ; il ne pouvait donc se charger de moi, si je n'avais au moins vingt-cinq louis pour mon voyage. Je fis part de ma négociation à ma mère; la nécessité l'emporta sur la tendresse, elle m'approuva. M. de Septeuil, ancien premier valet de chambre du Roi, lui prêta trente louis; j'en pris vingt, et je dis à M. de Gand : « Je n'ai pu m'en procurer davantage. » Les dix autres devaient permettre à ma mère d'attendre une occasion favorable pour sortir, ainsi que mon frère, de ce séjour de misère.
Je partis le i " août 1 800. Le moment du départ fut bien
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pénible; je ne pouvais me séparer de ma mère et de mon frère sans éprouver un profond chagrin. Quand nous reverrions-nous? Je ressentais une grande joied'enfan ta l'idée de devenir mon maître et de me tirer de l'état pitoyable dans lequel nous vivions, mais je n'avais pas songé à ce moment de séparation; si, au dernier instant, un accident imprévu m'avait empêché de partir, j'en aurais été ravi ; après avoir fait tant de démarches, je n'osais plus reculer.
Comme je parlais allemand, mon camarade de route me pria de chercher un moyen de transport; je découvris assez vite une goélette hambourgeoise en partance pour Bilbao. Le capitaine consentit à nous transporter et nous nourrir pour huit louis chacun; cela n'était pas cher. Je reçus force compliments de M. de Gand.
Un calme plat de cinq jours, puis une tempête terrible à la hauteur des côtes de Hollande, tels furent les débuts de notre voyage. Enfin, après vingt-huit jours d'une traversée affreuse, nous avions de grosses avaries : voies d'eau, mâts cassés, voiles déchirées, gouvernail emporté; sur le point de couler bas, nous rencontrions un pilote côtier anglais ; il nous remorqua jusqu'au port de Weymouth, dans l'île de Portland, Pour nous avoir arrachés à la mort, il se fit payer son acte de charité quatrevingts guinées (deux mille francs)!
Quoique bien éloignés de l'Espagne, nous fûmes enchantés de nous trouver à terre et dans une bonne auberge. Huit Jours après notre naufrage, le capitaine vint nous annoncer l'impossibilité de reprendre la mer avant trois mois, temps nécessaire pour réparer les avaries de son bâtiment. Cette déclaration nous déplut au dernier point. Une quinzaine de jours s'écoulèrent avant de savoir ce que nous devions faire. M. de Gand se décida pourtant
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à aller à Falmouth, s'y embarquer pour le Portugal, et de là passer en Espagne. Ce parti était le seul à prendre, mais pour le mettre à exécution, il survint une légère dilticulté : nous étions sans argent comptant. A Texception de quelques pièces d'or et d'argent, nous ne possédions que des lettres de change sur Bilbao; mais il était impossible de les négocier, PEspagne étant en guerre avec l'Angleterre. Je me rendis compte, mais trop tard, que j'avais choisi un exécrable mentor; incapable de me guider, il allait même nous entraîner dans de grosses difficultés. Les trois semaines passées à Tauberge, ainsi que d'autres dépenses peu morales de M. de Gand, nous avaient endettés de près de cinquante livres sterling. Comment les payer? Mon compagnon de voyage écrivit à M. le comte d'Artois, qu'il savait à Londres; sa qualité d'ancien gentilhomme d'honneur du prince lui donnait la faculté de recourir à ses bontés; aussi, Monsieur lui envoya, courrier par courrier, un billet de cinquante livres, tout ce que Son Altesse pouvait faire. Mais ce secours n'était plus suffisant; le total de nos dettes dépassait cette somme. Nous restions donc toujours dans le plus cruel embarras, avec peu de chances d'en sortir, lorsque le hasard me fit découvrir un prêtre français, placé chez un lord catholique des environs en qualité de précepteur de ses enfants. Je proposai à M. de Gand d'aller le voir, ne fût-ce que pour demander conseil; il refusa de m'accompagner. Je me rendis seul au château qu'habitait l'abbé Derby. A peine avais-jedécliné mon nom, il me dit ; « Je « ferai, monsieur, tout ce qui dépendra de moi pour vous « obliger, car c'est à un de vos parents, M. le duc de Mor- « temart, que je suis redevable de l'agréable existence « dont je jouis. »
Je lui confiai en peu de mots notre embarras, et le priai
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de m'accompagner près de M. de Gand, pour Taider de ses conseils; il vint tout de suite. Ce digne homme offrit à M. de Gand quarante guinées, dont il pouvait, disaii-il, se passer pour le moment, et le supplia de les accepter; il les rendrait quand il pourrait. M. de Gand, tout étonné de cette action généreuse, Ht un billet, sans proférer une seule parole aimable; je rougissais pour lui de la manière singulière dont il accueillait le procédé de ce bon ecclésiastique. A sa place, je n'aurais pas été embarrassé de trouver des expressions analogues au service signalé et désintéressé qubn lui rendait. Je doute fort que M. de Gand ait jamais restitué ces quarante guinées.
L'argent donné, M. l'abbé Derby se retira, en me répétant combien il s'estimait heureux d'avoir obligé un parent de son bienfaiteur. C'était la seconde personne que le ciel me faisait rencontrer, pour me tirer de positions désespérées; la première avait été le bon curé de Fribourg.
Nous nous empressions de payer nos dettes et d'arrêter deux places dans la diligence de Falmouth, mais l'argent nous manqua de nouveau à Exeter, nous n'avions pas même de quoi payer notre souper. Jusqu'alors M. de Gand m'avait caché sa détresse, et surtout la cause de cette détresse, car elle provenait de son inconduite; il m'avoua qu'avant de quitter Weymouth, il avait dû laisser une certaine somme à deux demoiselles, de très moyenne vertu. M. de Gand ne savait pas un mot d'anglais, il sentait que sans mon aide il ne pourrait se tirer du mauvais pas dans lequel il venait de s'engager de nouveau. Le souper était mangé, il fallait le payer; je priai le conducteur du stedge de nous prêter quatre guinées, sur la montre en or de mon compagnon ; ce dernier l'abandonna avec joie, tant il avait perdu la tête;
j'expliquai au conducteur que nous avions mal calculé nos dépenses de route. La montre, avec sa chaîne, ses cachets et breloques, valait au moins trente guinées; le conducteur ne fit aucune difficulté, et nous pûmes continuer notre voyage.
Arrivé à Falmouth, je ne comprenais pas comment M. de Gand comptait se tirer d'embarras, je lui connaissais maintenant peu d'esprit de conduite, encore moins de tête et pas le sou. Il m'expliqua qu'il comptait prier le capitaine du paquebot, qui devait nous conduire à Lisbonne, d'exiger l'argent de notre passage seulement à notre arrivée à destination; nous trouverions alors toutes facilités pour escompter nos traites sur Biibao. Ce moyen me parut praticable, je me rendis aveclui au Packet-office, agence des bateaux; on y reçut fort mal notre proposition : « l'usage, nous répondit-on, est de payer en embarquant ». On m'indiqua un banquier qui prendrait peutêtre nos traites. M. de Gand perdit le peu de courage qui lui restait, il s'enferma dans sa chambre, à l'auberge, pour se livrer à son chagrin.
Beaucoup plus jeune, et gâté par la Providence, qui m'avait toujours envoyé du secours, dans les positions qui paraissaient désespérées, je me fis servir du thé, dans la salle à manger. Tout en déjeunant, j'aperçus une figure de connaissance, mais impossible de me rappeler ni son nom ni l'endroit où je l'avais rencontrée. Ce voyageur m'ayant remarqué également, me dit en anglais : « Monsieur est étranger? — Oui » , lui répondis-je en français. « Parlons français n, ajouta-t-il. Il me demanda où j'allais, d'où je venais. Je répondis à ses questions et lui déclinai mon nom. Il m'apprit qu'il avait souvent rencontré ma mère à Altona , chez lady Craven; je nommai également mon compagnon de voyage : « Mais
« c'est mon ami intime! Conduisez-moi près de lui, que « je l'embrasse! » A peine fut-il entré dans la chambre, que M. de Gand s'écria : « Ah! mon cher Grifrits! » Je me rappelai alors parfaitement le nom.
M. de Gand lui raconta tout au long nos aventures, en dissimulant toutefois certains détails qui lui étaient personnels, se bornant à parler de notre voyage en Portugal, et lui exposant notre embarras présent : « Tranquillisez- « vous », répondit M. Griffits, « je vais également à u Lisbonne, avec ma femme et ma tille, j'ai loué la u grande chambre d'un bâtiment qui fait voile pour « cette ville; il y aura place pour vous deux; je suis « enchanté de vous rendre ce p^tit service. » 11 mi: sa bourse à la disposition de son ami; M. de Gand y puisa la somme nécessaire pour dégager sa montre et payer nos dépenses à l'auberge jusqu'à notre départ. Six jours après, par un vent favorable, nous nous installions à bord d'un gros trois-màts hambourgeois. Nous y fûmes très bien traités; la société delà famille Griffits rendit très supportable notre longue traversée, qui, par suite de vents contraires, dura vingt-quatre jours.
J'avais hâte de quitter M. de Gand, je craignais qu'il ne me mît dans une position dont je ne pourrais pas sortir; j'étais décidé à embrasser la carrière militaire. Une occasion favorable se présentait : trois régiments d'émigrés français, ayant conservé la cocarde blanche, quoiqu'il la solde de l'Angleterre, se trouvaient à Lisbonne, et l'un d'eux était commandé par le duc de Mortemart,
Deux jours après mon débarquement, j'allai trouver le marquis de Mortemart, lieutenant-colonel; je lui avais été présenté par ma mère, à Altona, qu'il traversait en quittant l'armée de Condé pour venir en Portugal. Il m'accueillit fort bien, me lit entrer comme chasseur
noble dans le régiment, en attendant une occasion plus avantageuse. Ravi, je m'installai le soir même à la caserne de Val de Preïro, et couchai dans la chambrée.
Me voici donc soldat à douze ans et trois mois, rude épreuve! Que de chances de se perdre, sans guide, sans avoir près de rnoi ni père ni mère, rien que des étrangers, ou des parents éloignés, desquels j'étais séparé par ma position de simple soldat vis-à-vis d'officiers sapérieurs! La nuit du 20 décembre 1800 fut la première que je passai à la caserne.