CHAPITRE II
débuts militaires. — Nomination de sous-lieutenant. — Campagne de rAlentejo. — Paix d'Amiens. — Licenciement du régiment de Mortemart. — Séjour à Paris. — Voyage d'Odessa par Milan, Venise, Vienne, Lemberg. — Arrivée à Odessa. — Mort de ma mère. — Voyage à Constantinople. — Entrée au service de la Russie.
Comme on le voit, j'ai commencé ma carrière militaire de bonne heure, et en en parcourant tous les degrés, puisque je débutai comme simple soldat. Notre uniforme était rouge, revers, col et parements en velours noir, galons en laine blanche, boutons d'argent portant trois fleurs de lis, casque en feutre rouge avec crête en fourrure noire, cocarde blanche; sur la plaque du baudrier : Régiment de Mortemart. Je faisais complètement mon service, je montais la garde, j'allais à l'exercice dès quatre heures du matin, j'assistais à deux parades, Tune le matin, l'autre le soir; mais après les misères d'Altona, je me trouvais l'homme le plus heureux du régimeat. Pendant les marches et les manœuvres, la compagnie Je chasseurs nobles occupait la gauche du régiment; en dehors de ces deux cas, nous remplissions les fonctions de sergent, en portions les insignes et en touchions la solde : une ration de pain, de viande, de vin, et trentecinq sous par jour. Presque tous les chasseurs nobles étaient d'anciens officiers, et mes trois officiers avaient
MÉMOIRES I N l': D 1 T S DU COMTE DE R O C H E C H G U A R T. 3 I
été ofHciers supérieurs; nous avions dans le rang onze chevaliers de Saint-Louis.
On avait désigné pour m'instruire un vieux sergent : il m'apprenait le ntianiement des armes, la théorie, l'escrime, et me donnait l'intonation de voix pour les commandements. Je jouissais de cette vie depuis quatre mois, sans songer ni même désirer que mon sort s'améliorât, et ravi de mon nouveau métier.
Le duc de Morte m art avait été faire un voyage en Angleterre, laissant le commandement du régiment à son frère; celui-ci, toujours plein de bonté pour moi, saisit une heureuse occasion pour me faire passer officier. Un jour, commandé de planton à la porte de la caserne, je me rendais à mon poste, lorsque je rencontrai le sergentmajor de ma compagnie; il me prévint qu'un autre chasseur me remplaçait, je venais d'être promu souslieutenant! D'abord, je crus à une mauvaise plaisanterie, mais la lecture de l'ordre du régiment, contenant ma nomination, me convainquit. J'allai tout de suite remercier le marquis de Mortemart et lui demander l'explication d'une pareille faveur. Il me raconta que M. de Verteuil, sous-lieutenant, obligé de se rendre sans délai aux colonies, pour toucher un héritage, voulait vendre sa commission, suivant l'usage anglais ; il en voulait soixante-dix louis. Aucun sergent ni chasseur noble n'avait pareille somme à sa disposition, d'autant plus qu'il fallait payer comptant. M. de Mortemart la fournit pour moi, enchanté de rendre ce service « à un cousin de la branche aînée de sa famille ». Il m'engagea à commander immédiatement mon uniforme au tailleur du régiment, ma réception étant fixée au dimanche suivant, à la parade, avant la messe.
Je retournai au quartier, dans un état plus voisin de
33 MÉMOIRESINÉDITS
la folie que de la joie; on le concevra aisément, en se rappelant que, depuis ma naissance, je n'avais éprouve que malheurs et misères; je me voyais tout à coup à Tabri de i'un et de Tautre; je n'oublierai Jamais la date du i3 mars 1801 ! Quel beau jour! Il restait cependant une difficulté à vaincre : d'après la loi anglaise, nul ne peut être officier avant seize ans révolus; or, j'avais seulement douze ans et quelques mois. Mais ma vie déjà si mouvementée avait eu pour résultat de vieillir ma figure, et ma taille dépassait cinq pieds; aussi l'inspecteur devant lequel je passai, comme tous les autres officiers du régiment, à l'occasion de la revue trimestrielle, ne lit aucune attention à moi.
Par un hasard bien singulier, je me trouvais à la solde de l'Angleterre, portant la cocarde blanche, dans un régiment stationné en Portugal, commandé par un de mes cousins. Mon capitaine, M. de Murât, était le frère de la marquise de Pesay, amie intime de ma mère, et mon lieutenant, le chevalier de Mauny, ancien capitaine sous les ordres de mon père, au régiment d'Armagnac; aussi je fus traité par ces messieurs de la façon la plus aimable, malgré la grande différence d'âge.
L'Angleterre entretenait en Portugal trois régiments, dits « à cocarde blanche »; ils portaient les noms des colonels qui les commandaient : Castries, Mortemart, La Châtre ; ce dernier s'appelait également : Loyal-Emigrant.
Quelques mois après ma promotion, on parla de guerre, nous devions aller par mer à Porto : le gouvernement craignait que cette place importante ne fût attaquée, prise et ruinée par l'armée franco-espagnole rassemblée sur la frontière. On nous entassa à bord de bâtiments marchands de toutes les nations, nolisés à cet effet par le gouvernement anglais. Mais on modifia le plan de campagne, et après
huit jours d'incertitude, on nous fit débarquer, et rentrer dans nos casernes, pour en sortir de nouveau trois semaines plus tard, avec ordre de rejoindre rarinée portugaise, campée à Elva, à vingt-cinq lieues de Lisbonne, sur la frontière d'Espagne.
Le duc de la Foença, maréchal général du royaume, descendant de la famille royale de Bragance, commandait l'armée portugaise; âgé de plus de quatre-vingts ans, vieux, maladif, il mena cette petite campagne de TAlentejo, vierge de coups de fusil, avec une grande mollesse; les forces réunies sous ses ordres étaient cependant supérieures à celles de l'armée espagnole. Je devrais appeler cette campagne un voyage, puisque nous n'avons pas brûlé une amorce : aucun historien, aucun journal ne l'a mentionnée; ce silence désolant pour mon amour-propre sera rompu : je vais être l'historien de ma propre gloire et instruire la postérité; ce qui expliquera l'insertion de cette campagne sur mes états de service.
Marchant avec un régiment, j'ai eu l'avantage sur les voyageurs qui m'ont précédé, d'être toujours logé et nourri, et surtout je n'ai pas été détroussé par les brigands; ce que je dis du Portugal s'applique également à l'Espagne, qui n'a rien à envier à son voisin, en fait de routes, d'auberges et de brigands.
Les trois régiments d'émigrés reçurent l'ordre de se mettre en marche à la fin de juin iSoi, par une chaleur excessive. On nous fit monter sur des barques, que nous devions quitter, à six lieues de Lisbonne, en remontant le Tage; une barque était affectée à chaque'demi-compagnie. Je me trouvai en commander une, appelée « Fregata »; Je mis à la voile pour un port dont j'ai oublié le nom, où nous jetions l'ancre à six heures du soir, après avoir remonté les bords fleuris du Tage. Dans mon inexpérience
de marin, j'avaisoublié d'embarquer de l'eau douce; l'eau du Tagc étant salée, nous souffrîmes beaucoup de la soif.
Lorsque la flottille fut réunie, on donna le signal de descendre à terre; le régiment de Mortemart se dirigea sur Vallada, bourg situé à une demi-lieue de notre point de débarquement ; nous devions y coucher. Les officiers d'étatmajor portugais n'avaient pas paru, ni annoncé notre arrivée; rien n'était donc préparé, ni logements ni vivres. Moitié du régiment fut placée dans une grande écurie, moitié dans la halle au blé; on accorda aux officiers un grenier au-dessus de la halle, et un couvent de Cordeliers donna l'hospitalité à l'état-major et à la musique. L'heure était avancée, quand tout fut organisé, chacun s'arrangea de son mieux pour dormir. Avant quatre heures du matin, les tambours battaient la diane, et nous partions pour faire une étape de cinq lieues, par le plus beau soleil du monde. A peine sortis de Vallada, la plaine la plus riante, la plus riche, la mieux cultivée s'offrit à nos regards : elle a au moins douze lieues lie large, de hautes montagnes boisées la protègent à l'ouest et au nord, et le Tage alimente plusieurs canaux qui arrosent et fertilisent les champs. La jolie ville de Santarem est située au milieu de cette plaine riante ; nous devions y séjourner plusieurs jours pour permettre la concentration de la division anglaise, forte de trois régiments d'émigrés, d'un bataillon d'artillerie, également composé d'émigrés, commandé par M. de Rothalier, et de cinq cents dragons légers, Light-horses; le général Frazer commandait cette division qui formait l'avantgarde de l'armée portugaise.
Arrivés à Santarem vers onze heures du matin, par une horrible chaleur, nous fûmes amplement dédommagés de notre nuit à Vallada, par la réception qu'on nous fit dans
cette charmante ville de huit mille habitants. Rangés en bataille sur la grande place, entourés d'une population curieuse et bienveillante, on nous distribua nos billets de logement; logé chez don Joao d'Alteca, il me reçut on ne peut mieux, et me fit promettre, exigeant mctne ma parole d'honneur, de ne pas manger ailleurs que chez lui. Je me soumis sans trop me faire prier.
Vers six heures du soir, après la parade, mon hôte me conduisit chez un de ses amis, mari d'une femme charmante et père de deux filles fort Jolies; étonnées de ma jeunesse, elles me demandèrent s'il y avait beaucoup d'officiers de mon âge dans mon régiment. Après un excellent souper, un jeune abbé se mit au piano et nous fit entendre de ravissantes modinhas, chansons populaires portugaises, puis on dansa. A minuit, je pris congé de cette aimable famille, promettant de venir le lendemain assister à un grand bal, donné en mon honneur.
Je quittai Santarem avec un vif regret, après y avoir passé trois jours ; de là, nous nous rendions à Abrantès, en deux étapes, côtoyant toujours le Tage. Il m'arriva dans cette ville une aventure qui piqua mon petit amour-propre. La nouveauté de nos troupes, l'élégance de nos uniformes, et par-dessus tout, la réputation de galanterie qui accompagne toujours les officiers français, avaient attiré bon nombre de curieuses à la messe du régiment ; arrivés le samedi, nous étions réunis le dimanche dans la plus grande église de la ville. Je remarquai dans la foule une jeune femme d'une grande beauté; je crus deviner dans son regard que je ne lui déplaisais pas, et même, tant j'en étais fier, je ne pus m'empécher de faire des confidences à l'un de mes camarades, beaucoup plus âgé que moi, le chevalier du Repaire, ancien garde du corps, blessé grièvement à la porte de l'appartement de la Reine,
36 MKMOIRES INÉDITS
dans la nuit du 5 au 6 octobre. Il voulut me donner une leçon, tant pour modérer la trop bonne opinion que j'avais de moi-même, que pour me faire sentir la nécessité de la discrétion dans ces sortes d'affaires. En conséquence, à l'issue de la messe, au moment où je ramenais ma compagnie, il me fît remettre, par un commissionnaire, un petit billet écrit en portugais, dans lequel une personne qui me trouvait à son gré me faisait demander si Je consentais à suivre le porteur de la missive, chargé de me conduire; je devais répondre « si » ou « naô », Je ne doutai pas un instant qu'il ne fût question de la belle que j'avais remarquée à la messe. Je répondis sans hésiter : « Si. » Enivré par la pensée de cette première bonne fortune, je ne fis aucune question à mon guide; il s'arrêta devant un bel hôtel, me dit de monter l'escalier, et, me précédant, me fit entrer dans une antichambre, remplie de laquais mal habillés, suivant l'usage portugais. Un des laquais m'ouvrit les deux battants d'une porte sans m'annoncer, je me trouvai dans un grand salon, où je vis le chevalier du Repaire, qui me présenta à la comtesse de Misquitella, chez laquelle il logeait, femme charmante, mais âgée de soixante-dix ans! Je fus un peu mortifié dans le premier moment. Un gamin de treize ans, qui croyait aller à son premier rendez-vous! Je me consolai en prenant ma part d'un fort bon repas, la comtesse me combla de politesses, d'abord comme parent de notre colonel, de plus elle avait beaucoup connu ma mère chez la comtesse de Fonza, mademoiselle de Canillac, notre cousine très proche, mariée à l'ambassadeur de Portugal en France.
Nous quittions Abrantès trois jours après, pour aller rejoindre Tarmée portugaise, campée sur la frontière espagnole, près d'Ocrato. Les troupes portugaises, réunies
DU COMTE DE R OCH ECHO U A RT. Sy
aux auxiliaires anglais, formaient un effectif de trente mille hommes, dont quatre mille de cavalerie, et vingtsix pièces de canon.
Après être restés une quinzaine de jours au camp, sans faire aucun mouvementé! sans nouvelles dePenncmi, on parla de retraite, ce qui nous surprit étrangement. Les Espagnols, moins nombreux que nous, ne songeaient nullement à nous attaquer; ils craignaient, au contraire, une marche en avant. Le duc de la Foënça, ayant entendu dire que nous murmurions, nous désigna pour le poste le plus honorable dans une retraite : l'arrière-garde. La retraite décidée, nous dûmes manoeuvrer pour la masquer. Nos dragons anglais furent renforcés par six escadrons de grosse cavalerie portugaise, ceux-ci lâchèrent pied à la vue de quelques vedettes espagnoles qui s^avançaient pour reconnaître notre mouvement ; elles s^enfuirent en voyant les nôtres au galop; Tarmée espagnole, persuadée qu'elle était attaquée, battit en retraite rapidement. Malgré l'absence de combat, puisque les deux armées se tournaient le dos, nous fîmes une marche de dix-sept heures; faute de guides, nous nous étions égarés dans des chemins non frayés. Arrivés à Abrantès, on nous plaça de Tautre côté du Tage, avec mission de défendre la tête de pont, construite par des ingénieurs anglais. Nous y attendîmes de pied ferme les Espagnols pendant un grand mois, au bout duquel on nous annonça que la paix était signée à Madrid, par l'intermédiaire de Lucien Bonaparte.
Nous reprîmes avec grand plaisir le chemin de Lisbonne. En repassant à Santarem, je ne manquai pas d'aller voir mon ancien hôte, don Joao; il voulut absolument me garder à dîner chez lui, quoiqu^il logeât un autre officier.
38 MK.MOIRES INÉDITS
Au lieu de s'embarquer sur le Tage, la colonne suivu la grande route, passa par Sacavem, traversa la ville de Lisbonne sans s'y arrêter, pour aller prendre ses quartiers d'hiver dans un charmant bourg appelé Luz, éloigné d'une petite lieue de Lisbonne.
La conduite de notre chef parut si honteuse, qu'un décret le dépouilla de son titre de généralissime; un Prussien, ancien officier général du grand Frédéric, le comte de Goltz, le remplaça. Il resta fort peu de temps en fonction; le Roi conféra cette dignité, la première du Portugal, à un émigré français du plus haut mérite, le marquis de Vioménil. Élevé à la dignité de maréchal de France en i8i 6, il mourut à Paris en 1827.
TelJeestla première campagne portée sur mes états de service. Si elle ne contribua pas à m'aguerrir, elle me procura, en revanche, l'occasion de faire un charmant voyage à l'intérieur du Portugal.
Notre effectif ayant dépassé mille hommes, les règlements anglais nousaccordaient un second sous-lieutenant par compagnie; le duc de Mortemart put faire huit heureux. 11 les prit moitié parmi les chasseurs nobles, moitié parmi les sergents-majors ou adjudants. Le sous-lieutenant nommé dans ma compagnie s'appelait Michel; sa tante, mademoiselle Michel, avait épousé le comte d'Andrezel, major du régiment.
Nous voici arrivés en décembre 1801, époque de ma première aventure amoureuse : j'avais alors treize ans et deux mois. On m.e trouvera un peu jeune, mais, comine on dit vulgairement, j'étais très avancé pour mon âge, et, franchement, cela n'était pas très étonnant, après toutes les épreuves subies depuis ma plus tendre enfance, vivant avec des officiers plus âgés que moi, qui surtout plaisantaient « le jeune et naïf sous-lieuienant ».
DU COMTE DE ROCHECHOUART. 3g
Notre régiment allait tous les dimanches et fétcs à la messe dans une église servant en même temp:; de chapelle à un couvent de filles nobles. Je m'aperçus un jour que Ton me faisait des signes à la gî'ille du chœur : un mouchoir s'agitait, chaque fois que mon regard se portait de ce côié. Je laissai partir tout le régiment, excepté Michel, à qui je fis comprendre de rester. Après Poffice, je m'approchai de ia grille. Au même instant, tombait à mes pieds un billet conçu en cçs termes : « Si vous êtes cu- (X rieux de voir une personne qui a quelque chose de « très important à vous dire, venez ce soir, sous les murs « du jardin du couvent; dirigez-vous du côté de Lu- « miarez; vous trouverez une brèche; on vous attendra à « minuit, m On se figurera aisément l'impatience avec laquelle nous attendions la fin de cette journée.
Le soir arrivé, nous prenions force précautions : épée au côté, pistolets à la ceinture; de plus, je me fis accompagner de mon domestique, armé de sa baïonnette fraîchement aiguisée; ce vieux et brave soldat ne nous aurait pas abandonnés, s'il avait fallu faire usage de nos armes.
Nous trouvions facilement la brèche indiquée. Deux religieuses nous attendaient de l'autre côté; elles nous apprirent qu'elles étaient sœurs : l'une novice, l'autre pensionnaire; la première s'appelait dona Martha, la seconde dona Maria. Cette première entrevue se borna à un échange de questions et de réponses banales; à deux heures, elles nous firent promettre de revenir le surlendemain à onze heures. Exacts au rendez-vous, elles avouèrent qu'elles attendaient de nous un enlèvement. Ces deux dames, destinées par leur famille à être religieuses, préféraient fuir, plutôt que de se sacrifier à une vie pour laquelle elles n'avaient aucune vocation-, convaincues qu'aucun Portugais
n'oserait les secourir, elles m'avaient choisi, comme le plus Jeune officier étranger qu'elles voyaient à la messe. Cinq dimanches s'étaient passés sans que leurs signes fussent remarqués.
Nous engageâmes ces Jeunes filles à prendre patience, afin de nous donner le temps de chercher et de trouver une occasion favorable pour exécuter ce hardi projet. Elles nous remirent la clef d'une petite porte abandonnée, donnant sur un ravin désert.
Bref, nos visites devinrent quotidiennes; nos conversations fort intimes nécessitèrent un isolement plus complet. Dona Maria et moi, allions d'un côté du jardin; dona Martha et Michel prenaient Fautre côté; nous étions au comble du bonheur. Une nuit, cachés dans un petit kiosque, dona Maria se Jeta à mes pieds, me suppliant de remmener tout de suite. On comprend mon embarras; J'avais eu le temps d'examiner les difficultés d'un enlèvement. Un léger bruit se fit entendre du côté du couvent, Michel et moi, saisis de panique, nous nous sauvions à toutes jambes; je perdis mon shako en courant et ne pris pas le temps de le ramasser; nous gagnions la petite porte, nous la fermions à clef en dehors pour arrêter toute poursuite, abandonnant lâchement nos deux victimes.
Ainsi finit, d'une façon peu honorable pour moi, je l'avoue, cette aventure; elle me laissait un violent chagrin, des regrets infinis et des remords cuisants, à l'idée du malheur des deux infortunées, abandonnées forcément au sort le plus fimeste. Dona Maria était fort belle, ses yeux noirs et humides brillaient comme du feu, pleine d'esprit, d'un caractère enjoué; en un mot, impossible de rêver une personne plus séduisante.
Nous restâmes, Michel et moi, cinq jours cachés dans
un cabaret de Lisbonne, inquiets au moindre bruit que l'on entendait dans la rue, n'osant dormir, craignant d'avoir ù répondre à la justice de notre violation de domicile; l'ordre d'embarquer vint nous délivrer, et huit jours d'arrêts payèrent notre absence illicite.
La France et l'Angleterre venaient de signer la paix à Amiens; une des conditions exigeait le licenciement des régiments à cocarde blanche; nous reçûmes l'ordre d'embarquer pour Portsmouth, où nous devions être désarmés. Notre traversée fut longue, accompagnée de tempêtes continuelles.
Le gouvernement anglais opéra le licenciement avec une générosité voisine de Tostentation. Chaque officier recutdeux années de solde et dix guinées de gratification ; on transportait, en outre, les officiers et les soldats dans un port du continent; je reçus pour ma part 260 livres sterling, ou 6,5oo francs. Chaque sous-officier et chaque soldat reçut deux mois de solde et deux guinées de gratification. La dépense pour nos trois régiments s'éleva à 2,25o,ooo francs.
Le duc de Mortemart me demanda ce que je comptais faire; je lui répondis que j'allais rentrer en France, espérant trouver mon père ou ma grand'mère de Morsan, ou enfin quelque membre de ma famille. Je partis au mois de juillet 1802 avec le marquis de Mortemart, le marquis de Sassenay, la princesse de Craon et mademoiselle d'Alpy , de Southampton pour le Havre; un paquebot faisait ce service une fois par semaine. La marquise de Mortemart et sa mère, madame de Nagu, nous attendaient dans leur château d'Orcher, à deux lieues du Havre. Je les accompagnai au château de la Meilleraye, plus près de Rouen. Je restai près d'un mois avec ces excellents parents et leur famille, puis je me dirigeai sur Paris, désirant avoir des
42 MEMOIRES INEDITS
nouvelles de tous les miens; ces nouvelles furent bien tristes. Mon père était mort le 3 novembre 1801; ma grand'mère avait quitté Villecresne : elle vivait retirée dans le Rouergue chez ses neveux d^Albignac, fils de son frère; ma mère et mon frère Louis habitaient la Russie, à OJessa ; mon frère Victor, Taîné de nous tous, embarqué sur Tescadre des Antilles, avait succombé en mars 1 802, à .Tacmel, dans l'île de Saint-Domingue, à une attaque de lièvre jaune. Les affaires de mon père étaient entre les mains d'un homme de loi, qui vivait grassement sur les revenus; je me présentai chez lui, mais étant mineur, n'ayant pas la procuration de ma mère, ni celle de Louis, ni lacté de décès de Victor, il m'envoya promener. J'écrivis à ma mère, lui annonçant mon arrivée à Paris, tous nos malheurs, lui demandant ce qu'elle me conseillait de faire. J'attendis sa réponse, vivant avec mon indemnité de licenciement.
Je rencontrai le marquis de la Tour du Pin, gendre du prince Joseph de Monaco; il arrivait de Saint-Pétersbourg et me confirma que mon frère Louis était souslieutenant d'état-major à Odessa; ma mère habitait avec lui. J'écrivis une seconde lettre, racontant en détail ma vie, depuis mon départ de Hambourg; je suppliais ma mère de me répondre si je devais la rejoindre. De grands événements venaient de se passer à Paris : l'assassinat du duc d'Enghien, la découverte de la conspiration de Georges Cadoudal, la fin tragique du général Pichegru, le procès du général Moreau. La police, voyant partout des complots, exigeait que tout citoyen fût muni d'une carte de sûreté ; or, en fait de papiers, je possédais mon brevet de sous-lieutenant au régiment de Mortemart, à la solde de l'Angleterre; il n'en fallait pas tant pour être mis en prison.
J'avais retrouvé deux grand'tantes, sœurs de mon grand-père : Louise de Rochechouart, mariée au comte de la Touche, Camille de Rochechouart, mariée au baron de Montboissier, et la tille de cette dernière, la comtesse de Mirepoix; elles habitaient toutes les trois le château de Cersay en Brie, recevant seulement quelques intimes; j'allai leur demander l'hospitalité. Je sortis de Paris, un dimanche dans Faprès-midi, à pied, comme un simple promeneur; à la barrière, on ne fit point attention à ma personne. Après un séjour de trois mois chez ces bonnes tantes, je revins à Paris, muni d'une carte de sûreté bien en règle, délivrée par la municipalité de Cersay.
Je descendis dans un petit hôtel au coin de la rue du Bac et de la rue de Grenelle; je reçus le lendemain un billet du notaire de la duchesse de Richelieu, Constance de Rochechouart, me priant de passer chez lui, ce que je fis immédiatement. Il me remit une lettre de mon frère, m'annonçant sa nomination d'aide de camp du duc de Richelieu, et la présence de ma mère en Pologne chez la duchesse de Nassau, où elle voulait absolument que je vinsse la rejoindre. Je me mis en campagne pour obtenir un passeport pour Odessa; l'ambassadeur de Russie, cointe Marcoff, venait de quitter Paris; par suite delà brouille entre les deux pays, on ne délivrait plus aux Français de passeports pour la Russie; j'en demandai unpour Trieste.
Napoléon venait de prendre le titre d'Empereur, des listes restaient encore ouvertes dans toutes les administrations, pour recevoir le vote des citoyens. Ces listes portaient sur le feuillet de gauche en haut : Non, en petits caractères; à droite : Oui, en vedette; on vous invitait à mettre votre nom sur l'un des deux feuillets, et on n'obtenait de passeport pour l'étranger que sur un certificat du commissaire de police constatant l'identité et la bonne
44 MKMOIU ES INEDITS
conduite du demandeur. Je me présentai chez le commissaire de mon quartier, pour me mettre en règle. Ce magistrat me proposa, avant de partir pour l'étranger, d'inscrire mon vote; Je me hâtai de signer : Léon de Rochechouart, sur la page Oui; aussitôt ma signature apposée, il me délivra mon certificat. Voilà comment j^ai participée l'immense majorité des Français, portant Napoléon à l'Empire.
Mon passeport en règle, je soldai ce que je pouvais devoir, et je quittai Paris, après un séjour de deux ans et deux mois, le 14 septembre 1804, jour de ma naissance; j'avais donc seize ans. J'allais accomplir un long voyage à travers TEurope, pour retrouver les seuls membres de ma famille qui existaient encore, avec trente-quatre louis dans ma poche, derniers restes de mon indemnité de licenciement; il ne me vint pas à Pidée qu'avec une si faible somme je ne pourrais jamais accomplir un pareil voyage; malgré ma jeunesse, mon genre de vie m'avait cependant donné une certaine expérience.
Pour ménager mes ressources, je m'établis dans le panier de la diligence qui devait me conduire à Milan; on appelait panier l'emplacement réservé aujourd'hui aux bagages des voyageurs, avec cette différence que les malles sont abritées par une immense bâche, tandis que le panier n'était abrité par rien du tout; on s'étendait tout de son long avec le conducteur, sur de la paille plus ou moins fraîche. J'avais déclaré que je ne pouvais voyager renfermé, sans ressentir un violent mal de cœur. Les auberges, le long de la route, coûtaient trop cher pour mes faibles ressources; je confiai au conducteur mon obligation de faire des économies; chaque fois donc que l'on s'arrêtait pour manger, il m'indiquait un cabaret, où j'étais assez bien traité, et à fort bon marché; pour cou-