‹ Souvenirs sur la révolutionChapitre 21 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nomination de marcchal de camp en France. — Nomination de lieutenant de mousquetaires noirs. — Débarquement de Napoléon au golfe Juan. — Le Roi quitte Paris. — Nous le rejoignons à Gand. — Nomination de chef d'état-major du ministre de la guerre. — Correspondance avec le duc de Richelieu. — Bataille de Waterloo. — Rentrée du Roi en France et à Paris.— Ministère Talleyrand et Fouché. — Ministère Richelieu. — Correspondance relative à cet événement. — Nomination au commandement de la place de Paris. — Le général Daumesnil à Vincennes. — Ma visite. — Procès et exécution du maréchal Ney. — Organisation du service de la place. — Libération du territoire. — Règlement de l'indemnité aux alliés. — Congrès d'Aix-la-Chapelle. — Dérr.ission du duc de Richelieu. — Correspondance pendant son voyage.

— Assassinat du duc de Berry. — Second ministère Richelieu.

— Retraite du duc de Richelieu. — Mon mariage. — Mort du duc de Richelieu. — Le duc de Bellune m'enlève le commandement de la place de Paris. — Mise en non-activité.

Au moment où j'abandonnais si brusquement le service de la Russie pour entrer au service de la France, le général Dupont était ministre de la guerre. Né dans la Charente, à une petite distance de Rocheciiouart, il se montra fort aimable pour moi, saisit la première occasion favorable pour faire signer au Roi mon admission au service de la France, et m'en donna avis par la lettre suivante :

fi Ministère de la guerre. — 2' division. — Etat-maj'or.

« Paris, le 22 juillet 1814.

« Monsieur le Comte, j'ai mis sous les yeux du Roi la

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« lettre dans laquelle vous m'avez informé que vous

« aviez donné votre démission du service de Russie.

« Sa Majesté, par une décision du 14 de ce mois, a bien

« voulu vous admettre à son service avec le grade de

« maréchal de camp. J'éprouve un véritable plaisir à

« vous donner cet avis, a Recevez, Monsieur le Comte, etc., etc.

0 Le ministre de la guerre, « Comte Dupont. »

Je me trouvais largement récompensé des services que j'avais pu rendre à la cause royale, même de ceux que je venais de rendre à ma ville natale. Ma mère avait perdu sa fortune en voulant sauver la Reine, la brillante carrière qui s'ouvrait devant moi compensait cette perte; officier général à vingt-six ans, l'avenir me paraissait des plus riants.

Le 29 août, Monsieur me reçut chevalier de Saint- Louis. 11 me fit également incorporer dans la seconde compagnie des mousquetaires de la garde du Roi, dits mousquetaires noirs, avec le grade de lieutenant; n'ayant jamais servi dans la cavalerie, il n'avait pu m'entrer dans ridée de solliciter cet einploi.

Au mois de novembre, le duc de Richelieu m'écrivit de Vienne; l'empereur Alexandre lui accordait enfin un congé temporaire pour venir en France présenter ses hommages au Roi, régler ses affaires personnelles et voir sa famille, dont il était séparé depuis si longtemps. Il me priait de remettre une lettre au Roi, dans laquelle il Lui expliquait les motifs qui l'avciient empêché de venir plus tôt Lui faire sa cour et reprendre son service de premier

jqcniilhomme de la chambre. Il annonçait son arrivée prochaine et me recommandait de lui chercher un logement convenable.

Le Roi me chargea, en réponse à cette lettre, de dire à M. de Richelieu les choses les plus aimables et les plus rtatteuses, puis il ajouta : a Assurez-le de ma part du plaisir (( que j'aurai à le voir auprès de moi et la satisfaction que « j'éprouverais à le voir dans mes conseils. » En transmettant ces gracieuses paroles à M. de Richelieu, je le suppliai de venir loger chez moi, rue Royale, où j'avais loué, du baron Louis, un appartement meuble, assez grand pour nous loger tous les deux ainsi que son aide de camp, mon ancien camarade Stempkowski, qui l'accompagnait. J'insistai auprès de cet excellent duc, pour qu'il me laissât le plaisir de l'héberger, nous avions tant de choses à nous dire !

A la fin de novembre, j'eus donc le bonheur de l'embrasser après une séparation de deux années, pendant lesquelles tant d'événements importants s'étaient passés! On comprendra mon bonheur! Il m'avait servi de père, guidé aux débuts de ma carrière militaire, je devais ma position à ses excellents conseils.

La famille du duc de Richelieu se composait alors : I» de la maréchale de Richelieu, troisième femme de son grand-père; 2' de la duchesse douairière de Richelieu, seconde femme de son père; 3" de ses deux sœurs : mesdames de Montcalm et de Jumilhac, issues du second mariage de son père; 4* de sa belle-mère la comtesse Louis de Rochechouart; et 5" de sa femme.

Après avoir consacré quelques jours à la première partie de sa famille, il voulut aller voir sa belle-mère et sa femme à Gourteille, que ces dames n'avaient pas cessé d'habiter, même pendant la Révolution. Cette visite

Tembarrassait beaucoup, il tenait absolument à m'emmener avec lui, j'acceptai de bon cœur.

Nous nous rendîmes vers le milieu de décembre dans ce beau château, situé près de Verneuil. La réception si aimable et si cordiale de ces deux femmes d'esprit nous fit paraître bien courts les quelques jours que nous pouvions leur consacrer, étant forcés de rentrer à Paris pour les visites officielles du i" janvier; M. de Richelieu, en qualité de premier gentilhomme de la chambre du Roi, et moi, pour présenter mon peloton de mousquetaires noirs.

Les quatre premiers gentilshommes de la chambre du Roi étaient : le duc de Duras, le duc d'Aumont, le duc de Richelieu et le duc de Fleury. Le roi Louis XVI avait accordé à M. de Richelieu la survivance de la charge de son grand-père le maréchal. M. de Richelieu ne pouvait remplir cette charge et rester au service de la Russie; d'un autre côté, il lui était impossible de quitter brusquement l'empereur Alexandre, il aimait son gouvernement de la Nouvelle-Russie et surtout Odessa. Il hésitait d'autant plus à prendre un parti, que la marche suivie par le gouvernement du Roi lui causait une grande inquiétude, sa stabilité lui paraissant douteuse. Une nouvelle génération était née sous la grande Révolution, ses mœurs, ses habitudes, ses idées, différaient de celle qui l'avait précédée, aussi peu de sympathie régnait entre ces deux générations. On avait témoigné à M. de Richelieu le dtsir de le voir entrer dans les conseils du Roi ; il réunissait à une longue expérience des affaires publiques un esprit conciliant, tenant le juste milieu entre ces deux générations, auxquelles on pouvait dire qu'il appartenait également. Il se borna à répondre : « Je suis incapable a de diriger les affaires de ce pays-ci, les personnages

DU COMTE DE ROC HECHO U A UT . 36g

« auxquels on m'adjoindrait, me sont inconnus, autant « que je leur suis étranger, je n'ai que des notions géné- « raies, mes idées seront-elles d'accord avec les leurs? »

Et dans Tintimité il m'ajoutait : « Comment voulez- « vous, cher ami, que je me fourre dans une pareille « bagarre? Quels jugements puis-je porter sur certaines « personnes, dont la conduite présente, les actes, les « paroles sont en désaccord complet avec leur passé? « Que voulez-vous, par exemple, que je pense du maré- « chai Soult, notre ministre de la guerre? Enfant de la '( Révolution, à laquelle il doit tout ce qu'il est main- « tenant, au lieu de garder un honnête silence sur ccr- « tains actes de cette même Révolution, il s'en fait « aujourd'hui l'accusateur; ne vient-il pas de renouveler, « comme ministre de la guerre, sa proposition du 21 no- « vembre 18 14, contenue dans le Moniteur universel de « ce jour, numéro 525, page iSg : Le maréchal Soult, « gouverneur, pour le Roi, delà i3* division militaire, « en vertu de l'autorisation de Sa Majesté énoncée par une « lettre de Monseigneur le duc d'Angoulême, en date du « 7 de ce mois, vient de former une commission chargée « de diriger et de surveiller l'exécution, par voie de « souscription volontaire, d'un monument religieux à h « mémoire des victimes de Quiberon. » Cette commission se composait : du maréchal duc de Dalmatie, président; du duc de Rohan-Chabot, du comte Etienne de Damas, du baron de Damas, du vicomte de Sesmaisons, du comte de Botdéru et du comte de Floirac, préfet du Morbihan. Le Moniteur du i" janvier 181 5 donne les détails sur la forme du monument, et le renouvellement de cette proposition.

Nous n'étions pas au bout de ces fausses protestations d'une fidélité à toute épreuve, de ces manifestations d'un

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zèle de commande, dépassant toutes bornes, et par cela même nuisibles à la cause royale. N'avons-nous pas vu des hommes éminents changer trois fois, en moins de quatre mois, de cocarde, de drapeau, de couleur politique; se servant des expressions les plus énergiques, pour protester d'un dévouement sans bornes en faveui d'un gouvernement adulé la veille, conspué le lendemain? Je ne nommerai personne, mais je renvoie au Moniteur; qu'on lise ce journal impitoyable, depuis les premiers jours de 1814 jusqu'à la tin de 1816, on verra une singulière lanterne magique de marches, de contremarches, de pirouettes et même de culbutes.

Quelques esprits sérieux pressentaient de grands événements, mais personne ne songeait à y porter remède; l'indifférence politique était aussi générale que l'indifférence en religion, et au milieu de tout cela, les événements marchaient, le torrent grossissait. Le Nain jaune, journal satirique tiés nostile aux Bourbons, écrivait, le 26 février : « Ce n'est pas à coups de bâton que nous « chasscLons les vautours qui nous dévorent, mais à « coups de CANNES », faisant allusion au lieu où devait débarquer Napoléon, avant que ce débarquement s'effectuât.

La nouvelle publiée par le Moniteur du 8 mars produisit une profonde impression dans Paris : « Bonaparte « est sorti de Porto-Ferrajo, le 26 février, à neuf heures du « soir, par un temps extrêmement calme, et qui s'est a soutenu jusqu'au i" mars. Il montait un brick et était « suivi de quatre bâtiments, tels que pingues ou felou- « ques portant de mille à onze cents hommes au plus, « composés d'une petite partie de Français, le reste de Polo- 0 nais, Corses, Napolitains et d'hommes de l'île d'Elbe. K Les bâtiments sont venus mouiller dans la rade du

DU COMTK OK U O C II K C H O U A Ul' . Oy l

« golfe Juan, près Cannes, le i" mars; les troupes mirent « pied à terre, etc., eic. ><

Si l'on se demande : Qu'a-t-on fait après la nouvelle du débarquement de Napoléon? je serais bien embarrassé de répondre. On Ht beaucoup et rien tout à la l'ois; tous les moyens employés n'eurent pour résultat que d'amener Napoléon en vingt jours, du golfe de Juan âux portes de Paris, et de forcer le Roi à évacuer sa capitale et à quitter son royaume.

Le i8 mars, en rentrant dîner, M. de Richelieu me dit : « Tout ceci va mal finir, on a perdu la tète aux « Tuileries, Je n'en fais pas de reproches, car réellement « les événements marchent si vite, les défections aug- « mentent tellement, qu'il est impossible d^ remédier. Je « crois donc, quoique ni le Roi ni ses ministres ne m'en « aient encore soufflé mot, que l'on va se retirer devant « le torrent, peut-être se rendra-t-on à Lille, pour y « attendre la décision des souverains alliés, réunis encore « en congrès à Vienne. Je ne puis décemment aban- « donner le Roi, quoiqu''il ne m'ait rien dit, je resterai « près de lui jusqu'au bout. Stempkowski part à l'instant « avec mon valet de chambre, ma calèche et mes effets, « ils vont m'attendre à Francfort, vous avez trois che- « vaux, vous m'en prêterez un. J'ai pu me procurer « dix raille francs en or, si vous avez quelque argent, « réalisez-le, et faites vo3 préparatifs, le départ peut « avoir lieu dans quelques heures. »

Notre dîner vite expédié, je me rendis aux Célestins, quartier des mousquetaires noirs ; notre capitaine, le marquis de La Grange, n'avait reçu aucun ordre ni communication; il nous recommanda néanmoins de ne pas quitter nos appartements, Tordre de monter à cheval pouvant arriver d'un moment à l'autre. Je rentrai chez

moi, je mis dans mon cabriolet mes effets les plus précieux, un nécessaire de voyai;e contenant huit mille francs en or, toute ma fortune, enfin le portemanteau de M. de Richelieu; ne conservant dans ma bourse que cinq cents francs. Je laissai à Paris, sous la garde de mon valet de chambre, mon argenterie, linge de table, cave, etc., etc.

La journée du 19 mars se passa dans la même anxiété, les nouvelles les plus fâcheuses se succédaient sans relâche, nos mousquetaires consignés au quartier, les chevaux sellés et bridés, attendaient des ordres qui ne venaient pas. Après dîner, le duc de Richelieu se rendit aux Tuileries, où, en sa qualité de premier gentilhomme de la chambre, il avait ses grandes entrées; il revint à neuf heures et me dit : « Montons à cheval, il n'y a pas (^ un instant à perdre, allons-nous-en, le Roi avec lequel « j'ai causé pendant une demi-heure, ne m'a pas dit un « mot ni de ses projets ni de sa résolution, il n'a appa- « remment pas confiance dans les événements, mais le « prince de Poix, capitaine des gardes du corps de ser- « vice, m^a soufflé tout bas à Toreille : On part dans une « heure, les relais sont préparés, nous allons à Lille, « venez nous y rejoindre. » Au même instant, le marquis de La Grange m'envoyait Tordre suivant : « Les « quatre compagnies rouges se réuniront à onze heures, « barrière de TEtoile. »

Dans sa précipitation à monter à cheval, M. de Richelieu mit de travers la ceinture renfermant ses dix mille francs, il plaça en bas Tentrée des petites poches; le mouvement du cheval en trottant fit sortir les pièces d'or qui se répandirent dans le caleçon, le pantalon et les bottes; en arrivant à Beauvais le lendemain matin, il remit tout à sa place, mais on se figure les meurtrissures, les écorchures qui en résultèrent.

Nous fûmes obligés de rester à Beauvais, pour nous reposer d\ine marche de nuit de quinze lieues. La maison militaire du Roi se composait : de quelques gardes du corps; gendarmes, chevau-légers, mousquetaires gris et noir?, elle avait pour infanterie les cent-suisses avec quatre pièces de canon, commandés par Casimir de Mortemart, et enfin quelques centaines de volontaires dits : royaux, à côté desquels marchait Louis de la Roche)aquelein avec une partie de ses grenadiers à cheval; cette petite armée était sous les ordres de LL. AA, RR. Monsieur, frère du Roi, et du duc de Berry. On était parti bien tard de Paris, fort en désordre, précipitamment et même sans trop savoir quel chemin on devait suivre; aussi le nombre des traînards, comme celui des égarés, était assez grand, il fallut donc attendre ceux qui étaient restés en arrière pour un motif quelconque, et connaître au juste Tétat de nos forces, elles étaient environ de quatre mille hommes.

Le duc de Richelieu causa toute la journée avec le maréchal Marmont, duc de Raguse, qui suivait les princes ;. quant à moi j'allai voir la marquise de Grillon, fille du marquis de Mortemart, elle traversait Beauvais se rendant au château de son beau-père, situé dans les environs. Dans la nuit du fameux 20 naars, un courrier de Paris nous annonça Feutrée triomphale de Napoléon aux Tuileries, escorté par les troupes envoyées la veille pour le combattre. Nous apprenions en même temps l'arrivée à Lille de Louis XVIII, fort bien reçu par le maréchal Mcu-tier, duc de Trévise, commandant la 16' division militaire. Dans la Journée, l'ordre nous parvint de rejoindre le Roi le plus tôt possible.

Le 21 mars, on coucha à Poix, le 23 à Abbeville, le 23 à Saint-Pol, le 24 à Béthune. Un profond découragement s'empara de notre petite armée, lorsque Monsieur

nous communiqua une dépêche royale, conçue à peu près en ces termes : « Le Roi, forcé de quitter Lille, ne pou- <( vant compter sur la fidélité des troupes qui Torment la « garnison de cette forteresse, se voit, à regret, obligé « d'abandonner la France, et se retire en Belgique. Il « remercie tous ceux qui lui sont restés fidèles, les engage « à rentrer dans leurs foyers, pour y attendre des jours « meilleurs. Le Roi charge les officiers généraux de « licencier les corps qui ne peuvent entrer en armes, dans « un pays étranger. »

Le général comte de Lauriston licencia la Maison Rouge à Béthune. Beaucoup d'officiers généraux résolurent de poursuivre leur route, je pris naturellement ce parti; nous nous dirigeâmes sur Estaire pour gagner Ypres, désigné comme rendez -vous général à tous les Français qui voudraient, ou pourraient suivre individuellement les princes.

Le 26 mars, nous couchions à Estaire, petite ville située sur la Lys, entourée de marais et de tourbières; notre convoi traversait ce mauvais passage, lorsque des estafettes annoncèrent le général Excelmans, accourant à la tête d'une colonne de cavalerie pour nous disperser et nous faire évacuer au plus vite le territoire français. Cette nouvelle causa une panique générale. Le convoi, voulant couper au court, quitta la chaussée, et s'embourba dans des tourbières. Mon nécessaire de voyage renfermait une forte somme; mon domestique voulut l'emporter, mais mon cocher, depuis peu à mon service, s'unissant àd'autres mauvais garnements, menaça de le tuer; ma voiture et bien d'autres furent pillées et détruites. Je me trouvai donc, comme au passage de la Bérézina, ne possédant que ce que j'avais sur le corps ou dans mes poches, deux chevaux de selle et mon manteau; on conçoit mon découragement.

Nous arrivions à Ypres le 27, jour de Pâques, au nombre de cent environ : les princes et leur maison, le maréchal Marmont, le duc de Richelieu, fort heureusement en uniforme russe, le général BordesouUes, d'autres officiers et moi. Le commandant de la place nous arrêta aux portes de cette forteresse, et nous salua de ce singulier compliment : « Messieurs, j'ai été officiellement prévenu « de Parrivée de Leurs Altesses Royales, Mgr le comte « d'Artois et Mgr le duc de Berry; ces princes peuvent « entrer, leurs logements sont prêts, mais on m'a com- « mandé également la plus grande prudence au sujet des « personnes civiles ou militaires qui sortent de France. « Je vous déclare donc que, vu la trahison qu'a éprouvée « le roi de France, de la part de ses sujets, excepté les « deux princes, leurs aides de camp et leurs domestiques, « pas un autre individu n'entrera dans la place que je « commande. » Les voitures contenant les princes, leurs officiers et leur maison, entrèrent au grand trot dans la ville. Le duc de Richelieu, le maréchal Marmont et moi nous étant approchés pour nous expliquer, je reconnus dans ce féroce commandant de place un colonel d'étatmajor au service de la Russie, nommé Palavicini; je l'avais souvent rencontré pendant les campagnes de 18 13 et de 18 14. Je me fis reconnaître et nommai les autres personnes; il me répondit : « La présence d'un maré- « chai de France me fait maintenir ma décision, c'est « un traître plus haut placé que les autres, voilà tout. « Quant à vous, général de Rochechouart, je vous conte nais très bien, mais vous portez l'uniforme français, cela « vous condamne. Cette exclusion ne vous regarde pas, a monsieur le duc de Richelieu, avec l'uniforme que vous « portez, entrez dans Ypres, vous serez le bienvenu. » M. de Richelieu se chargea de répondre : « Ce n'est, mon-

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« sieur, ni le lieu ni le moment de se disputer avec vous, « et de vous prouver Tinjustice de vos soupçons plus qu'in- « convenants; ma présence au milieu de ces messieurs « devrait vous faire penser que leur position et leur con- « duite les mettent à l'abri de tous reproches, laissez-les « entrer avec moi, j''en prends la responsabilité. » Éloquence perdue, M. Palavicini ne voulut pas céder; le duc de Richelieu déclara qu'il ne profiterait pas de la permission, et menaça de se plaindre au roi des Pays-Bas. « Allez parler au lieutenant général comte de Dann, a reprit M. Palavicini, il est encore dans la ville, mais il va « partir dans un instant pour rejoindre le prince d'Orange, a il commande toute la province ; vous verrez ce qu'il vous K répondra. » M. de Richelieu se mit à la recherche du général de Dann; Je m'approchai alors du maréchal Marmont qui restait consterné de ce qu'il venait d'entendre. a Monsieur le maréchal, lui dis-je, voici qui vous donnera c une idée de la manière dont on traitait les émigrés dans « certaines parties de rAllcmagne. J'ai entendu dire qu'un « petit prince allemand avait fait planter un poteau sur « la limite de son petit Etat, sur lequel on lisait ces ^ aimables mots : Défense est faite à tous Juifs, vaga- « bonds ou émigrés de passer ici. » M. de Richelieu vint au bout d'une demi-heure, avec le comte de Dann, qui donna naturellement l'ordre de nous laisser entrer tous sans exception ; il fit ses excuses au maréchal Marmont et lui dit : « Ce pauvre Palavicini est devenu fou à la nou- « velle du débarquement de Napoléon, qu'il a combattu a toute sa vie. Je vais le placer ailleurs jusqu'à ce que sa a raison soit revenue. » Cet incident terminé, nous entrions en ville, brisés de fatigue et d'émotion, et nous allions tout de suite entendre la messe, car c'était I2 jour de Pâques. M. de Richelieu me dit en che-

DU COMTF, DlC ROC H KC HO U A RT. ?77

min : « Venez avec moi, mon cher ami, je ferai votre « paix avec Tempercur Alexandre, nous retournerons à « Odessa, nous n'en sortirons Jamais. » Après la messe, je rentrais à mon loi^ement, disposé à suivre ce bon duc, quand François d'Escars m'accosta en médisant: « Mon- « sieur a appris, avec chagrin, la perte de vos bagages à « Estaire, il croit que vos services peuvent être fort utiles « au Roi; il vous prie donc de vous rendre de suite à « Gand, où nous allons tous rejoindre le Roi. Vous pouvez « vous trouver sans argent pour foire cette route, Monsieur « m'a chargé de vous remettre cette bourse. Au revoir, :i « demain à Gand. » La bourse contenait trois mille francs, .le racontai cette conversation à M. de Richelieu, ajoutant qu'après cette aimable attention, je ne pouvais quitter le Roi; je devais le suivre jusqu'au bout : « Puisque l'on « compte sur vos services, votre devoir est tout tracé, « me dit-il ; dévouement absolu, sacrifice de vos intérêts « personnels, même de votre vie; Dieu sait ce que Pave- « nir nous reserve. J'écris à l'Empereur, je ne parierai a pas de vous, je partirai ce soir pour Vienne rejoindre ce « souverain, je vous écrirai, faites de même. Je comprends « les services que l'on attend de vous : on a besoin plus « que jamais de l'appui de l'empereur Alexandre, on sait a que je vais le retrouver, je serai donc votre inter- « médiaire. » Quelques heures après, nous nous séparions le cœur triste; l'avenir paraissait bien sombre.

Le 29 mars, j'arrivai à Gand et meprésentai chez Monsieur pour le remercier de ses bontés, et me mettre à sa disposition. Montpezat, qui ne m'avait pas quitté, se mit en quête d'un logement. Le hasard le conduisit chez un M. Van den Marck. Il nous reçut en amis, insistant pour que nous vivions à sa table avec sa famille. Madame Van den Marck nous combla de soins et de prévenances; j'ai

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conservé le meilleur souvenir de la réception de ces excellentes personnes.

Monsieur m'ordonna de me rendre à Alost; le duc de Berry, avec l'assentiment du roi des Pays-Bas, y établissait son quartier général, réunissant quelques grenadiers à cheval, chevau-légers et mousquetaires venus isolément rejoindre le Roi. Le nombre des officiers était assez considérable et pouvait former le cadre d'une petite armée que Ton espérait réunir; je me fis inscrire sur les contrôles le 4 avril, mais rien n'était organisé. Le duc de Berry m'engagea à retourner à Gand.

J'y arrivai à deux heures le 5 avril; à peine descendu de cheval, je recevais l'ordre de me rendre chez le duc de Feltre, ministre de la guerre, le seul ministre qui eût suivi le Roi. — Je ne compte pas M. de Blacas, ministre de la maison du Roi, compagnon de Louis XVIII pendant toute l'émigration. — Je me rendis tout de suite chez le ministre de la guerre : « Je vous ai présenté au Roi, « me dit-il, pour être mon chef d'état-major, cela vous « convient-il, général? » Ma réponse fut naturellement : « On ne peut davantage, monsieur le duc. — En ce cas, « venez demain matin, je vous installerai officiellement, « je vous délivrerai votre lettre de service, vous ferai conte naître vos attributions et les officiers qui seront sous « vos ordres. »

Le lendemain, le duc de Feltre me donna lecture de ma lettre de service :

« Le ministre secrétaire d'Etat de la guerre, ayant à « désigner, d après les intentions du Roi, un maréchal de « camp, pour être employé comme chef d'état-major, le « ministre de la guerre a fait choix de M. le comte de o Rochechouart. Il est ordonné aux officiers d'état-major

DU COMTE DE IIOCH E C HOU ART . Syg

« et officiers de toutes armes de le reconnaître, et faire « reconnaître par ceux qui sont sous leurs ordres

« Le ministre secrétaire d'Etat de la guerre, « Duc DE Feltre.

« Fait à Gand, le 6 avril i8i5. »

Il me remit également cette autre pièce :

« Monsieur le comte, j'ai l'honneur de vous informer « que le Roi a approuvé que vous fussiez employé comme « chef de l'état-major formé près le ministre de la guerre. « D'après les intentions de Sa Majesté, cet état-major « sera composé pour le moment de MM. les colonels du « Bourg, de Vassimont, de Kentzinger et du capitaine « du Barrey.

« J'ai l'honneur de vous adresser votre ordre de ser- « vice.

« Recevez, Monsieur le comte, etc., etc.

« Le ministre secrétaire d'État de la guerre, « Duc DE Feltre. »

Le ministre ajouta : « J'aurai le plus grand besoin de « vos services, sur vous seul va rouler le travail du « ministère que j'organise. Les officiers désignés dans la « deuxième lettre vous aideront dans le travail qui va vous «. être confié, vous désignerez à chacun d'eux la partie « qui lui sera affectée, suivant leurs aptitudes. Je vous ai « choisi sur la liste des officiers généraux qui ont suivi « le Roi, pour deux raisons : la première est le nom « illustre que vous portez, qui, joint à votre parenté

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« avec le duc de Richelieu et le duc de Mortemart, offre « une double garantie de voire fidélité au Roi, et de la « confiance que cela doit inspirer. La seconde raison se '( trouve dans vos anciennes relations avec nos alliés. « Monsieur ne m'a pas laisse ignorer les services que « vous lui avez rendus Tannée dernière auprès de Tem- « pereur Alexandre. Mon logement n'est pas assez vaste « pour vous recevoir ainsi que les bureaux; le bourgmestre « vous a désigné la maison de madame Lemarrois, elle « touche la mienne, établissez-vous dès aujourd'hui. »

Je quittai avec le plus grand regret la famille Van den Marck; madame Lemarrois me reçut d'une façon très grognon. Femme du général de ce nom, quoique séparée de son mari, elle avait conservé sa haine des Bourbons et son enthousiasme pour Napoléon.

Le colonel du Bourg n'accepta pas le poste au ministère, il préféra rester près de Mgr le duc de Berry ù Alost; Je proposai au ministre de la guerre de le remplacer par le marquis de Montpezat, lieutenant-colonel d'état-major, mon ami; je répondais de son dévouement, on Tagréa. Le commandant comte d'Epremesnil et le chevalier de Gournay, ancien capitaine à Tarmée de Condé, remplacèrent le colonel Vassimont et le chevalier du Barrey. Je complétai mon état- major en prenant deux officiers d'ordonnance : MM. Scipion de La Farre et de La Rue, tous deux gardes du corps. Le premier périt à la prise d'Alger, le second devint général de division.

A peine installé dans mes nouvelles fonctions, j'écrivis au duc de Richelieu, comme nous en étions convenus. Je reçus quelques jours après sa réponse, dans une valise expédiée de Vienne par le prince de Talleyrand.

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