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« dans le secret de Taffaire iront vous voir à voire hôtel; « annoncez-moi votre arrivée, aussitôt que vous serez à « Simpson hôtel, mais pas avant, cela donnerait Téveil « sur les papiers que vous rapportez de France; adres- « scz-moi votre lettre au n" 36, York place. Sans cet « indispensable secret, je vous aurais offert une bonne « chambre et une mauvaise chère, mais mes gens vous « connaissent.
Trois jours après, je partis au milieu de la nuit pour Edimbourg, rendre compte du peu de succès de ma mission au duc ^e Blacas, et lui remettre des papiers que j'apportais de France. M. de Blacas connaissait mes relations intimes avec le comte Alexis Orloff, mon ancien camarade à l'état-major de l'empereur Alexandre, je venais de le rencontrer à Londres. 11 me pria de lui écrire pour connaître les intentions de Tempereur Nicolas. Le Roi approuva cette lettre avant son départ :
« Le 26 mai i832.
a J'espère, mon cher Orloff, que vous êtes maintenant « bien remis de votre long voyage, et que le plaisir de « vous retrouver au milieu des vôtres ne vous a pas fait « oublier les pauvres exilés dont je vous parlais la veille « de mon départ de Londres. J'espère aussi que vous « vous rappellerez la promesse que vous me fîtes alors, « de vous charger de demander à T Empereur, si dans le « cas d'un non-succès dans les efforts qu'ils vont tenter, « Sa Majesté Impériale voudrait leur accorder une pro- « tection, qui leur devient chaque jour plus nécessaire, « surtout avec la crainte que doivent inspirer Tétat de « TAngleterre et les suites que le bill peut avoir.
« La prudence leur fait un devoir de se tenir en garde « contre les actions, et même les pensées du gouvernece ment anglais, étroitement lié avec Louis-Philippe. Le « cœur magnanime de TEmpereur ne saurait, j'en suis « certain, abandonner notre jeune et malheureux prince, « l'intérêt que son royal avenir inspire repose sur des « bases si importantes pour le repos de PEurope, qu'un « souverain aussi sage et aussi généreux ne peut lui « refuser aide, secours et protection. Je suis un vieil « incorrigible, dévoué de cœur et d'âme à mes princes a légitimes, je sais bien que cela n'est plus à la mode, « mais c'est un péché originel qui me suivra jusqu'à mon a dernier gîte.
« Ecrivez-moi donc, ou fuites-moi écrire, ou donnez- « moi à entendre quelques paroles de consolation, et « croyez-moi pour la vie votre tout dévoué.
« Le comte de Rochechouart. »
Les événements se précipitèrent. Madame, traquée, poursuivie, avait été obligée de se cacher à Nantes le 8 juillet, chez mesdemoiselles Duguigny. Un de ses dévoués serviteurs apporta à Edimbourg une lettre qu'elle voulait faire parvenir à l'empereur Nicolas ; elle croyait avoir une promesse formelle d'intervention de sa part, et cette lettre était un appel pressant. Ma connaissance de la langue russe, mes relations avec les personnages les plus importants de l'entourage de l'Empereur, me désignaient pour cette mission. Je reçus pour instruction formelle de ne remettre la lettre de Madame qu'à l'Empereur personnellement, ou à une personne qui répondrait à un signe convenu.
Je m'embarquai à Hambourg pour Pétersbourg; et rencontrai à bord du bateau le comte Woronzoff et
sa famille. A notre arrivée à Pétersbourg, nous devions subir les ennuis d'une quarantaine; mais le comic Woronzoff, ayant prouvé Tinutilité de cette mesure, le i"-i2 août, le général Beckendorf vint sur son yacht le chercher au lazaret. Il m^invita ù profiter de Toccasion, me traitant avec politesse, mais comme un étranger. Dans la soirée, le général Beckendorf m'envoya un billet, me priant de venir chez lui, le lendemain, à huit heures du matin, afin d'être certain de ne rencontrer personne. Il me fit alors Faccueil le plus gracieux, me parla de notre camaraderie à l'état-major de Tempereur Alexandre, et m'expliqua la froideur de sa réception de la veille, par la nécessité que notre liaison fût ignorée. Il s'informa en détail de la situation de madame la duchesse de Berry, portant à cette princesse un intérêt vraiment touchant. Je le priai de demander pour moi une audience à l'Empereur, étant chargé de lui remettre une lettre, et j'ajoutai : « J'ignore ce que nous allons devenir en « France, je solliciterai de Sa Majesté Impériale, le cas « échéant, la permission de venir en Russie, avec ma « famille. » Le général Beckendorf me promit de transmettre le jour même la demande d'audience que je sollicitais. Le lendemain, il me fit dire de la part de l'Empereur de voir le comte Nesselrode.
Là encore, je reçus un accueil charmant : le chancelier, après m'avoir parlé du passé, m'accabla de questions sur la duchesse de Berry, sur sa vie, sur ses chances de succès, puis il ajouta : « L'Empereur est à Tsarskoê-Selo, il sera « donc bien difficile que vous puissiez lui être présenté; « du reste, Sa Majesté Impériale m'a chargé de causer « avec vous, vous pouvez donc vous ouvrir à moi, en « toute confiance. » N'ayant pas reçu de réponse au signe convenu, je lui répondis que, chargé de remettre une
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lettre à TEmpereur, en personne, j'attendrais ses instructions.
Le lendemain, le général Beckendorf m'assigna un nouveau rendez-vous, et répondit dès mon entrée au signe mystérieux, je lui remis alors ma dépêche en lui disant : « Je n'étais pas autorisé par mes instructions à confier « cette lettre au comte Nesselrode, je ne pouvais lui dire « que Sa majesté Impériale était affiliée à une association « que lui-même ne connaissait pas, puisqu'il n'avait pas « répondu au signe de convention. La lettre est écrite « avec de l'encre sympathique, il faudra donc, pour la a lire, tremper la barbe d'une plum^ dans une solution a de couperose verte, et en mouiller le papier. Dans « le cas où il y aurait une réponse écrite, je puis la « faire remettre à Madame, cinq jours après mon retour « en Hollande, par une personne qui sait toujours où « elle est, et qui lui fait parvenir toute sa correspona dance. »
Trois jours plus tard, un billet du comte Nesselrode m'invitait à me rendre à la chancellerie; pour m'éviterde paraître à la police, et pour que les journaux ne signalent pas ma présence à Pétersbourg, un de ses employés prit mon passeport et le remplaça par un passeport russe. Après un échange de paroles courtoises, le comte Nesselrode me dit : « L'Empereur a lu la lettre qui vous avait « été confiée. Madame demande à Sa Majesté Impériale « l'appui et le secours qu'Elle lui a promis. Je ne sais à « quelle époque ni à quelle occasion Sa Majesté a pu « faire une pareille promesse; qu'est-ce que cela veut « dire? » M'apercevant qu'il s'agissait d'engagements que l'Empereur n'avait pas trouvé à propos de faire connaître à son chancelier, je simulai une parfaite ignorance. Il m'affirma que Sa Majesté Impériale portait le plus vif
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intérêt à Madame et à son tils, qu'EUe faisait des vœux bien ardents pour la réussite de ses projets et le triomphe de sa cause, et qu'après le moindre succès, Madame trou- /erait plus que des vœux, secours et appui; mais TEmpereur voulait attendre. Avant de me congédier, le comte Nesselrode ajouta : « Sa Majesté Impériale m'a chargé en « plus de vous dire que non seulement Elle vous recc- « vrait avec plaisir en Russie, avec votre famille, mais « que vos services lui étant connus , dès que vous les « offrirez, ils seront acceptés. »
Mon voyage eut pour résultat de resserrer les bonnes relations entre le Tzar et Madame, et de détruire de fâcheuses impressions. J'emportai la certitude qu'à la suite d'un succès, l'intérêt serait plus significatif, en un mot, j'avais fait connaître à l'Empereur et au comte Nesselrode la contre-partie de ce que disait mon cousin le duc de Mortcmart, ambassadeur de Louis- Philippe près la Cour de Russie. Je ne m'étais fait voir à personne, j'avais fait seulement, le soir, quelques visites à des amis intimes, à d'anciens camarades; je m'embarquai et arrivai le 10 septembre à la Haye.
Je trouvai en arrivant la réponse du comte Orloff :
« Péterhof, le i"" août i832.
« J'ai reçu, mon cher Rochechouart, votre lettre du « 26 mai, vous ne doutez assurément pas de l'intérêt bien « sincère que je prends aux malheurs dont elle me parle, « mais vous conviendrez avec moi qu'il est hors de « votre pouvoir, ainsi que du mien, de nous constituer « comme des intermédiaires, appelés à traiter une affaire « trop grosse en elle-même, pour qu'il soit permis d'en « parler comme s'il s'agissait de nos propres intérêts. Au « surplus, j'apprends que les intentions qui paraissent
« VOUS avoir engagé à chercher en Russie un asile pour « d^augustes infortunés, ont complètement changé. « Comme il ne peut plus être question du projet dont « votre lettre fait mention, il ne me reste qu'à vous « adresser mes excuses d'avoir différé si longtemps ma « réponse.
« Croyez à l'expression des sentiments de mon ancienne « amitié et d'attachement.
« Comte Alexis Orlokf. »
En effet, pendant mon voyage, Charles X acceptait l'hospitalité de l'empereur d'Autriche, quittait Holy- Rood, débarquait le 12 septembre à Altona et s'installait à Prague. J'envoyai au Roi un rapport détaillé de mon voyage, de ses incidents et de mes impressions, et je restai à la Haye comme représentant de Madame, près du roi de Hollande.
Je trouvai à la Haye le comte Lucchesi-Palli, ami d'enfance de Madame; il agissait dans le même sens que moi, et témoignait une si profonde affection, et un si grand dévouement pour la princesse, que nos relations devinrent fort intimes. Je le voyais tous les jours, il fit cependant un ou deux voyages, d'environ un mois chacun, on a prétendu plus tard qu'il était venu à Nantes, quant à moi, je ne connus jamais la cause de ses absences. J'étais en tort bons termes également avec M. Drouyn de Lhuys, alors secrétaire à la légation de France et chargé d'affaires, mais plus tard, il m'a avoué que sa mission consistait à surveiller mes démarches et à en combattre les effets.
J'échangeais une correspondance régulière avec le duc de Guiche, le comte de Saint-Priest, madame du Cayla et le baron Capelle, ancien ministre de Charles X qui l'avait accompagné à Edimbourg et à Prague. Il était oncle de
Marie Cnpclle, plus tard, madame Lafarge, qui acquit une triste célébrité. On me tenait au courant de tous les événements importants de Vendée, et de l'expédition de Dom Miguel en Portugal, expédition commandée par le maréchal de Bourmont; de mon côté, je signalais tout ce que j'apprenais; mon dossier renferme soixante-huit lettres plus ou moins intéressantes.
Après être restée cachée quatre mois à Nantes, espérant un secours qui n'arrivait pas, recevant seulement quelques intimes, et parmi eux Deutz, Madame fut trahie par cet infâme Juif, qui la livra le 6 novembre : « Judas vendait « son Dieu pour trente pièces d'argent, Deutz livra sa « bienfaitrice pour cinquante pièces d'or, progrès de la « civilisation! » (Extrait d'une lettre du baron Capelle.) Madame fut conduite en prison au château de Blaye, les portes se fermèrent sur elle le 19 novembre i83 2. C'est également à la fin de novembre que le général Gérard, commandant l'armée française, investit la place d'Anvers ; elle se rendit le 23 décembre, après vingt-cinq jours de tranchée; ce fait d'armes valut au général Gérard le bâton de maréchal de France.
Des bruits bien attristants circulaient en France, on parlait de la grossesse de madame la duchesse de Berry. Personne ne voulut d'abord croire à cette nouvelle, on ne voyait là qu'une infâme calomnie de Louis-Philippe et de son ministre Thiers; mais il fallut bientôt se rendre à l'évidence. Les amis de Madame, connaissantmesrelations intimes avec le comte Lucchesi, et son affection pour elle, me chargèrent de faire appel à ses sentiments et à l'engager à l'épouser pour sauver son honneur; il ne répondit pas à mes ouvertures.
Louis- Philippe et M. Thiers s'apercevant de la grossesse de Madame, espérant la déshonorer complètement et
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lui rendre impossibles toutes nouvelles tentatives politiques, décidèrent de la retenir prisonnière Jusqu'à ses couches. En vain, madame la duchesse de Berry déclara qu'elle avait contracté un mariage morganatique en Italie, comme elle ne nommait pas son époux, on ne la croyait pas. Enfin, le jour de la délivrance arrivée, M. Deneux, accoucheur de Madame, remit la déclaration suivante à Tofficier de Tétat civil de Blaye : « Cejourd'hui est née a une enfant du sexe féminin, fille de madame la duchesse « de Berry et de M, le comte Lucchesi-Palli, duc de la « Gratia. » Cette déclaration produisit un effet immense, et M. Thiers subit tout l'odieux de ses lâches intrigues.
Le 8 juin, Madame reçut l'autorisation de retourner en Sicile, elle s'embarqua à Blaye sur V Agathe et arriva le i5 juillet à Palerme, toujours accompagnée de son geôlier. Après le débarquement de Madame, le général Bugeaud prit passage sur ÏActéon, mis à sa disposition pour le ramener en France.
Au mois d'août, madame du Cayla m'écrivit la lettre suivante, qui m'expliqua le silence de M. de Lucchesi relativement aux ouvertures que je lui avais faites quelque temps auparavant :
« Torino, 21 août i833.
« Il y a longtemps, cher comte, que je veux vous « répondre, mais j'étais attaquée par le choléra, et pis « que cela, cinq docteurs! J'ai échappé à tous ces dan- « gers, mais non sans en ressentir les griffes : béies, a lancettes, emplâtres, c'était une jolie macédoine « d'agréments, enfin m'en voilà quitte; je suis encore « très faible, écrire me paraît une fatigue dans le genre « d'une machine de Birmingham, sachez-moi donc gré a de vous écrire des bêtises, que vous ne pourrez peut-
« être pas lire, devinez au moins toute mon occupa- « lion.
« Vous savez que le mariage qui nous intéresse et qui « ctait un secret pour tous, a été célébré à Rome, en « juillet i83 I .
« Madame est débarquée le i5, à Naples, elle s'achc- « mine vers Prague, elle passera par Florence, heureuse « de revoir sa sœur la grande-duchesse de Toscane. « Mesdames de Podenas et de BeaufFremont Paccom- « pagnent, cette dernière ira peut-être jusqu'à Prague, « mais cela n'est pas encore décidé; le Roi est excellent « pour sa belle-Hlle, mais on dit que le duc de Blacas « fait tout son possible pour que Sa Majesté ne la reçoive « pas aussi tôt.
« Monseigneur le duc de Bordeaux est vivement affecté « du départ de M. Barande, il ne veut plus rien faire; il « a dit au baron de Damas : « Et vous, quand vous « chasse-t-on ? » Cela n'est pas respectueux ! En voilà bien « long, cher comte, sur de bien hauts personnages, pou- « vez-vous lire? Reconnaissez toute mon amitié et ma « confiance, dans ma précipitation à vous répondre. Ne « parlez à personne de tout ce que je vous mande, mais « je regarde comme essentiel que vous sachiez tout.
« Mille amitiés.
Ainsi, Madame était bien réellement mariée! Le secret qu'on avait gardé du mariage célébré à Rome se comprenait facilement; on ne pouvait divulguer celte union morganatique, au moment où Madame entreprenait sa campagne en Vendée, elle aurait perdu tout son prestige, compromis le succès de son entreprise; enfin, elle savait que Charles X se montrerait fort irrité, et lui retirerait
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les pouvoirs de Régente, concédés par la proclamation d'Holy-Rood, du 27 janvier i83i.
Je reçus quelque temps après une lettre du comte Lucchesi :
« Leoben, ce 17 novembre i833.
« Mon chkr ami,
« Le marquis de Podenas vous remettra cette lettre; « vous connaissez son dévouement à la cause royaliste et « à Madame personnellement : je le recommande à vos « soins; connaissant le pays et les personnes, vous pou- « vez lui être d'une grande utilité. Vous saurez par lui « quelle a été et quelle est la position de Madame, il « pourra vous donner des détails sur ce qui s'est passé « ici, et sur ce qu'on compte faire. Je suis sûr qu'il s'en- <( tendra parfaitement avec vous.
« Depuis que je vous ai quitté, mon bon ami, il s'est •« passé bien des choses, j'ai bien souvent pensé à vous, '« et je me suis toujours rappelé avec plaisir votre bonne « amitié.
« Madame me charge de vous dire bien des choses de sa « part, elle n'ignore pas ce que vous avez fait pour elle, ■« et vous en est très reconnaissante.
« Parlez de moi à tous nos amis, particulièrement à « Auguste, Allegri, d'Eyragues. Je ne sais pas s'il souf- « frira qu'on le salue de ma part, rappelez-moi au bon « souvenir de Ruig. Adieu.
« Votre ami dévoué.
a H. Lucchesi- Palli. »
Ma présence ne me paraissait plus nécessaire à la Haye, j'avais manifesté l'intention de retourner près des miens; une lettre de Madame retarda mon départ.