‹ Souvenirs sur la révolutionChapitre 29 sur 35 · DU COMTE D !•: R O C H IC C H O U A R T . 5 3 I · texte numérisé non relu

DU COMTE D !•: R O C H IC C H O U A R T . 5 3 I

« Gratz, le 3o janvier 1834.

« J'ai à vous remercier, Monsieur, de la nouvelle « preuve de zèle que vous me donnez, en secondant, « comme vous le faites, les démarches de M. de Podenas ; « bien que mes affaires prennent en ce moment une « tournure plus favorable, l'amitié du roi des Pays-Bas « m'est trop précieuse à cultiver, pour que je ne vous « sache pas gré du soin que vous prenez de mes intérêts « dans ce pays.

« Croyez que j'y suis fort sensible, et recevez Passu- « rance de tous mes sentiments bien sincères.

« Marie-Caroline. »

Ayant constaté un grand changement dans les dispositions du roi Guillaume, je recherchai les motifs de ce revirement, et j'en instruisis tout de suite le comte Louis de Saint- Priest :

u La Haye, 27 mars 1834.

a Vous serez certainement bien étonné, mon cher Saintce Priest, du changement subit non pas des sentiments, « car ils sont toujours les mêmes, mais des dispositions « du roi Guillaume à Pégard de Madame. Plus que « personne j'ai dû être surpris de ce refroidissement, <( survenu tout à coup dans des relations qui jusqu'à ce « jour prouvaient au contraire que l'on portait le plus « vif intérêt à la cause de Son Altesse Royale, intérêt « dont tout récemment j'avais obtenu une preuve tou- « chante, dans l'agrément donné par Sa Majesté au séjour « de la princesse dans ses Etats, sous prétexte que sa « santé exigeait des bains de mer. J'avais depuis longce temps ménagé cette entrevue, elle devait avoir, selon

« moi, plus d'un résultat satisfaisant, et certes, j'étais « loin de m'attendre à voir mon ouvrage détruit, au « moment où le projet allait s'exécuter. Quelle est la « cause du changement survenu dans les inventions du « roi des Pays-Bas? Je vais essayer de vous l'expliquer.

« Vous devez vous rappeler que dernièrement, dans « une séance des Chambres belges, un M. Pierson a « dit qu'il avait la certitude que le roi Guillaume avait « soudoyé des assassins pour tuer Louis-Philippe, et « qu'il avait entendu dire au maréchal Gérard lui-même : « J'ai la preuve que le roi de Hollande a donné trois « cent mille florins pour se défaire du roi des Français. « M. de Fabricius, chargé d'affaires des Pays-Bas, se « plaignit amèrement au duc de Broglic dans une au- « dience; il exigeait pour Thonneur de son souverain « que le maréchal Gérard s'expliquât clairement : Avait- « il, oui ou non, tenu le propos que lui attribuait le a député belge? Deux jours après, M. de Broglie écrivait « à M. de Fabricius que le maréchal Gérard refusait « toute explication et avait menacé simplement de pro- (f duire la correspondance du prince d'Orange, qui a été « saisie dans les papiers de Madame, et qui est entre les « mains du Roi. Ainsi finit cette altercation, car M. de « Fabricius savait que des lettres du prince d'Orange « avaient été prises, mais il en ignorait le contenu, il a « cru ne pas devoir continuer la conversation. Voilà ce « qu'il a écrit la semaine dernière et ce qui, probablement, « a forcé le roi Guillaume à refuser ce qu'il avait accordé a précédemment.

« L'assurance du maréchal Gérard doit reposer sur « quelque chose de positif, que M. de Broglie n'a pas « voulu expliquer. Voici encore ce que je crois : Pen- « dant le sièg° -d'Anvers, M. de Milanges conçut le projet

« d'enlever le duc de Chartres et le duc de Nemours, « pour servir d'otages, disait-il, à échanger contre « Madame. Des Belges orangistes devaient lui faciliter « les moyens d'entrer en Belgique, et je crois que des « ordres furent donnés au commandant de la flottille « hollandaise, et même au général Chassé, soit pour « secourir Tentreprise, soit pour faciliter le départ des « prisonniers, dès qu'on aurait pu s'emparer de leurs « personnes. Ce fut un tort : on ne pouvait avoir con- « fiance dans M. de Milanges, son indiscrétion cornet promit le Roi. Pressé par madame du Caylu, M. de « Milanges a avoué qu'il avait fait part à sa femme de « l'expédition projetée.

« Le roi Guillaume est peu satisfait du voyage de son « fils à Pétersbourg, on Ta comblé de politesses et de « croix, mais voilà tout, on a fait beaucoup de vœux, en « disant que l'on ne pouvait rien de plus pour le moment. « Ma présence ici ne pouvant plus être utile aux intérêts « de Madame, je désire voir ma femme et mes enfants, « puis, si Madame a besoin de moi plus tard, elle me « retrouvera. Le Roi a de» bontés pour moi depuis deux « ans que je suis ici, il m'en a donné des preuves, il n'a « consenti à recevoir Podenas que sur mes instances.

« Adieu, mon cher ami, vous me connaissez depuis « trop longtemps pour que je vous fasse des protes- « tations, vous pouvez compter sur mon sincère attachece ment et sur mon dévouement à toute épreuve.

ce L. R. »

Je reçus la réponse suivante, intéressante par ses détails :

« Vienne, 29 avril 1834.

ce Votre lettre du 2 5 mars m'a été exactement trans-

« mise, mon cher Rochechouart; je vous remercie de « m'avoir donné les détails pleins d'intérêt qu'elle con- « tient. Ils expliquent très bien les changements survenus « dans les dispositions si bien préparées par vous, et qui « s'annonçaient comme plus favorables encore. Heureu- « sèment, il n'y a point en ce moment de motif pour les « mettre à l'épreuve. Il est faux que les pièces dont voi'.s « me parlez soient entre les mains de certaines perce sonnes, elles n'ont pu en avoir que des copies, les ori- « ginaux ont été déposés en lieu sûr, et une lettre vient « d'être écrite, pour que celui qui en était le dépositaire a les remette à M. de Fabricius, ou lui certifie qu'elles ce ont été anéanties. Robert va être instruit de cette partice cularité, qu'ignorait le porteur de votre lettre.

a J'ai gardé par devers moi les renseignements relatifs « à M. de Milanges, je le connais assez pour être certain « qu'il n'y a eu de sa part qu'imprudence et légèreté, je « n'ai pas cru devoir communiquer ces détails, ils auraient a pu être interprétés dans un sens plus fâcheux.

(( J'en viens maintenant au sujet qui vous intéresse « davantage, le voyage de Madame et la situation de ses <i affaires. Vous avez su ce qui l'avait amenée à Gratz, « elle y a fait preuve de patience et de persévérance, en c( attendant que la permission d'embrasser ses enfants lui « fût accordée. Ce désir maternel a été Tobjet de longues (c négociations, elles ont été enfin terminées, grâce à ki tt bonté de l'Empereur qui, en mettant à sa disposition « le château de Brunzée, à trois milles de Prague, a u coupé court à toutes les difficultés que faisait naître « l'idée de vivre sous le même toit. Madame a été en « même temps invitée à venir voir la famille impériale (( à Vienne, ce qui a eu lieu avant-hier. Madame est « descendue au palais impérial, elle y a dîné avec TEm-

« pcreur le 27 et le 28, ei est repartie liier au soir pour « la Bohême, fort satisfaite de l'accueil qu'elle a reçu, et « des entretiens qu'elle a eus avec l'Empereur et le prince « de Metternich.

« Je crains bien maintenant que la réception qui lui « sera faite dans sa famille ne soit pas aussi favorable, « mais elle compte s'armer de douceur et de patience, et « peut-être parviendra-t-elle à dissiper par sa présence « les préventions dont elle peut être l'objet. Le but de « Madame, en effet, n'a rien de personnel, elle ne demande « pour elle ni influence ni autorité, elle demande seu- « lement, avec toute la France, que les droits de notre « jeune Roi soient établis et reconnus, qu'on ne laisse « plus planer de doute à cet égard; que son éducation, « enfin, soit confiée à des hommes qui inspirent estinie « et confiance. Vous savez que c'est au respectable mar- « quis de La Tour-Maubourg que le titre de gouverneur « appartient depuis le départ du baron de Damas; puisce qu'il ne peut en remplir les fonctions, il importe que « le sous-gouverneur soit un officier général capable, et « connu de l'armée. M. d'Hautpoul remplissait ces « conditions, on l'a écarté, et M. de La Tour-Maubouru, « blessé de ce renvoi, exige qu'il soit réintégré. Voilà le « nœud de l'affaire : on veut agir à Prague, sans conte sulter Madame ni personne; on veut donner des pouce voirs, sans que le nom de Henri V soit prononcé, « et la France légitimiste veut précisément le con- « traire.

« Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet, que et vous connaissez aussi bien que moi. Un grand point a « été obtenu : la réunion de Madame avec sa famille. « Satisfait d'avoir pu y contribuer, et éloigné de la mienne « depuis huit mois, je vais rejoindre ma femme et mes

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