DU COMTE HE » OC H KC IIO U A RT
cher, je restais dans mon panier, où, grâce à mon âge, je dormais mieux que dans un mauvais lit d'auberge, avec des draps humides ou malpropres. Malgré toutes ces précautions et des privations de tout genre, en arrivant à Milan, après inventaire de ma bourse, j'avais dépensé dixhuit louis, plus de la moitié de ma fortune, et j'étais bien loin d'être à moitié chemin!
J'avais entendu parler du magnifique théâtre de la Scala, et des excellents acteurs composant la troupe; je me rendis à la représentation. Pendant l'entr'acte, je montai au foyer et fus ébloui par vingt tables de jeu, toutes couvertes d'or.
Comme il m'était de toute impossibilité de me rendre en Russie avec seize louis, je pris la résolution de risquer deux louis; si je perdais, je me rendrais à Vérone et m'engagerais dans l'armée autrichienne. On jouait au pharaon, je pris le valet de cœur; je comptais mettre six francs dessus, le banquier me repoussa dédaigneusement, en me disant : a On ne joue que de l'or à ma table. » Piqué, je mis un louis, en répondant : Tout va! Mon valet de cœur gagne une fois, je fais paroli, je gagne encore, je laisse le tout une troisième fois, même chance; je voulais retirer mes huit louis, mais il y avait foule autour de la table, je ne pus arriver à temps, d'autant plus que le banquier avait ses raisons pour me laisser courir une quatrième chance, qui, selon les probabilités, devait m'être défavorable. Le valet de cœur sortit une quatrième fois, je ramassai mes seize louis. Je continuai à jouer avec un bonheur insolent, je sortis du théâtre ayant gagné quarante louis; aussi, en rentrant à l'hôtel, je me payai un bon souper. Ne voulant pas trop tenter la fortune, je cherchai le moyen de partir tout de suite pour Padoue. Le garçon d'hôtel connaissait un vetturino, qui
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partait le lendemain à trois heures; il avait encore une place disponible, je conclus le marché, le soir même, puis je me couchai ; le matin avant de partir, je visitai la splendide cathédrale, le musée et la ville.
Le lendemain, après avoir déjeuné à Crémone, nous arrivions de bonne heure à Mantoue, où nous devions coucher. Encouragé par mes succès de Milan, je me rendis au Casino; on jouait au biribi, la banque, plus modeste que celle de Milan, acceptait de Tor et de Targent; ma bonne chance continua, je remplis mes poches de pièces d''or et d'argent de toutes dimensions. Un officier qui se trouvait près de moi me dit à Toreille : « Je vous « conseille de ne plus jouer et de prendre garde à votre « retour chez vous. » Je le remerciai de Tavis, lui demandai de me servir d'escorte et de rester à souper avec moi; il accepta sans se faire trop prier. Je commandai le souper le meilleur possible, avec vins de Bordeaux et de Champagne; le garçon, qui m'avait vu vider mes poches, exécuta ponctuellement mes ordres.
Arrivé le lendemain à Vérone, j'employai mon aprèsmidi à visiter les antiquités fort curieuses, et surtout fort bien conservées, particulièrement les arènes. Me croyant en fonds pour arriver en Russie, je ne fis donc aucune visite au Casino de Vérone. A Vicence, un jeune Italien se présenta comme quatrième dans notre voiture, pour remplacer un voyageur laissé à Vérone; il parlait très bien français; connaissant parfaitement le pays, qui était le sien, il me servit de cicérone. Je lui savais un gré infini de son inépuisable complaisance ; je la payai un peu cher, comme on le verra plus tard. Grâce à mon guide, je visitai d'abord la jolie ville de Vicence en grand détail, puis Padoue, où nous restâmes quatre jours, attendant le départ du bateau p^u;- V.inise.
Mon compagnon s'appelait Luidgi Gapello ; sa mère, son frère et ses quatre sœurs habitaient Padoue. Son père, ancien médecin, était mort depuis un an; lui revenait de Pise ses études terminées, et rapportait son diplôme de docteur en médecine. Il me présenta à sa famille; n'étant pas encore occupé, il me proposa de m'accompagner à Venise. Embarqués sur la Brenta, nous fîmes le plus délicieux voyage du monde. Ce canal traverse des villas par centaines; elles sont habitées par d'anciens nobles vénitiens, déchus de leur antique gloire, mais non de leur fortune. Nous arrivions ainsi à Venise, d'enchantement en enchantement, suivant le grand canal. Nous descendîmes al Scudio di Francia, Pune des meilleures auberges de la ville. Mon compagnon fit marché avec Phôtelier, table et logement, pour 4 fr. 5o par personne et par jour. Nous avions une chambre au premier, sur le quai des Esclavons, déjeuner, dîner, souper, le tout très bien servi; la vie était fort bon marché à Venise à cette époque.
Dès le lendemain, nous commencions nos courses, et grâce à mon habile cicérone, je crois avoir vu tout ce qu'il y avait à voir. Le palais des Doges et du Sénat nous prit une journée entière; je me rappelle encore l'effet que me produisit la grande chambre du Conseil, le papier et les sièges encore rangés autour de la table. Je visitai Saint- Marc, d'autres fort belles églises, des musées publics et privés. Au bout de quatre jours, la trop grande quantité de glaces et de fruits absorbés me donna un violent accès de fièvre, suivi de deux autres. Je fus admirablement soigné par le docteur Capello, très au fait de ce genre de fièvres, fréquentes en Italie à l'automne. Dès que je fus à peu près rétabli, je retins mon passage sur le paquebot de Trieste; le jeune Capello, en m'embrassant
tendrement, me dit : « Je regrette de ne pouvoir aller à « Trieste, je dois retourner à Padoue près de mes ma- « lades. » Puis, me souhaitant un bon voyage, il me quitta le visage inondé de larmes. Je fus très sensible à cette séparation, qui me privait d'un compagnon aimable et instruit; je croyais lui devoir une grande reconnaissance, tant pour les soins donnés pendant mon indisposition, que pour les arrangements économiques qui avaient ménagé ma bourse pendant mon séjour à Venise. Tout ému encore de cette séparation, je descendis dans ma cabine pour mettre mes effets en ordre. J'avais un grand nécessaire dans lequel j'enfermais mon argent. En arrivant à Venise, je possédais soixante-deux louis; quelle fut ma surprise, il m'en restait seulement vingt-quatre!.,. Trente-quatre manquaient donc, car ma dépense à Venise, tout compris, montait à quatre louis. Ce déficit ne pouvait provenir que d'un adroit escamotage del signor Capello. Je me rappelai lui avoir donné sans méfiance, pendant mon accès de fièvre, la clef de mon nécessaire pour payer des drogues chez Papothicaire. Mon aimable Italien, assez déHcat pour ne pas tout prendre, avait évalué ses honoraires de médecin et de ciccrone, et s'était payé lui-même. Je me promis d'être moins confiant une autre fois.
Je comptais m'embarquer à Trieste pour Odessa; mais, la saison étant avancée, fin octobre, il ne partait plus de bateaux pour la mer Noire ni même pour Constantinople. Je me vis donc forcé de remonter sur Vienne, puis de continuer par la Galicie et la Volhynie, et il me restait, grâce au charmant Luidgi, vingt-quatre louis! Je m'abandonnai sans crainte à la bonne étoile qui m'avait toujours protégé jusque-là.
Je cherchai tout de suite une occasion pour Vienne;
dans mes pérégrinations, je rencontrai le comte deTilly; il venait de Lemberg, ayant quitté le service d'Autriche pour entrer dans Tarmée napolitaine; je lui racontai mes projets, il m'offrit très gracieusement des lettres d'introduction auprès de quelques officiers français de son ancien régiment; j'acceptai avec empressement.
Ayant trouvé une place dans un land-kutsche, je partis pour Vienne. La route, à petites journées, de Trieste à Vienne était bien longue; je la parcourus heureusement sans accidents ni aventures, me disputant seulement dans chaque auberge, car je voyais avec une profonde douleur l'état de ma bourse; mais aussi, quelle entreprise d'aller de Paris à Odessa, en passant par Venise et Vienne, ayant au départ trente-six louis ! Malgré la longueur de la route, malgré l'exiguïté de mes ressources, je suis arrivé; je serais donc un ingrat si je n'étais pas reconnaissant des bienfaits de la Providence à mon égard.
J'espérais trouver à Vienne le prince de Ligne, ami intime de ma mère, mais il habitait en Bohême, au château de Tœplitz, chez sa fille, la princesse Clary. Je restai vingt-quatre heures à Vienne, et profitai tout de suite d'une occasion pour Cracovie.
Ma bourse était vide en arrivant dans cette ville, je vendis à un Juif ma montre et quelques petits bijoux, et je pus gagner jLemberg, à moitié gelé; je n'avais pour me protéger du froid ni pelisse ni manteau, une simple redingote légère, insuffisante pour le mois de décembre. La diligence payée, il me restait trente-huit francs et trois cent cinquante lieues à parcourir!
Le comte de Tilly m'avait surtout vanté l'aménité du chevalier de Bavière, son ami intime; je me fis indiquer son logement. Aux premiers mots échangés, il m'apprit
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qu'il avait été capitaine dans le régiment d'Armsgnac, commandé par mon père; il m'embrassa, me demandiv d'où je venais, où j'allais, si j'avais besoin d'argent; je lui répondis franchement. « Quittez votre auberge, me dit-il, <( écrivez à madame votre mère ; vous attendrez sa réponse et chez moi; vous partagerez mon lit ; quant à la nourrice ture, nous arrangerons cela, c'est entendu, n'est-ce pas?» Je remerciai du fond du cœur ce brave garçon. Voilà, tout compte fait, la quatrième personne envoyée par le ciel à mon secours, dans les moments 1er. plus critiques.
Je ne saurais trop me louer de l'accueil du chevalier de Bavière et de la manière délicate dont les officiers du régiment de Ligne agirent avec moi. Ils mangeaient dans une pension très modeste, étant presque tous officiers émigrés; ils se donnèrent le mot, chacun m'invita à son tour, je devais ainsi recevoir la réponse de ma mère avant d'avoir épuisé leurs invitations.
Je me présentai au bureau de police pour obtenir un permis de séjour ; l'employé, un jeune Polonais, m'apprit que ma mère se trouvait en ce moment a Kraminiech (Pologne russe), chez la princesse de Nassau. Je lui écrivis immédiatement, lui faisant part de mon arrivée et du motif qui me retenait à. Lemberg. Quelques jours après, un banquier de la ville me prévint que je pouvais toucher chez lui cent ducats, environ douze cents francs; il m'annonçait en même temps l'arrivée prochaine de ma mère. Je ne quittai ni la chambre ni le lit du chevalier, mais à mon tour, je traitai de mon mieux les oflBciers qui m'avaient invité.
L'usage du pays exigeant que tout gentilhomme fût en uniforme, je commandai un uniforme de sous-lieutenant du régiment de Mortemart.
Huit jours après, une voiture à la livrée du prince de
DU COMTE DE ROCHECHOUART. 5l
Nassau vint me chercher pour me conduire à une lieue de Lcmberg, dans un château appartenant à la princesse, où je devais retrouver ma mère. Je me jetai dans ses bras ; elle ne put reconnaître au premier abord, dans le jeune homme, le gamin de douze ans qui l'avait quittée à Hambourg. Après les premiers épanchements d'une tendresse mutuelle, nous nous mîmes à causer jusqu'à quatre heures du matin. Nous avions tant de choses à nous raconter, tant de questions à nous adresser! Le lendemain je retournai à Lemberg avec ma mère, je tenais à lui présenter le chevalier de Bavière; elle Tembrassa comme une mère doit embrasser le sauveur de son fils. Je fus iissez heureux, en i8i5, pour faire obtenir à cet excellent ami la place de « lieutenant de Roi » à Condé, place qu^ii désirait ardemment.
Peu de jours après, nous allions à Tynna, en Podolie, domaine de la princesse de Nassau, dernière descendante de Tillustre famille Sobieski; nous y passions le reste de l'hiver. Cette bonne princesse, voulant témoigner à ma mère son affection et son intérêt, lui confia l'administration de deux villages qu'elle possédait en Crimée, sur les bords du Dnieper, et lui remit quatre cents ducats pour frais d'installation. Le revenu de ces deux villages pouvait être évalué à cinq cents ducats.
Le dégel arrivé, nous partions pour prendre possession de la ferme des deux villages, le chemin le plus court passait par Odessa, nous y arrivions après trois jours de voyage dans les steppes. Le duc de Richelieu était à Pétersbourg; mais je retrouvai mon frère, le compagnon de tant de misères passées. Ma mère avait hâte d'entrer en jouissance de sa ferme; elle partit tout de suite; je restai près de mon frère, attendant M. de Richelieu; je ne voulais prendre aucun parti sans ses conseils.
MEMOIRES INEDITS
Suivant un usage assez iVéquent à cette époque, le duc de Richelieu avait été fiancé à quinze ans, à une de mes cousines âgée de douze ans, fille du comte Louis de Rochechouart. Le jeune comte de Chinon devait, aussitôt après la cérémonie des fiançailles, parcourir TEurope pendant trois ans pour compléter son éducation. Il partit avec son précepteur, le vénérable abbé Labdan, dont les conseils, heureusement pour lui, difléralent bien de ceux de son grand-père!
Le maréchal de Richelieu, ce sceptique par excellence, dans un siècle si incrédule, ce grand dissipateur qui jetait littéralement par les fenêtres un argent souvent acquis peu délicatement, voulut absolument se charger de l'éducation de son petit-fils. Je tiens de M. de Richelieu l'anecdote suivante : Le jeune Armand, âgé de huit ans, entrait un matin dans le cabinet de son grand-père pour lui souhaiter le bonjour; le maréchal, qui avait été heureux la veille dans sa partie avec lé Roi, lui dit en Tembrassant : « Tiens, voilà une bourse contenant qua- « rante louis pour tes menus plaisirs. » Une quinzaine de jours après, dans le même cabinet, le maréchal lui dit : u II faut que je garnisse ta bourse, elle doit être vide. « — Non, grand-père, j'ai encore les quarante louis que « vous m'avez donnés. » Le maréchal ouvre la fenêtre, et voyant passer dans la rue un mendiant, lui jette la bourse en disant : « Tenez, mon brave homme, voici quarante ({ louis que mon petit-fils n'a pas su dépenser en quinze (( jours. » Grâce aux excellentes leçons de Tabbé Labdan, M. de Richelieu, toujours grand seigneur, savait être généreux quand les occasions le voulaient, maïs, à l'inverse du maréchal, surnommé par ses soldats « le « premier maraudeur de France », sa probité et son intégrité sont restées proverbiales en Russie.
Les trois années fixées pour son absence étant expirées, le comte de Chinon revint à Paris et trouva sa femme bossue comme Polichinelle; on célébra le mariage quand même, Tusage le voulait; mais en sortant de réglise, le marié partit seul pour l'Autriche et la Russie.
En 1790, le comte de Chinon, duc de Fronsac depuis la mort de son grand-père le maréchal, obtint de Timpératrice Catherine, avec Tagrément du Roi de France, Tautorisation de servir comme volontaire dans Farmée russe, et d^assister, en cette qualité, à l'assaut que le général Souwaroflf allait livrera la forteresse d'Ismail; le prince de Ligne et deux Français, le comte de Langeron et le comte Roger de Damas, étaient déjà arrivés dans la même intention. M. de Richelieu les rejoignit au camp dans la soirée du 3o novembre; le lendemain matin, accompagné d'un ofHcier russe, il se rendit de très bonne heure chez le général en chef pour lui présenter ses hommages. Parvenu au milieu du camp, il vit un rassemblement de soldats entourant un homme nu, qui sautait et se livrait sur le gazon à une gymnastique violente, et cela par un brouillard glacial : « Quel est ce fou? demanda-t-il à son compagnon. — Le général en chef, comte Souwarofï. » Le général apercevant un étranger, — M. de Richelieu portail l'uniforme de major de hussards français, — lui ht signe d'approcher : « Vous êtes « Français, monsieur, je vois? — Oui, mon général. — « Votre nom? — Le duc de Fronsac. — Ah ! le petit-fils « du maréchal de Richelieu; eh bien, que dites-vous de « ma manière de prendre l'air? Il n'y a rien de plus sain; « je vous conseille, jeune homme, de m'imiter; c'est un « moyen certain d'éviter les rhumatismes. » Le générai fit encore deux ou trois Gambades et rentra dans sa
tente, laissant son interlocuteur abasourdi de cette réception.
Le 22 décembre 1790, après une décharge de mille bouches à feu, le général en chef lança ses colonnes d'assaut avant le jour. M. de Fronsac rencontra un corps de troupe égaré, sans chef; il se mit à sa tète et se porta au secours du général Lascy, qui ne pouvait s'emparer du bastion Hassan-Pacha. Grâce à ce secours, et surtout à la bravoure du chef de ce nouveau corps, le général emporta la position, pénétra dans la place en même temps que les sept autres colonnes d'assaut. La défense héroïque des Turcs avait exaspéré les soldais russes; d'après les historiens, trente-huit mille huit cent soixante Turcs furent égorgés ou passés au fil de Tcpéc. Le duc de Fronsac arracha au massacre la fille du scraskier. La malheureuse, réunie à un convoi de prisonnières, fut égorgée sans pitié avec ses compagnes, par des Cosaques.
Après la victoire, le duc de Fronsac disparut sans se nommer, ce carnage de gens sans défense répugnait à son cœur; le général Lascy, malgré de nombreuses questions, ne put découvrir le nom de son coopérateur trop modeste, et par conséquent solliciter une récompense. Quelques mois plus tard, il le reconnut chez le prince Potemkin et s'empressa de rédiger un mémoire spécial de proposition; rimpératrice nomma le duc de Fronsac chevalier de Saint-Georges de troisième classe, et lui remit en plus une épée en or, avec ces mots gravés sur la coquille : A la Bravoure.
Plus tard, Paul I" le nomma colonel d'un régiment de cuirassiers à Pétersbourg; à cette époque, il se lia avec le tzarewich Alexandre. Une nuit, apprenant l'incendie d'un village des environs, il partit sans ordres, avec son
régiment, porter secours aux malheureux; le Tzar, qualifiant cet acte d'indiscipline, lui retira son commandement; M. de Richelieu rejoignit alors l'armée du prince de Condé. L'empereur Paul ne tarda pas à être assassiné. L'empereur Alexandre écrivit à son ami, qui Pavait félicité de son avènement, la lettre suivante :
0 Mon cher duc, ayant un moment à moi, je remploie « à vous répondre et vous dire, mon cher, combien je suis « sensible à tout ce que vous me dites dans votre lettre, « Vous connaissez mes sentiments et mon estime pour « vous, vous pouvez juger par là combien je serais con- « tent de vous voir à Pétersbourg et de vous savoir a au service de la Russie, auquel vous pouvez être si « utile. Recevez les assurances de mon bien sincère atta- « chement.
a Alexandre.
« Péterhof, ce 17 juin. »
Le nouvel Empereur confia au duc de Richelieu, en i8o3, le gouvernement d'Odessa, colonie naissante. Au moment de mon arrivée dans cette ville, M. de Richelieu avait été appelé à Pétersbourg, et nous apprenions bientôt que le Tzar venait de le nommer gouverneur général de la Nouv«lle-Russie, province aussi grande que la France, s'étendant jusqu'au Caucase et comprenant trois gouvernements : Cherson, Ekatherinoslaff et Tauride ou Crimée.
Les habitants d'Odessa accueillirent cette nouvelle avec joie; charmés de voir leur gouverneur revêtu d'un emploi aussi important, ils conçurent l'espoir fondé qu'une pareille faveur le mettrait à même de porter au plus haut degré la prospérité de cette ville naissante; cette espérance
n'a pas étédéçue. On jugera plus loin Tadministration de cet homme remarquable par ses manières distinguées, sa simplicité, son aménité, son intégrité et sa haute capacité.
Le duc de Richelieu revint à Odessa le 27 avril i8o5. Mon frère me présenta à cet excellent cousin, qui me reçut de la façon la plus aimable; je pris par la suite rhabitude de l'appeler mon oncle, ce titre me paraissant plus respectueux ; il me traitaitcomme son fils, et je l'ai toujours aimé et vénéré comme un père.
Il me demanda des nouvelles de ses sœurs, mesdames de Montcalm et de Jumilhac, puis me questionna sur mes projets futurs. Je lui parlai d'entrer au service de la Russie : o Je m'occuperai de vous, aussitôt que les grandes « affaires, qui vont prendre tout mon temps, seront « un peu au courant; en attendant, arrangez-vous avec « votre frère pour vous caser ici. »
Laissant à mon frère le soin de me prévenir quand je devrais retourner à Odessa, je me disposai à rejoindre ma mère. Elle nous avait écrit plusieurs fois : elle paraissait satisfaite de sa nouvelle position, prévoyant qu'elle s'améliorerait encore, grâce à un Français fort honnête homme, que mon frère lui avait recommandé. Depuis six ans, ce Français achetait des blés pour le compte d'une maison de Marseille, ce qui l'avait mis au courant des mœurs et de la langue du pays. Je passai par Cherson, sans m'y arrêter, malheureusement, et j'arrivai à Achyllée, nom du village où était située rhabitation de ma mère. Elle était absente, et sa femme de chambre me dit : « Madame la comtesse se a sentant souffrante est partie pour Cherson, consulter « un médecin italien; elle a emmené avec elle une jeune « fille du village pour le service; du reste, voilà quatre
DU COMTE DE R OC H ECHO U ART. Dy
« jours de cela, et madame est attendue d'un moment à « Fautre. » J'employai la journée à visiter la propriété, à faire causer le régisseur qui m'expliquait les nombreuses améliorations en vue. Ma mère ne revenant pas, je partis le lendemain matin, et m'arrêtai à Cherson dans le premier cabaret venu, pour m'informer où elle pouvait être. A peine entré, un affreux spectacle frappa mes yeux, ma malheureuse mère morte, le visage découvert, suivant l'usage russe, gisait étendue sur une espèce de catafalque orné de draps blancs, entouré de cierges!... Je ne pouvais m'attendre à un pareil malheur, j'ignorais même quelques heures plus tôt que ma mère fût malade. Surpris et territié à cette vue, je tombai sans connaissance, et ne revins à moi que six heures plus tard. Un négociant français, habitant Cherson, ayant entendu mon domestique prononcer mon nom, m'avait fait transporter chez lui; sa femme veillait à mon chevet quand j'ouvris les yeux. Il avait vu ma mère et la jugeant très malade, nous avait écrit à Odessa; sa lettre avait dû arriver peu de temps après mon départ. Il se chargea des détails de l'enterrement pour le lendemain ; me soutenant à peine, je suivis le cercueil jusqu'au cimetière.
J'éprouvais une douleur bien vive; j'avais le regret de n'avoir pu assister aux derniers moments de ma mère ni lui fermer les yeux. Elle était morte entourée d'étrangers, dans un misérable cabaret juif, privée des consolations de sa religion, n'ayant pu embrasser une dernière fuisses enfants, ni leur donner sa bénédiction. Elle avait succombé en quelques heures, sans pouvoir prononcer une parole, à une fièvre putride et maligne. Un Capucin italien, prévenu à la hâte, lui avait donné l'extrèmeonction, mais elle était sans connaissance.
Ainsi se termina la vie de cette femme si intéressante
et si malheureuse; elle possédait tout ce qui peut contribuer au bonheur terrestre : belle, spirituelle, ainiabie et riche, mariée à dix-huit ans, à un homme qui lui donnait ses grandes entrées à la cour, la Révolution l'avait précipitée des grandeurs dans un abîme de malheurs, de souffrances et même de misère. Elle mourut le lo mai i8o5, âgée de quarante-huit ans et trois mois.
Mon affliction fut profonde, quoique j'eusse passé peu de temps auprès d'elle, les événements nous séparant à chaque instant; nous espérions, mon frère et moi, la voir fixée près de nous, et nous voulions adoucir ses dernières années, en l'entourant de soins, de prévenances et de tendresse.
Après ce cruel événement, je rentrai à Odessa, pleurer avec mon frère ; puis, nous revînmes ensemble à Cherson, examiner toutes les affaires, et surtout remettre Achyllée au prince de Nassau; prévenu par nous de la mort de notre mère, il avait envoyé un intendant, muni de pleins pouvoirs.
A mon retour à Odessa, le duc de Richelieu me fit appeler : « Mon cher cousin, me dit-il, je vais m'occuper de « vous faire admettre au service de la Russie; restez chez « moi, auprès de moi, comme votre frère y est déjà; dans « quelques mois, je saurai ce dont vous êtes capable. En « attendant, apprenez la langue russe et distrayez-vous. » Voilà de quelle manière cet excellent homme me fixa auprès de lui. Depuis ce moment-là, jusqu'à sa mort, nous nous sommes peu quittés, excepté pendant les campagnes de i8i3 et 1814, et j'ai toujours dirigé sa maison.
Toutes les affaires de notre mère réglées, il nous resta à chacun deux cents ducats; le duc de Richelieu me logeant et me nourrissant, rien ne me pressait.
Le comte d'OIlonne, major dans un régiment de hussards russes, en garnison à Poltava, et neveu du marquis de Vioménil, maréchal général du Portugal, vint à Odessa en juillet i8o5; il allaitépouser une jeune et jolie personne, mademoiselle Mordwinoff, niècedu gouverneur civil de la Crimée; le mariage se célébrait à Akmetchcfï", capitale de la Crimée. lime demanda de l'assister comme compatriote. Je partis avec lui; M. de Richelieu oromit également devenir; mais il devait auparavant inspecter les colonies allemandes établies dans le gouvernement d'Ekatherinoslaff.
Nous c[uittions Odessa le soir, et passions le Bog à Nicolaëff, résidence de l'amiral, marquis de Traversât, commandant en chef la flotte de la mer Noire, émigré français et l'un des officiers les plus distingués de notre marine sous Louis XVI. De là, nous allions à Cherson et traversions le Dnieper à Beresloff; le lendemain, nous couchions à Pérécop, à la pointe nord de Tisthme de ce nom, à qui l'on donne le nom de Porte de la Crimée ; puis nous gagnions Akmetcheff ou Simféropol, siège de Padministration de la Tauride. Le gouverneur civil, M. Mestrage, nous accueillit on ne peut plus gracieusement, je logeai chez lui; Phospitalité est une vertu que les Russes de toutes les classes pratiquent d'une manière admirable; ma qualité de neveu du gouverneur ne me nuisait pas.
J'assistai au mariage de mon compatriote comme son témoin officiel. La cérémonie se fit selon le rite grec et les usages russes, fort curieux et même bizarres. De nombreuses réceptions, plusieurs bals très brillants, des repas somptueux, enfin des fêtes de tous genres accompagnèrent la cérémonie. Je passai quatre mois uniquement employés à m'amuscr et à faire des cxcur^iions dans les
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environs : aux sources du Salghir, à Balchi-Scraï, ancienne résidence des khans de Crimée, à Sébastopol, etc.
La l'élicité des jeunes maries fut bientôt troublée; d'Ollonne reçut Tordre de rejoindre au plus vite son régiment, qui se trouvait déjà sur la frontière autrichienne. Cette campagne se termina par la bataille d'Austerlitz, dans laquelle Tarmée russe éprouva des pertes considérables. D'Ollonne revint à Odessa, au mois de mai 1806; il avait acheté une fort jolie maison de campagne tout près d'Odessa; je vivais presque chez lui. Sa femme le décida à quitter le service militaire. 11 le regretta bientôt et, grâce à l'iniervention de M. de Richelieu, il rentra dms i"armée russe en 1807. Nommé colonel d'un régiment de hussards en 181 1, il fit vaillamment les campagnes de 1812, i8i3 et 1814, obtint plusieurs décorations pour sa bravoure, et fut nommé général-major.
Au printemps on parla de brouille avec la Turquie. Un grand conseil de guerre se réunit à Odessa, pour discuter le plan de campagne. Plusieurs généraux ou aides de camp de l'empereur Alexandre logeaient chez M. de Richelieu : le général Paskcwich, les princes Pierre et Michel Dolgorouki, Théodoriie de Crussol, second fils du duc d'Uzès, etc. La journée était consacrée aux affaires d'État; le soir, on jouait, on fumait jusqu'à minuit, les Russes fumant déjà beaucoup.
C'est à ce moment que M. de Richelieu écrivit au ministre de la guerre à Pétersbourg; s'appuyant sur mon brevet de sous-lieutenant au régiment de Mortemart, il demandait mon admission comme sous-lieutenant dans Parmée russe, et insistait pour me garder néanmoins attaché à sa personne, en qualité d'aide de camp. Il fallait six semaines pour obtenir une réponse. M, de Richelieu me proposa d'employer mes derniers moments de liberté
pour aller visiter Constantinople, avec les deux tils du général Fenshaw : « Profitez de cette occasion, me dit-il, « voilà cent ducats pour ce petit voyage. »
Le général Fenshaw, d'origine anglaise, entré fort jeune au service de Russie, fut nommé général en chef par l'impératrice Catherine II. Actuellement en retraite, il occupait le poste de gouverneur civil de Caffa, l'ancienne Théodosie. J'avais fait la connaissance de ses deux fils pendant les fêtes du mariage d'Ollonne; presque du même âge, nous nous étions liés d'amitié
Le bateau partait le lendemain pour Constantinople; la traversée de la mer Noire fut assez pénible; mais dès notre entrée dans le Bosphore, sans transition aucune, les vagues cessèrent, et le courant nous entraîna rapidement à la hauteur de Péra, où le canal s'élargit et devient ua lac immense. Nous fûmes transportés d'admiration devant le panorama splendide qui s'offrit à nos regards.
A peine l'ancre tombée devant l'arsenal, appelé Top- Hama, une chaloupe nous transporta à quai avec nos effets, car ce peuple barbare ne soumet l'étranger à aucune quarantaine ni formalité de douane, police, santé, etc.; on ne vous adresse aucune question, personne ne s'occupe de vous.
Après notre débarquetnent et notre installation dans une auberge, notre premier soin fut de nous rendre à l'ambassade de Russie; nous avions des lettres d'introduction près de l'ambassadeur, M. d'Italinski. Voyant notre désir de visiter la ville, il se chargea de nous faire obtenir le firman nécessaire aux Francs (par cette expression on entend tout ce qui n'est pas musulman) pour entrer dans les mosquées. Un olïicier supérieur de janissaires et deux janissaires nous accompagnèrent dans notre tournée. Le plaisir que l'on éprouve à visiter cette
ville si curieuse est chèrement acheté; il faut d'abord faire un gros cadeau à Tofticier, puis donner à chaque gardien des sommes relativement importantes. Pour visiter quatre mosquées, dont Sainte-Sophie, cour du palais, dit Vieux Sérail, et la ménagerie qui s'y trouve, il nous en coûta cent quatre-vingts francs à chacun. Je prolongeai mon séjour dans cette ville, car Tambassadeur de Russie devait me confier des dépêches importantes; je ne m'en plaignis pas, et en profitai pour faire de charmantes excursions à Constantinople, dans les environs, et même en Asie Mineure. Chaque soir, nous avions un dîner, un bal ou une comédie, chez un consul ou quelque négociant européen, quoique la guerre menaçât de se déclarer, d'un moment à l'autre, entre la Russie et la Turquie.
Un soir, au moment d'aller dîner à Péra, M. d'Italinski me fit appeler : « Voici, me dit-il, des dépêches de « la plus haute gravité pour Odessa; faites prévenir votre « valet de chambre de boucler vos malles, pendant « que je vais vous donner quelques explications. Un « brick de guerre russe vous attend; le vent est favorable a pour remonter le Bosphore. » Trois heures plus tard, je voguais vers Odessa, par un temps délicieux et une mer calme. Mes dépêches débarquèrent. Pour moi, je dus purger une quarantaine de trente jours, que le duc de Richelieu me fit subir dans toute sa rigueur, quelques cas de peste ayant été constatés à Constantinople. Après m'avoir dépose au lazaret, le brick continua sa route pour Sébastopoi. bon port d'attache.
Les dépêches dont j'étais porteur avaient, en effet, une grande importance; les relations entre la Russie et la Turquie allaient être rompues.
Le général Sébastiani, ambassadeur de France en
Turquie, se conformant aux ordres de Napoléon, poussait le Sultan à refuser toute concession, dans une négociation relative à des délimitations de frontières. Il espérait qu'une guerre sérieuse en résulterait, occuperait la Russie et l'empêcherait de se mêler des affaires d'Europe. La France promettait aux Turcs une puissante intervention en leur faveur; bien entendu, ils ne virent jamais l'ombre d\in secours, ils touchèrent seulement un léger subside en argent.