PROLOGUE
Quand j'étais enfant, je voyais do mon berceau dans la chambre maternelle, mon père prendre, tous les soirs, un petit livre sur sa table, l'ouvrir avec un sourire, et le lire longtemps. Sa belle lîgurô, fatiguée par les labeurs et les soucis du jour, se transfigurait par la lecture du soir. Elle se reposait peu à peu, et s'épanouissait dans un sourire de ravissement et de paix. Par moments, il suspendait sa lecture, fermait le livre, rêvait et laissait son regard monter au delà, vers les étoiles. Puis il rouvrait les pages, lisait encore, et parfois ses yeux s'humectaient de larmes. Je no m'en attristais pas, mon instinct d'enfant me disait bien que c'était des larmes de bonheur, et que l'âme avait sa rosée comme la terre Enfin il fermait à regret le livre et les yeux; le sommeil descendait sur sa tête recueillie, de beaux songes semblaient passer devant le rêveur endormi, comme des anges, et je l'entendais parfois murmurer un nom inconnu : Lamartiac
Quel était ce mystérieux petit livre qui enchantait Tâmo de mon père? J'étais avide do le savoir. Un jour, entraîné par mon ardente curiosité d'enfant, j'ouvris le livre en secret, mais, hélas ! je ne savais pas lire encore ces signes noirs qui ne me disaient rien. Je tenais le petit livre tout tristement, quand, en feuilletant, mes doigts tournèrent des images. Des images ! les yeux d'enfant savent les lire et les comprendre. Il y avait en tête une lyre suspendue à une croix, symboles du chant et de la prière ; le petit livre chantait donc et priait. Puis, plus loin, un beau jeune homme triste, dans la nuit, la tête levée vers le ciel, où brillaient les lueurs mystérieuses do la lune ; j'aimais déjà sa douce lumière ; les belles images me ravirent, et mon imagination se glissa dans ce monde rêveur, sans savoir que je rêvais.
Je comprenais bien les images ; mais ce beau jeune homme inconnu parlait aux étoiles. Que leur disait-il dans ces petites lignes qui passaient comme des nuages sur leur clarté, en se suivant d'un pas égal, deux à deux, terminées par le même signe? Je voulais savoir leur secret. Enfin, un beau jour, je sus lire, et je courus bientôt à ce cher petit livre que j'aimais déjà sans le connaître.
A la première page, en belles lettres gravées, je lus ce mot : Premières Méditations ! Pas de nom sur le livre, mais j'avais surpris le nom mélodieux
de l'enchanteur sur les lèvres de mon père. Et je lus V Isolement! je le sentis ; car je m'isolais ainsi le long des grèves, devant la mer. Le Soir me charmait, parce que je regardais souvent le ciel dans les bois, en pensant à mes petits frères morts. Le Lac me ravissait, je croyais retrouver là mes promenades surl'étang. La Prière me touchait le cœur, parce que je priais le soir avec ma mère.
Ainsi ce petit livre me rendait ma vie, mes premiers éveils d'imagination ; il me révélait la poésie à son aurore. Je pouvais dire comme Montaigne de La Boëtie : « Je l'aimais parce que c'était lui, parce que c'était moi ! » 11 devint mon ami d'enfance.
L'enfance est la poésie de la vie humaine ; elle vit dans l'Eden de l'innocence. Elle croit au merveilleux, elle croit à l'idéal, elle semble descendre du ciel dans la fraîcheur et la virginité de l'aurore. Je retrouvais le ciel dans le petit livre. Je sentis d'abord sa poésie extérieure, la nature, la scène ; l'imagination s'éveillait avant la pensée et la passion. Je ne pouvais sentir encore les poésies intérieures, l'esprit et l'âme du livre, les méditations d'amour et de philosophie ; VHomme^ V Immortalité ^ Dieu et Elvire. Je les sentis plus tard, pou à peu, au jour levant de la jeunesse. A chaque lecture se révélait leur beauté toujours nouvelle, comme une mélodie souvent entendue qui rajeunit sans cesse, et
ouvre des chants inconnus. Je lus les Nouvelles Méditations, leurs sœurs sacrées, les Harmonies. Je les murmurais sans fin, dans ma captivité du collège, dans l'ennui des longues heures, et de ces poésies suaves j'enchantais ma mémoire.
Je me rappelle qu'un jour, au temps de ce cavcere duro du collège, dans une promenade à travers les rues de Paris, au printemps de 1836, je vis luire, à une vitrine de libraire, sur une affiche jaune, ces mots magiques :