‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 3 sur 74 · ALPHONSE DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

ALPHONSE DE LAMARTINE

Je fus tenté d'échapper des rangs, de m'élancer vers le poème défendu. Je rêvais de ce Jocelyn, je le créais par l'imagination. Jocelyn, c'était un nom breton, je le faisais semblable à un curé de campagne, à la belle figure triste, à lu vie mystérieuse, que je voyais souvent, dans mon enfance, se promener sous une avenue do châtaigniers et do chênes. Et, pourtant, je ne savais pas encore que Laurence était née

Sur les bords orageux de la mer de Bretagne.

La poésie est une fée, elle pénétrait au col-

lège. Un cœur battait sous la robe noire des professeurs. L'un d'eux, un beau jour d'été, laissa là la leçon de rhétorique, jeta son bonnet par-dessus les moulins, fît la poésie buissonnière, et nous lut avec enthousiasme la méditation Les Etoiles, « C'est beau comme Racine, » cria-t-il dans un transport d'admiration. Or, pour lui, égaler Racine, c'était le comble du génie.

Un autre jour, notre grave proviseur nous fit apprendre par cœur Milly ou la Terre natale.

Oh ! ce fut bien le cœur qui l'apprit ! Ce jour là, la leçon fut douce ! Nos cœurs s'attendrirent à ces souvenirs de père, de mère, de sœurs et de pays natal pleures par leurs enfants exilés. Enfin un jeune suppléant do rhétorique, à la tête blonde, un vrai enfant de chœur, tous les jours, après les leçons arides, nous rafraîchissait l'àmo et nous récompensait par une lecture de Jocelyn,

Il lisait, d'un accent et d'un cœur si émus, le prologue, les funérailles du curé de Valneige, la première époque, la fête de village, les premières brises d'amour, le sacrifice du jeune homme, les adieux de Jocelyn à sa mère, que nous retrouvions là notre vie perdue, et nous nous prenions à pleurer.

En 1838, un dimanche d'été, j'étais libre, j'étais' sorti do ma prison. J'errais sur les quais, lorsque je vis à un cabinet de lecture Tafficho du nouveau poème de Lamartine. J'entrai ,

et lus do longues heures cette symphonie orien* taie de la Chute d'un ange. Mais Tange préféré était Jocelyn,

Puis en 1839, les Jîecueiiiemenis entrèrent au collège, grâce à un complice de mon enthousiasme.. J'étais trop jeune encore pour comprendre toutes ces grandes inspirations, pour embrasser tous ces larges coups d'ailes, ces essors lyriques vers une foi et une politique nouvelle, cette renaissance du génie, ce pèlerinage poignant au tombeau de David, ces cordes de la douleur. Mais La Cloche de village tintait bien à mon cœur, je pleurais avec le père son enfant perdue ; il me semblait dans ses strophes à pleine volée entendre le son lointain des cloches du pays natal, et la poésie en deuil me faisait pleurer mes morts :

Et toi, saint porte-voix des tristesses humaines, Que la terre inventa pour mieux crier ses peines. Chante 1 des cœurs brisés le timbre est encor beaul Que ton gémissement donne une âme à la pierre. Des larmes aux yeux secs, un signe à la prière, Une mélodie au tombeau I...

Voilà le poète que j'admirais entre tous. Je disais sans cesse de ses vers dans les cours du collège, à haute voix, à mes camarades, pour lui conquérir des amis. Mais mon admiration allait plus loin, j'applaudissais aussi Torateur. J'aimais cette poésie nouvelle, cette éloquence nouvelle, cette politique nouvelle qui s'inspirait de Dieu et

vu

d'humanité, qui avait pitié des esclaves et des enfants trouvés, maudissait l'échafaud, et allait, comme le bon Samaritain, secourir les blessés du monde. Cette éloquence lyrique m'enivrait. On disait avec dédain que c'était de la politique do poète ! Tant mieux ! Cette politique avait des entrailles, un idéal, une étoile, et, quand ce grand rêveur daignait descendre dans l'arène, il perçait de sa lance les démons comme l'archange Raphaël.

Je connaissais les poésies, les discours, je vouliais connaître l'homme. Quel était-il ? Je le rêvais beau et bon, je me plaisais à entendre mon meilleur ami de collège, qui a été la providence de mon âge mûr, me parler de lui. Il était do son pays. Je voulais le voir. Délivré du collège, je venais, chaque jour, devant son hôtel, et j'attendais vainement de longues heures. Enfin, un jour heureux, je vis un homme plein d'élégance et de grâce paraître sur le perron, et monter eil voiture. C'était lui ! Je suivis, en courant, la voiture rapide, le long des quais, jusqu'à Passy. Là, épuisé, je m'arrêtai tout triste. Puis, un jour, j'appris la mort de son père, je pris le deuil, je voulais m'unir à ses douleurs comme à ses joies, surtout à ses douleurs. Oh ! les folles admirations de la jeunesse! Honny soit qui mal y psnse !

Mais où sont les neiges d'antan ! où sont ces

ivresses ! J'ai du moins gardé avec le vivant souvenir de mon père recueilli, le soir, dans sa poésie de chevet, le cher livre qui a fait mon âme et ma vie. Je le conserve toujours comme un bijou précieux, un diamant du cœur. Mon enthousiasme n'a pas fondu comme la neige ; il a vécu jusqu'à la mort du génie, et au delà de la mort. Un jour, cotte admiration fidèle fut récompensée. Un dmi intime de Lamartine me conduisit à lui, et je devins son secrétaire et son ami aux jours de l'infortune. J'écrivais le soir les paroles du génie recueillies dans ma mémoire. Ce sont ces notes écrites à Paris, à Monceaux, à Saint-Point, près de lui, au courant du souvenir, toutes chaudes encore d'émotion, que je donne ici dans leur vérité pour faire aimer ce grand homme. C'est son intimité dévoilée. Il y a un Lamartine inconnu : lesgrands génies sont inaccessibles comme les hautes cimes. Les montagnes ont les neiges, les génies ont les mystères. Mais Tamitié sait en faire Tascension et découvrir leur beauté secrète. On trouvera dans ces souvenirs son cœur. Pauvres fleurs séchées, puissent-elles avoir gardé quelque parfum !

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