‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 26 sur 74 · TOUSSAINT LOUVERTURE · texte numérisé non relu

TOUSSAINT LOUVERTURE

Un soir de janvier 1850, par un hiver de neige, deux hommes jeunes entrèrent dans la galerie de Monceaux. Ils arrivaient de Gormatin. L*un, à la longue taille un peu inclinée, à la démarche hésitante, à la distinction aristocratique, la tête chauve» aux cheveux grisonnants, aux yeux myopes, avait une expression indécise, naïve et aimable. Il s'avança vers Lamartine, et lui tendit sa main trem-

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blante. Son langage littéraire, élégant, distingué, avait Taccent solennel. Il évitait la simplicité comme une vulgarité ; il parlait lentement, et aimait récho à sa voix. Ame bienveillante, imagination étrange, poète de talent, républicain de rêves, aristocrate de goûts, il rappelait le marquis révolutionnaire, Saint-Huruge. Il aimait à accueillir les poètes, les artistes amis dans son château, il ouvrait à. deux battants sa porte à Thospitalité.

L'autre avait une figure sympathique, aux yeux bleus, au profil de médaille, aux épais cheveux blonds, à l'aimable sourire. Le corps grossi avant rage avait alourdi son pas, mais son esprit avait des ailes. Esprit charmant, plein de verve et de grâce, à la gaieté inspirée, poète indolent qui exhalait en se jouant des bouffées de poésie comme la fumée du narghilé, âme généreuse, ami de bon secours, qui charmait Lamartine en ses ennuis, et le faisait sourire aux plus sombres tristesses ; nature douée de tous les dons de l'esprit et du cœur, qui improvisait sans efforts un article politique, une poésie dans le jardin de Milly, où se trouvait ce vers suave :

Vos vieux arbres auasi m'ont fait leurs confidences.

Et, médecin populaire, relevait comme le bon Samaritain les blessés de son village. Ces deux amis du poète, MM. Henry de Lacretelle, et Hippolyte Boussin accouraient à son appel. Il avait reçu une mauvaise nouvelle, il invoquait leur secours.

La mauvaise nouvelle eût été une nouvelle heureuse pour tout autre. On allait jouer son drame de Toussaint Louoerture. Son éditeur, Michel Lévy, avait vendu le droit de représentation ; il allait venir avec le grand acteur populaire, Fré-

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déric Lemaître. Il fallait remanier le drame, changer ce discours en action pour Tabolition de l'esclavage ; l'assouplir aux exigences du théâtre. Lemaître devait guider le poète de son expérience scenique. C'était un travail de revision. Lamartine en avait horreur d'avance. Aussi avait-il appelé à son aide ses deux poètes amis. Ils l'aidèrent si bien, avec une telle souplesse et un tel reflet de talent du maître, qu'il e^t difficile de distinguer les vers des disciples, au 2* acte, tant leur couleur s'est fondue avec la couleur lamartinienne, comme dans les tableaux de Rubens achevés par ses élèves.

Frédéric Lemaître arriva avec son fils Charles, et Michel Lévy. Il portait l'habit à longues basques, la chemise à jabot de dentelles, des chaussons de lisière. C'était Robert Macaire visitant Lamartine. La vie a de ces rencontres sublimes et grotesques. Ce grand bohémien du théâtre à côté de ce génie royal. Sa tête puissante avait grisonné; drapé dans son élégance vulgaire de comédien, il avait le geste emphatique. Il était touj ours en scène.

Assis à une table, il déclamait les vers, de Lamartine avec l'accent du mélodrame. Il brisait, il hachait les vers, sa bouche édentée avait des la- 'cunès, on perdait la moitié des syllabes. C'était comique et douloureux. Il massacrait cette poésie aux belles carnations, comme un Noir déchirant le beau corps blanc d'une créole. Ces vers harmonieux sortaient en pièces de sa bouche ; mais il les dramatisait ; il les jouait bien, s'il les disait mal ; il y mettait sa puissante vie.

Tout le quatrième acte ancien, shakespearien par le mouvement, la vie sauvage, une vraie kermesse de Noirs, fut supprimé, ptiis remplacé par un quatrième acte nouveau, dont Frédéric Lemaître fit l'action et Lamartine les vers. Lemaître

fit un acte banal, vulgaire, détestable, un vieux truc de mélodrame, indigne même de V Ambigu, Lamartine y jeta sa poudre d'or.

Je me souviens encore de ces journées. Le poète se retirait dans une chambre à côté de la galerie pour broder le canevas de Tacteur. Il s'y recueillait, et revenait quelques instants après., en tenant à la main de grandes pages infolio couvertes de son écriture lyrique, sans ratures, où les vers magnifiques étaient jetés comme les pièces d'or par la main du joueur. Frédéric Lemaître était émerveillé d'une telle soudaineté d'inspiration. C'est ainsi qu'il écrivit la Marseillaise des Noirs au premier acte, et le grand finale. J'ai gardé ces beaux manuscrits.

Le soir, l'acteur nous amusait de sa verve pittoresque. Il nous contait ses souvenirs de théâtre. 11 avait commencé par l'humble rôle de flot dans une tempête. Lamartine le supplia de jouer quelques scenesdeRobertMacaire.il refusa obstinément.

Sans doute, il craignait de s'abaisser devant Lamartine. Il voulait garder sa dignité d'acteur devant la dignité du poète; ce roi du théâtre voulait rester roi devant ce roi de la poésie. Mais il se dérobait en vain, il jouait sans cesse, à son insu, son fameux rôle. Dans sa toilette de comédien, dans son habit à larges basques, dans sa parole à l'emphase comique, dans sa grandeur vulgaire, c'était taujours Robert Macaire.

Frédéric Lemaître retourna à Paris monter Toussaint Louverture à la Porte-Saint-Martin. Lamartine quitta Monceaux en février, mécontent de cette épreuve du théâtre. Je fus le rejoindre à Paris par le pays druidique d'Autun. Mais avant de partir, je fis un pèlerinage à sa maison natale, au berceau du poète.

L'humble maison où il est né est située dans la

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rue étroite et sombre des Ursulines, étroite et sombre elle-même, en ft.ce du couvent transformé en caserne. Une plaque de marbre placée audessus d'une porte gothique, porte cette inscription:

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