LES PÈLERINS, LA VIE D'INTÉRIEUR
Monceaux, 1850.
J'ai dessiné le 20 janvier, sur mon album, un petit pavillon de chaume, au bout de l'enclos de Monceaux, dont la fenêtre a vue sur un paysage de montagnes, et qui a déjà une gloire. C'est là que Lamartine, retiré comme en une cellule, a écrit les Girondins,
Il est venu ces jours-ci un trio déjeunes gens, au nom de la jeunesse de Lyon. Le grand oublié de 1848 a reçu, dans la galerie, ces jeunes députés de l'admiration, du souvenir et de la fidélité. L'un d'eux s'est avancé, et d'une voix émue, avec l'éloquence vibrante de l'enthousiasme, a dit la reconnaissance de la jeunesse.
Aujourd'hui, 23 janvier 1850, par un après-midi de soleil, nous avons monté en voiture à Milly. Il m'a montré le four banal où il jouait enfant, le salon maternel, les chambres, sa haute chambre de jeune homme. J'ai trouvé là un Pétrarque ; je
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Tai ouvert, et sur la première page j'ai lu, écrit de sa main, ce quatrain de mélancolie:
Hélas ! sur tant d^objets autrefois égarée, Toute mon âme aimante en moi-même est rentrée. Ces êtres que j'aimais, en qui j'ai répandu Ce cœur qui débordait, hélas I me Font rendu.
Paray, le 25 janvier 1850.
« Mon ciîer ami,
» Vous me donnez une bonne nouvelle en m*apprenant que M. de Lamartine s'est souvenu de la nourrice de Norfolk. Indépendamment de l'honneur qu'il me feit dans le présent et dans l'avenir, cette citation dans l'admirable et familier poème de la Servante me vaudra mille annonces. Quelle œuvre simple et touchante ce doit être que ce petit roman populaire I Et comme Lamartine était bien fait pour l'écrire I réjouissons-nous. Il y a encore du génie et de l'inspiration en Israël. *
» Hélas I j'ai cherché mon trésor et je ne l'ai pas trouvé. Sérieusement l'avis que l'on m'avait donné était bon. Représentez-vous un mur de six pieds d'épaisseur et un espace vide au milieu, un espace à contenir des tonneaux. Bans les guerres de religion, il y a eu certainement là quelque chose d'enfoui. J'ai été trompé dans mon désir plutôt que dans mon espérance. Le rêve est oublié et le mal réparé.
» ...Vous êtes devenu un Breton de Bourgogne. On se souvient ici de vous tendrement, î» Tout à vous.
» J. M. Dargaud. »
^ Vive le Sultan I »
Le Sultan avait donné à Lamartine une vallée
ea Asie-Mineure, quand son propre pays Tabandonnait.
Je suis toujours inquiet comme secrétaire, malgré les éloges. Mais une heureuse surprise m*est venue de Bretagne par mon përe, à qui Dargaud a adressé deux lettres reçues de M. et M°* de Lamartine. Je les donne comme deux charmants témoignages de bonté pour le jeune secrétaire.
€ J'ai le bonheur d'avoir A. qui est une provi-' dcnce tout entière dans notre Sibérie morale. Providence est son nom. Il en a la douceur, la fidélité, la main active et douce. Vous lui avez soufflé votre âme. Il est aussi supérieur de goût et d*esprit. lime faitle secrétaire le plus accompli... »
Puis la lettre de M"« de Lamartine.
« Valentine me dit qu'elle va écrire à M°* Dargaud. Je saisis l'occasion de vous envoyer un simple bonjour pour vous dire surtout qu'il est impossible d'avoir un plus parfait secrétaire et un hôte de la solitude plus excellent que votre ami.
» Il est infatigable; tout est fait sans bruit, sans retard, sans embarras, sans effort. Il a autant do talent et de style que d'autres que vous connaissez. Et il a des qualités de caractère pour la vie de tous les jours auxquelles les autres ne prétendent même pas.
» Il a ifi jugement et un goût sûr; du moins, je dois le croire, car il juge comme moi et confirme ma pensée lorsque je l'appelle en aide pour rédactions, corrections, etc., et il n'est pas possible d'y mettre plus de complaisance et plus d'égalité d'humeur. Il n'a pas trop l'air de s'ennuyer avec nous, et cependant ce n'est pas gai ici, il faut l'avouer; mais je pense que le sentiment d'être si utile et si ao:réablo à des ermites comme nous
le soutient dans cette épreuve de solitude. Je regrette que M. de L. ne Tait pas connu il y à longtemps, lorsqu'il aurait pu se l'attacher. Vous avez bien raison dans Testime que vous avez de lui.
» Je ne sais quand nous partirons; si M. de L. y était disposé, yoici un dégel qui faciliterait le voyage. Mais il est toujours tiraillé. Maintenant il ne songe qu'à la concession (1). Rolland est ici, les têtes se montent. Il voudrait à tout prix trouver des capitaux pour l'exploitation. Je tremble, tout en étant bien disposée, comme vous le savez, à tout ce qu'il voudra. Le fait est que l'affaire est très belle, mais il n'y a point de belle affaire, lorsqu'il faut emprunter pour la faire. Bonsoir, mille choses, et au revoir à Paris, je l'espère, avec sincère amitié. ;»
Cette lettre, c'est tout M"' de Lamartine, le bon sens, la raison prudente à côté de l'imagination aventureuse du génie, l'abnégation, le sacrifice, le dévouement, la grave et sincère amitié. Elle me l'a donnée pour la vie, dans cette intimité de chaque jour, à ma table de secrétaire. Chaque matin, elle arrive peindre à côté de moi, me porter les pages nouvelles de son mari,' me soumettre les épreuves. Nous lisons, nous sentons, nous jugeons ensemble, nous osons même corriger parfois ; elle, avec son tact et sa crainte du public, moi, avec mon respect attendri pour cette âme supérieure, qui veille sur le génie.
Le curé de Prisse monte, chaque dimanche, dire la messe à la chapelle du château. Près de l'autel sont déposés les drapeaux de 1848, donnés au retour de Lamartine de la guerre, par les gardes nationales des campagnes. 11 assiste à la messe, près
(1) E i Asio-Mineupo.
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de sa femme. Quelle que soît sa foi sur le mystère de la présence réelle dans l'hostie, il sait que Dieu est présent partout, que la messe est le poème sacré du sacrifice, qu'elle est vraie comme la nature où tout vit de la mort. Lui aussi sait par luimême que la vie est un sacrifice, et puis la messe est une grande prière, et il prie avec tous, avec sa femme, avec ses serviteurs, pour les morts et les vivants, pour la famille et la patrie.
Un dimanche, il est arrivé le dernier, il a paru dans un vêtement que je ne lui connaissais pas; il avait pris au porte-manteau ma redingote bleue; ce vêtement si lourd sur moi s'était transfiguré sur sa taille, il avait pris son élégance.
Charles Rolland, son intime ambassadeur d'Orient, est venu ; c'est un jeune homme, grand, maigre ; on l'appelait à l'assemblée le lévrier de Lamartine. Il est fin, pratique, agréable; on cause de l'Orient, du voyage de Lamartine. Il est en train de badinages. Il sait qu'il faut parler aux yeux des Orientaux, il a imaginé de leur apparaître avec un turban splendide, décoré, de sa croix de la Légion d'honneur. Ces soirées souriantes sont rares à Monceaux, et les hôtes rares aussi.