‹ Souvenirs sur Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 1 sur 112 · LA DERNIÈRE SECRETAIRE · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE SECRETAIRE

Dans l'orbite des grands de ce monde (j'entends de ceux qui ont fait grande figure dans l'histoire ou les lettres) on voit souvent graviter des satellites de second ou de troisième ordre, qui tournent avec fidélité autour de l'astre dont un rayon les éclaire à peine. La foule ignore leurs noms, les érudits ou les lettrés connaissent seuls leur existence. Ainsi, sans remonter plus haut, La Boétie autour de Montaigne, le Père Joseph autour de Richelieu, Boswell autour de Johnson, Eckerman autour de Gœthe, Ballanche autour de Chateaubriand. A pénétrer dans le détail de leurs vies modestes, on peut trouver cependant intérêt et profit. Parfois ces figures qui ont vécu dans l'ombre, obscurcies par l'éclat de l'astre principal,

Il NOTICE BIOGRAPHIQUE.

ont aussi leur charme de couleur ; parfois aussi on y surprend quelques reflets de la lumière au sein de laquelle elles ont vécu.

C'est ainsi que je voudrais mettre à profit quelques documents dont j'indiquerai tout à l'heure l'origine pour faire revivre le souvenir d'une femme dont toute la jeunesse s'est passée dans l'étroite intimité de madame de Maintenon, depuis 1705 jusqu'à 1719, c'est-à-dire jusqu'à l'année où la mort vint enfin atteindre, dans sa retraite de Saint-Cyr, la veuve de Scarron et de Louis XIV.

Le nom de mademoiselle d'Aumale, dont Saint- Simon n'a jamais parlé et que Dangeau ne mentionne, en passant, que trois fois, est cependant bien connu de tous ceux qui se sont occupés de madame de Maintenon. Le duc de Noailles et M. Lavallée, dans leurs publications diverses relatives à madame de Maintenon, ont en effet tiré de courtes mais fréquentes citations des manuscrits encore inédits qu'elle a laissés. x\yanteu ces manuscrits et d'autres encore entre les mains, la pensée m'est venue que cette très aimable et spirituelle personne méritait qu'on parlât quelque peu d'elle. Cependant ni sa vie, après tout fort effacée, ni son agrément auquel on rendra, je crois, justice, ne m'auraient paru prêter matière

NOTICE BIOGRAPHIQUE. III

suffisante si elle n'avait été, pendant quatorze ans, la secrétaire d'une femme dont on ne saurait se lasser de parler parce que son existence, si profondément qu'elle ait été fouillée, continue à receler plus d'un mystère. Depuis sa vertu, contestée au temps où elle était la femme de Scarron, jusqu'à son union régulière avec Louis XIV dont la preuve authentique n'a jamais pu être fournie, que de points demeurés obscurs dans cette existence, et si, comme je le crois, ceux qui ont étudié les choses de près ont raison de ne vouloir douter non plus de l'une que de l'autre, combien il demeure difficile de mesurer la part exacte d'influence qu'elle a exercée sur les événements qu'elle a vus se dérouler sous ses yeux! Dans une récente série d'études, j'ai eu l'occasion de montrer cette influence s'exerçant discrètement, mais sans relâche, autour de la duchesse de Bourgogne, ne demeurant étrangère à rien, et réputée si grande par tous qu'il n'était demande qu'on ne fît passer par son canal. Et cependant M. Geffroy, l'éditeur érudit d'une partie de sa correspondance, a pu, dans une assez récente étude, soutenir, avec preuves à l'appui, qu'il ne fallait point la tenir pour responsable de quelques-unes

des résolutions fâcheuses ou des choix malheu-

IV NOTICE BIOGRAPHIQUE

reux qu'on lui attribue généralement l. Il l'a vengée ainsi des attaques dirigées contre elle par ces deux calomniateurs de génie, Saint-Simon et Michelet. Jusqu'à quel point cette influence s'étendait-elle sur Louis XIY? A quelle limite s'est-elle arrêtée? Il y a là une énigme historique. Mais cette énigme se complique d'une seconde : c'est l'impression différente produite par elle sur ses contemporains et sur la postérité.

Aujourd'hui, ceux qui savent les choses rendent volontiers justice à madame deMaintenon. Sainte- Beuve disait, il y a déjà quarante ans, au moment de l'apparition de l'ouvrage du duc de Noailles :

« Le moment est bon pour parle" de madame de Maintenon. On lui revient. » Aujourd'hui, on lui revient davantage encore, depuis que sa correspondance publiée non, par malheur, en totalité mais en grande partie, et débarrassée des altérations de La Beaumelle2, l'a fait apercevoir sous un

1. Voir la préface que M. GefTroy a mise en tète de ses deux volumes intitulés : Madame de Maintenon, d'après sa correspondance authentique.

2. M. Achille Taphanel, l'érudit conservateur de la bibliothèque de Versailles, a fait paraître, il y a trois ans, sous ce titre : La Beaumelle et Saint-Cyr, un livre très intéressant où il a démontré que ces altérations, reprochées ajuste titre à La Beaumelle, avaient été les plus souvent concertées entre lui et les dames de Saint-Cyr, ce qui ne laisse pas d'atténuer sa responsabilité.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

nouvel aspect. On sait l'admiration inspirée à Napoléon par les lettres même falsifiées et tronquées de madame de Maintenon qui, disait-il, le ravissaient, et qu'il mettait au-dessus de celles de madame de Sévigné. Mais ceux-là mêmes qui sont disposés à la juger avec le plus de bienveillance sont d'accord pour lui refuser le charme. Ses contemporains, meilleurs juges assurément que nous, lui en trouvaient cependant, et la postérité a tort de ne pas le comprendre. Aux yeux de notre imagination, elle apparaît toujours un peu revêche, froide, embéguinée, la figure chagrine, la tête environnée d'une coiffe noire, telle que nous la représente certain portrait, souvent reproduit. Nous oublions qu'il y avait un temps où on l'appelait la jeune Indienne, en souvenir des années qu'elle avait passées à la Martinique; un temps aussi où elle inspirait tout à la fois la passion brutale de Villarceaux qui, par elle éconduit, cherchait à se consoler de la façon singulière que l'on sait, les assiduités compromettantes de Barillon auquel, plus tard, la connaissant mieux, échappait cet aveu : « Je me trompais bien, » l'amitié galante du maréchal d'Albret, qui, mourant dans la dévotion, lui adressait à ses derniers moments une lettre touchante, enfin l'intérêt affec-

VI NOTICE BIOGRAPHIQUE

tueux, mêlé d'un peu de coquetterie, de ce chevalier de Meré 'que Sainte-Beuve a pris pour type de l'honnête homme au xvne siècle. On pourrait encore allonger la liste. Nous avons peine à imaginer ce que mademoiselle de Scudéry disait de ses yeux « noirs, brillants, doux, passionnés, pleins d'esprit », dont l'éclat avait « je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer » où « la mélancolie douce paraissait quelquefois avec tous les charmes qui la suivent presque toujours; où l'enjouement se faisait voir à son tour avec tous les attraits que la joie peut inspirer ». Et si l'on soupçonnait que l'auteur du Grand Cyrus y a mis un peu du sien, il faudrait bien s'en rapporter à ce portrait, sec comme un signalement, que l'ingénieuse érudition de M. de Boilisle a découvert dans les cartons de la Bibliothèque nationale : « Visage ovale d'un tour admirable, beau teint, grands yeux noirs fort vifs, nez aquilin, bouche grande, belles dents, lèvres vermeilles bien bordées, sourire charmant, mains et bras bien taillés, beau port, physionomie fine; conversation délicate, quelquefois badine; âme grande, esprit juste,

1. Sur le chevalier de Meré et ses relations avec madame de Maintenon alors qu'elle était encore Françoise d'Aubigné, lire l'article de Sainte-Beuve sur le chevalier de Meré qu'on trouvera au tome III des Portraits littéraires.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. VII

cœur droit, tendre, franche, bonne amie, magnanime, toujours modeste, cachant avec soin une belle gorge », avec tant de soin, nous racontera plus tard mademoiselle d'Aumale, que ses amies crurent longtemps qu'elle y avait quelque mal, jusqu'à certain jour qu'ayant chaud, et s'étant découverte, elles aperçurent au contraire un objeJ digne d'admiration.

Sans doute l'âge avait quelque peu flétri ces attraits comme il arrive à toutes les femmes, mais ne les avait pas complètement détruits. Ce ne fut pas uniquement par sa solidité qu'elle eut l'art, à cinquante ans, de séduire un roi, de tempérament amoureux, ni surtout de le conserver. Certaine lettre de son directeur en donne à deviner sur ce sujet délicat plus que je n'en voudrais dire. Même en son extrême vieillesse elle avait conservé quelque chose de ce beau port et de cette physionomie fine. Dans sesLetti'es historiques et galantes madame Dunoyer, qui ne craint cependant pas de se faire souvent l'écho de certains commérages peu favorables à madame de Maintenon, rapporte qu'une Anglaise de sa connaissance, la comtesse d'Exeter, ayant eu la curiosité de voir cette femme dont le nom faisait tant de bruit en Europe, « une amie qui la conduisoit la fit ranger à côté lorsque

VIII NOTICE BIOGRAPHIQUE

madame de Maintenon se préparoit à monter en carrosse avec le roi pour un voyage de Marly, et lui dit : « Regardez-la bien. » Madame de Maintenon parut sans suite, habillée d'un damas de feuille morte tout uni, coiffée en battant l'œil, n'ayant pour toute parure qu'une croix de quatre diamants pendue à son col, qui est la seule chose à qui on ait donné son nom. Elle se plaça dans le fond du carrosse à côté du Roi, et, comme elle reconnut la dame anglaise en passant, elle la salua avec un de ces sourires sérieux où il entre de la douceur et de la majesté. La comtesse fut enchantée de cet air de modestie qui accompagnoit toutes ses actions. Elle lui trouva de beaux yeux, la physionomie fine, et ce je ne sais quoi que les années ne peuvent ôter et qui est préférable à la plus grande beauté. Elle ne paroissoit pas occupée de sa grandeur, et elle sembloit donner toute son application à examiner si le Roi étoit dans une situation commode. Dès qu'elle fut assise, on lui apporta son ouvrage, qui étoit un morceau de tapisserie; elle prit en même temps ses lunettes, et après avoir levé les glaces du carrosse, elle se mit à travailler. »

Ce « je ne sais quoi que les années ne peuvent ôter et qui est préférable à la plus grande

NOTICE BIOGRAPHIQUE. IX

beauté, » madame de Maintenon le conserva en effet jusque dans les dernières années de sa vie. « Il y a longtemps qu'on ne m'avait parlé de mes yeux, » écrivait-elle avec enjouement à l'âge de quatre-vingts ans : c'est donc qu'on lui en parlait encore. Jusqu'à la fin elle inspira des attachements passionnés. Il est vrai que c'était aux religieuses et aux demoiselles de Saint-Cyr. A travers les écrits et surtout les lettres de mademoiselle d' Au maie — dont Lavallée a publié quelques-unes S — nous verrons quel prix celles-ci attachaient aux moindres marques de sa faveur et de son affection. Nous y verrons aussi combien elle savait se faire aimer des enfants dont elle vécut environnée jusqu'à ses derniers moments. Or nul âge n'est aussi sensible au charme que l'enfance, et ne sait mieux reconnaître sous les rides de la triste vieillesse les traits de la primitive beauté. Dans cette étude sur celle qui fut sa secrétaire et sa compagne dévouée, madame de Maintenon apparaîtra donc sinon de face, du moins de profil, sous un jour peut-être un peu nouveau. C'en sera, je l'espère, assez pour exciter quelque intérêt et pour justifier l'entreprise de replacer,

1. On trouvera ces lettres au tome II des Lettres historiques et édifiantes.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

non pas assurément sur un piédestal, mais sur un socle à la mesure de sa taille, cette figurine du grand siècle.

Marie-Jeanne d'Aumale naquit au mois de juillet 1683 (son acte de baptême est du 4), à Vergie, petit village de Picardie. Elle était le sixième enfant et l'aînée des filles (car elle avait une sœur cadette) de Jacques d'Aumale, seigneur de Mareuil, et de Suzanne de Courcelles. La maison dont elle sortait passait pour fort ancienne. Plusieurs généalogistes n'hésitent pas à dire que les d'Aumale de Picardie étaient de même souche que l'illustre maison des comtes d'Aumale de Normandie. En tout cas, les deux familles portaient les mêmes armes : d'argent à une bande de gueules chargée de trois besans d'or, qui se voient encore aujourd'hui dans la principale église de la petite ville d'Aumale *. Les d'Aumale de Picardie s'étaient eux-mêmes séparés en plusieurs branches dont la fortune avait été inégale. A l'une de ces branches appartenait la maréchale de Schomberg, fille de

1. Sur la généalogie de la famille d'Aumale, dont une branche subsiste encore aujourd'hui, voir l'appendice II.

NOTICE BIOGRAPHIQUE. XI

Daniel d'Aumale, seigneur d'Haucourt. La maréchale, avant que son mari, huguenot, eût passé à l'étranger, avait fait assez grande figure à la cour. Quand madame de Maintenon s'attacha mademoiselle d'Aumale elle écrivit à la princesse des Ursins : « Elle est de la même maison que la maréchale de Schomberg qui aurait, je crois, trouvé bien mauvais de voir une fille de son nom auprès de moi. Je le trouve aussi mauvais qu'elle, mais ne pouvant lui faire une fortune convenable à sa naissance, je lui fais passer une vie assez heureuse, et je crois être en droit de traiter les demoiselles de Saint-Cyr comme mes enfants. » Jeanne d'Aumale fut reçue à Saint-Cyr en novembre 1690, sur les preuves de sa noblesse, établies, nous apprend d'Hozier, depuis Jean d'Aumale, son sixième aïeul, dont le petit-fils avait épousé Madeleine de Villiers de l'Isle-Adam, nièce du grand-maître de Rhodes1. On n'en demandait pas tant, puisque, pour être reçues à Saint-Cyr, les demoiselles n'avaient à faire preuve de noblesse que depuis la quatrième génération, et encore du côté du père, ce qui prouve que, chez la noblesse pauvre, les mésalliances étaient

Page 1