D'Hozier, édition de 1738. Registre 1", 1" partie
XII NOTICE BIOGRAPHIQUE
déjà fréquentes. Deux cousines de Jeanne d'Aumale, Marie-Louise et Isabelle-Henriette, avaient été déjà reçues à Saint-Cyr en 1G84. Sa sœur Charlotte y fut reçue en 1692. C'est que les d'Aumale, famille nombreuse, noble et pauvre, rentraient tout à fait clans la catégorie de celles que madame de Maintenon avait en vue, lorsqu'elle avait donné à Saint-Cyr sa constitution définitive. C'est une des nombreuses erreurs que certaines ignorances entretiennent sur l'ancien régime, de croire que la France se partageait autrefois entre riches et pauvres, tous les nobles étant plus ou moins riches et les autres plus ou moins pauvres. De plus en plus, au contraire, l'aisance s'introduisait dans la bourgeoisie et aussi, quoique plus lentement, dans la classe rurale, sans parler des colossales fortunes des fermiers généraux ou des traitants. De plus en plus la noblesse, surtout la noblesse de province, se faisait pauvre. D'honorables sacrifices qu'elle s'imposait en temps de guerre, en vue de pourvoir à son équipement, et aussi l'incurie qu'elle apportait dans la gestion de ses terres en étaient la cause. De plus en plus aussi l'art, aujourd'hui poussé si loin, de fumer ses terres, suivant l'énergique expression de madame de Grignan, entrait en honneur. Mais
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XIII
ce procédé n'était pas à l'usage de tout le monde, et il y avait surtout dans la noblesse de province de grandes souffrances. Madame de Maintenon en savait quelque chose. Son enfance avait été besogneuse, et si, dès lors, elle savait trouver de fières réponses à qui voulait l'humilier, comme le jour où, à la fille du geôlier de Niort qui la raillait de n'avoir pas comme elle un ménage d'argent, elle répliquait : « Oui, mais je suis demoiselle et vous ne l'êtes pas, » cependant elle avait conservé de ces temps un souvenir cuisant. Elle n'avait pas oublié non plus ces années pénibles où, tombée à la charge d'une parente avare, celle-ci l'employait non pas, comme disait Saint-Simon, « à panser les chevaux et à leur mesurer l'avoine », mais, ce qui ne valait guère mieux, à garder les dindons, une gaule à la main et portant à son bras son déjeuner dans un petit panier qui contenait également un exemplaire des quatrains de Pibrac1. Mais ce qui dut surtout lui faire sentir la nécessité de pourvoir à l'éducation des jeunes filles nobles et pauvres, ce fut le souvenir du
1. Les Quatrains du S. de Pybrac, conseiller du roy, contenans préceptes et enseignements utiles pour la vie de l'homme, de nouveau mis en leur ordre, et augmentez par ledict seigneur. Avec Les plaisirs de la vie rustique. A Lyon, par Benoist Rigaud, 1597.
XIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
temps où, placée chez les Ursulines de Niort, ses deux tantes, madame de Neuillant et madame de Yillette, l'une cousine, l'autre sœur de son père, se refusaient également à payer le prix de sa pension : la première parce qu'elle trouvait la pension trop chère, la seconde parce qu'étant huguenote, elle ne voulait pas que des religieuses élevassent sa nièce. Madame de Maintenon n'oublia jamais ces tribulations de sa jeunesse, et de même, Saint-Simon lui rend cette justice, que dans sa haute fortune elle étendit toujours sa protection sur ceux qui lui étaient venus en aide dans ses années difficiles, de même elle se préoccupa de bonne heure de sauver les demoiselles nobles, qui pouvaient se trouver dans la même situation qu'elle, des difficultés et des humiliations auxquelles elle s'était vue réduite. « La noblesse devrait bien m'aimer, disait-elle, car je l'aime bien, et je souffre extrêmement de la voir réduite où elle est. » Jeanne d'Aumale appartenait à cette noblesse pauvre. Sa place était donc naturellement à Saint-Cyr, et, dès l'enfance, elle contracta ainsi envers madame de Maintenon une dette de reconnaissance dont elle devait s'acquitter plus tard.
De sept à vingt ans mademoiselle d'Aumale
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XV
compta parmi les élèves de Saint-Cyr. Nous ne savons rien d'elle durant ces années sinon qu'à son propre dire elle « estoit des plus éveillées et des moins estimées ». Eveillée, s'il faut entendre par là vive et spirituelle, elle le demeurera toujours; estimée, on verra combien elle finit par l'être. La meilleure preuve en est qu'après avoir passé successivement par les quatre divisions des rouges, des vertes, des jaunes et des bleues, et probablement aussi par celle des noires, c'est-àdire de celles qui donnaient des leçons aux autres, quand elle fut arrivée à l'âge de vingt ans et trois mois, on ne voulut pas la laisser partir. Une ordonnance de l'évêque de Chartres, Godet des Marais, rendue à la requête des Dames de Saint- Cyr, la retint à l'Institut « pour aider aux classes ». Mademoiselle d'Aumale n'était pas seule dans cette situation. Elle avait des collègues, si l'on peut employer cette expression toute moderne qui sent le lycée de jeunes filles. Toute sa vie aurait donc pu s'écouler dans cette situation un peu effacée, sans une bonne fortune qui lui arriva. En 1705 madame de Maintenon eut besoin d'une secrétaire. L'usage des secrétaires était beaucoup plus répandu autrefois qu'il ne l'est aujourd'hui. Je ne parle pas de ces secrétaires d'hommes publics qui
XVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
avaient le singulier privilège d'imiter non seulement Térriture mais encore la signature (comme par exemple le président Roze qui a signé tant de lettres ou dépêches de Louis XIV) et qu'on appelait également des secrétaires à la main. Beaucoup de personnes faisaient également usage de secrétaires pour la correspondance privée. Ainsi madame de La Fayette, qui, toujours paresseuse et dolente, laissait à sa demoiselle de compagnie, mademoiselle Perrier, le soin d'écrire ses dernières lettres à Ménage et ne prenait la peine que de les signer.
Si quelque femme avait le droit de se servir d'un ou plutôt d'une secrétaire, c'est assurément madame de Mainlenon. Le nombre des lettres qu'elle a écrites est prodigieux. On en connaît par la publication environ quatre mille. Un certain nombre existent et sont inédites. Un plus grand nombre encore ont été perdues. Quand on songe à la vie qu'elle menait et qu'elle nous a décrite elle-même, à cette chambre qui depuis son lever jusqu'à son coucher ne désemplissait pas, à ces audiences qu'elle ne pouvait refuser de donner, à ces longs tête-à-tête avec le Roi qui lui étaient nécessaires pour conserver son influence, on se demande comment elle trouvait le temps matériel
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XVII
de suffire à une correspondance aussi active et l'on admire à la fois l'étendue et la force de cet esprit qui lui permettait à la fois d'échanger avec une femme comme la princesse des Ursins, des lettres où elle n'avait pas le dessous, et d'adresser aux dames de Saint-Cyr des épîtres où les conseils spirituels alternent avec les recettes ménagères. Mais pour suffire matériellement à la tâche, il était indispensable qu'elle eût recours à une main étrangère. Aussi ses lettres autographes, surtout aux dames et demoiselles de Saint-Cyr, devenaientelles de plus en plus rares. On se les disputait, car elles étaient considérées comme une marque de prédilection. « C'est la folie de tout ce qui a été à Saint-Cyr d'aimer mon écriture, écrivait-elle à l'abbesse de Gomerfontaine, il faut cependant apprendre à s'en passer, » et dans une autre lettre : « Est-il possible, ma chère abbesse, que vous soyez encore assez enfant pour aimer mieux me faire mal et avoir de mon écriture. Cela est bon aux demoiselles de Saint-Cyr, mais à une vénérable abbesse c'est une faiblesse, » et elle ajoutait en postscriplum : « Il faut donc en venir à cette écriture tant chérie pour vous dire que je vous aime tendrement. Voilà deux heures que je dicte pour vous1. » 1. Manuscrits du grand séminaire de Versailles, Avis sur les
XVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE
Pour dicter ainsi, comme c'était devenu son habitude, madame de Maintenon avait donc besoin d'une ou même de plusieurs secrétaires, car elle prenait parfois parmi les jeunes filles élevées à Saint-Cyrla première qui lui tombait sous la main en s'excusant de l'écriture et de l'orthographe de celle qu'elle employait ainsi au hasard. Mais elle eut successivement plusieurs secrétaires attitrées. Ce fut d'abord mademoiselle de Norman ville, une fort belle personne à qui avait été confié le rôle d'Àthalie, qu'elle maria depuis au président de Chailly, et qu'elle fit revenir pour quelques jours, quand la duchesse de Bourgogne eut la fantaisie de reprendre la pièce sur le théâtre de Versailles. Elle eut ensuite une jeune personne de fort bonne famille, mademoiselle d'Osmond, qu'elle garda auprès d'elle deux ans, de 1703 à 1705, et que nous retrouverons. Elle lui fit conclure avec le marquis d'Havrincourt, gouverneur de Hesdin et colonel du régiment d'Artois-Dragons, un excellent mariage, comme elle fit pour plusieurs jeunes filles de Saint-Cyr, car elle ne se désintéressait pas de leur établissement. « Ce qui manque à Saint-Cyr, ce sont des gendres, » disait-elle, et,
Classes, t. II. Lettres à l'abbesse de Gomerfontaine des 6 février et 13 avril 1706.
NOTICE BIOGRAPHIQUE. XIX
quand elle en avait trouvé pour ses filles, elle continuait de les assister de ses conseils. C'est ainsi qu'elle adressait à la jeune madame d'Havrincourt des avis d'un sens conjugal élevé, d'un sens mondain juste et mesuré : « Vous n'avez à présent, lui écrivait-elle, que deux choses à faire, servir Dieu et contenter votre mari. Ayez pour lui toutes les complaisances qu'il exigera; entrez dans toutes ses fantaisies autant que cela n'offensera pas Dieu ; s'il est jaloux, renfermez-vous, ne voyez personne; si, au contraire, il veut que vous soyez dans le grand monde, mettez-vous-y en vous retirant toujours autant que la modestie le demande. Aimez la présence de votre mari, ne vous cachez jamais de lui... Ne donnez jamais dans les excès des modes. Suivez-les de loin et autant que la bienséance le requiert et sans les outrer. Ne tàtez jamais de la louange qu'on dise de vous que vous êtes magnifique dans vos habits. Soyez vêtue proprement, sans affectation et devenez ménagère. Enfin, ma chère fille, soyez une bonne chrétienne, une bonne femme et une bonne mère, remplissez bien tous vos devoirs, établissez bien votre réputation et priez pour moi i. »