Mazarin (Guilio), né en 1602, mort en
3. Philippe de France duc d'Orléans, dit : Monsieur, ne le 21 septembre 1646, mort le 9 juin 1701.
eux-mêmes qu'en mon particulier je n'en pouvois ôter les yeux. La maison de Monsieur parut donc très pitoyable, et ensuite celle du Roi véritablement royale, car rien au monde n'éloit plus beau. Vous savez mieux que moi ce qu'elle contient, mais vous ne sauriez comprendre la beauté des chevaux sur quoi les pages de la Grande et de la Petite Écurie * étoient montés ; ils alloient par bonds, et étoient maniés le plus agréablement du monde. Ensuite tous ses mousquetaires avec différentes plumes; la première brigade en avoit de blanches, la deuxième de jaunes, noires et blanches, la troisième de bleues, blanches et noires, et la quatrième de vertes ut blanches, et, après cela, les pages de la chambre, avec des casaques de velours couleur de feu, toutes couvertes d'or; ensuite monsieur de Navailles2 à la tête des Chevaulégers, tout cela magnifique; ensuite Vardes3 à la tête des Cent-Suisses; il étoit avec du vert sur de l'or et de fort bonne mine. Ensuite... non, je crois que les gens de qualité suivoient les Chevau-légers; on en vit un très grand nombre, tous si magnifiques que
1. On appelait Grande Écurie les chevaux destinés aux équipages royaux, et Petite Écurie ceux destinés au service personnel du Roi.
•2. Philippe de Montaud de Bénac, duc de Navailles, né en 1619, maréchal de France en 1675, mort le 5 février 1684.
3. François-René du Bec Crespin, marquis de Vardes et comte de Moret, né en 1615, mort à Paris le 3 septembre 1688.
l'on ne savoit juger en faveur de personne. J'y cherchai mes amis; Beuvron1 passa un des premiers avec monsieur de Saint-Luc2; il me cherchoit aussi, non pas où j'étois. Tous les autres marchoient assez en désordre. Je cherchai monsieur de Villarceaux3, mais il avoit un cheval si fougeux qu'il étoit à vingt pas de moi devant que je le reconnus; il me parut fort bien; il étoit des moins magnifiques mais des plus galants ; de plus il avoit un beau cheval qu'il manioit bien ; sa tête brune paroissoit fort aussi, et Ton se récria sur lui quand il passa. Tous ces gens-là allèrent faire de grandes révérences au balcon de l'abbé d'Aumont4; je
1 François de Harcourt, marquis de Beuvron, lieutenant général et gouverneur de la haute Normandie, mort le 23 avril 1705 à l'âge de soixante-dix-huit ans. Il avait épouse Catherine le Tellier de Tourneville.
2 François d'Espinay, marquis de Saint-Luc, comte d bstefan et de Norville, était guidon des gendarmes de la garde du Roi. 11 mourut le 9 juillet 1694.
3 Louis de Mornay, marquis de Villarceaux, ne en 1619, capitaine -lieutenant des chevau - légers de monseigneur le Dauphin et du duc d'Orléans, capitaine de la meute des chiens courants du roi pour la chasse du lièvre, mort au château de Villarceaux, le 21 février 1691, âgé de soixante-douze ans. Il s'agit ici de ce Villarceaux qui afTectait pour madame Scarron une passion compromettante, et que Saint-Simon, se faisant l'écho d'un bruit assez répandu, lui attribue comme amant, et non seulement lui, mais son frère l'abbé de Villarceaux, et encore un troisième qui mourut jeune. On remarquera sans doute avec quelle aisance et quelle liberté madame Scarron parle de Villarceaux à sa propre femme.
4 Charles d'Aumont, né le 13 novembre 1634, mort en janvier 1695 fils cadet d'Antoine, premier duc d'Aumont, maréchal de France, et de Catherine Scarron de Vavres. Suivant Lavallée {Correspondance générale de madame de Maintenon,
vous ai mandé qui y étoit. Le comte de Guiche1 marchoit seul, fort paré de broderies et de pierreries qui éclatoient au soleil admirablement. Il étoit entouré de force belle livrée et suivi de quelques officiers des gardes; il alla sous le balcon, comme vous pouvez penser où je crois qu'il plut assez, car il étoit admirablement bien, et plein de vert et de blanc qui réussit fort bien. Les maréchaux de France précédoient le Roi devant lequel on portoit un dais de brocart. »
Ici il manque une feuille de quatre pages qu'on ne put retrouver, où elle dépeint les seigneurs, leurs suites, puis la magnificence du Roi, et voilà la suite de ce qui est perdu :
« Avec une grâce et une majesté surprenante ensuite parut monsieur le Chancelier 2 avec une robe
t. Ier, p. 75), et suivant Gefîroy (Madame de Maintenait d'après sa Correspondance authentique, t. 1er, p. 6 à H), ce balcon serait celui de l'hôtel que madame de Beauvais, ancienne femme de chambre d'Anne d'Autriche, venait de se faire construire dans la rue Saint-Antoine et qui existe encore de nos jours. D'après ces auteurs, cet hôtel de Beauvais se serait appelé aussi hôtel d'Aumont. Mais M. de Boislisle, dans son Paul Scarron et Françoise d'Aubigné (p. S6), conteste le fait en s'appuyant sur des raisons fort sérieuses.
1. Armand de Gramont, comte de Guiche, né en 1038, mort en 1673. Il était fort séduisant et ce que madame Scarron dit quelques lignes plus bas donne à penser qu'il y avoit sur le balcon quelque dame à qui il faisoit la cour. Il joua plus tard un grand rôle dans la vie de Madame.
2. Pierre Séguier, duc de Villemor, pair et chancelier de France, né à Paris le 29 mai 1588, mort à Saint-Germain-en- Laye le 28 janvier 1672, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.
et un manteau de brocart d'or, environné de laquais et de pages vêtus de satin violet, chamarrés d'argent et couverts de plumes. Enfin, madame, il ne se peut rien voir de plus pompeux que tout ce qui s'y fit. On ne pouvoit dire des gens de qualité qui étoit le mieux; ils étoient tous admirablement, et si j'avois à donner le prix à quelqu'un ce seroit au cheval qui portoit les sceaux. La Feuillade1 y avoit affecté une singularité qui ne réussit pas; il n'avoit sur de la broderie que du ruban noir et des plumes noires. Le chevalier de Gramont2, Rouville3 et Bellefonds4 et quelques autres gens de qualité suivoient la maison de monsieur le Cardinal; je ne sais si c'étoit par manière de flatterie, et je m'en
1. François d'Aubusson de la Feuillade, né en 1625, maréchal en 1673, mort en 1691.
2. Philibert de Gramont, dit le comte de Gramont, gouverneur du pays d'Aunis et de la Rochelle, mourut à Paris le 30 janvier 1707, âgé de quatre-vingt-six ans. C'est lui que son beau-frère Hamilton fait parler dans les célèbres Mémoires du comte de Gramont.
3. Hercule-Louis, marquis de Rouville, seigneur de Meux, Rivecourt, etc., lieutenant général des armées du Roi, colonel du régiment de Rouville, mort le 27 novembre 1677, âgé de soixante-sept ans. Il avait épousé en 1639, Marie-Jeanne du Bosc, dame de Boisdembourg. Il eut pour fils : 1° François, marquis de Rouville, guidon des gendarmes de la Reine, mort sans postérité, de Marie de Béthune, qu'il avait épousée en octobre 1667; 2° Louis, marquis de Rouville, lieutenant-colonel du régiment de cavalerie de la Reine. Il est assez difficile de dire duquel des trois Rouville il est ici question, probablement du second.
4. Bernardin Gigault, marquis de Bellefonds, né en 1630 maréchal de France en 1668; il mourut le 5 décembre 1694.
informerai, car cela surprit tout le monde. Le chevalier étoit tout couvert de couleur de feu, et fort magnifique. Rouville étoit en housse d'emprunt, et, pour moi, j'aurois pris le parti de n'y pas être, car le Roi sait bien qu'il n'est pas en état de faire ces dépenses-là. Voilà, madame, tout ce que je vous puis dire pour aujourd'hui; j'ai même la main si lasse que je ne vous remercierai point de toutes les bontés que vous me témoignez. Madame de Préaux m'envoya encore hier au soir une de vos lettres dont je vous rends mille grâces; je n'envoierai celle-ci à la poste que le plus lard que je pourrai, afin d'attendre des relations s'il y en a d'imprimées.
» Dans les premières harangues que l'on a faites, je n'ai point ouï parler de celle du président Amelot1. Pour hier, on ne peut encore savoir ce qu'ils auront fait, ni celui qui aura le mieux réussi, je m'en informerai. Ils les firent très courtes et par conséquent moins mauvoises; les Présidents à mortier étoient assez ridicules avec leur mortier sur leur tête; il sembloit de loin qu'ils avoient de ces boîtes plates de confitures. On chante aujourd'hui le Te Deum, et dimanche il y aura un feu sur l'eau, devant le Louvre.
1. Charles Amelot, baptisé le 8 juin 1620, conseiller au Parlement de Paris, président au Grand Conseil. 11 mourut à Pans le 1*2 février 1671, dans la cinquante et unième année de son âge.
Enfin, madame, on ne parle que de plaisirs; je vous prie de croire que je n'en ai point un plus grand que de vous donner des marques de ma gratitude et de mon respect.
» Je viens d'apprendre que le Roi donna les clefs de la ville que l'on lui apporta à monsieur de Tresmes *, lequel les envoya sur l'heure à madame de Navailles. Les relations ne sont pas encore imprimées, je vous envoie ce qu'il y a.
» Trouvez bon que je fasse ici mes compliments à messieurs de Villarceaux2 et à monsieur et mademoiselle de la Garenne. »
Madame de Montchevreuil étoit fort dévote, mais elle tourmentait un peu trop par zèle ceux qui ne l'étoient pas autant qu'elle, et deux heures avant vêpres, elle commençoit à en parler, crainte que monsieur de Montchevreuil et madame Scarron n'y allassent pas. Elle les pressoit d'une manière si gênante que, par malice, ils demeuroient à jouer pendant qu'elle y alloit, et puis ils disoient : « Nous aurions aussi bien fait de la suivre, mais elle en avoit trop d'envie. »
1. René Potier, comte, puis duc de Tresmes, né vers 1577, épousa en 1607 une sœur du duc de Luxembourg-Pi ney; veuf en 1645, il mourut à Paris le 21 février 1670. Il passait pour être l'amant de la sœur de Scarron.
2. Le marquis de Villarceaux avait deux frères, Claude de Mornay, mort jeune, et René de Mornay, abbé de Saint-Quentin. lès-Beauvais, mort le 27 septembre 1691.
J'ai déjà dit, il me semble, qu'elle n'étoit pas moins attachée à l'hôtel de Richelieu qu'à l'hôtel d'Àlbret. Madame la duchesse de Richelieu lui témoignoit beaucoup d'amitié, et madame Scarron s'y attacha sincèrement de son côté.
Elle a toujours été mise très modestement, et si cachée dans ses coiffes, que, les ayant dénouées un jour de grande chaleur, madame la duchesse de Richelieu lui dit avec étonnement : « Mais vraiment vous avez la gorge fort belle; j'avois toujours cru que vous y aviez quelque mal, et que c'étoit pour cela que vous la cachiez avec tant de soin. »
J'ai ouï dire que, quand elle se mit dans la dévotion, les commencements furent fort pénibles. On peut voir à Saint-Cyr à peu près dans quel temps, parce que les lettres de monsieur l'abbé Gobelin !, son directeur de ce temps-là, y sont. Monsieur l'abbé Gobelin étoit docteur de Sorbonne, homme très estimé. Mais, quoique habile et savant, il s'y prit avec elle d'une manière propre à la rebuter. Il avoit pour maxime que la dévotion devoit exclure toutes sortes de plaisirs et cela d'une manière outrée. C'est pour lui, et par une espèce de raillerie, que madame de Maintenon depuis fit jouer devant lui
1. L'abbé Gobelin, docteur en Sorbonne, avait été homme de guerre dans sa jeunesse; il devint vers 1666 directeur de madame de Maintenon et mourut le 7 mai 1691, âgé et infirme.
par les demoiselles de Saint-Cyr1 une conversation qu'elle composa sur la dévotion.
Une des premières pratiques qu'il lui donna fut de tâcher d'ennuyer tout le monde dans la conversation, parce qu'il vit en elle cette envie de plaire si naturelle à l'amour-propre, et dans laquelle elle avoit si bien réussi qu'on la désiroit partout, et qu'elle a dit elle-même ne pouvoir contenter tous ceux qui vouloient l'avoir. Elle disoit ces choses aux demoiselles de Saint-Cyr, non pour se vanter, mais pour leur faire voir qu'il ne tient qu'à soi de se faire aimer et eslimer. Après cette première pratique, ses amis la trouvoienl tout d'un coup changée, car elle prit cette pratique fort à cœur, voulant obéir. Elle prit donc le parti de ne plus parler, elle qui le faisoit avec tant d'agrément de vivacité et d'esprit. Elle se contraignit si fort là-dessus que cela la rebuta de la piété. Je lui ai ouï dire que, sans le monde qui l'auroit blâmée, elle auroit volontiers passé les Dimanches sans aller à la messe. Monsieur l'abbé Testu, qui ètoit un de ses amis, l'étant venu voir, et apercevant comme les autres le changement qui étoit en elle, lui dit : « Madame, je ne veux point savoir votre secret, mais vous avez affaire à un indiscret. »
1. Voir cette conversation au tome Ier, p. 192, des Conseils et Instructions aux demoiselles.
L'abbé Gobelin lui dit un jour : « Je devrois vous donner pour pratique, afin d'humilier votre esprit, d'aller baiser toutes les dévotions et les images de Saints qui sont dans l'Église. » Il ne le fit pas. « Mais, dit madame de Maintenon, s'il me l'eût ordonné, quelque peine que cela m'eût fait, je n'y aurois pas manqué, quoique je pensasse qu'on se seroit bien moqué de moi. »
Elle s'habilloit très simplement, comme j'ai déjà dit. Elle se distinguoit seulement par la propreté et le beau linge, et, dans le temps qu'elle ne portoit que de l'étamine du Lude, elle brûloit de la bougie chez elle, ce qui n'étoit pas fort commun dans ce temps-là. Monsieur l'abbé Gobelin trouvoit qu'elle étoit trop bien mise, non pas pour la qualité de ses habits, mais pour la quantité d'étoffes. « Mais, monsieur, lui disoitelle, je n'ai que des étoffes communes. — Cela est vrai, répondit-il, mais je ne sais ce qu'il y a, ma très honorée dame, je vois tomber avec vous, quand vous vous mettez à genoux, une quantité d'étoffes à mes pieds qui a si bonne grâce que je trouve à cela quelque chose de trop bien '. »
Voici ce que j'ai appris du commencement de sa fortune. Elle avoit vu madame de Montespan à
1. Ce passage a élé cité par Gefïïoy. Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique, t. I", p. xix.
l'hôtel d'Albret. ou de Richelieu, et, quand il fut question des enfants du Roi avec madame de Montespan, on chercha une personne qui sut et les bien élever et surtout les bien cacher. On jugea que madame Scarron y seroit propre.
Madame de Montespan lui fit donc proposer cet emploi (c'est à madame de Maintenon que je l'ai entendu dire). Elle le refusa, disant qu'il ne lui convenoit pas d'élever les enfants de madame de Montespan; que si c'étoient ceux du Roi, et qu'il le voulût, il falloit qu'il l'en priât. Le Roi le fit, et alors elle consentit à s'en charger, ce qu'elle n'auroit jamais fait sans cela. Je mets ceci pour bien des personnes qui l'ont condamnée sur cet article. Elle pouvoit, ce me semble, prendre ce soin, sans pour cela entrer dans la passion du Roi pour madame de Montespan1.
Cet emploi fut le commencement de sa fortune, mais il fut aussi le commencement de ses peines et de ses contraintes. Il falloit qu'elle renonçât à ses amis, aux plaisirs de la société pour lesquels elle étoit née, et il le falloit sans en pouvoir donner de bonnes raisons aux gens de sa connoissance. Cependant, comme il n'étoit pas possible de s'en éloigner
1. Le duc de Noailles cite ce passage dans son Histoire de madame de Maintenon, t. Ier, p. 340.
tout d'un coup, pour remédier aux inconvénients qui pourroient arriver dans une maison aussi petite que la sienne à Paris, et qu'il étoit aisé de surprendre une nourrice, d'entendre crier un enfant, elle prit pour prétexte la petite d'Heudicourt avec elle, la demanda à madame sa mère qui la lui donna sans peine, par l'amitié qui étoit entre elles. Mademoiselle d'Heudicourt fut depuis madame de Montgon \ dame du palais de la duchesse de Bourgogne2. Cela me fait souvenir que dans le temps qu'on cachoit les enfants de madame de Montespan, mademoiselle d'Heudicourt étoit quelquefois ou la sœur ou la cousine de ces enfants. Elle demandoit quelquefois à madame Scarron : « Qui suis-je aujourd'hui, maman? » nom d'amitié qu'elle lui donnoit.
Quand madame de Montespan étoit prête d'accoucher, on envoyoit chercher madame Scarron; elle
i. Louise Sublet d'Heudicourt, née en 1668, mariée le 10 avril 1688 au comte de Montgon, morte le o janvier 1707. Madame de Sévigné et Emmanuel de Coulanges écrivaient, le 4 décembre 1673, à madame de Grignan, à propos de mademoiselle d'Heudicourt. « La petite d'Heudicourt est jolie comme un ange; elle a été de son chef huit ou dix jours à la Cour, toujours pendue au cou du Roi. Cette petite avoit adouci les esprits par sa jolie présence : c'est la plus belle vocation pour plaire que vous ayez jamais vue. Elle a cinq ans; elle sait mieux la Cour que les vieux courtisans. » {Lettres de madame de Sévigné à sa famille et à ses amis, édition des Grands Écrivains, t. III, p. 299.)
2. Marie-Adélaïde de Savoie, née le 6 décembre 1685, morte le 12 février 1712.
emportait l'enfant, le cachoit sous son écharpe, se cachoit elle-même sous un masque, prenoit un fiacre, et revenoit ainsi à Paris, non sans beaucoup de frayeur qu'on ne découvrit le secret que le Roi lui avoit demandé. On a su par elle-même les peines extraordinaires que cet emploi lui a causées, ses assiduités, ses veilles, quelquefois levée quatorze ou quinze fois dans une nuit, veillant les enfants pour laisser dormir une nourrice, et tout le temps que ces enfants furent cachés, pour qu'il ne parût rien à ses amis, elle les voyoit à l'ordinaire, mais elle alloit toute la nuit dans les endroits différents où ils étaient, et paroissoit le malin comme si elle eût bien dormi, afin qu'on ne se doutât de rien. Tout ce qui lui faisoit le plus de peine, c'est qu'elle était timide, rougissant très aisément, et comme on se doutoit bien de quelque chose de ce qui se passoit, dès qu'on disoit un mot qui en approchent, elle devenoit incarnat, et pour diminuer cette facilité à rougir elle se fit saigner, mais elle y gagna peu de
chose.
Le Roi vit donc assez souvent madame Scarron, chez madame de Montespan, et eut dans les commencements plus d'éloignement que de goût pour elle. 11 la regardoit comme un bel esprit, et la craignoit comme une précieuse. Il ne l'appeloit, en parlant à madame de Montespan, que : votre bel esprit; mais
avec le temps, il s'y accoutuma, et comprit si bien qu'il y avoit du plaisir à l'entretenir, que la délicatesse de sa passion pour madame de Montespan lui fît sentir quelque jalousie de celui qu'il supposoit qu'elle devoit trouver dans sa conversation, et il demanda à madame de Montespan, comme un sacrifice, de ne lui plus parler les soirs quand il seroit sorti de chez elle. Madame Scarron s'en aperçut, lorsque étant rentrée à son ordinaire dans la chambre de madame de Montespan, et qu'elle vit qu'elle ne lui répondoit point, quoiqu'elle ne fût pas endormie : « J'entends, dit madame Scarron ; on vous a demandé de ne me plus parler; je vais tourner ce sacrifice au profit de mon sommeil et me retirer. » — Madame de Montespan fut enchantée qu'elle eût pénétré ce mystère; non seulement elle lui parla à son ordinaire, mais la conversation n'en devint que plus vive.
Monsieur le duc du Maine ' étoit né droit et bien fait, et le fut jusqu'à trois ans que les grosses dents lui percèrent et lui causèrent des convulsions si terribles qu'une de ses jambes se retira beaucoup plus que l'autre. On essaya en vain tous les remèdes de la Faculté de Paris, après lesquels on le mena à Anvers, pour le faire voir à un homme dont on van toit le
1. Louis-Auguste de Bourbon, fils légitimé de Louis XIV et de madame de Montespan, né le 31 mai 1670, mort le 14 mai 1736.
savoir et les remèdes, et, comme on ne vouloit pas que monsieur le duc du Maine fût connu, madame Scarron fit ce voyage sous le nom supposé d'une femme de condition du Poitou, la marquise de Surgère, qui menoit son fils à un empirique, dont les remèdes étoient apparemment bien violents, puisqu'il allongea la jambe de monsieur le duc du Maine beaucoup plus que l'autre, mais il ne la fortitia pas, et les douleurs extrêmes qu'il souffrit ne servirent qu'à la lui faire traîner. Malgré ce mauvais succès, Monsieur le duc du Maine ne laissa pas de faire encore deux voyages à Barèges aussi inutilement que le reste.
En allant à Barèges, madame Scarron, sous le nom de madame la marquise de Surgère, avoit permission de se faire ouvrir les tabernacles, pour donner des ciboires d'argent où il n'y en avoit pas.
Parlant un jour des peines qu'elle prenoit pour garder son secret, elle dit : « J'avois donné ma parole au Roi, il se confioit en moi; j'aurois tout souffert pour garder la fidélité à quoi l'honneur m'engageoit. »
Étant à Anvers avec monsieur le duc du Maine, un médecin fort vieux, mais de bon sens, qui voyoit les soins pleins de tendresse qu'elle prenoit de monsieur le duc du Maine, répondit à quelqu'un qui demandoit à qui étoient ces enfants-là : « Je n'en sais rien,
rj8 MEMOIRE SUR MADAME DE MAINTENON.
dit ce vieux médecin, mais à coup sûr voilà la mère1, » montrant madame Scarron.
Dans un de ses voyages pour monsieur le duc du Maine, madame Scarron prit un soir un jeune enfant pour divertir les princes. Elle apprit que la mère de cet enfant le maltraitoit beaucoup, et, comme il étoit prêt de quitter sa mère, il dit à madame Scarron : « Mais si vous m'emmenez, qui laissera-t-on à maman pour battre. »
Le feu prit un jour chez ces enfants à une poutre. Madame Scarron le manda à madame de Montespan, afin d'avoir du secours, de manière pourtant qu'en y remédiant, tout ce qu'on cachoit ne devînt pas public. Madame de Montespan lui manda pour toute réponse, qu'elle se réjouissoit du feu parce que c'étoit signe de bonheur2.
Revenant un jour de la promenade avec eux, et sachant que monsieur de Colbert3 étoit chez elle à l'attendre, fort occupé même de découvrir le mystère, elle lit mettre un de ces enfants dans la robe d'une
1. « Elle avait avec elle à ce moment la petite d'IIeudicourt. (Note de mademoiselle d'Aurnale).
2. Pierre Clément, qui avait pris connaissance des Mémoires de mademoiselle d'Aurnale, alors qu'ils étaient à la bibliothèque du Louvre, a cité textuellement ce passage dans son ouvrage sur Madame de Montespan et Louis XIV (en note, p. 212).
3. Jean-Baptiste Colbert, né le 29 août 1C19, mort à Paris le 6 septembre 1683.
femme de chambre, comme un paquet de linge sale.
On demanda un jour à une nourrice de ces princes à qui elle croyoit qu'éloil l'enfant qu'elle nourrissoit ; cette nourrice, quivoyoitles soins extraordinaires qu'en prenoit madame Scarron, et se doutant que c'étoit un enfant bien précieux, répondit avec simplicité : « Je ne sais, mais je pense que ce pourroit bien être le bâtard d'un Président à mortier, » ne croyant rien au-dessus de cela.
Dans un des voyages de Barèges, madame Scarron fut bien aise de voir sa patrie. En passant par le Poitou et la Sainlonge, elle vit avec plaisir sa famille et ses connoissances, mais celui d'être quelque temps hors de la Cour fut encore plus grand.
Monsieur d'Aubigné, son frère, qui éloit gouverneur de Cognac, donna un joli divertissement à monsieur le duc du Maine, à son passage. Il fit une compagnie de jeunes enfants, habillés de bleu, qui faisoient l'exercice sous ses fenêtres à Cognac lorsqu'il y passa; cela plut extrêmement au Prince et à madame de Maintenon. C'est dans ce voyage qu'elle fit connoissance avec monsieur Fagon *, alors médecin de monsieur le duc du Maine. 11 se forma entre eux cette estime et cette
1. Giiy-Crescent Fagon, né à Paris le H mai 1638, docteur en 1664; mort le 11 mars 1718. Il fut membre honoraire de l'Académie des sciences, et doyen delà Faculté de médecine de Paris.
amitié qui ne s'est pas démentie. Plus monsieur Fagon voyoit madame Scarron, plus il admira ses vertus et goûta son esprit. Il étoit plus que personne capable d'en juger1.
J'ai ouï dire bien des fois à madame de Maintenon qu'elle haïssoit naturellement la Cour, et l'on demandera pourquoi donc elle y restoit et dans le pénible emploi qu'elle avoit. Mais Dieu ne lui facilitoit pas, ayant d'autres desseins sur elle.
Elle étoit née sans biens, et tous ses projets en y restant étoient de tâcher d'avoir quelque grâce du Roi qui la mit en état d'en sortir. C'est ce qu'elle a dit bien des fois. Le Roi lui donna de quoi acheter Maintenon, qu'elle acheta en 1676 2. Elle en prit le nom et quitta celui de Scarron. Elle songea bien vile à se retirer de la Cour dès qu'elle le pourroit. Je lui ai ouï dire que, la première fois qu'elle alla à Maintenon,
1. Je le cite comme un bon juge du vrai. (Note de mademoi selle d'Aumale.)
2. Ce fut en 1674 et non pas en 1676, que madame de Maintenon fit l'acquisition de la terre de Maintenon au prix de deux cent quarante mille livres. Le contrat est du 6 décembre. « C'est un gros château, écrivait-elle à son frère (le 6 février 1675), au bout d'un grand bourg; une situation selon mon goût, et à peu près comme Murçay; des prairies tout autour, et la rivière qui passe par les fossés; il vaut dix mille livres de rente et en vaudra douze dans deux ans. » Le même jour
elle écrivait à l'abbé Gobelin : « Il est vrai que le Roi m'a
nommée madame de Maintenon, et que j'aurois de plus grandes complaisances pour lui que celle déporter le nom d'une terre qu'il m'a donnée
elle regarda quel seroit son appartement et dit en ellemême : « Voilà le lieu où je dois mourir. » Mais Dieu en avoit ordonné autrement.
Les Princes ayant été reconnus et madame de Maintenon étant à la Cour s'attacha plus particulièrement à monsieur le duc du Maine, dont elle avoit déjà pris de très grands soins. Un jour, le Roi voulut voir monsieur le duc du Maine tout seul dans sa chambre, sans gouvernante ni personne de sa suite. 11 étoit fort jeune; il se tint dans la chambre du Roi sans crier, ni pleurer, ni demander personne, parlant et répondant avec esprit au Roi qui s'étonna qu'il se tînt si bien, sans ses gens. 11 le loua de sa raison et monsieur le duc du Maine dit : « Comment ne serois-je pas raisonnable? Je suis élevé par la raison même. » Cela me fait souvenir d'une autre réponse de ce prince. Un jour, madame de Maintenon lui parloit sur un air très haut qu'elle remarquoit en lui et sur ce qu'il paroissoit pointilleux sur son rang. Il n'étoitpas encore reconnu dans ce temps-là. Madame de Maintenon lui dit : « Voyez le Roi; personne n'est si poli que lui; il n'est point pointilleux comme vous. — Ah l dit monsieur le duc du Maine, c'est qu'il est sûr de son rang, et que je ne le suis pas du mien. »
Voici une lettre, que ce prince écrivit à madame de Maintenon dans sa jeunesse, qui marque sa confiance
et l'amitié qu'il avoit pour elle, et qui ne s'est jamais démentie.
Monsieur le duc du Maine à madame de Maintenon.
« Comme il faut toujours finir par dire ses péchés à son confesseur, je veux vous avouer à présent la cause de toutes mes dettes passées. Sans comparaison avec la contrition du bon pénitent, la crainte d'une juste réprimande ou remontrance que je crains plus que celles de madame de Montespan, parce qu'elles sont toujours autorisées de la raison, me fait pour cette cause recourir à la plume. — Cette même crainte, qui m'empêche de dire tout ceci moi-même, m'a toujours empêché de vous demander de l'argent quand j'en ai affaire. — N'interprétez pas à mal, je vous conjure, l'excès de ma crainte, et me donnez plutôt courage, puisque ce qui la rend si grande est le chagrin de vous avoir fâchée, à laquelle je ne puis donner un nom qui convienne mieux que la crainte filiale1. »
La faveur de madame de Maintenon étoit déjà si grande à la naissance de la duchesse d'Orléans 2
1. Cette lettre a été publiée dans la Correspondance générale, t. III, p. 59; elle est de 1686; le texte est un peu différent
2. Françoise-Marie de Bourbon, fille légitimée de Louis XIV et de madame de Montespan, dite mademoiselle de Blois, née le 4 mai 1677, épousa le 18 février 1692 le duc de Chartres, qui fut depuis duc d'Orléans. Elle mourut le 1" février 1749.
et de monsieur le comte de Toulouse1, en 1676 et 1678, qu'elle ne fut pas chargée d'eux comme elle l'avoit été pour les premiers. Cette faveur augmenta encore au retour des voyages de Barèges, et celle de madame deMontespan diminua avec la même rapidité. Son humeur s'en ressentit, et madame de Main tenon, qui vouloit encore la ménager, et qui, sans doute, ne prévoyoit pas jusqu'où sa faveur la devoit conduire, pensoit toujours à se retirer, ne désirant que la tranquillité et le repos de sa première vie. La lettre qu'elle écrivit dans ce temps-là à monsieur l'abbé Gobelin, qui étoit son directeur, fait bien voir que son envie étoit sincère. Quoique ces lettres se trouvent écrites toutes ensemble, je suis bien aise dans de certains endroits, d'en citer quelques-unes.
<( Madame de Montespan et moi avons eu aujourd'hui une contestation fort vive, et, comme je suis la partie souffrante, j'ai beaucoup pleuré, et elle en a rendu compte au Roi, à sa mode. Je vous assure aue j'ai bien de la peine à demeurer dans un état où j'aurai tous les jours de ces aventures-là, et qu'il me seroit bien .plus doux de me remettre en liberté. J'ai eu mille fois envie de me faire religieuse, et la peur de m'en
1. Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, fils légitimé de Louis XIV et de madame de Montespan, né le 30 avril 1678 à Versailles, mort le 1er décembre 1737 à Rambouillet.
repentir m'a fait passer par-dessus des mouvements que mille personnes auroient appelés vocation. Je meurs d'envie, il y a sept mois, de me retirer, et la peur m'empêche de le faire. C'est une prudence bien timide et qui me fait consommer ma vie dans d'étranges agitations. Songez-y devant Dieu, je vous en conjure, et considérez un peu mon repos. Je sais bien que je puis faire mon salut ici, mais je crois que je le pourrois encore plus sûrement ailleurs, et je ne saurois comprendre que la volonté de Dieu soit que je souffre de madame de Montespan. — Elle est incapable d'amitié, et je ne puis m'en passer; elle ne sauroit trouver en moi les oppositions qu'elle y trouve sans me haïr; elle me redonne au Roi comme il lui plaît, et m'en fait perdre l'estime. Je suis donc avec elle sur le pied d'une bizarre qu'il faut ménager. Je n'ose lui parler directement (au Roi) parce qu'elle ne me le pardonneroit jamais, et quand je lui parlerais, ce que je dois à madame de Montespan ne peut me permettre de parler contre elle. Ainsi je ne puis jamais mettre aucun remède à ce que je souffre; cependant la mort vient, et vous et moi aurons grand regret à un tel emploi du temps passé l. »
1. Cette lettre est publiée dans la Correspondance générale, t. 1er, p. 220, et dans madame de Maintenon, d'après sa Correspondance authentique, t. Ier, p. 48, mais Geflxoyya ajouté une
Madame de Maintenon, comme j'ai dit, commençoit à être bien avec le Roi l; madame de Montespan, comme l'on croit, pour l'éloigner de la Cour, voulut lui faire épouser dans ce temps-là le vieux duc de Villars2, mais elle ne voulut pas. Le Roi trouva une grande différence de l'humeur de madame de Maintenon à celle de madame de Montespan. Il vit une femme toujours modeste, toujours maîtresse d'ellemême, toujours raisonnable et qui joignoit encore à des qualités si rares les agréments de l'esprit et de la conversation. Le Roi, en cessant de la craindre, s'accoutuma à la voir, et passa de là bientôt à ne pouvoir vivre sans elle. Madame de Montespan s'en aperçut; il y a apparence que, prévoyant les suites que pourroit avoir ce commencement de goût, son
phrase qui ne se trouve ni dans mademoiselle d'Aumale, ni dans Lavallée.
1. Il y a dans tout ce passage des Mémoires de mademoiselle d'Aumale, relatif aux relations de madame de Maintenon avec le Roi et avec madame de Montespan, beaucoup de trails communs, non seulement quant au fond, mais quant à la forme, avec les Souvenirs de madame de Caylus (voir édition Raunié, pp. 37 et suiv.). Il en est de même de ce qui a trait à madame de Caylus elle-même. Mademoiselle d'Aumale et madame de Caylus ayant, comme nous l'avons expliqué, écrit leurs souvenirs en même temps, et se les étant communiqués, il est difficile de savoir laquelle des deux a fait des emprunts à l'autre.
2. Louis-François de Brancas, duc de Villars, surnommé le Gobin, à cause de sa bosse, frère aîné du comte de Brancas, le distrait de la Bruyère. Il avait été marié déjà trois fois, et mourut au mois d'octobre 1679.
humeur en devint plus aigre, et madame de Mainlenon eut des sujets essentiels de s'en plaindre, et il ne lui étoit plus possible de vivre avec elle.
Madame de Maintenon étant, un jour, seule avec madame deMontespan, dans une prise la plus violente du monde, le Roi les surprit, et les voyant toutes deux échauffées, il demanda ce qu'il y avoit. Madame de Maintenon prit la parole d'un grand sang-froid, et dit au Roi : « Si Votre Majesté veut passer' dans cette autre chambre j'aurai l'honneur de le lui dire1. » Le Roi y alla ; madame de Maintenon le suivit. Madame de Montespan demeura seule. Quand madame de Maintenon se vit seule avec le Roi, elle ne dissimula rien; elle peignit la dureté et la rigueur de madame de Montespan d'une manière vive, et fit voir tout ce qu'elle avoit lieu d'en appréhender pour l'avenir. La plupart des faits qu'elle contoit n'étoient pas inconnus au Roi, mais, comme il l'aimoit encore, il voulut adoucir madame de Maintenon.
Cette conversation fut suivie de plusieurs autres. Madame de Montespan, qui vit que le Roi lui échappoit, se lia plus étroitement avec monsieur de la Rochefoucauld 2, regardé alors comme une espèce de favori,
1 . Madame de Caylus raconte ce fait à peu près dans les mêmes termes. — Voir Souvenirs et correspondance de madame de Caylus, édit. Raunié, p. 61.