‹ Souvenirs sur Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 35 sur 112 · François YII de la Rochefoucauld, prince de Marsillac · texte numérisé non relu

François YII de la Rochefoucauld, prince de Marsillac

et celui de toute la Cour pour lequel le Roi avoit plus d'amitié. Monsieur de Louvois1 se joignit à eux. Madame de Maintenon sut parfaitement qu'il ne tint pas à eux de la perdre.

Voici ce que madame de Maintenon nous a raconté plusieurs fois, parlant de sa faveur : « Quand je me vis, dit-elle, assez bien avec le Roi pour lui parler librement, un jour qu'on tenoit appartement2, j'avois l'honneur de me promener avec lui, pendant que chacun jouoit, ou faisoit autre chose. Je m'arrêtai quand je fus à portée de n'être point entendue et je lui dis : « Sire, vous aimez fort vos Mousquetaires; c'est ce qui vous occupe et vous amuse fort aujourd'hui. Que feriez-vous si on venoit dire à Votre Majesté qu'un de ces Mousquetaires que vous aimez fort a pris la femme d'un homme vivant, et qu'il vit actuellement avec elle. Je suis sûre que, dès ce soir, il sortiroit de l'Hôtel des Mousquetaires, et n'y coucheroit pas, quelque tard qu'il fût. »

duc de la Rochefoucauld, né en 1634, mort en 1714. Fils de l'auteur des Maximes, il était grand maître de la garde-robe et grand veneur.

1. François-Michel le Tellier, sieur de Chaville, puis marquis de Louvois, né le 18 janvier 1641, mort à Versailles le 10 juillet 1691.

2. Dans l'étiquette de Versailles on appelait appartement ce que nous appellerions aujourd'hui réception. Les appartements furent, suivant les circonstances, tantôt supprimés, tantôt rétablis à la cour de Louis XIV.

Le Roi ne le trouva pas mauvais, il rit un peu, dit qu'elle avoit raison, mais il n'en fut pas autre chose dans ce temps-là1.

Monseigneur2 se maria en 1680 3, et ce mariage fit trouver à madame de Maintenon une porte honorable pour la soustraire à la tyrannie de madame de Montespan. Le Roi la fit seconde dame d'atour* de madame la Dauphine, mais auparavant il eut la politesse de demander à madame la maréchale de Rochefort, qui étoit dame d'atour5, si cela ne lui feroit point de peine. Madame de Maintenon entrant en charge chez madame la Dauphine n'eut plus rien à démêler avec madame de Montespan; elles ne se voyoient plus les unes chez les autres, mais, partout où elles se rencontroient, elles se parloient et avoient des conversations si vives et si cordiales en apparence

1. Ce passage a été cité par Clément : Madame de Montespan et Louis XIV, p. 85, en note.

2. Louis, dauphin de France, dit : Monseigneur ou le Grand Dauphin, né le 1er novembre 1661, mort le 14 avril 1711.

3. Le mariage se fit par contrat signé à Munich le 28 janvier 1680, et en personne à Châlons, le 7 mars suivant, avec Marie-Anne-Christine-Victoire de Bavière, née à Munich, le 28 novembre 1660, morte à Versailles le 20 avril 1690.

4. La fonction de dame d'atour venait immédiatement après celle de dame d'honneur et avant celle de dame du palais. La dame d'atour avait la charge de tout ce qui tenait à la toilette; elle présentait à la Princesse la sale ou petite soucoupe où celle-ci, avant de se coucher, déposait ses bagues et joyaux.

5. Madeleine de Laval, née en 1646, épousa, le 30 avril 1662, Henri-Louis d'Aloigny, marquis, puis maréchal de Rochefort. Elle mourut le 1er avril 1729.

que, qui les auroit vues sans être au fait des intrigues de la Cour auroit cru qu'elles étoient les meilleures amies du monde. Dans le fond, elles avoient encore du plaisir à s'entretenir quand l'occasion s'en présentoit.

Se trouvant un jour embarquées à faire un voyage de la Cour dans le même carrosse, madame de Montespan prit la parole, et dit à madame de Maintenon : « Ne soyons pas la dupe de cette affaire ici; causons comme si nous n'avions rien à démêler; bien entendu, ajouta-t-elle, que nous ne nous en aimerons pas davantage, et que nous reprendrons nos démêlés au retour. » Madame de Maintenon accepta la proposition, et elles se tinrent parole1.

Madame de Maintenon étant bien à la Cour, un de ses premiers soins fut de faire du bien à sa famille, et de commencer par les essentiels. Comme la plus grande partie étoient huguenots, elle voulut travailler à leur conversion ; elle désespéra d'abord de gagner monsieur de Yillette, père de madame de Caylus. Elle prit la résolution avec monsieur de Seignelay - de lui faire faire un voyage de long cours pour avoir le temps de disposer plus facilement de ses enfants.

1. Madame de Caylus dit la même chose presque dans les mêmes termes. (Ed. Raunié, p. 81.)

2. Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, né en 1651, mort le 3 novembre 1690. Il était ministre de la Marine.

Il avoit deux garçons1, qui, quoique jeunes, avoient déjà fait plusieurs campagnes. L'aîné, à neuf ans, s'étoit trouvé à ce fameux combat de Messine où Ruyter2 fut tué. Cet enfant fut blessé, et son courage singulier le fit faire enseigne de vaisseau au milieu du combat. Il avoit l'esprit si présent qu'il dit : « Si Poignette voyoit cela(c'étoit sa gouvernante)3, que feroit-elle? » Cette campagne finie, monsieur de Villelte revint à la Cour, et y amena son fils. L'action qu'il avoit vue, sa blessure et une jolie figure firent que madame de Montespan le caressa beaucoup; madame de Maintenon auroit bien voulu que monsieur de Villette voulût rester à la Cour et se faire catholique, mais il ne voulut pas et résista à tout, et madame de Maintenon fut con-

1. L'aîné s'appelait Philippe de Valois-Villette, comte de Murçay. Il devint lieutenant général et fut tué à la bataille de Turin, le 9 novembre 170G; il avait épousé Marie-Louise Lemoine. Le second s'appelait Henri-Benjamin le Valois, marquis de Murçay. Il fut colonel des dragons de la Reine et succomba, le 3 août 1692, aux suites de blessures reçues au combat de Steinkerque. 11 avait épousé Madeleine de Beaumont-Gibaud.

2. Ruyter (Michel), né en 1607 à Flessingue, mort de ses blessures, à Syracuse, le 26 avril 1676.

3. Poignette était femme de chambre de madame de Villette et gouvernante de ses enfants. Madame de Maintenon l'avait connue dans son enfance. Elle écrivait, le 9 octobre 1673, à

M. de Villette <> J'ai lu l'éloquente lettre que vous avez

dictée a Poignette : je ne la prendrai pas tant qu'elle sera huguenote, mais si elle vouloit venir passer un hiver avec mademoiselle de Fontmort, nous verrions ce que nous pourrions faire, et au pis aller elle auroit fait un voyage à Paris qui ne lui coûteroit rien, et qui nous feroit renouveler connaissance. » {Correspondance générale, t. Ier, p 185.)

trainte de lui faire faire la campagne projetée avec monsieur de Seignelay. A peine monsieur de Villette fut-il embarqué, que madame de Mainlenon songea à faire venir sa fille à Paris. C'étoit une enfant; ses parents huguenots crurent devoir cette complaisance pour madame de Maintenon qui étoit dans sa faveur. Dès que mademoiselle de Murçay fut arrivée à Paris, madame de Maintenon l'alla chercher, la mena à Saint-Germain où étoit la Cour. La petite pleura beaucoup ; mais elle trouva le lendemain la messe du Pioi si belle qu'elle consentit à se faire catholique à condition qu'elle l'entendroit tous les jours. C'étoit au mois de janvier 1681 l.

J'ai lu dans les Mémoires de Monglat2, parlant du mariage de madame la comtesse de Caylus, qui étoit la fille de monsieur de Villette, ce qui suit :

(( Qu'on ne pouvoit trop s'étonner que madame de Maintenon mariât mademoiselle de Villette à monsieur de Caylus, parce que c'étoit trop, et l'on ne savoit pas encore, dit monsieur de Monglat, que la modération

1. Voir le récit plus détaillé de cette conversion dans les Souvenirs de madame de Caylus, éd. Raunié, p. 23. Madame de Caylus avait ajouté comme condition « qu'on la garantirait du fouet ».

2. François de Paule de Clermont, marquis de Monglat, baptisé à Turin le 20 janvier 1620, mort le 7 avril 1675. Il avait remplacé en 1643 le marquis de Montespan comme maître de la garde-robe. Ses Mémoires ont paru dans la collection Petitot.

étoit sa vertu favorite. Elle avoit refusé généreusement de la donner à Boufflers ' ; cet habile courtisan la demanda en mariage; c'étoit un fort bon parti pour elle; il étoit déjà lieutenant général et colonel général des dragons, et l'on jugeoit aisément à ses allures que le bâton ne lui pourroit pas manquer. Il la demanda; il eut le plaisir d'entendre de la bouche de madame de Maintenon ces paroles, dignes d'être gravées en lettres d'or : « Monsieur, ma nièce n'est pas un assez bon parti pour vous; je n'en sens pas moins ce que vous voulez faire pour l'amour de moi; je vous regarderai à l'avenir comme mon neveu. » Cette alliance adoptive ne lui a pas nui dans la suite, il eut trois mois après le gouvernement de Luxembourg2. »

Monsieur de Château-Renaud3, qui avoit avec lui l'aîné des garçons de monsieur de Yillette pour servir avec lui, eut ordre de l'envoyer aussi à la Cour. Il quitta

1. Louis-François, marquis, puis duc de Boufflers, né le 10 janvier 1644, maréchal de France le 27 mars 1693. Il mourut à Paris le 22 août 1711.

2. Ce passage depuis : « J'ai lu dans les mémoires de Monglat » jusqu'à : « Le gouvernement de Luxembourg » ne se trouve pas dans le manuscrit qui est à la bibliothèque Laurentienne. — Mademoiselle d'Aumale, ou plutôt Monglat, commet ici une erreur. Le Roi donna en 1687 à M. de Boufflers le gouvernement de la Lorraine et le commandement en chef de Metz, Toul, Verdun et Sedan ainsi que le gouvernement de la province de Luxembourg. Mais il avait donné le gouvernement de la ville elle-même à Catinat, avec la lieutenance du roi.

3. François-Louis Rousselet de Château-Renaud, maréchal de France en 1703, mort en 1716.

la Marine, on le mit à l'Académie; il fit quelque résistance et se convertit, et son cadet aussi qui vint à la Cour. Monsieur de Villette, au retour de sa campagne, fut très surpris et fâché; il fit des plaintes très amères à madame de Maintenon, et lui reprocha les obligations qu'elle avoit à sa mère, madame de Villelte, qui l'avoit élevée; mais enfin monsieur de Villette luimême, après avoir résisté longtemps aux bontés et aux promesses du Roi, à l'éloquence de monsieur Bossuet, évoque de Meaux1, s'embarqua de nouveau sur mer, et fit pendant cette campagne des réflexions qu'il n'avoit pas encore faites. L'Évangile de l'ivraie et du bon grain lui parut alors claire contre le schisme; il vit que ce n'étoit pas aux hommes à les séparer. Ainsi convaincu, mais ne voulant tirer de sa conversion aucun mérite pour sa fortune, il fit à son retour son abjuration entre les mains de son curé, et perdit par là les récompenses temporelles qu'il auroit pu attendre. Il vint après à la Cour; le Roi lui ayant fait l'honneur de lui parler avec sa bonté ordinaire sur sa conversion, il lui répondit : « Que c'étoit la seule occasion de sa vie où il n'avoit pas eu pour objet l'envie de plaire à Sa Majesté. »

Madame de Maintenon s'occupa à élever mademoi-

1. Bossuet (Jacques-Bénigne), né à Dijon en 1627, mort le 12 avril 1704.

74 MEMOIRE SUR MADAME DE MAINTEiNON.

selle de Murçay comme sa fille. Il ne se passoit rien à la Cour sur quoi elle ne lui fît faire des réflexions, selon la portée de son esprit. Sa journée étoit remplie par des maîtres, la lecture, des amusements honnêtes et réglés; elle cultivoit sa mémoire par des vers et des lectures dont elle étoit obligée de lui rendre compte, et lui faisoit écrire tous les jours une lettre à quelqu'un de sa famille ou autre qu'elle corrigeoit elle-même tous les soirs. Elle n'oublia rien de tout ce qui pouvoit cultiver premièrement sa religion, puis son esprit et sa raison; c'est ainsi qu'elle en a usé pour les jeunes personnes qu'elle a eues avec elle1.

Madame de Richelieu fut faite dame d'honneur de madame la Dauphine8. Madame deMaintenon songea, dans la faveur où elle étoit, à lui donner des marques de sa reconnoissance, mais madame la duchesse de Richelieu n'aima madame de Mainlenon que dans la mauvoise fortune, et son amitié pour elle ne put tenir à la vue d'une faveur qu'elle croyoit mériter mieux qu'elle. Elle vouloit au moins, que, si elle ne possédoit pas le premier rang dans l'estime du Roi, avoir la première place dans la faveur de madame la Dauphine. Pour y parvenir, elle remplit l'esprit de cette princesse de

1. Voir ce même récit dans les Souvenirs de madame de Caylus, éd. Raunié, p. 2(5.

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