La rédaction même de cette phrase et l'emploi du mot
école pour les garçons et une pour les filles. Elle apprit elle-même au maître et à la maîtresse d'école comment il falloit qu'ils fissent le catéchisme. Quand ellepouvoit se dérober une matinée, elle venoit elle-même le faire. Je l'y ai vue deux heures de suite, sans se lasser, et, quand elle sortoit, elle disoit : « Que les œuvres de Dieu sont délicieuses ! Il me semble qu'il n'y a qu'un moment que je suis là. »
Pour encourager les paysannes à bien répondre, elle donnoit de l'argent à celles qui apprenoient le mieux. Elle en choisit six des plus habiles qu elle nommoit ses filles; elle en prit un soin encore plus particulier, et, après les avoir bien instruites, elle les envoyoit instruire les autres. Souvent, après leur avoir fait le catéchisme dans leur école, elle leur disoit de venir encore la trouver à Fontainebleau, afin que, si elle avoit un moment, elle pût leur donner poulies instruire1.
En l'année 1708 que la campagne de Flandres fut si malheureuse, après avoir été plusieurs jours dans une grande tristesse, on lui conseilla de chercher à
vous montre que mademoiselle d'Aumale écrivait uniquement pour les dames de Saint-Cyr et sans aucune pensée de publicité.
1. .. Ce n'est point par nécessité, écrivait-elle à madame de Gaylus, que j'ai pris une main étrangère mais pour apprendre à écrire à une demoiselle. Vous savez que ma folie est d'instruire. Col. Morrisson, cat., t. IV, p. 19.
se dissiper; elle ne trouva rien de mieux que d'aller à Avon faire le catéchisme et voir les pauvres ; son visage devenoit parmi eux d une gaieté admirable, qui changeoit en rentrant à la Cour.
Elle ne vouloit pas que l'on grondât les écoliers ni les écolières s'ils n'apprenoient pas bien, disant que ces gens-là n'avoient pas beaucoup de facilité, et que c'étoit une injustice de leur demander autant qu'à d'autres. Elle leur montroit avec une patience au delà de ce que je pourrois vous dire, et jamais je ne l'ai vue en gronder ni rebuter aucun.
Elle vouloit que toutes ses aumônes passassent par le curé, afin de soutenir son autorité ; elle observoit cela dans toutes les paroisses.
Elle se laissoit entourer, quand elle faisoit le catéchisme, de tous les enfants qui étoient dégoûtants et à demi nus, étant pleins de poux; souvent elle a été obligée de changer d'habit en sortant d'avec eux. Elle choisit aussi, dans l'école des garçons, six des plus avancés pour les instruire, afin qu'ils pussent aider au maître d'école; elle fit habiller les garçons et les filles de ces écoles pour l'hiver.
Elle parloit aux dames de Saint-Louis de son école avec plaisir; quelques-unes lui demandèrent si elle n'avoit mené personne à son école avec elle pour leur donner envie de faire de même. « Oui, répondit-elle,
mais elles le font peut-être bien mieux que moi; au moins tout le monde ne le sait pas, et moi, j'ai le malheur de ne pouvoir me cacher. »
Elle a quelquefois donné à manger dans sa maison de la ville \ aux principales femmes d'Avon, qui l'avoient priée de leur faire faire un jour bonne chère.
Elle alla un jour se promener en carrosse aux environs d'Avon, et arrêta dans une maison de monsieur le comte de Toulouse ; elle ne voulut pas se promener à pied, disant : « Il faut que je garde mes forces pour voir mes pauvres. »
Dans les temps d'afflictions elle n'oublioit jamais de faire ses bonnes œuvres ordinaires, et me disoit : « Quoique nous soyons affligées, il ne faut pas oublier nos pauvres; donnons le plus que nous pouvons. »
Elle étoit obligée de jouer à cause de madame la duchesse de Bourgogne et du monde qui venoit chez elle, outre qu'elle étoit fort aise d'éviter des conversations où l'on ne manquoit guère de médire ou de moquer; cependant elle ne laissoit pas d'avoir scrupule de ce jeu quand elle perdoit, disant : « Mon Dieu, j'aurois donné cette somme aux pauvres. » Ses pertes
1. Madame de Maintenon avait, en effet, loué à Fontainebleau une petite maison qu'elle appelait Mon Repos, où elle se retirait quelquefois. Elie y avait même établi une bassecour dont mademoiselle d'Aumale s'occupait activement. — Voir Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 372.
n'alloient pas à quatre ou cinq cents francs par an; elle les regagnoit même, et, dès qu'elle avoit gagné, elle regardoit cet argent comme aux pauvres.
Elle se faisoit un plaisir d'entretenir quelqu'un sur son gain.
Elle disoit qu'elle se reprochoit tout ce qu'elle faisoit faire pour elle, pendant que tant de gens manquoient du nécessaire.
Elle étoit fâchée des voyages de Marly, parce qu'elle n'y pouvoit faire aucune bonne œuvre pour les pauvres, ni venir à Saint-Cyr autant qu'elle vouloit. « Je n'aime point, disoit-elle, les lieux où je ne puis pas répandre d'argent. »
L'assemblée de la Charité de Versailles se faisoit toujours devant elle, et, sur la fin, ne pouvant plus aller à la paroisse où on la tenoit, on la fit dans sa chambre. Toutes les dames y mettoient ordinairement un louis ou deux, et madame de Maintenon, pour faire comme les autres, enmettoit aussi deux ou trois, mais, quand l'assemblée étoit finie, elle y donnoit davantage. Cette assemblée duroit une heure ; monsieur le curé de Versailles y prêchoit. Quelquefois madame de Maintenon étoit très malade, mais elle n'auroit jamais voulu la remettre à un autre jour, crainte que les pauvres n'y perdissent. On auroit bien pu la tenir ailleurs, mais elle disoit : « Mes pauvres
y perdront, car bien des dames viennent pour que je les nomme au Roi pour aller à Marly, ce qu'elles ne feroient pas, si c'étoit ailleurs l'assemblée1. »
On la nommoit au commencement à Versailles : la mère des pauvres.
Elle avoit une troupe de noblesse à Versailles qu'elle appeloit ses dames du Palais; elle prenoit le soin de leurs maris et de leurs enfants; elle les alloit voir, leur donnoit mille secours, les amenoit l'une après l'autre avec elle à Saint-Cyr pour qu'elles passassent quelques journées agréables, et qu'elles fussent bien nourries. 11 y en avoit qu'elle alloit voir sans qu'on sût que c'étoit elle; cela la ravissoit. Elle me chargea à Versailles de les faire manger chez elle
1. Dans sa Correspondance, la Princesse Palatine parle en termes plaisants mais un peu grossiers, comme c'était son habitude, de ces réunions de charités. (Ed. Brunet, t. 11, p. 53.)
15 janvier 1T19.
« La Maintenon se piquant de dévotion, on la craignoit tellement à la Cour, qu'on auroit plutôt offensé le bon Dieu qu'elle. A Versailles elle avoit chaque semaine une assemblée où toutes les dames étoient obligées de se rendre pour faire la charité aux pauvres. Le curé appelé Auchon, leur adressoit chaque fois une exhortation pour les engager à faire l'aumône. A la sortie d'une de ces réunions, où on leur avoit fait une exhortation, elles pouffoient toutes de rire. Le curé leur avoit dit ces mots : « Mesdames, je sais que vous êtes bien bas percées » (c'est une expression triviale des gens du commun pour » dire que la bourse est mal garnie); mais nos besoins sont » grands; attendrissez-vous; ouvrez- vous »
C'étoit pour attendrir ces dames que le curé leur avoit adressé ce discours de la manière la plus sérieuse du monde. »
de temps en temps, de les aller voir, de les consoler.
J'eus le plaisir de la voir entrer chez une pauvre veuve dont le mari avoit été major de place. Cette femme ne sachant pas que ce fut madame de Maintenon, quand elle la vit entrer, elle se leva un instant seulement, se rassit les jambes croisées et lui contoit ses malheurs, même avec peine tant elle étoit accablée de tristesse, ayant beaucoup d'enfants; moi, voyant qu'elle ne connoissoit pas madame de Maintenon, je lui dis : « N'avez-vous pas été chercher quelque secours auprès de madame de Maintenon? — Oui, répondit-elle; un valet de chambre m'a fait espérer qu'il lui donneroit mon placet; on dit que c'est une dame charitable, mais je suis trop incommodée pour l'aller voir; j'ai l'estomac rétréci de ne pas manger. » Madame de Maintenon sortit sans se faire connoitre, lui donna de grands secours; outre ce qu'elle lui donna dans la suite tous les mois, elle la fit aussi assister considérablement par madame la duchesse de Bourgogne. Cette pauvre veuve fut bien étonnée quand on lui dit que c'étoit madame de Maintenon qui avoit été chez elle.
Madame de Maintenon parla à madame la duchesse de Bourgogne de cette femme qui avoit l'estomac rétréci; cela lui procura des aumônes de cette prin-
cesse, qui donnoit de temps en temps de l'argent à madame de Maintenon, lui disant : « Ma tante, voilà pour votre estomac rétréci. »
Les détails dans lesquels elle entroit pour soulager les pauvres seroient trop longs à écrire. Elle alloit chez eux visiter jusqu'à leurs hardes pour leur donner celles qui leur manquoient, leur portant du pain, de la viande, du sel, des couvertures, draps, linges, layettes d'enfants, robes, chemisettes, juste-au-corps, et donnant de l'argent à ceux qui n'avoient pas besoin de ces choses. Elle portoit aussi du vin, du sucre aux malades.
Elle a toujours eu grand goût pour faire apprendre des métiers aux pauvres gens qui pouvoient travailler, et a plutôt assisté ceux qui cherchoient à s'occuper que les fainéants.
Dans une distribution qu'elle fit de pain et d'argent, où elle fut près de deux heures, allant dans toutes les maisons des pauvres, l'heure de s'en retourner étant venue, elle me dit quand je l'avertis : « Le temps m'a passé bien vite; il me semble qu'il n'y a qu'une demiheure que je suis ici; j'ai eu un grand plaisir. »
Elle a toujours eu une grande compassion des enfants et des vieillards; elle les a toujours assistés; quelquefois elle cherchoit elle-même des nourrices pour de pauvres enfants, et elle les récompensoit quand elles les lui rapportoient en bonne santé.
Quelquefois, sur le chemin de Saint-Cyr, elle rencontroit de pauvres femmes qui avoient i'air de se trouver mal; elle les mettoil dans son carrosse, les faïsoitmanger en arrivant et les renvoyoit avec de l'argent. Ayant été voir plusieurs pauvres femmes à qui elle donnoit de l'argent pour avoir du blé, elle dit : « Il faut que Dieu soit bien bon de nous récompenser des charités que nous faisons, car, pour moi, je suis si aise et j'ai tant de plaisir que je ne devrois pas avoir d'autre récompense. »
Une femme qu'elle assistoit étant fort importune, et toujours mécontente, ne trouvant pas que madame de Mainlenon lui donnât assez : « Elle aura beau m'injurier, dit-elle, je lui ferai toujours du bien, car c'est pour l'amour de Dieu, et non pour l'amour d'elle. » Ayant passé un dimanche une partie du jour à l'église, et l'autre à visiter et instruire des pauvres elle dit : « Que les journées sont courtes quand on travaille pour Dieu. »
Elle a souvent mené avec elle madame de Dangeau1
1. Sophie-Marie de Bavière, comtesse de Lôwenstein, née vers 1664, épousa en 1686 Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau. Elle mourut en 1736. Madame de Maintenon se faisait assister non seulement de madame de Dan?eau mais encore de deux laquais. L'un qui était à son service et s'appelait Cholet était « fort sage et pieux ». L'autre était au service de madame de Dangeau. (Lettre de mademoiselle d'Aumale dans les Lettres historiques et édifiantes, t. II 249.)
quand elle alloit faire le catéchisme, disant : « Peutêtre que Dieu veut se servir de moi pour lui inspirer de faire de même dans ses terres. »
Elle donna un louis et demi à une pauvre fille qui lui dit : « Mais, madame, si les gens que je sers voyent cela, ils ne me donneront rien. » Madame lui répondit : « 11 ne faut pas mentir; je vous donne encore une pièce de seize sols; montrez-la et dites que je viens de vous la donner; ils ne penseront pas que je vous ai donné autre chose. »
Elle me fit apprendre à jouer du clavecin, et voyant que l'argent devenoit rare et que les pauvres augmentoient, elle me dit : « Il faut finir; j'ai scrupule de mettre de l'argent à cela pendant que tant de gens manquent de tout. »
Des pauvres lui ayant dit qu'ils ne pouvoient avoir de sel, elle en fit acheter et le leur distribua elle-même.
Je lui ai vu relever plusieurs couvents qui étoient dans une grande misère, entre autres Gomerfontaine qu'elle aimoit fort, parce qu'elle espéroit que Dieu y étoit bien servi, et que l'abbesse avoil été élevée à Saint-Cyr1. Elle y donna tant en présents qu'en pen-
1. L'abbesse de Gomerfontaine s'appelait madame de Viefville de Rouviller. Née en 1677 et parente du cardinal de Noailles, elle fut élevée à Sainl-Cyr et se fit religieuse à l'abbaye d'Argensol, de l'Ordre de Saint-Bernard. Louis XIV lui donna l'abbaye de Gomerfontaine, et, pour l'aider à fonder
sions environ quarante mille livres en peu d'années; elle y envoya des demoiselles de Saint-Cyr pour trois mois seulement, afin de donner à cette maison les mêmes principes d'éducation que l'on a à Saint-Cyr.
Elle a établi et soutenu bien des séminaires, où elle avoit toujours beaucoup de gentilshommes qu'elle faisoit élever.
Elle a empêché les Ursulines de Mantes de se séparer; elle leur a fait de grands biens, et leur en a procurés du Roi.
Bizy, où il y avoit une Supérieure ' qui avoit été élevée à Saint-Cyr, a été conservé par ses soins et ses charités.
Elle a soutenu pendant trente-huit ans les Bénédictines de Moret2.
cette maison, madame de Maintenon mit auprès d'elle mademoiselle d'Aumale, qui lui rendit les plus grands services. On trouve dans les Lettres sur l'éducation des filles, p. 253, les conseils que madame de Maintenon donnait à mademoiselle d'Aumale à cette occasion.
1. Cette supérieure s'appelait madame Durand de la Mairie; née en 1676, elle avait été élevée à Saint-Cyr et était entrée dans l'ordre des Bénédictines. A partir de l'année 1713, madame de Maintenon lui adresse d'assez fréquentes lettres qui sont publiées dans les Lettres sur l'éducation, p. 321 et passim.
2. Le 25 septembre 1715, c'est-à-dire peu de semaines après la mort de Louis XIV, madame de Maintenon écrivait à madame de Caylus : « Outre toutes mes charités, une des plus considérables étoit les Bénédictines de Moret, qui seront obligées à se séparer si la Providence ne leur fournit quelque secours.... M. le cardinal de Rohan me donnoit avec une grande exactitude 500 francs ou environ à toutes les commu-
Il y en a bien d'autres à qui elle donnoit des pensions, mais voilà les plus considérables et dont j'ai été témoin.
Quand il y avoit des demoiselles de Saint-Cyr dans ces couvents, et qu'elle y envoyoit de l'argent, elle mandoit souvent que c'étoit pour suppléer aux pensions de ces demoiselles quand elles n'étoient pas bien payées, ne voulant pas que les demoiselles fussent à charge, et voulant les faire considérer où elles étoient.
Une femme très pauvre étant venue à Saint-Cyr pour obtenir quelque chose d'elle, accoucha à l'hôtellerie, sans avoir rien pour elle, ni pour son enfant. Madame de Maintenon mit toutes les dames de Saint-Louis à travailler pour faire une layette qui fut finie en trois heures. Elle la prit avec une joie extrême, disant : « Vous venez de faire votre récréation ; je vais faire la mienne. » Elle descendit où étoit cette femme, fit immédiatement emmailloter son enfant, en prit de grands soins, et assista la mère. 11 y a mille traits de cette nature.
Elle n'a jamais voulu souffrir de demoiselles pour ses femmes de chambre, ne pouvant voir sans peine
nions du Roi. Il a eu ce soin là jusques à la dernière. Je doute qu'il reçoive les mêmes aumônes à distribuer, et si cela étoit, il pourroit peut-être bien vous donner quelque chose pour ces pauvres filles de Moret et je ne lui demanderai plus rien ». (Col. Morrisson, cat., t. IV, p. 50.)
qu'elles fussent réduites à cela; ce n'a jamais été que des bourgeoises et même des paysannes.
L'année du grand hiver de 1709, elle retrancha une partie des étrennes de ses domestiques et leur dit : « Vous savez bien que ce n'est pas pour me donner plus de robes et de commodités, mais pour assister les pauvres. »
Monsieur le duc de Noailles lui fit un jour présent d'une boite précieuse, au mariage d'une de ses soeurs. « Pourquoi, dit-elle, me donnez-vous cela? J'aimerois bien mieux de la toile, du blé, une bonne charretée de foin, car j'en ferois un meilleur usage que je ne le puis faire de cette belle boîte. »
Monsieur le duc de Noailles entra dans son goût, pour plaisanter, et, à un autre mariage, il lui fit présent de serviettes, mais si fines qu'une tenoit dans le creux de la main.
Presque toujours, en envoyant de l'argent à de pauvres noblesses, c'éloit à condition qu'on ne la remercierait point : « Je suis, disoit-ellc, honteuse du peu que je fais, et au désespoir de voir ces gens-là avoir besoin. »
Quelquefois elle est rentrée chez elle sansécharpe, sans coiffe, les ayant données à de pauvres dames; elle en faisoit faire autant à la demoiselle de Saint- Cyr qui étoit avec elle.
Étant un jour accablée d'affaires et partant pour un voyage, elle ne fit entrer dans sa chambre qu'une paysanne avec sa fille, qui demandoient à la voir; elle leur dit : « Votre visite m'a fait plus de plaisir que celle des gens de la Cour que je vais retrouver. »
Elle rencontra un jour une paysanne à qui elle fit mille signes d'amitié, disant : « C'est une de mes amies ; il ne faut jamais mépriser ces gens-là. »
Voici à peu près l'ordre de sa journée.
Elle se levoit ordinairement entre six et sept heures, alloit aussitôt à la messe, communioit deux ou quatre fois la semaine. Pendant qu'elle s'habilloit, elle faisoit lire dans le Nouveau Testament ou l'Imitation, ou le Bréviaire disant : « Je profite de tout le temps que j'ai pour ces lectures; car on ne m'en laisse guère d'autre. » Le reste de sa journée étoit employé suivant ses affaires. Elle prioit Dieu, sur les cinq heures, et faisoit lire comme le matin, jusqu'à ce que le Roi vînt chez elle.
Avant de se coucher elle écrivoit les choses qui avoient pu l'embarrasser dans la journée, ou lisoit les fautes qu'elle avoit faites et l'emploi de sa journée pour en rendre compte à son directeur qui étoit monsieur Godet des Marais, évêque de Chartres, et, depuis sa mort, à monsieur de la Chetardie, curé de Saint-
Sulpice1. Elle leur envoyoit tous les mois ses écrits.
Ses lectures étoient toujours dans le Nouveau Testament, l'Imitation, le Bréviaire, les Instructions de monsieur l'évèque de Chartres pour sa conduite, et les Psaumes; c'est ce qu'elle goûtoit le plus et dont elle ne s'est jamais lassée. Son confesseur ordinaire a toujours été le supérieur des missionnaires qui sont à Saint-Cyr; quand elle se confessoit ailleurs, c'étoit toujours ou au curé du lieu, ou au supérieur si c'étoit dans quelque communauté, disant : « Ceux qui sont à la tête doivent être les plus habiles. »
Voici à peu près les temps où le Roi venoit chez elle.
Il venoit régulièrement tous les jours sur les cinq ou six heures, quelquefois plus tôt ou plus tard, selon que sa promenade ou ses conseils finissoient; il y demeuroit jusqu'à dix heures, qui étoit l'heure de son souper.
11 dinoitchez elle deux fois la semaine avec quelques dames ; cela se faisoit dans les derniers temps.
Quand il prenoit médecine, elle alloit chez lui, et de même quand il étoit saigné. Les princes et princesses y alloient aussi ces jours-là, mais quand madame de Maintenon y étoit, tout le monde sortoit.
1. Joachim Trotti de la Chétardye, né le 23 novembre 1636, entra en 1663 dans la congrégation de Saint-Sulpice. Il devint le directeur de madame de Maintenon en 1709 et mourut le 29 juin 1714.
Quand on étoit à Versailles, le Roi ne venoit pas chez elle le matin, afin de ne pas interrompre sa journée et qu'elle pût aller à Saint-Cyr les jours qu'elle vouloit; mais à Marly et à Trianon, qu'il n'y avoit pas de conseil, le Roi venoit chez elle le matin après sa messe jusqu'à son dîner, et souvent se promenoit avec elle. A Fontainebleau, il y venoit aussi presque tous les malins après sa messe, avant de se mettre au conseil. Il y venoit l'après-diner, quand il n'y avoit pas de conseil.
Après la mort de madame la Dauphine de Saxe, elle cherchoit plus que jamais à l'amuser pour le dissiper, et, comme il aimoit la musique, elle lui proposa de faire venir les musiciens chanter chez elle, et il y eut de ces musiques trois ou quatre fois la semaine. Cela se passoit dans le particulier ; il n'y avoit que les dames qui jouoient ordinairement avec madame de Main tenon qui étoient à ces musiques. Il y avoit des jours de petites musiques. Elle étoit composée de madame d'Auxy et de moi, et, pour la fortifier un peu, le Roi y joignoit mademoiselle Prièche et son mari, pour l'accompagnement. Le Roi dit en nous la donnant : « C'est une jolie femme, dont vous vous accommoderez bien et qui est fort vertueuse. » Quelquefois nous chantions les chants à'Esther et d'Athalie, et autres de Saint-Cyr, ce qui faisoit un grand plaisir à madame de
Maintenon. Cette petite musique fut établie pour suppléer à tous les temps où le Roi n'auroit rien, et qu'elle pourroit l'amuser.
Nous chantions souvent deux heures et demie de suite. Je ne mets tous ces petits détails que parce qu'on me les a demandés à la maison de Saint-Cyr.
Les dames qui faisoient sa société ordinaire dans le temps que j'étois avec elle étoient :
Madame la duchesse de Noailles, sa nièce.
Madame la marquise de Dangeau.
Madame la marquise de Lévis1.
Madame la marquise d'O2.
Madame la marquise d'Heudicourt.
Madame de Montgon sa fille.
Madame la comtesse de Caylus.
Ces dames étoient de toutes ses parties et ses jeux avec le Roi et s'appeloient le Familier ou, pour rire, la Cabale2.
1. Marie-Françoise d'Albert de Luynes , née à Paris le 15 avril 1678, morte le 3 novembre 1734; elle avait épousé Charles-Eugène marquis de Lévis, qui mourut à Paris le 9 mai 1734, âgé de soixante-cinq ans.
2. Marie- Anne de la Yergne de Guilleragues épousa en 1686 ou 1687, Gabriel, marquis d'O et de Franconville. Elle mourut à Paris le 12 octobre 1737. Elle était dame du palais de la duchesse de Bourgogne.
3. En 1712 madame de Maintenon écrivait à madame de Caylus : « Mon petit doigt m'a dit que les nouvelles d'Anglelerre sont bonnes. 11 faut se consoler parla des autres petites contradictions qu'on trouve en son chemin. Je croyois dîner avec
Voici encore de ces petits détails que l'on m'a demandés.
Un jour, pour se divertir, elle composa quelques couplets de chansons sur ses dames: voici ceux qu'elle me dit.