‹ Souvenirs sur Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 69 sur 112 · SUR LES PAUVRES · texte numérisé non relu

SUR LES PAUVRES

Toutes les fois qu'elle faisoit quelque voyage à Fontainebleau ou ailleurs, elle faisoit mettre de la monnoie dans son carrosse pour distribuer sur le chemin.

Le Roi avoit accoutumé, quand il alloit à Fontainebleau, de prendre environ une centaine de louis pour distribuer dans le chemin, et, quand il étoit arrivé, Madame avoit grand soin de lui demander ce qu'il avoit de reste; elle me le montroit avec joie. « J'ai encore cela pour donner aux pauvres. »

Elle faisoit la même chose quand le Roi avoit de l'argent de reste de celui qu'il avoit destiné pour le temps qu'il seroit à Fontainebleau.

Dans l'année 169Zi, elle vendit un attelage de chevaux et une bague pour les pauvres1.

Elle redoubla ses aumônes en 1709, qui étoit une année de stérilité, elle faisoil distribuer du pain, du potage, des couvertures et des hardes, souvent elle alloit elle-même faire ces distributions.

Son carrosse pensa verser un jour qu'elle alloit dans de mauvais chemins pour visiter des pauvres, et ce qui l'inquiéta dans ce moment fut que, si cet accident étoit arrivé, on auroit bien cru que c'est qu'elle alloit faire l'aumône. Elle se cachoit le plus qu'elle pouvoit; quelquefois, elle m'en a fait faire, et me défendoit sous un grand secret de dire que c'étoit elle, ajoutant : « Je suis bien malheureuse; le peu de bien que je fais est su de tout le monde. » Ses aumônes alloient tous les ans à environ 54000 ou 60 000 livres. Elle n'a jamais songé à amasser.

Elle se reprochoit toutes les dépenses qu'elle faisoit pour elle, et attendoit à l'extrémité pour se

1. En 1694, elle écrivait à Manseau, l'intendant de Saint-Cyr. « Je vous enverrai l'argent du Roi au premier jour, et le quartier de ses aumônes. Réglez et payez les miennes le plus tôt que vous pourrez. Ne plaignez ni peines ni embarras. Les circonstances exigent de nouvelles charités. Vous avez de l'invention ; voyez si des pois, des fèves, du lait, de la farine d'orge, si, dis-je, quelque chose ne peut pas suppléer au pain qui est si cher. Je vous en charge, ne pouvant y donner mes soins. Excitez tout le monde au courage et au travail. S'ils ne sèment, ils ne recueilleront rien l'année qui vient. (Histoire de madame de Maintenon, t. IV, p. 455.)

donner un habit en disant : « J'ôte cela aux pauvres. »

Cette même année 1709, elle prit un soin particulier de seize pauvres familles de Versailles; elle alloit les voir, et, quand ils étoient malades, leur portoit tout ce qui étoit nécessaire de remèdes, hardes, etc.

On les recommandoit à monsieur le curé1. Elle disoit après ses visites : « Que j'ai eu de plaisir! je n'en trouve pas tant, même naturellement, au milieu des grandeurs de la Cour. »

Je l'ai vue pleurer plusieurs fois sur la misère des pauvres, et surtout pour la noblesse. Si j'ai eu le bonheur de lui plaire, j'ose dire que cela fut fondé d'abord sur ce qu'elle me vit touchée de la ruine d'un pauvre gentilhomme qui avoit sa fille à Saint-Cyr. Elle disoit : « La noblesse devroit bien m'aimer, car je l'aime bien, et je souffre extrêmement de la voir réduite où elle est. »

Elle a établi des Charités2 et des écoles en bien des paroisses, et comme j'ai été témoin de celle d'Avon, près Fontainebleau, je vais en faire le détail.

1. La cure de la Paroisse à Versailles appartenait aux prêtres de la Mission, et le titulaire était l'abbé Huchon, auparavant curé de Sedan. 11 avait succédé en 1703 à François Hébert, nommé évêque d'Agcn.

2. On appelait sous l'ancien régime Charités ce que nous appelons aujourd'hui bureau de bienfaisance.

Elle commença par le faire approuver à monsieur le curé, puis elle fit faire élection d'une supérieure de la Charité, d'une trésorière des pauvres, et d'une gardemeuble. Ces officiers se prirent dans les femmes plus raisonnables du village et à la pluralité des voix; elle-même donna la sienne pour commencer cette Charité. Elle donna un petit fonds à monsieur le curé et à la garde-meuble des matelas, couvertures, draps et layettes, robes d'enfants.

Tout le temps que la Cour fut à Fontainebleau, elle alla très souvent à Avon, et, quand elle ne pouvoit y aller, elle m'y envoyoitpour voir des pauvres et lui en dire des nouvelles.

Ayant su, dans un autre voyage de Fontainebleau, que monsieur l'archevêque de Sens 2 devoit venir confirmer, elle s'appliqua encore davantage à instruire les enfants, pour qu'ils fussent en état d'être confirmés, et par ses soins il y en eut plus de soixante qui le furent.

J'oubliois de vous dire3 qu'elle avoit établi une

1. Le curé d'Avon s'appelait l'abbé de Tronville. — Lavallée, dans une note aux Mémoires sur madame de Maintenon, de Languetde Gergy(p. 234), dit avoir eu entre les mains une partie de la correspondance de madame de Maintenon avec le curé d'Avon, et il ajoute: « Les lettres de ce bon prêtre sont d'une admirable naïveté. »

2. Hardouin Fortin de la Hoguette, archevêque de Sens en 1085, conseiller d'État en 1704, mort le 28 novembre 1715, à soixante-douze ans.

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