Ce médecin s'appelait M. Besse
Dans les heures qu'elle ne donnoit pas à la prière ou à la lecture, elle s'occupoit, quand elle le pouvoit, de l'instruction des demoiselles; elle en faisoit venir dans sa chambre, les faisant lire, écrire devant elle, corrigeant leur orthographe, leur apprenant même à jouer avec esprit les petits jeux qui sont en usage dans la maison. Elle a toujours fort aimé les enfants, et à les voir dans leur naturel, et les enfants sentoient si fort cette bonté qu'ils étoient plus libres avec elle qu'avec personne; elle n'étoit jamais importunée des demoiselles, ni de leur bruit, ni de leurs jeux, et quand elles faisoient quelque désordre dans sa chambre, elle ne vouloit pas que ses femmes de chambre les grondassent.
Quand il y avoit quelque demoiselle malade, et qui avoit peine à revenir, elle la faisoit manger avec elle, pour qu'elle fût mieux nourrie, et demandoit ce jour-là, quelque chose de meilleur au cuisinier.
Le dernier carême avant sa mort, elle donna ordre qu'on lui envoyât tous les jours une de celles qui faisoient gras pour manger avec elle.
Mademoiselle de la Tour étant venue à Saint-Cyr fort jeune et paroissant beaucoup plus délicate que ne doit être un enfant de sept ans, elle en prit des soins au delà de tout ce qu'on pourroit dire; elle la prit dans ses appartements, et l'empêcha d'aller à sa
classe, où elle auroit eu bien froid; elle lui faisoit faire elle-même ses exercices et lui apprenoit à prier Dieu1. Cette enfant sentit tout cela avec une reconnoissance au-dessus de son âge; elle plut tant à madame de Maintenon qu'elle l'a toujours gardée auprès d'elle jusqu'à sa mort, et dans son testament elle la recommanda de cette manière : « Je recommande la petite de la Tour à la Supérieure et à toute la communauté. »
Elle donna un jour à cette petite demoiselle un ménage d'argent pour jouer; elle m'a dit : « J'ai quelque scrupule de mettre de l'argent au plaisir de cette enfant, mais dans le fond je regarde cela comme une charité ; car c'est de l'argenterie qui pourra bien lui servir dans la suite. »
Le zèle qu'elle a toujours eu pour l'éducation de la jeunesse est marqué d'une manière bien vive dans ses écrits aux dames de Saint-Louis ; ainsi je n'en dis rien.
Elle ne cessoit de s'intéresser et de prier pour les affaires de l'Église dont elle désiroit fort la paix, aussi bien que la tranquillité de l'État; elle auroit voulu ignorer tout ce qui se passoit et goûter la paix
1. Le 20 décembre 1717, madame de Maintenon écrivait à madame de Caylus : « Monsieur le maréchal de Villeroy, rabattroit bien de l'estime qu'il a pour moi s'il me voyoit montrer à lire à mademoiselle de la Tour, et examiner la vocation d'une postulante ». La Beaurnelle ajoute, édit. de Maestricht, t. VI, p. 277 : « ou raccommoder mes chemises. »
de sa retraite, mais en même temps elle disoit : « 11 m'est impossible d'être indifférente à ce qui se passe, avant vu les choses d'aussi près que je les ai vues. »
Elle aimoit fort l'ouvrage, et, dès que sa santé lui permeltoit, elle n'avoit pas de plus grand plaisir que de travailler; elle a été près de sept mois à se lever dès quatre heures du matin, prenant son ouvrage et travaillant sans appeler ses femmes jusqu'au moment qu'elles dévoient entrer dans sa chambre; c'étoit de la tapisserie qu'elle faisoit dans ce temps-là.
Elle fut quelque temps après la -mort du Roi sans voir personne, et, dans la suite, elle vit sa famille, mais rarement, et quelques dames de ses amies avec lesquelles elle avoit été le plus liée.
Monsieur le duc du Maine venoit lavoir quelquefois, monsieur le maréchal de Villeroy, monsieur le duc de Noailles.
Quand elle fut en état de s'amuser un peu, elle jouoit une heure l'après-diner au tric-trac ou au piquet avec moi. Madame de Glapion tenoit souvent son jeu; d'abord elle s'enfermoit de crainte de scandaliser les dames de Saint-Louis si elles l'eussent vue jouer, mais elle rouvrit sa porte vite, disant en riant : « On croit peut-être que nous nous enfermons pour faire quelque chose de bon ; ne soyons plus des hypocrites. »
Avant de jouer, elle demanda à son confesseur si, étant une personne séculière, elle pouvoit le faire quoique étant dans un couvent (parce que c'étoit aux cartes).
Elle eut envie de jouer au tric-trac avec madame de la Haye-le-Comte ' ; comme elle étoit religieuse, elle n'osa le faire sans en avoir la permission de l'évoque de Chartres.
Elle fut extrêmement sensible aux malheurs et aux disgrâces de monsieur le duc du Maine2; elle sut d'abord qu'il lui étoit arrivé quelque chose, sans savoir ce que c'étoit; elle envoya parler à celui qui apportoit cette nouvelle, et, pendant ce temps-là, elle alla à l'église attendre ce qu'il diroit, après quoi elle marqua, au milieu de la plus vive douleur, une grande soumission à la volonté de Dieu.
Comme tout étoit réglé dans la maison, elle ne vouloit jamais y rien changer, quoique, dans les trois ans et demie qu'elle y vécut depuis la mort du Roi et voyant les choses de suite, il lui vînt des vues différentes de ce qu'elle avoit établi, et qu'elle auroit voulu changer; mais elle me dit : « Je ne voudrois pas changer
1. Geneviève Lemetayer de la Hayc-le-Comte de la Neuville, née en 1675, dame de Saint-Louis le 13 août 1699, morte le 2 novembre 1736, à soixante-quatorze ans.
2. Le duc du Maine, fut, comme l'on sait, impliqué dans la conspiration dite de Gellamare, et subit à Doullens une assez longue détention, qui se termina cependant, par sa mise en liberté.
la moindre chose, car ce seroitun exemple pour, dans la suite, changer continuellement ».
Voici quelques lettres qu'elle écrivit au commencement de sa retraite à Saint-Cyr à madame la princesse des Ursins.
Le 11 septembre 1715.
« Vous avez bien de la bonté, madame, d'avoir
pensé à moi, dans le grand événement qui vient de se
passer ; il n'y a qu'à baisser la tête sous la main qui
nous a frappées; je voudrois de tout mon cœur,
madame, que votre état fût aussi heureux que le mien.
J'ai vu mourir le Roi comme un saint et comme un
héros; j'ai quitté le monde que jen'aimoispas; je suis
dans la plus aimable retraite que je puisse désirer, et
surtout, madame, je serai toute ma vie, avec le respect
et l'attachement que je dois1,
» Votre, etc. »