MÉMOIRE SUR MADAME DE MAINTENON APRÈS LA MORT DU ROI
Madame de Mainlenon, voyant, le Roi sans connoissance, qu'il ne la demandoit plus, et qu'on n'attendoit que le moment de sa mort, partit avec moi pour venir à Saint-Cyr. Cependant, avant de partir, elle voulut que son confesseur, monsieur Briderey1, supérieur des missionaires qui étoient à Saint-Cyr, vît le Roi et l'assurât qu'elle n'avoit plus rien à l'aire auprès de lui. Elle avait toujours cherché pour Saint-Cyr des directeurs d'aspect peu séduisant. Elle me dit de le mener dans la ruelle du Roi; il le vit, et vint dire à madame de Maintenori : « Vous pouvez partir; vous ne lui êtes plus nécessaire. » Elle partit de Versailles, avant la mort du Roi, parce qu'elle appréhendoit extrêmement de n'être pas maîtresse d'elle dans ce triste moment, quelque soumise qu'elle fût à la volonté de Dieu. Elle eut encore une autre appréhension, c'étoit d'être insultée en chemin, car, ayant une grande expérience, et une très mauvaise opinion d'elle, elle pensa qu'on
1. M. Briderey était depuis 1704 supérieur des prêtres de Saint-Lazare; il avait succédé à M. Savoye. Madame de Maintenon, écrivant à madame du Pérou, disait de lui : « Il est aussi sérieux que je les veux, et d'un froid à glacer. • (Lettres historiques et édifiantes, t. Il, p. 132).
pourrait la traiter comme on a souvent fait d'autres personnes en faveur, après qu'elles ont tout perdu. C'est ce qui lui fit prendre le parti de me dire d'avoir soin de lui faire venir un autre carrosse que le sien quand il seroit temps de la mener à Sainl-Cyr ; ce fut celui de monsieur le maréchal de Villeroy, dont les gens l'escortèrent aussi. Outre cela, monsieur le duc de Villeroy fit mettre des gardes d'espace en espace, sur le chemin de Saint-Cyr; mais elle n'avoit pas besoin de cela; ce fut pour la contenter qu'on le fit.
Quand elle fut dans le carrosse, elle me dit : « Ma douleur est grande, mais elle est douce et tranquille; je pleurerai souvent, mais ce seront des larmes de tendresse, car je me sens dans le cœur une grande joie de la mort chrétienne du Roi, et j'ai déjà dit plusieurs fois le Te Deum en actions de grâces. Je n'ai jamais demandé sa vie depuis qu'il est malade, mais son salut. »
Quelque temps après elle dit : « Nous allons le pleurer, et travailler pour sa gloire par nos prières; puis nous n'allons plus songer qu'à notre salut et à faire de bonnes œuvres. »
Elle dit en parlant de Saint-Cyr : « Cette maison perd son père et sa mère, car je vais leur être bien inutile, après avoir eu tout pouvoir pour elle auprès de celui que nous pleurons. »
En entrant à Saint-Cyr ses sanglots redoublèrent; elle dit : « Je ne veux plus que Dieu et mes enfants. »
Le Roi n'étoit pas encore mort, et monsieur le maréchal de Villeroy lui en mandoit des nouvelles à tout moment.
Le 1er septembre 1715, ce malheur étant arrivé, j'allai lui dire que toute la Maison étoit en prières à l'église. Elle comprit ce que cela vouloit dire; elle redoubla ses prières, assista dès ce jour-là à l'Office des morts, et, le lendemain, au service après lequel elle vint pleurer avec la Communauté.
Le jour qu'elle alla à Saint-Cyr, sentant bien que la vue des demoiselles l'attendriroit, elle voulut les voir dès ce jour- là, afin que tous les sujets qui pourroient redoubler sa douleur fussent réunis en ce triste jour.
Elles passèrent toutes devant elle, et ce défilé fut la plus triste chose du monde. Madame de Main tenon fondoit en larmes; les sanglots des demoiselles et jusqu'aux enfants étoient capables de l'attendrir encore ; elle en fut très contente, et leur dit : « J'espère, mes chères enfants, que je vous verrai sans attendrissement dans la suite; mais il n'y a pas moyen aujourd'hui. »
Quelques heures après, elle dit : « Il faudra employer le reste de notre vie à leur inspirer cette piété solide qu'avoit celui que nous pleurons. »
Elle demande, dans sa chambre monsieur l'archevêque de Rouen et monsieur l'évêque de Chartres, qui étoient venus pour elle à Saint-Cyr, et monsieur Briderey, son confesseur. Dès qu'elle vit monsieur l'évêque de Chartres, elle se mit à genoux pour lui demander sa bénédiction et lui dit : « Je me remets entre vos mains; j'y mourrai apparemment ». L'évêque de Chartres se mit à genoux, faisant difficulté de lui donner sa bénédiction, et pria Monsieur de Rouen de le faire. L'archevêque de Rouen, voyant que madame de Maintenon se tenoit toujours à genoux, dit à monsieur l'évêque de Chartres : « Vous êtes son évêque ; donnez-lui » . 11 le fit, et madame de Maintenon se releva.
Monsieur le Chancelier ' vint la voirie 2 septembre, et passant au milieu des demoiselles avec lui, elle dit: « Voilà bien des enfants sans père. »
Le 6 septembre, Monseigneur le Régent vint la voir*; elle en fut très contente. Il eut avec elle cette conversation, qu'elle écrivit sur-le-champ. Je la lui
1. Daniel-François Voysin, né à Paris en 1654. Voysin avait été auparavant conseiller d'État; en cette qualité il avait élé chargé du détail des affaires de la maison de Saint-Louis, et il s'en étoit acquitté au gré de madame de Maintenon aussi bien que du roi. <• Elle avait remarqué en lui un génie élevé, un esprit laborieux et un grand éloignement pour le parti janséniste. » (Languet de Gergy, Mémoires sur madame de Maintenon, p. 434.)
■2. Voici comment Saint-Simon, égaré par sa haine contre madame de Maintenon, juge cette démarche, cependant si naturelle, du duc d'Orléans : « Ce même jour le Régent fit
demandai, elle me répondit : « Je vous la laisserai, » et, en effet, on l'a trouvée avec son testament après sa mort.
CONVERSATION DE MONSEIGNEUR LE DUC D'ORLEANS AVEC M AD AME DE M A INTENON (6 SEPTEMBRE 17 15 1).
<( Ce prince m'a dit qu'il venoit m'assurer de toute la considération que je pourrais désirer; j'ai voulu le remercier; il m'a interrompu en disant qu'il ne faisoit que son devoir, et que je savois ce qui lui avoit été prescrit. Je lui ai dit que je voyois avec plaisir la marque de respect qu'il donnoit au feu Roi, en me faisant cette visite; il a répliqué qu'il n'avoit garde d'y man-
une action du mérite le plus exquis, si la vue de Dieu l'eût conduit, mais de la dernière misère parce que la religion n'y eut aucune part, et qu'alors il se devoit garder plus de respect à soi-même, et n'afficher pas au moins si subitement avec quelle sécurité il étoit permis de le persécuter de la manière la plus opiniâtre et la plus cruelle. Il alla à huit heures du matin voir madame de Maintenon à Saint-Cyr. Il fut près d'une heure avec cette ennemie qui lui avoit voulu faire perdre la tête, et qui, tout récemment, l'avoil voulu livrer pieds et poings liés au duc du Maine, par les monstrueuses dispositions du testament et du codicille du Roi.... Le Régent se garda bien de me parler de sa visite, ni devant ni après, et je ne pris pas non plus la peine de la lui reprocher et de lui en faire honte. Elle fit grand bruit dans le monde et n'en fut pas approuvée ». (Saint-Simon, édition Chéruel, t. VIII, p. 132.)
1. Cette conversation est rapportée dans les mêmes termes par Languet de Gergy, Mémoires sur madame de Maintenon, p. 466.
quer par cette raison-là, et qu'il la faisoit aussi par son estime pour moi.
» 11 m'a dit qu'il avoit pris des mesures pour qu'on me donnât exactement ce que le Roi me donnoit de sa cassette. J'ai répondu qu'on me l'avoit appris hier au soir, et que je l'en remerciois très humblement, que c'étoit trop dans l'état où sont les finances, et que je n'en désirois pas tant. Il a répliqué que c'étoit une bagatelle, mais qu'il étoit vrai que les finances étoient en mauvais état. J'ai dit que ce qu'il me donneroit seroit employé à des prières pour lui, pour obtenir de Dieu le secours dont il avoit besoin. Il a répondu qu'il sentoit déjà le poids du fardeau qu'il portoit. Je lui ai dit qu'il le sentiroit encore davantage.
» Il m'a dit qu'il seroit à Vincennes le plus souvent qu'il pourroit, mais que les affaires l'appelleroient souvent à Paris, qu'il alloit faire son possible pour les rétablir; que c'étoit toute son ambition et qu'il s'estimeroit trop heureux s'il pouvoit, dans quelques années, rendre au jeune Roi le royaume en meilleur état qu'il n'étoit. Je lui ai dit que ce projet étoit glorieux. Il m'a dit qu'il n'y avoit personne qui eût tant d'intérêt que lui à la conservation du jeune prince, qu'il avoit présentement toute l'autorilé, et qu'il seroit ravi de la lui remettre pour jouir du repos et de l'honneur qu'il se seroit acquis. Je lui ai
répondu, que s'il n'avoit pas le désir insatiable de régner, dont il avoit toujours été accusé, ce qu'il projetoit éloit cent fois plus glorieux. Il m'a répliqué que si on perdoit le jeune Roi, il ne régneroit pas en repos, et qu'on auroit la guerre avec l'Espagne.
» Je l'ai prié de ne rien écouter de tout ce qu'on voudroit m'imposer sur son sujet; que je connoissois la malice des hommes; que je n'avois plus rien à dire; que je ne pensois qu'à me renfermer, et que la seule obligation que je lui avois d'un bienfait dont il m'assuroit suffisoit pour m'engager d'honneur à ne jamais rien dire ni rien faire contre lui; qu'on pourroit encore m'accuser de commerce en Espagne, que tout cela seroit faux, et que je ne penserois plus aux affaires que pour prier pour le bonheur de la France.
» Il m'a renouvelé toutes sortes de protestations, pour moi et pour Saint-Cyr, et m'a priée de m'adresser à lui directement. Je lui ai répondu que mes plus grandes instances seroient pour achever la fondation de Saint-Cyr.
» Il demanda d'aller voir les dames à la communauté. J'eus l'honneur de l'y conduire; il leur dit : « J'ai demandé à vous voir, mesdames, pour vous » assurer de la protection que vous trouverez toujours
» en moi; je n'ai rien à vous dire pour vous le per-
» suader; il suffit que le Roi vous ait recommandées. » Je connois le mérite de votre maison, si utile à la » noblesse et à tout le royaume; tout ce que vous » souhaiterez, mesdames, et que madame de Main- » tenon désirera, vous pouvez vous adresser à moi; » je serai toujours prêt à vous rendre les services » qui seront en mon pouvoir ; je viens moi-même vous » en assurer. — Je me recommande à vos prières; m pour que Dieu me donne la force et les lumières » dont j'ai besoin pour soutenir le terrible fardeau » dont je suis chargé. »
Madame la douairière1 vint le même jour, qui lui dit que madame la duchesse de Berry s et madame la duchesse d'Orléans l'alloient suivre. Madame de Maintenon fit prier ces princesses de ne lui pas faire cet honneur, voulant pleurer et prier en paix. Elle lit dire la même chose aux princes et princesses qui vouloient venir.
Tous les seigneurs de la Cour vinrent aussi pour lui faire compliment, mais elle donna l'ordre qu'on ne lui annonçât personne, afin de n'avoir pas la peine de refuser, excepté les évêques et les autres ecclésias-
1. Mademoiselle d'Aumale appelle ainsi la mère du Régent qu'on appelle communément la Princesse Palatine.
2. Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, appelée Mademoiselle, fille de Philippe II duc d'Orléans, née à Versailles le 20 août 1695, morte le 21 juillet 1719. Elle avait épousé, le 5 juillet 1710, Charles, duc de Berry, frère du duc de Bourgogne.
tiques qu'elle vouloit voir, espérant qu'ils lui parleroient de Dieu.
La reine d'Angleterre vint le 6 ou le 7 de septembre, et pleura beaucoup avec madame de Maintenon. Elle vint encore plusieurs autres fois la voir jusqu'à sa mort, car cette princesse la regardoit comme une sainte, et avoit en elle une grande confiance.
Elle dit, après avoir vu monsieur le Régent, qu'il lui avoit assuré sa pension de kS 000 livres, et que si quelque chose pouvoit aider à sa consolation, c'étoit de penser qu'elle pouvoit continuer d'assister les pauvres, et surtout la noblesse; qu'elle ne désiroit de bien que pour eux, et que, pour elle, elle en auroit toujours assez.
Monsieur le Régent fit mettre dans le brevet de pension : Que son désintéressement la lui avoit rendue nécessaire .
Une personne lui disoit de se conserver, qu'elle étoit nécessaire : « A la bonne heure, si je le suis, répondit-elle. Si non, je ne puis trop tôt mourir. »
Elle se délit de tous ses domestiques, leur fit ses adieux, et les remercia de l'avoir si bien servie; elle ne garda avec elle que deux femmes de chambre, dans le dedans de la maison, et un valet de chambre en dehors ' .
.1 Madame de Maintenon justifiait ainsi, l'année suivante
Elle voulut aussi se défaire de son carrosse en même temps, mais on lui conseilla (ce fut monsieur l'archevêque de Rouen d'Aubigné) de ne se point presser, que peut-être elle voudroit sortir quelque jour. Elle consentit à attendre six semaines, mais elle ne put même aller jusqu'à terme, et, au bout de huit jours, elle fit vendre ses chevaux, disant : « Je ne puis consentir à nourrir six chevaux, dans le temps que tant de pauvres noblesses meurent de faim1. »
Elle se faisoit un grand scrupule de s'abandonner à la tristesse. Elle m'a dit plusieurs fois qu'elle s'en confessoit, et qu'il ne falloit pas être si peu soumise à la volonté de Dieu ; c'est pourquoi, quand les premiers temps de sa douleur furent un peu passés, elle chercha dans sa maison quelque occupation qui pût la distraire quand elle n'étoit pas en prières, comme aller aux
cette mesure d'économie dont, sur le moment, le public s'étonna (Voir le Journal de la Régence, de Jean Buvat, t. Ier, p. 96). « Quand je vins ici, écrivait-elle de Saint-Cyr à madame de Caylus le 16 février 1716, je n'avais pas de quoi donner le deuil aux miens. Je les ôtai, et je leur ai envoyé à mesure qu'il m'est venu de l'argent; ils m'auroient bien coûté à nourrir. » (Col. Morrisson, cat., t. IV, p. 63.)
1. Madame de Maintenon finit par vendre également le carrosse. Elle craignait même que madame de Caylus qu'elle avait chargée de la vente ne s'en défît à trop bon compte, et le 16 février 1716 elle lui écrivait : « Il vaut mieux parler de mon carrosse; on lui fait une grande injustice; il est très bien fait, bien étoffé, les plus belles glaces du monde, très doux, le damas durera quatre ou cinq ans, et on y mettra du velours; vous n'avez pas la mine de bien marchander, et Magdelaine s'y entend mieux ». (Col. Morrisson, cat., t. IV, p. 63.)
classes, instruire les demoiselles, leur voir faire leurs exercices, et, quand sa santé ne lui permettoit pas de monter aux classes, elle faisoit venir les demoiselles dans sa chambre, et prenoit elle-même la peine de les faire lire, écrire, travailler, répéter le catéchisme.
Elle se réduisoit à se servir de tout ce qu'il y avoit de plus simple pour sa nourriture, et, pour tout le reste de son service, elle ne vouloit à ses repas qu'une seule chose, quoiqu'elle eût été accoutumée à une grande chère. Il est vrai aussi qu'elle a toujours été fort sobre.
Tout ce qu'elle fît faire pour ses habillements depuis la mort du Roi a été très simple, pour ne pas dire grossier.
Il y avoit quelques années qu'elle ne soupoit point, et qu'elle prenoit tous les soirs une petite tasse de chocolat, et le même soir qu'elle vint à Saint-Cyr elle cessa d'en prendre, de crainte d'apporter dans la maison l'usage d'une délicatesse.
On vouloit faire venir son tailleur; elle dit : « Celui de la maison est encore trop bon pour moi '. Qu'ai-je affaire d'être si bien mise présentement? » Elle retrancha tout ce qu'elle put de ses habillements, ôtant l'or de ses habits, sousprétexte que cela étoit trop lourd.
1. On voit qu'en ce temps là il y avait déjà des tailleurs pour dames.
Elle retrancha aussi la pâte pour se laver les mains et l'essence pour les cheveux, disant : « Je n'ai plus celui pour qui je me servois de ces choses. »
Elle ne voulut dans ses maladies d'autres médecins et chirurgiens que ceux de la maison, ayant été accoutumée cependant à ceux du Roi.
Elle avoit une jolie corbeille que je luiavois donnée pour vider ses poches le soir1; elle me la rendit, en me disant : « Reprenez-la; elle est présentement trop belle pour moi. »
Elle donna tout ce qui lui restoit de bardes un peu propres, envoya à madame de Caylus tout ce qu'elle crut qui lui conviendroit, et donna à madame de Fontaines, maîtresse générale des classes, plusieurs de ses garnitures pour qu'elle en fît pour des demoiselles qui sortoient, lui recommandant que cela ne leur fit rien retrancher de ce qu'on leur donnoit ordinairement. Elle lui donna encore deux toilettes de mousseline à fleurs; c'est ce qui lui servoit à Versailles. Je
1. En 1716, madame de Maintenon accepta de mademoiselle d'Aumale le cadeau d'une autre corbeille plus modeste : « Malgré l'ennui et la tristesse de mademoiselle d'Aumale, elle m'a donné un bouquet le jour de ma fête, très joli; ce sont des boîtes et des corbeilles de papier, mais faites avec l'adresse que vous lui connoissiez, un petit coffre de sa façon avec un peloton garni d'épingles d'émail dont je me sers pour mes lacets, une boite de pastilles pour le rhume. » (Lettres à madame de Caylus du 6 octobre 17 16, Col. Morrisson, cat., t. IV, p. 81J.
ne lui en ai point vu de plus belle, et, quoique cela fût très médiocre, elle se le retrancha. Elle se réduisit pour sa toilette à une serviette sur la table, disant : « N'est-ce pas là tout ce qu'il faut. »
Elle envoya à de Lisle, son maître d'hôtel, sa batterie de cuisine, et à monsieur Léger, son officier1, tout le linge de ses domestiques, et en un mot elle n'apporta à Saint-Gyr que sa vaisselle d'argent et ses hardes.
A mesure qu'elle touchoit sa pension, elle envoyoit aussitôt de l'argent à tous ceux à qui elle faisoit des pensions. Elle dit plusieurs fois : « J'avoue que j'ai eu bien des chagrins, mais il n'y en auroit pas un pareil présentement à celui de me voir obligée de retrancher les pensions que je donne, et le seul plaisir qui me reste est de pouvoir encore donner. »
Un ancien officier lui écrivit ces paroles après la mort du Roi : « Vous êtes en droit de mépriser et d'oublier le monde, comme chose au-dessous de vous; mais le monde, madame, n'est pas en droit de vous oublier. »
Elle donna à des dames et à des demoiselles tout
1. Léger était le mari d'une femme de chambre de madame de Maintenon. Il était ce qu'on appelait autrefois officier de bouche. « M. Léger me persécute pour venir voir les confitures qu'il fait; je ne quitterois pas si je n'espérois pas en manger. » (Lettre de mademoiselle d'Aumale à madame de Glapion, Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 244.)
ce qu'elle se crut de hardes inutiles, ou trop propres pour elle.
Elle donnoit tout son revenu, à la réserve de très peu de chose qu'elle gardoit pour son entretien, qui n'étoit jamais que d'habits noirs et de linge très simple1.
Elle n'avoit à Saint-Cyr que 64000 livres 2. J'ai pris exprès ses dépenses de 1717 et 1718 : l'une alloit à 57 942 et l'autre à 68 595, sur lesquelles il n'y avoit pour elle que quelques robes de chambre et quelques écharpes, et tout le reste en pensions ou aumônes. Je lui en ai souvent vu faire de très considérables sous le nom de quelque autre.
Voici à peu près l'ordre de sa journée à Saint-Cyr, après la mort du Roi.
Elle se levoit ordinairement à six heures, alloit à la messe, communioit trois ou quatre fois la semaine, comme elle faisoit étant a la Cour. Pendant qu'elle s'habilloit, elle faisoit ordinairement lire quelque
1. Le 23 août 1717, madame de Maintenon écrivait à madame de Caylus : « Mes femmes m'ont fait représenter que je manque de chemises; j'ai un peu de regret à en acheter présentement; faites-m'en faire six comme les échantillons que je vous envoie. Il les faut de quatre doigts plus courtes; quand elles seroient moins fines, ce ne seroit pas un grand malheur ». (Col. Morrisson, cat., t. IV, p. 93.)
2. Ayant abandonné à madame de Caylus 15 000 livres de pension, du temps qu'elle était à madame la Dauphine. (Note de mademoiselle d'Atonale.)
chose de l'Évangile, des Épitres, des Psaumes, ou du Bréviaire. — Elle retournoit à l'église entendre une seconde messe; après son dîner elle alloità la récréation avec les dames, à la communauté; on l'a vue très souvent se relever, étant malade, pour aller à la récréation et se coucher après, afin d'être en état de retourner à celle du soir, croyant faire un bien et disant que, souvent, à la récréation, elle y glissoil de certaines choses qui faisoient plus d'impression que dans une instruction sérieuse. Elle regardoit aussi comme une bonne œuvre de contribuer par sa présence au plaisir des dames, de leur marquer son amitié, et de leur dire mille choses qui pouvoient leur donner moyen d'être plus éclairées que les autres religieuses, et d'être par là plus propres à instruire les demoiselles.
L'après-diner étoit employée à travailler, lire1, écrire, instruire des demoiselles ou autres personnes de la communauté.
1. Madame de Maintenon se faisait lire en particulier par mademoiselle d'Aumale le Journal de Dangeau que celui-ci lui avait communiqué. Le 19 juin 1716 elle écrivait à madame de Caylus : « Les Mémoires de M. de Dangeau m'amusent très agréablement; c'est dommage qu'il n'écrive pas aussi bien que nous. Je ne crois pas qu'il y ait de mal à me les faire lire par mademoiselle d'Aumale; elle voudroit en prendre quelques notes, comme de ce qui me regarde, et la date de certaines choses principales ; je m'adresse à vous pour en demander la permission afin qu'il la refuse plus librement s'il le juge a propos ». (Col. Morrisson, cat., t. IV, p. 71.)
Elle alloit prier Dieu à quatre heures et demie, entendoit les vêpres, et ne revenoit qu'à six heures. Elle alloit encore à la récréation des dames le soir, puis faisoit sa prière du soir avec elles, rèntroit chez elle à huit heures et demie, afin qu'on pût fermer les portes de l'église parce que c'étoit l'heure.
Quand elle n'alloit pas à la récréation avec les dames, elle en envoyoit chercher quelques-unes, pour causer et travailler avec elle.
Le soir, comme elle n'étoit pas accoutumée de se retirer de si bonne heure, madame de Glapion et moi nous avions l'honneur de demeurer avec elle jusqu'à neuf heures et demie, pour lire et causer devant elle; elle se contraignoit encore là-dessus, car elle auroit bien voulu nous faire demeurer plus longtemps, mais elle craignoit qu'on ne trouvât que madame de Glapion se couchât trop tard1.
1. Les dames de Saint-Cyr, dans leurs Mémoires sur madame de Maintenon, rendent justice au dévouement de mademoiselle d'Aumale. Elle disent en effet : « Voilà à peu près comme elle (madame de Maintenon) passa les quatre années qu'elle vécut encore; mais il faut avouer que mademoiselle d'Aumale contribua beaucoup à lui rendre sa solitude plus agréable qu'elle n'auroit dû l'être naturellement, car elle étoit une compagnie fort amusante, et elle lui fut d'une grande consolation pendant la maladie et la mort du Roi. Quand elle l'eut quitté pour venir ici, cette demoiselle ne songea qu'à s'y renfermer avec elle, et fut tout occupée d'aider à lui dissiper son chagrin, quoique elle-même eût bien sujet d'en avoir pour ce qui la regardoit personnellement, car le Roi avoit beaucoup de bontés pour elle, et, sans doute, sa fortune auroit
Elle fit exactement la retraite de tous les mois, et lisoit ce jour-là la préparation à la mort de monsieur Bossuet, évoque de Meaux.
Jamais aucune fièvre ne l'a empêchée d'aller à la messe; elle s'y faisoit porter quand elle ne pouvoit y aller; on l'y a vue souvent le lendemain d'une grosse fièvre; elle disoit pour raison : « J'y vais si commodément que cela ne me sauroit faire de mal. » Non seulement elle alloit à la messe pendant qu'elle étoit malade, mais elle retournoil à l'église dans tous les temps qu'elle avoit coutume d'y aller, dans les plus grands froids comme dans le plus beau temps.
Monsieur Fagon vouloit toujours l'empêcher d'aller à la messe, quand elle avoit eu, et qu'elle avoit encore la fièvre; son médecin à Saint-Cyr1 faisoit de même, ce qui lui fit dire une fois en riant : « Je ne sais pourquoi les médecins ont la messe en aversion; mais ils aiment à me le défendre et à se prendre à cela de tous mes maux. »
été meilleure s'il avoit vécu davantage; mais madame de Maintenon lui tenoit plus au cœur que ce qu'elle perdoit en parliculier. C'est pourquoi, s'oubliant entièrement, elle s'appliqua à faire tout ce qui dépendoit d'elle pour lui complaire en toutes choses. Gomme elle a bien de l'esprit, elle la récréoit dans la conversation, et imaginoit souvent des manières différentes de l'amuser, aussi agréables les unes que les autres; en quoi elle étoit secondée par notre mère de Glapion, qui avoit toujours été fort aimée de madame de Maintenon.