‹ Souvenirs sur Madame de MaintenonChapitre 51 sur 71 · Le Nôtre (André), né à Paris en 1613, mort en · texte numérisé non relu

Le Nôtre (André), né à Paris en 1613, mort en

5. '■ J'ai été trois semaines à Maintenon; vous ne le reconnoîtrez pas. J'y avois monsieur de Barillon, mademoiselle de Mont-

60 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.

Après ces trois semaines d'absence, elle revit la Cour avec plus de dégoût et d'ennui que jamais. Le petit séjour qu'elle venoit de faire à Maintenon en liberté a\ec quelques-uns de ses amis faisoit qu'elle n'aspiroit qu'au moment de s'y voir établie tout à fait, d'autant que, malgré tous les beaux présents que madame de Montespan lui avoit fait, elle n'avoil pas pour cela de meilleures façons pour elle...

Malgré la passion que le Roi avoit montré jusqu'à présent pour madame de Montespan, on peut dire qu'il n'étoit pas l'homme le plus tidèle en amour; pendant le commerce qu'il eut avec elle, il eut plusieurs aventures galantes dont elle avoit l'air de ne se pas soucier, et dont elle paroissoit ne parler que par humeur ou pour se divertir \

Je ne sais pourtant si madame de Soubise - lui fut

geron, madame de Monlchevreuil et mademoiseUe de la Harteloire. Madame de Guise m'y vint voir, le Roi m'y envoya monsieur Le Nôtre et madame de Montespan m'y faisoit tous les jours quelque présent. >> {Correspondance f/é?iL'7-ale, t. I, p. 319. Madame de Maintenon à monsieur d'Aubigné à Belfort.)On voit combien mademoiselle d'Aumale est exacte jusque dans les moindres détails, ayant eu entre les mains les lettres mêmes de madame de Maintenon, dont un grand nombre ont été copiées par elle.

1. Mademoiselle d'Aumale a emprunté ce passage aux Souvenirs de madame de Caylus, ainsi que tout ce qui concerne madame de Soubise. Mais il y a cependant entre les deux textes d'assez sensibles dilTérences.

•2. Anne de Ilohan-Chabot, née en 1641, fut mariée, le 17 avril 1663, à François de Rohan-Monlbazon, auquel elle apporta la principauté de Soubise. Elle mourut le 3 février 1709.

MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 61

aussi indifférente, qnoiqii'elle parût n'avoir pas de crainte. C'est à peu près dans ce temps, un peu plus tôt ou un peu plus tard, que le Roi parut prendre du goût pour celte dernière. Madame de Montespan dé- €0uvrit cette intrigue par l'affectation qu'avoit madame de Soubise de mettre de certains pendants d'oreilles d'émeraudes les jours que monsieur de Soubise* alloit à Paris. Sur cette idée, qui n'étoit encore qu'un simple soupçon, elle chercha à s'éclaircir, et il se trouva que les boucles d'oreilles étoient effectivement le signal de l'absence du mari et du rendez-vous pour l'amant.

Madame de Soubise avoit un mari qui ne ressembloit pas à monsieur de Montespan, et pour qui il falloit avoir des ménagements. D'ailleurs madame de Soubise étoit trop solide pour s'arrêter à des délicatesses de sentiments, que la force de son esprit ou la foiblesse de son tempérament lui faisoient regarder comme des foiblesses honteuses. Uniquement occupée des intérêts et de la grandeur de sa maison, tout ce qui ne s'opposoit pas à ses vues lui étoit indifférent.

Il n'est pas tout à fait certain que madame de Soubise ait joué le rôle que lui prête ici mademoiselle d'Aumale ou plutôt madame de Caylus. — Voir sur cette intéressante personne la notice très curieuse et complète que M. de Boislisle a insérée dans le tome V de son Saint-Simon, p. 539.

1. François de Rohan, prince de Soubise, mourut le 24 août ni2, âgé de quatre-vingt-un ans et six mois.

Pour juger si elle s'est conduite selon ces maximes, il suffit de considérer l'état présent de cette maison, et de la comparer à ce qu'elle étoit quand madame de Soubise se maria. A peine monsieur de Soubise avoitil alors six mille livres de rente.

Madame de Soubise a soutenu son caractère et suivi les mêmes idées dans le mariage de monsieur sonfds' avec l'héritière de la maison de Venladour, veuve du prince de Turenne " dernier mort. Les discours du public et la mauvaise conduite effective de la personne ne l'arrêtèrent pas ; elle pensa ce que madame Cornuel ^ en dit alors : que ce seroit un grand mariage dans un siècle.

Pour dire la vérité, je crois que madame de Soubise et madame de Montespan n'aimoient guère plus le

1. Hercule Mei'iadec de Rohan, duc de Rohan-Rohan, né le 8 mai 1669, épousa, le lo février 1694, Anne-Geneviève de Levis, veuve de Louis de la Tour, prince de Turenne. Elle était née en février 1673, et mourut le 21 mars 1727. Lui-même mourut le 26 janvier 1749.

2. Louis de la Tour, prince de Turenne, fils de Marie-Anne Mancini et de Godefroi-Maurice de Bouillon, avait épousé Geneviève de Levis-Yenladour, fille de Louis-Charles, duc de Ventadour, et de Cliarlotte-Éléonore-Magdeleine de la Mothe- Iloudancourt. 11 mourut le o août 1692.

3. Anne Bigot, femme et de bonne heure veuve de M. Cornuel, trésorier de l'Extraordinaire des guerres, tenait à Paris un salon que fréquentaient les gens de lettres et la bonne compagnie. Elle est demeurée célèbre pour ses bons mots dont iDeaucoup ont été rapportés par madame de Sévigné dans ses Lettres et par Tallemant des Beaux dans ses Historiettes. Elle mourut dans les premiers jours de février 1694, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.

MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 63

Roi l'une que l'autre. Toutes deux avoient de l'ambition, la première pour sa famille, la seconde pour elle-même. Madame de Soubise vouloit élever sa maison et l'enrichir. Madame de Montespan vouloit gouverner et faire sentir son autorité ; mais je ne pousserai pas plus loin ce parallèle ; je dirai seulement que, si l'on en excepte la beauté et la taille, qui pourtant n'étoient dans madame de Soubise que comme un beau tableau, une belle statue, elle ne devoit pas disputer un cœur avec madame de Montespan. Son esprit uniquement porté aux affaires rendoit sa conversation froide et plate. Madame de Montespan, au contraire, rendoit agréable les matières les plus sérieuses et annoblissoit les plus triviales. Aussi je crois que le Roi n'a jamais été fort amoureux de madame de Soubise, et que madame de Montespan avoit eu tort d'en être inquiète. Rien des gens ont cru monsieur le cardinal de Rohan' fils du Roi et de madame de Soubise ; mais, s'il y a eu un fils, ce que je ne crois pas, ce n'étoit pas lui.

Malgré les fréquentes infidélités du Roi, j'ai souvent entendu dire que madame de Montespan auroit toujours conservé du crédit sur son esprit si elle eût eu

1. Armand-Gaston de Rohan, cinquième fils du prince de Soubise, né en 1G74, grand-aumônier de France en 1713, mort en 1749.

moins d'humeur, et si elle avait moins compté sur l'ascendant qu'elle croyoit avoir. L'esprit ([ni ne nous apprend pas à vaincre notre humeur devient inutile quand il est question de ramener les gens que cette môme humeur a écartés. Les caractères doux souffrent ces effets de l'humeur plus longtemps que les autres, mais aussi leur fuite est sans retour.

Plus le Roi voyoit madame de Maintenon, plus il en étoit content; il trouvoit une différence totale de son humeur à celle de madame de Montespan. 11 voyoit en madame de Maintenon une femme toujours modeste, toujours maîtresse d'elle-même, toujours raisonnable, et qui joignoit à des qualités si rares les asréments de l'esprit et de la conversation. En cessant de la craindre, il s'étoit accoutumé à la voir avec plaisir, et passa de là bientôt à ne pouvoir plus vivre sans elle. Je ne sais si madame de Montespan s'en aperçut promptement, et si, prévoyant les suites qu'auroit ce commencement de goût, son humeur en devint plus aigre. Quelque effet que cela eût fait sur son esprit, il est certain que madame de Maintenon, qui avoit eu depuis longtemps des sujets essentiels de se plaindre de madame de Montespan, eut à en souffrir plus que jamais depuis que le Roi la traitoit avec plus de bonté. « Il est impossible, dit-elle dans une lettre à l'abbé Gobelin, que je soutienne long-

MÉMOIRES HE MADEMOISELLE D'aUMALE. 65

temps la vie que je mène. Je prends trop sur moi pour que le corps ou l'esprit n'y succombe pas, et peutêtre tous deux; il m'en arrivera, continue-t-elle, tout ce qui plaira à Dieu '. »

Lorsque madame de Maintenon se vit assez bien A'ouluc du Roi pour pouvoir s'adresser à lui directement, elle rendit à sa famille tous les services qu'elle croyoit devoir et pouvoir lui rendre. Elle aimoit beaucoup monsieur d'Âubigné son frère; elle l'avoit poussé dans le service le plus qu'elle avoil pu; elle lui avoit fait avoir ci-devant un commandement de place, d'où il passa depuis au gouvernement de Belfort en Alsace. Elle venoit tout à l'heure de le tirer de Belfort pour lui faire avoir le gouvernement de Cognac ", qui valoit aux environs de dix mille livres de rente. Il y avoit déjà du temps qu'elle cherchoit à le marier; mais elle vouloit lui trouver un bon parti, ce qui rendoit la chose plus difficile. En un mot, elle étoit continuellement occupée de lui, de son avancement et de sa fortune; mais elle ne fut jamais que très mal

1. Cette lettre adressée à l'abbé Gobelin, et datée du 20 décembre 1676, se trouve dans Madame de Maintenon d'après sa correspondance aidhentique, t. I, p. 83.

2. Ce fut le 26 février 1677, que M. d'Aubigné fut pourvu du gouvernement de Cognac. " Il ne s'en montra pas satisfait, dit Lavallée dans la Correspondayice générale, t. 1, p. 325, à cause de quelques empiétements faits par la maison de Guise sur les droits de ce gouvernement. »

payée de ses peines, car il se conduisoit de façon à lui faire plutôt regretter ce qu'elle faisoit pour lui qu'à l'engager à travailler de nouveau. Il fut question de plusieurs mariages très convenables^; mais la mauvaise réputation qu'il avoit fut souvent cause que l'affaire manquoit. D'autres fois il faisoit naître de si mauvaises difficultés que, bientôt, on ne vouloit plus de lui. Il y eut entre autres une mademoiselle de Floigny pour qui il paroissoit avoir du goût. Madame de Maintenon le sut; elle s'en mêla; elle prit des informations; elle fut même quelque temps en commerce de lettres avec cette demoiselle, qu'elle regardoit comme un parti très sortable. La proposition faite et même acceptée, quand on fut sur le point de conclure, monsieur d'Aubigné dit qu'il vouloit que la demoiselle lui donnât tout son bien par contrat de mariage. Cette demande aussi injuste que déraisonnable piqua si fort les parents de la demoiselle que le mariage fut rompu. Madame de Maintenon fut outrée de s'en être mêlée. 11 se maria cependant cette année ou la suivante. Je ne sais qui il épousa; ce ne fut point mademoiselle de Floigny; je crois que ce

l. M. d'Aubigné avant d'épouser Geneviève Piètre, dont il sera question plus loin, avait formé différents projets de mariage, entre autres avec une demoiselle Carellier, une veuve Boudon, mademoiselle de Floigny, et mademoiselle Hocqiiart.

fut une fille de peu de chose *. Le mariage s'arrangea sans qu'il en eût fait part à sa sœur, ce qui me confirme dans l'idée que j'ai que ce parti n'approchoit pas pour la naissance de mademoiselle de Floigny. Madame de Mainlenon le fait bien entendre dans les lettres qu'elle écrit à son frère après son mariage. Voici comme elle parle de cette femme : « Je suis fâchée, dit-elle, dans une lettre à son frère, qu'elle ait deux demoiselles à elle; quand elles la serviroient comme des servantes, c'est un ridicule à cette petite femme d'avoir deux demoiselles \ » Dans une autre lettre elle lui dit : « Votre femme auroit besoin d'un plus long séjour ici (à la Cour), car c'est une créature qui a été très mal nourrie, et mal élevée, et si vous ne soutenez les avis que je lui donne, vous vous en repentirez quelque jour, car elle ne sera pas propre à vivre avec d'honnêtes gens. » Elle lui offre ensuite, dans la même lettre, au premier voyage qu'elle fera à Paris, de la ramener avec elle pour tout le temps qu'il lui plaira ^ ; effectivement il s'en falloit bien qu'elle

1. Monsieur d'Auhigné épousa par contrat du 23 février 1678 Gencviève-Pliilippe Piètre, fille de Simon Piètre et de ISlarguerite Leclerc de Ciiàteau-du-Bois; elle mourut le 4 aoiit 1728, à soixante-six ans.

2. Cette lettre adressée à monsieur d'Aubigné à Paris, et datée du 28 février 1678, se trouve dans Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique, t. I, p. 93.

3. Cette lettre se trouve dans la Correspondance générale, t. II, p. 9.

fût telle qu'elle l'eût désirée. Monsieur d'Aubigné, avant et après son mariage, faisoit les dépenses les plus extravagantes. 11 voyoit très mauvaise compagnie; il jouoit et perdoit beaucoup, faisoit des dettes et mangeoit presque toujours d'avance ce que le bon cœur de sa sœur lui faisoit de temps en temps espérer d'obtenir pour lui; il la tourmentoit sans cesse et vouloit lui faire user tout son crédit en sa faveur.

Outre cette mauvaise conduite, il tenoit cent mille propos plus insensés les uns que les autres, sur le Roi, sur la Cour et sur sa sœur. Madame de Maintenon, à qui Ton avoit grand soin de rapporter toutes ses mauvaises plaisanteries, lui dit dans une lettre qu'elle lui écrit : « Prenez garde à vos discours par rapport à moi, car on vous en fait tenir de bien insensés, » et, dans une autre, elle lui dit encore : « Ne parlez de ma faveur ni en bien ni en mal \ »

Il est vrai que, sans faire d'attention aux conséquences que ses discours pouvoient avoir, il disoit librement à tous ceux qui vouloient l'entendre tout ce qui lui passoit par la tête. Tout le monde sait, et je l'ai ouï dire moi-même à gens contemporains, le propos qu'il tint un jour au maréchal de Yivonne ^

1. Cette lettre se trouve dans Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentique, t. I, p. 114; elle est datée de Fontainebleau, le G juillet 1680.

Page 1