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MADAME DE MAINTENON ET MADAME DE MONTESPAN

A la mort de la Reine Mère, en 1666, le Roi avait eu deux enfants de la Vallière, une fille qui fut mademoiselle de Blois et un fils connu sous le nom de comte de Vermandois*. L'automne de 1666, le Roi et toute la Cour étant allés visiter les conquêtes de Flandre, le Roi, au retour, prit du goût pour la princesse de Monaco % mais cette inclination ne fut que passagère et de très peu de durée. A cette courte inclination succéda celle qu'il eut pour madame de Montespan^ Madame Montespan, connue, avant son

1. Louis de Bourbon, comte de Vermandois, fils légitimé de Louis XIV et de mademoiselle de la Vallière, né le 2 octobre 1667, mort le 18 novembre 1683.

2. Catherine-Charlotte de Gramont, mariée le 30 mars 1660 à Louis de Grimaldi, prince de Monaco; elle mourut le 4 juin 1678 à l'âge de trente-neuf ans. Elle était fille du maréchal de Gramont; Lauzun en avait été fort amoureux.

3. C'est ici que mademoiselle d'Aumale a placé l'importante note dont nous avons parlé plus haut. « J'avertis ici mes lecteurs que les Souvenirs de madame de Caylus, qu'elle m'a donnés écrits de sa main, et qui ont fait grande partie de tout ce que j'ai dit jusqu'ici, entreront pour beaucoup dans ce qui me reste

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mariage avec le marquis de Montespan * sous le nom de mademoiselle deTonnay-Charente% étoit fille du duc de Mortemart^ C'étoit une des plus belles personnes de la Cour ^; elle joignoil à celte beauté un caractère

à dire. L'on peut d'autant plus compter sur la vérité de tous ces faits que rapporte madame de Cavlus, qu'elle étoit très à portée d'être instruite de tout dans le vrai, et qu'elle dit elle-même, en commençant ses Soicvenirs, qu'elle ne dira que ce qu'elle a vu de ses yeux ou entendu dire à madame de Maintenon ou à d'autres personnes qui ont été témoins de tout ce qu'elle avance. Elle a soin d'avertir, surtout au commencement de son petit ouvrage, que ni la prévention que donne l'éducation, ni les mouvements de la reconnoissance qu'elle doit à madame de Maintenon ne lui feront rien dire de contraire à la vérité. J'avertis encore que peut-être il m'arrivera de temps en temps de la faire parler elle-même, dans certains récits qu'elle fait, beaucoup mieux que je ne les pourrois faire. »

1. Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan, né en 1640, mort au mois de novembre 1702.

2. D'après le Père Anselme, Guy de Rochechouart, qui vivait au commencement du xyi' siècle, serait le premier qui aurait porté le titre de seigneur de Tonnay-Charente. Le litre de seigneur ou de prince de Ïonnay-Charente fut porté par plusieurs membres de la famille de Mortemart, entre autres par le père de madame de Montespan. Mais aucune autre fille de cette illustre maison ne parait avoir été ainsi dénommée.

3. Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart, seigneur de Vivonne, né en 1600, mort le 26 décembre 1673.

4. Voici comment Loret, dans la Muse historique, nous dépeint madame de Montespan, peu d'années après son arrivée à la Cour, alors qu'elle était à la veille de contracter mariage avec

le marquis de Montespan.

•20 janvier 1663.

.... Mortemart, cet ange visible Qui touchoroit le moins sensible, Qu'on ne peut voir sans soupirer,

Ni même sans l'adoror, A qui tout cœur doit rendre liommage, Et dont l'angélique visage.

Fait sans cesse des amoureux Mais n'en fera qu'un seul heureux.

Quelques années plus tard, madame de Sévigné écrivant à

d'esprit admirable, plaisant et naturel, ce qui la rendoit fort aimable; elle dut sa fortune à la connoissance de Monsieur, frère du Roi.

Monsieur n'eut jamais ce qu'on appelle la passion des femmes, mais il les aimoit beaucoup pour la conversation, et les recherchoit pour la société. Madame de Montespan, qu'il voyoit souvent, lui plaisoit beaucoup plus que les autres; elle cherchoit à l'amuser, et avoit tout l'esprit nécessaire pour en venir à bout. Elle y réussit si parfaitement que monsieur de Montespan en devint bientôt jaloux; il fut quelques jours sans s'en plaindre, mais enfin, choqué de l'intimité de sa femme avec Monsieur, qui ne pouvoit se passer d'elle, il lui fit dire un beau matin qu'elle n'avoit

madame de Grignan (29 juillet 1076), parle en ces termes de la beauté de madame de Montespan : « Je lui trouvai le dos bien plat, comme disoit la maréchale de la Meilleraie, mais certainement, c'est une chose surprenante que sa beauté. Sa taille n'est pas de la moitié si grosse qu'elle étoit, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle étoit toute habillée de point de France, coifTée de mille boucles, les deux des tempes lui tombant fort bas sur les joues; des rubans noirs sur sa tète; des perles de la maréchale de l'Hospilal embellies de boucles et de pendeloques de diamans de la dernière beauté; trois ou quatre poinçons, point de coilîe; en un mot, une triomphante beauté à faire admirer a tous les ambassadeurs. >■ {Lettres de madame de Sêvigiie', de sa famille et de ses amis, Edit. des Grands Écrivains', t. IV, p. 345.) La princesse Palatine, toujours malveiUante, a fait un portrait moins idéal de cette beauté : « La Montespan avoit une taille épaisse et laide, un éclat extraordinaire et beaucoup d'esprit dans les yeux, une très jolie bouche et un rire charmant. .. {Correspondance de Madame, Édit. Brunet, t. I, p. 127.)

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qu'à se préparer à partir, parce qu'il alloit incessamment l'emmener avec lui dans ses terres. Madame de Montespan au désespoir de cette nouvelle, n'envisageant dans cette retraite forcée que des chagrins et des désagréments, regrettant avec raison la vie douce et gracieuse que la faveur de Monsieur lui faisoit mener, crut n'avoir pas de meilleur parti à prendre que de lui conter son désastre et l'arrêt que son mari venoit de porter contre elle. Le triste récit qu'elle sut faire du malheur qui la menaçoit eut tout le succès qu'elle pouvoit désirer. Monsieur, touché du chagrin de son amie, lui répondit qu'elle n'avoit qu'à se tranquilliser, qu'il faisoit son affaire d'y remédier, mais qu'il vouloit que cela se passât entre lui et monsieur de Montespan. Il l'envoya effectivement chercher le lendemain (c'étoit dans l'automne et vraisemblablement l'automne de 1665), et lui dit : « Monsieur de Montespan, j'ai une g-ràce à vous demander, mais il faut me l'accorder, sans cela je vous avoue que je serois fort piqué. C'est de laisser votre femme à Paris tout cet hiver jusqu'au mois de mai. » Monsieur de Montespan eut assez de peine à cacher le dépit que lui causoit cette proposition; cependant, soit par condescendance pour les volontés du prince, soit par crainte de le désobliger, il crut ne pouvoir refuser cette grâce à Monsieur qui lui dit avec toute l'affabilité

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possible qu'il lui savoit bon gré de sa complaisance. 11 fut donc décidé que madame de Montespan resleroit à Paris tout l'hiver et la moitié du printemps. Elle profita de cette permission pour faire sa cour régulièrement à Monsieur, Ce fut dans ce temps-là que le Roi commença à la voir souvent chez Monsieur et chez Madame *, mais son air et ses manières lui déplaisoient beaucoup; il en parloit même à Monsieur en termes assez cavaliers, et le blàmoit fort de l'avoir si souvent avec lui, à quoi Monsieur lui répondoit simplement : <( Elle a de l'esprit, elle m'amuse. » La protection de Monsieur valut bientôt à madame de Montespan une place de dame du palais de la Reine ^ ce qui mettoit son mari dans la nécessité de la laisser à la Cour, et ce qui la mit elle même plus à portée que jamais d'être vue du Roi dont elle avoit depuis longtemps résolu de faire la conquête. Dans les commencements, comme je l'ai dit, le Roi ne fit aucune attention à sa beauté; toute sa faveur consistoit à savoir plaire à la Reine qu'elle amusoit à son coucher qui duroit fort longtemps, car elle ne A^ouloit jamais se mettre au lit que le Roi ne fût venu dans sa chambre.

1. Henriette-Anne, princesse d'Angleterre, née à Exeter le 16 juin 164 5-, mariée le 31 mars 1661 à Monsieur. Elle mourut à Saint-Gloud, le 30 juin 1670.

2. Madame de Montespan avait commencé par être fdie d'honneur de la Reine en 1660, alors qu'elle n'était encore que mademoiselle de Tonnay-Cliarente.

Dès qu'elle se vit à la Cour par sa place, elle employa tous les moyens imaginables pour donner dans la vue du Roi. Un des moyens dont elle se servit pour y réussir fut de s'insinuer dans les bonnes e:râces de la Vallière, et elle sut effectivement si bien s'y prendre avec elle que, bientôt, elles furent inséparables.

Le Roi qui la voyoit toujours chez la Vallière avec qui il vivoit pour lors en maîtresse déclarée, fut assez de temps sans prendre de goût pour elle ; mais elle sut si bien se conduire vis-à-vis de lui que, petit à petit, enfin il s'accoutuma à elle, et commença à prendre plaisir à ses saillies. Dans le courant de l'année 1666 elle avoit déjà presque totalement enlevé la conquête de sa rivale \

1. C'est en 1667, d'après les témoignages contemporains, que se montra ouvertement la passion du Roi pour madame de Montespan. Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mémoires, après avoir raconté l'intimité de madame de Montespan et de mademoiselle de la Vallière, ajoute : « .... La Reine fut à Vervins, et le lendemain à Notre-Uame de Liesse; madame de la Vallière revint avec la Reine. Elles furent à confesse, madame de la Vallière et madame de Montespan ensemble ■■. Elle parle ensuite longuement des relations du Roi avec madame de Montespan à Saint-Cloud. •> Le Roi y vit madame de la Vallière; il voyoit souvent madame de Montespan, à ce que l'on disoit, à sa chambre. Pendant ce voyage, elle logeoit au-dessus de lui. Un jour, en dînant, la Reine se plaignit de quoi on se couchoit trop tard, et se tourna de mon côté et me dit : ■« Le Roi ne s'est couché qu'à quatre heures; il étoit grand jour; je ne sais à quoi il peut s'amuser ». 11 lui dit : <■ Je lisois les dépêches et j'y faisois réponse ». Elle lui dit : " Mais vous pourriez

En maîtresse peu délicate, madame de Montespan vécut avec la Vallière, et si intimement qu'elles n'avoient qu'une table pour elles deux et presque la même maison. Elle aima mieux d'abord que cela fut ainsi, espérant par là abuser le public et son mari qui, quand il sut l'infidélité de sa femme, s'emporta de colère contre elle, et lui fit de si terribles menaces que, dans la crainte que son ressentiment n'allâtjusqu'à attenter peut-être sur sa vie, elle se vit forcée d'en parler au Roi. Le Roi, touché de son récit, crut, pour éviter que son mari la maltraitât, pouvoir lui ordonner de se retirer de la Cour, ce qu'il fit. Monsieur de Montespan parti, sa femme, délivrée de ses craintes, ne pensa plus qu'à s'assurer de la conquête du Roi. Elle se lia plus que jamais avec la Vallière; celte société intime satisfaisoit son amour-propre; son orgueil étoit flatté de voir à tout instant humilier sa rivale dont elle ne craignoit déjà plus les charmes.

Madame de Montespan qui vivoit depuis longtemps avec la Vallière, s'étant un jour fâchée contre le Roi, ce qui lui arrivoit assez souvent, s'avisa de se plaindre de cette communauté avec une amertume extrême. Elle y trouvoit, disoit-elle, de la part du Roi,

prendre une autre heure ". Il sourit, et, pour qu'elle ne le vit pas, tournoit la tète de mon côté. « {Mémoires de madernoisslle de Montpensier, Édit. Ghéruel, t. IV, p. ol-Jj2.)

peu de délicatesse. Le Roi lui répondit avec douceur tout ce qu'il pût imaginer de tendre et de propre à l'apaiser, et finit par lui dire que cet établissement s'étoit fait insensiblement. « Oui, insensiblement pour vous, reprit madame de Monlespan, mais très sensiblement pour moi. » C'étoit bien sans doute pour parvenir à son but qu'elle lui tenoit tous ces propos.

Le personnage de la Vallière, pendant deux ou trois ans, fut des plus singuliers. Madame de Montespan, abusant de ses avantages, affectoit de se faire servir par elle, et donnant sans cesse des louanges à son adresse, elle assuroit qu'elle ne pouvoit être contente de son ajustement si elle n'y mettoit la dernière main. La Vallière s'y prêtoit de son côté avec tout le zèle d'une femme de chambre dont la fortune dépendroit des agréments qu'elle pourroit prêter à sa maîtresse.

Que de dégoûts, de plaisanteries et de dénigrements la Vallière n'eut-elle point à essuyer pendant tout le temps qu'elle demeura ainsi à la Cour! Elle étoit née tendre et vertueuse ; elle aimoit le Roi mais non pour la royauté. S'apercevant que le Roi cessoit de l'aimer, et que madame de Monlespan lui avoit enlevé ce cœur qui lui éloit si cher, quelques personnes ont prétendu que, comme effectivement elle avoit toujours aimé le Roi avec toute la bonne foi

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possible, elle avoit été si vivement touchée de cette infidélité, que, ne pouvant plus dissimuler son ressentiment, elle disparut un beau matin, sans avoir communiqué son dessein à personne, et s'alla jeter aux Saintes-Mariés de Chaillot'; que le Roi, fâché de cet éclat, qui fit grand bruit à la Cour, lui envoya promptement Colbert et Lauzun qui la ramenèrent.

Son retour ne lui rendit point le cœur qu'elle avoit perdu; elle ne déplaça pas sa rivale, dont la faveur alla toujours depuis en augmentant. Je n'atteste point plus cette courte retraite que la première dont j'ai parlé : je sais cependant très sûrement, mais sans en pouvoir dire précisément le temps '^, qu'un jour, soit

1. D'après les Mémoires de ■mademoiselle de Mo?itpe?isiev, ce fut en 1662 que mailemoiseUe de la Vallière se relira pour la première fois dans un couvent. « Je ne sais quel chagrin il prit un jour à la Vallière : un beau matin, elle s'en alla; on ne savoit où elle étoit; c'étoit en carême. La Reine (mère) étoit si inquiète, avant que d'aller au sermon : on avoit peur que la Reine s'aperçût de quelque chose. Le Roi ne fut pasau sermon, la Reine alla après à Chaillot, et le Roi alla tout seul, avec un manteau sur le nez, à Saint-Cloud, où l'on sut qu'elle étoit dans un petit couvent. La tourière ne voulut pas parlera lui. Enfin on lui fit parler et il la ramena. » {Mémoires de mademoiselle de Montpeitsier, Édit. Chéruel, t. IIL p. 529.) Ainsi qu'on le voit par cette citation, mademoiselle de Montpensier parle d'un couvent à Saint-tlloud comme ayant été la première retraite de mademoiselle de la Vallière. D'autres auteurs, au contraire (madame de Sévigné et madame de la Fayette sont du nombre), désignent les filles de Sainte-Marie, comme le fait mademoiselle d'Aumale. Cette seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable à M. Lair. (Voir Louise de la Vallière et la Jeunesse de Louis XIV, p. 72, note.) 2. Ce fut le 11 février 1667 que mademoiselle de la Vallière

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par dépit, soit par dévotion, elle se retira efTectivement aux Saintes-Mariés de Chaillot oii elle ne fut que douze heures, et que, de retour à la Cour, après cette courte absence, elle mena une vie plus retirée qu'à l'ordinaire, ne s'habilla plus que très modestement, et fit en tout comme une personne qui a envie de se retirer tout à fait. Enfin, après avoir vécu pendant plusieurs années d'une manière aussi édifiante que touchante, toutes ses réflexions bien faites, elle vint un jour, un matin, trouver le Roi, prit publiquement congé de lui, et après avoir demandé hautement pardon à toute la Cour du scandale qu'elle avoit causé, elle partit pour Paris. Elle entra aux CarméUtes où elle lit profession le 2 juin 167/i. Vraisemblablement elle quitta tout à fait la Cour en 1673. Elle prit le nom de Sœur Louise de la Miséricorde ; elle mourut dans ce couvent en 1710, après y avoir été, tant qu'elle vécut, l'exemple de la plus parfaite régularité et de la vertu la plus austère.

Quand madame de Montespan fut retirée de la Cour, elle fut plusieurs fois aux Carmélites voir madame de la V^allière, devenue pour elle une espèce

se retira à Chaillot. « ... Le Roy, dit le Journal de d'Ormesson, lui envoya M. de Bellefonds et ensuite M. Colbert avec ordre de la mener à Versailles où il alloit : ce qu'il fit, et la dame y alla, sur la parole que le Roy trouveroit bon qu'elle se retirât si elle persévéroit. »

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de directeur. Lorsque monseigneur Bossuet, évêque de Meaux, alla lui annoncer la mort de son fils, le comte de Vermandois, par un mouvement très naturel elle répandit d'abord beaucoup de larmes, mais revenant tout à coup à elle, elle lui dit : « C'est trop pleurer la mort d'un fils, dont je n'ai pas assez pleuré la naissance '. »

Le départ de madame de la Vailièrelit que madame de Montespan jouit à son aise de la faveur du Roi. Les personnes qui connoissoient madame de Montespan eurent lieu d'être étonnées de sa conduite, car, loin d'être née débauchée, elle avoit paru dans sa jeunesse naturellement éloignée de la galanterie, et même un peu portée à la vertu. J'ai ouï dire de plus à madame de Maintenon que, lorsqu'elle la connut chez la maréchale d'Albret, elle n'avoit point cette humeur qu'elle a faitparoître depuis, et que, pour lors, ses sentiments étoient honnêtes et sa conduite réglée ".

1. C'est à madame de Caylus que mademoiselle d'Aumale emprunte ce mot dont l'authenticité est très douteuse. Ce ne fut pas Bossuet, mais la Mère Prieure qui apprit à mademoiselle de la Vallière la mort de son fils. D'après la lettre circulaire adressée après sa mort, comme c'était l'usage, aux autres couvents du Carmel, elle se serait bornée à dire : « Il faut tout sacrifier. C'est sur moi seule que je dois pleurer. » (Voir Lair, Louise de la Vallière et la Jeunesse de Louis XIV, p. 323.)

2. Madame de Maintenon disait, en efl'et, sur la fin de sa vie, à madame de Glapion : « J'étois bien éloignée en ce temps-là de croire que madame de Montespan seroit, après Dieu, la première cause de la haute fortune que j'ai faite. Elle étoit alors fort sage,

Mais, pour en revenir à madame Scarron, la mort de la Reine Mère arrivée en 1666 avoit fait perdre à madame Scarron sa pension ; mais, en revanche, ses amis ne l'avoient pas abandonnée. La voyant réduite à une infortune qu'elle avoit si peu méritée, ils redoublèrent tous d'amitié et d'attention pour elle. La Maréchale d'Albret lui fit les offres les plus avantageuses, et ne la laissoit manquer de rien. On lui proposa dans ce temps-là plusieurs établissements qu'elle refusa constamment, préférant la vie simple et innocente qu'elle avoit menée jusque-là à l'esclavage où la réduiroit nécessairement un mariage, quelque avangeux qu'il pût être, surtout dans l'espérance où elle étoit toujours qu'elle obtiendroit de la Cour le rétablissement de sa pension. Tous ses protecteurs parloient pour elle; on présentoit nombre de placets en sa faveur. Ces placets commençoient toujours par ces mots : « La veuve Scarron supplie humblement Votre Majesté. » Le Roi, à qui on les montroit tous, fatigué à la fin de les voir si souvent répétés, dit un jour avec vivacité : « Entendrai-je donc toujours parler de la veuve Scarron? », et, pendant du temps, à la Cour,

et disoit même, en parlant de madame de la Vallière : « Si j'étois assez malhenreuse pour que pareille chose m'arrivàt, je me cacherois pour le reste de ma vie » ; mais nous avons vu, comme vous savez, qu'elle a pensé bien autrement depuis ce temps-là. » {Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 461.)

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quand on étoit fatigué et ennuyé de quelqu'un, on disoit: « 11 est aussi importun que la veuve Scarron. » A force de protections, de prières et de sollicitations auprès du Roi et de ses ministres, elle obtint enfin le rétablissement de cette pension. Voici la façon dont j'ai ouï dire qu'elle lui fut accordée. Madame de Montespan, qui étoit pour lors déjà un peu en faveur, et qui avoit connu madame Scarron chez la Maréchale d'Albret, ayant appris l'état et la misère où elle étoit réduite depuis qu'elle ne touchoit plus rien de sa pension, se chargea elle-même de présenter un placet au Roi qui le reçut en lui disant : « Entendrai-je donc toujours parler de la veuve Scarron? » Malgré cette réponse qui ne promettoit rien de favorable, elle ne se rebuta point; elle lui fil toutes les représentations nécessaires pour obtenir, en lui ajoutant que le moyen le plus sûr pour n'en entendre plus, parler étoit d'accorder. Monsieur de Villeroy, pour lors marquis d'Alincourt, qui étoit présent à la conversation, appuya de son mieux la demande ; ils firent tant l'un et l'autre qu'enfin le Roi céda à leurs persécutions, et accorda cette pension si désirée et si nécessaire. Voilà ce que j'ai ouï dire à des personnes qui se disoient instruites. Mais madame de Maintenon m'a dit que c'étoit à monsieur de Villeroy seul qu'elle en avoit l'obligation, et ne m'a pas du tout parlé

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de madame de Montespan en cette occasion. Quoiqu'elle ne m'en ait rien dit, il est possible que madame de Montespan, qui avoit vécu avec elle, s'y soit intéressée, d'autant plus qu'elle aimoit à faire plaisir.

Madame Scarron, qui avoit mené jusque-là une vie fort simple et fort rangée, quoiqu'elle fût encore bien voulue et même très recherchée dans toutes ses sociétés, avoit déjà fait plusieurs réflexions sur la religion qu'elle résolut de mettre à profit. Quand elle se vit bien assurée de sa pension, elle se mit dans la tète de corriger tout ce qu'il y avoit de défectueux dans sa conduite. Sans se contenter de professer extérieurement le christianisme, elle prit le parti de vivre en vraie chrétienne; elle chercha en conséquence un confesseur qui fût un homme capable de la conduire dans la voie du salut. Quelqu'un lui parla de l'abbé Gobelin comme d'un homme d'une piété éclairée et d'un mérite exemplaire. Sur ce qu'on lui eu dit, elle lui fit proposer de se charger d'elle; il accepta, et madame Scarron, dès ce moment, résolut de suivre exactement tous ses avis.

L'abbé Gobelin, docteur de Sorbonne, homme fort estimé, avoit, selon le portrait qu'on lui en fit, toutes les qualités essentielles à un bon confes-

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seiir. Il avoit été longtemps dans le monde, et devoit par conséquent le connoître tel qu'il est. Il passoit de plus pour être intègre dans ses mœurs, pur dans sa doctrine, ferme dans ses principes, réglé dans sa conduite, exact dans sa religion, rigide observateur de ses devoirs, et n'avoit d'autre but dans ses directions que de mener à Dieu les âmes qui lui étoient confiées. Un tel homme seroit sans doute devenu bientôt importun à beaucoup de femmes ordinaires; mais madame Scarron, loin de reculer, accepta avec une aveugle soumission tout ce que l'abbé jugeoit à propos de lui imposer de plus dur et de plus humiliant...

Madame Scarron, qui s'étoit fait un devoir de suivre en tout les avis de ce confesseur, faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour exécuter ses ordres très effectivement. Ses amis la trouvèrent en peu de temps, dans bien des choses, changée à ne pas la reconnoître. Ce n'étoit plus cet enjouement dans le propos, cet agrément dans les manières. Cette femme qui avoit fait jusqu'ici le charme de sa société, qui parloit avec toute la vivacité et tout l'esprit possible, prend tout à coup le parti de ne plus dire un mot, et s'efforce de devenir ennuyeuse. Elle prit tant sur elle pour cela, et se contraignit si fort que cela la rebuta tout de bon pendant quelque temps de la piété.

Tel étoit ce directeur par excellence. Il me semble que, sur cet échantillon, il est aisé de juger, sans faire tort à la science et à la piété, qu'il n'avoit ni l'expérience ni le talent nécessaire pour conduire une personne comme elle. Cependant, malgré la singularité avec laquelle cedit abbé Gobelin la conduisoit, elle ne perdit point de vue le projet qu'elle avoit formé de s'avancer dans la piété. Elle conserva toujours la même confiance en lui, et le garda pour son confesseur tant qu'il vécut. Vraisemblablement il laissa de côté toutes les misères qu'il avoit employées dans le commencement, et se conduisit par la suite plus raisonnablement. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'elle suivit toujours ses avis, et l'on voit par les lettres qu'elle lui écrit qu'elle ne faisoit rien, et qu'elle ne prenoit aucun parti sans l'avoir auparavant consulté'.

Madame Scarron, après avoir joui de sa pension pendant deux ou trois ans et avoir vécu pendant

1. Manseau, l'intendant de Saint-Cyr, dit dans ses Méinoires (p. 67) : « M. l'abbé Gobelin, supérieur de cette maison (Saint- Cyr), après une maladie de trois mois, mourut à Paris, le 7 de mai (1G91), universellement regretté. La Communauté en versa beaucoup de larmes, et fit des prières publiques et particulières pour le repos de son àme. Madame de Maintenon fit faire la même chose par ses aumosnes en plusieurs endroits. Il avoit esté son directeur pendant plusieurs années, ce qui, avec les relations continuelles qui esloient entre elle et luy, à cause de Saint-Cyr, l'avoit rendu dépositaire de plusieurs lettres et papiers de conscience, dont il fit un paquet cacheté de ses armes la veille de sa mort, ordonnant qu'il fût renvoyé le lendemain de son décès. »

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tout ce temps en femme raisonnable et chrétienne, aussi aimée que considérée de toutes les personnes qui la connoissoient, se vit ouvrir un chemin de fortune auquel elle n'avoit eu nul lieu de s'attendre, et que, certainement, elle n'avoit pas pu prévoir. Madame de Montespan l'avoit connue, comme j'ai dit, chez la Maréchale d'Albret; on verra bientôt à propos de quoi elle s'en souvint, et comme elle mit cette connoissance en usage. Le projet de madame de Montespan, en arrivant à la Cour, avoit été simplement de parvenir à gouverner le Roi par l'ascendant de son esprit. Elle s'étoit flattée d'être non seulement maîtresse de son propre goût, mais même de la passion du Roi. Elle croyoit qu'elle lui feroit toujours désirer ce qu'elle avoit résolu de ne lui pas accorder; mais la suite fut plus naturelle. L'amour du Roi augmentant tous les jours, madame de Montespan cède enfin à ses poursuites et devient grosse. Madame de Caylus dit avoir ouï raconter à des personnes de la Cour de ce temps-là qu'elle parut si pénétrée de douleur au premier enfant qu'elle eut, que sa beauté s'en ressentit, qu'elle devint maigre, jaune, et si changée qu'on ne la reconnoissoit pas, qu'en un mot elle parut se désespérer à la première grossesse. Mais elle se consola à la seconde, et elle porta dans les autres l'impudence aussi loin qu'elle pouvoit aller.

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Le premier accouchement de madame de Montespan, ainsi que quatre autres qui se suivirent d'assez près, furent tous des mystères : il ne s'y trouvoit jamais que les personnes nécessaires et quelques courtisans des plus affidés que le Roi obligeoit à un secret inviolable. Dès que madame de Montespan eut commencé à avoir des enfants, il fut question de trouver une personne qui fût capable non seulement de les bien élever, mais qui pût en même temps les bien cacher. Comme elle avoit le jugement très sain, ce qu'elle n*a jamais manqué de faire paroître dans les choses où son humeur n'agissoit pas, elle se souvint d'avoir vu souvent madame Scarron à l'hôtel d'Albret; elle lui avoit reconnu, pour lors, tant d'esprit et de bonnes qualités qu'elle jeta les yeux sur elle pour la charger d'un emploi qu'elle ne savoit à qui confier. Elle lui fit donc proposer de prendre ses enfants. C'est madame de Maintenon elle-même qui m'a fait ce récit. Madame Scarron fit répondre que pour les enfants de madame de Montespan elle ne s'en chargeroit pas, que si c'éloit ceux du Roi et qu'il le voulut, il falloit qu'il l'en priât; le Roi l'en pria effectivement et elle consentit de s'en charger...

La seconde fois que madame de Montespan accoucha, ce fut à Saint-Germain. On fut fort embarrassé, parce qu'on ne vouloit pas introduire madame Scarron dans

le château. Ce fut monsieur de Lauzun à qui on confia l'enfant dès qu'il fut venu au monde (c'étoit le duc du Maine). On ne se donna pas le temps de l'emmailloter : on Tenveloppa tout simplement dans un linge. Monsieur de Lauzun l'emporta enveloppé dans son manteau, et, comme il étoit obligé de traverser l'appartement de la Reine, il trembloit dans la crainte que l'enfant ne se mît à crier, mais enfin, ayant passé fort vite, il arriva sans être découvert jusqu'au carrosse de madame Scarron qui altendoit au petit parc; il le lui remit entre les mains et s'en revint fort content de n'avoir été aperçu de personne '...

Le troisième enfant dont madame de Montespan accoucha fut le comte de Vexin* qui fut dans la suite abbé de Saint-Germain. L'aîné de ces trois enfants

1. Mademoiselle de Montpensier. (Note du manuscrit.) Mademoiselle d'Aumale a pris effectivement cette anecdote dans les Mémoires de mademoiselle de Montpensier, dont la première édition avait paru en 1735 et la seconde en 1746. Voici le texte exact des Mémoires de mademoiselle de Montpensier. « ... J'ai ouï conter à M. de Lauzun, que le jour qu'elle accoucha de M. du Maine (c'étoit à minuit sonnant, le dernier jour de mars ou le premier d'avril, si l'on veu.; cela est si peu important que je ne me donne pas la peine d'en chercher l'année), on n'eut pas le temps de l'emmailloter, on l'entortilla dans un lange, et il le prit dans son manteau, et le cacha et l'emporta dans un carrosse qui l'attendoit au petit

parc de Saint-Germain. 11 mourroit de peur qu'il ne criât. » (Mémoires de mademoiselle de Montpensier, Édit. Chéruel, t. IV, p. 394.)

2. Louis-César, comte de Vexin, abbé de Saint-Denis et de Saint-Germain-des-Prés, né en 1672, mort en 1083.

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mourut à l'âge de trois ans; on ne l'avoit jamais vu. Madame Scarron, qui s'y étoit déjà .extraordinairement attachée, en fut touchée comme une mère la plus tendre, et cent fois plus que la véritable. Madame de Montespan eut cinq enfants assez de suite; elle accoucha du quatrième, qui fut mademoiselle de Nantes, dans la citadelle de Tournay, pendant le séjour que la Reine y fit durant le siège de Maëstricht. Je ne sais pas précisément le temps de la naissance du cinquième, qui fut mademoiselle de Tours ^ je crois pourtant que ce fut vers i67li...

Madame Scarron avoit déjà fait jusqu'ici plusieurs voyages à la Cour avec ces enfants, mais incognito. Le Roi, qui les aimoit, désira qu'ils fussent élevés chez lui, et comment le Roi auroit-il pu s'y intéresser et les voir tout à son aise, sans qu'on découvrît qu'ils étoient à lui? Cela étoit impossible. Pour obvier à tous ces inconvénients, le Roi, qui se sentoit pour ces enfants une tendresse vraiment paternelle, résolut de les faire légitimer. Ceux de madame de la Vallière l'avoient été sans nulle difficulté bien du temps auparavant^; mais la chose étoit beaucoup plus difficile

1. Louise-Marie de Bourbon, dite mademoiselle de Tours, née en 1674, morte à Bourbon le 15 septembre 1681, à l'âge de sept ans.

2. Le comte de Vermandois avait été légitimé le 22 février 1669 et mademoiselle de Blois, le 14 mai 1667.

MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 27

pour ceux-ci, n'y ayant point encore eu d'exemple (l'une pareille reconnoissance sans nommer la mère. Comme le Roi avoit montré qu'il désiroit fort qu'on rendît la chose faisable, pour être sllr d'en venir à bout, et qu'il ne se trouvât plus de difficulté dans celte affaire, voici ce qu'on fit. Il exisloit un bâtard ^ du comte de Saint-Pol ^ ; on fit toutes les procédures nécessaires pour le légitimer; il se trouvoit précisément dans le même cas que les enfants du Roi puisqu'il étoit fils de la Maréchale de la Ferlé ^ et qu'elle avoit eu cet enfant du vivant de son mari'^; on s'y prit si bien que l'on en vint à bout. Quand ce bâtard du comte de Saint-Pol fut légitimé, le Roi fit légitimer les siens, savoir : le duc du Maine, le comte de Vexin et peut-être mademoiselle de Nantes ^ Pour mademoi-

1. Ce bâtard s'appelait Charles-Louis d'Orléans, chevalier de Longueville. Il fut légitimé par lettres du Roi, vérifiées au Parlement le 7 septembre 1G72, et mourut d'un coup de mousquet, qu'iTreçut en faisant combler la tranchée de Philispbourg, au mois de novembre 1688.

2. Charles-Paris d'Orléans, duc de Longueville, né le 29 janvier 1649, fut tué au passage du Rhin en 1672. Il avait porté dans sa jeunesse le titre de comte de Saint-Pol.

3. Madeleine d'Angennes de la Loupe avait épousé, le 2o avril 16o5, Henri H, duc de la Ferté, maréchal de France, veuf de Charlotte de Bauve; elle mourut le 16 mars 1714, âgée de quatre-vingt-cinq ans.

4. Henri II de Sene terre, marquis de la Ferté, maréchal de France en 1651. Il mourut à la Ferté-Nabert, le 27 septembre 1681, âgé de quatre-vingt-deux ans.

5. Le duc du Maine, le comte de Vexin et mademoiselle de Nantes, furent légitimés en 1673.

28 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.

selle de Tours elle n'étoit sûrement pas encore née lors de cette première légitimation : mais elle fut légitimée par la suite \ Monsieur le comte de Toulouse et mademoiselle de Blois, venus au monde plusieurs années après, ne furent légitimés qu'en 1681^.

Quoi qu'il n'ait pas paru jusqu'ici que le Roi ait donné à madame Scarron beaucoup de preuves de sa reconnoissance pour les soins qu'elle prenoit de ses enfants, il est pourtant vrai que, soit par la protection de madame de Montespan, soit par le moyen de quelques courtisans qui la protégeoient, elle obtint dès ce temps-là pour son frère quelques grâces qu'il désiroit. Entre autres, elle lui fit avoir cette année un petit gouvernement en Alsace. Elle lui avoit fait avoir l'année d'auparavant une compagnie de cavalerie dans le Régiment du Roi et un commandement dans une place conquise qui lui valoit 8 ou 10 mille francs ^ Comme dans cette petite place où il commandoit il y avoit des catholiques et des huguenots, dans les lettres qu'elle lui écrit, elle lui recommande avec grand soin les

1. Mademoiselle de Tours fut légilimée au mois de janvier 1676.

2. Le comte de Toulouse et mademoiselle de Blois furent légitimés au mois de novembre 1681.

3. M. d'Aubigné avait été nommé commandant de place à Amersfort en Hollande, le 14 octobre 1672, et à Elburg, le 28 avril 1673. Ce fut le 13 mars 1674 qu'il fut pourvu du gouvernement de Belfort.

MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 29

catholiques, et le prie de ne point être inhumain aux huguenots. « Il faut, dit-elle, attirer les gens par la douceur. Jésus-Christ lui-même nous en a montré l'exemple'. » Cette recommandation qu'elle fait à son frère est bien éloignée du ridicule qu'on lui a prêté d'avoir été d'avis dans la suite d'obliger les protestants par la violence et les mauvais traitements à se faire catholiques.

Malgré la preuve prétendue authentique qu'un auteur de nos jours prétend donner de sa façon de penser dans un Mémoire fort étendu et fort détaillé qu'il attribue à elle seule, et dans lequel on voit régner, depuis le commencement jusqu'à la fin, le conseil de violence et de persécution, je crois que sans vouloir diminuer la conlîance due à ce jeune auteur - qui, sans doute, n'a eu dessein que d'avancer des faits qu'il regardoit lui-même comme certains, on peut avec bien de Ja vraisemblance douter de l'authenticité de ce Mémoire, d'autant que toutes les personnes qui, toutes

1. Cette lettre, adressée à <■ monsieur d'Aubigné, à Amersfort » et datée de Paris, le 27 septembre 1672, se trouve dans la Correspondance générale, t. I, p. 166.

2. Le jeune auteur à qui il est fait ici allusion est La Beaumellequi, dans ses Mewozres pour servir à VHistoire de madame de Maintenon et à celle du siècle passé, parus en 175.Ï-56, avait en effet publié le Mémoire en question (Édit. de Maestricht, t. VII, p. 97). L'auteur reviendra plus tard et nous reviendrons aussi sur l'authenticité de ce Mémoire. — Laurent Angliviel de laBeaumelle, né àValleraugue (Gard) le 28 janvier 1726, mourut à Paris le 17 novembre 1773.

30 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.

préventions à part, ont connu madame Scarron telle qu'elle étoit ne font point difficulté d'affirmer que, loin qu'elles puissent croire que le Mémoire fût d'elle, elles ont été assez longtemps témoins de sa façon d'agir, et connoissoient assez la bonté et la droiture de son cœur; elles affirment qu'elle en étoit tout à fait incapable. D'ailleurs les moyens de douceur et d'insinuation dont on l'a vue se servir elle-même tant de fois, et qui lui ont si bien réussi pour plusieurs conversions particulières, ne prouveroient que trop la fausseté de ces mauvais propos...

Quand la légitimation de ces petits princes fut bien constatée, le Roi les établit à Versailles avec madame Scarron. Plusieurs personnes m'ont dit, et il y a grande apparence, suivant une lettre de madame de Main tenon à madame de Caylus, écrite de Saint-Cyr le U janvier 1706 S que tous ces enfants avoient été établis à Saint-Germain du temps auparavant, mais qu'ils y étoient incognito. Mais quand le Roi les eut fixés à Versailles, ce ne fut plus un mystère, et il leur forma une maison convenable à leur état de princes, les laissant toujours, pour la conduite et l'éducation, entre les mains de madame Scarron à qui il venoit de

1. Cette lettre se trouve dans Madame de Maintenon d'après sa Correspondance authentique, t. II, p. 41. Elle est datée, non de 1706, mais de 1705.

MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 31

faire présent de cent mille francs en récompense des soins extrêmes qu'elle en avoit pris.

Dans le commencement de l'établissement de ces petits princes à Versailles, plusieurs personnes, soit par envie, soit par crainte de l'esprit de madame Scarron qui s'étoit déjà bien fait connoître, firent tous leurs efforts auprès du Roi pour la lui faire envisager comme une personne tout à fait ridicule, et elles en vinrent à bout, car, dès ce moment-là, le Roi fut fort longtemps à avoir pour elle plus d'éloignement que de goût. Il eut effectivement grande peine à s'y accoutumer; il la regardoit comme un bel esprit dont il se soucioit fort peu ; il la craignoit comme une précieuse dont on pouvoit tirer peu d'agrément, et en parlant d'elle à madame de Montespan, il se servoit toujours de celte expression : « Votre bel esprit a fait, a dit telle chose *. » Mais la suite nous apprendra qu'il s'accoutuma petit à petit à ce bel esprit dont il faisoit si peu de cas d'abord, et plus elle fut connue de lui, plus il vit qu'on gagnoit à la connoître.

Dès l'instant que madame Scarron eut accepté

1. Dans un entretien avec madame de Glapion du 18 octobre 1717, madame de Maintenon confirme ces préventions du Roi contre elle : « Le Roi, dit-elle, ne me goûtoit pas, et il eut assez longtemps de l'éloignement pour moi. Il me craignoit sur le pied de bel esprit, s'imaginant que j'étois une personne difficile, et qui n'aimoit que les choses sublimes. »(Le<h'es historiques et édifiantes, t. II, p. 454.)

l'offre que le Roi lui fit de se charger de ses enfants, on a vu ci-devant que madame de Montespan lui donna souvent des sujets de mécontentements et de chagrin. « Cependant (me disoit quelquefois madame de Maintenon en me parlant de ce temps-là) rien n'étoit plus liant ni plus aimable qu'elle lorsque je la connus chez la Maréchale d'Albret; je n'avois jamais découvert en elle cette bizarrerie et cette humeur qu'elle a fait paroître depuis, et dont j'ai tant soufTert. » En effet, si le zèle de madame Scarron et l'assiduité de ses soins forçoient quelquefois madame de Montespan à avoir de bonnes façons pour elle, dans les moments où son humeur n'agissoit pas, elle payoit bien cher ce petit agrément par les contrariétés presque continuelles qu'elle en essuyoit, tout le temps que l'existence de ces enfants fut un mystère. Elle ne pouvoit avoir de madame de Montespan les choses dont elle avoit besoin pour ces enfants qu'après lui avoir demandé nombre de fois, et souvent même elle les voyoit avec chagrin manquer du nécessaire par la dureté et l'indifférence de leur mère, ce qui lui faisoit une peine extrême par la tendresse qu'elle se sentoil déjà pour eux. Quand ces enfants furent une fois établis auprès de madame de Montespan, comme elle les avoit toujours sous les yeux, elle fut plus à portée de contrôler tout ce qu'on leur

faisoit. Ce fut alors que madame Scarron ressentit plus que jamais son humeur. En effet, soit pour la nourriture, soit pour l'instruction, madame de Montespan contrarioit madame Scarron en tout. Tantôt elle trouvoit mauvaises les choses les mieux faites et le plus à propos; d'autrefois, quand elle n'étoit pas dans ses moments d'humeur, elle lui parloit avec toute la contiance et la douceur possible.

Cependant, malgré cette variété continuelle de bons et de mauvais traitements, comme elle lui connoissoit beaucoup d'esprit, elle avouoit qu'elle ne passoit guère de moments plus agréables que ceux qu'elle employoit à s'entretenir tête à tête avec madame Scarron. Effectivement, elle saisissoit ces moments le plus souvent qu'elle le pouvoit, et malgré qu'elle eût elle-même beaucoup d'esprit, elle craignoit celui de madame Scarron, et le mettoit avec raison beaucoup au-dessus du sien.

Malgré l'agrément qu'elle trouvoit dans sa conversation, quelquefois, dès le lendemain, souvent même une heure après lui avoir fait toutes les protestations possibles d'amitié, elle venoit la chercher exprès pour lui faire les reproches les plus durs et les plus déplacés sur la façon dont elle gouvernoit ses enfants.

Quelquefois elle poussoil l'humeur jusqu'à parler au

Roi de madame Scarron dans des termes à l'en dégoûter T. n. 3

34 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.

tout à fait. D'autres fois, en revanche, quand la fantaisie étoit passée, elle lui vantoit la douceur de son commerce, et alloit même jusqu'à l'engager à la mettre de ses parties. En un mot, quelque chose que l'on ait pu dire pour s'opposer à la vérité de ce que j'avance, il est très certain qu'elle s'est toujours conduite vis-à-vis d'elle d'une façon si singulière, souvent même si outrageante et si ridicule, que, sans l'excessive douceur de madame Scarron, sa patience et la tendresse qu'elle avoit pour ces enfants, elle n'auroit jamais pu y tenir. Outre qu'elle me l'a dit ellemême bien des fois, je sais cela de très bonne part, et de gens très bien instruits \

Dès le moment qu'elle se décida à se charger de cet emploi qu'elle n'accepta, comme on le sait, que parce que le Roi lui-même l'en lit prier, elle avoit formé le projet, dès qu'elle ne seroit plus utile au Roi pour ses enfants, de se retirer de la Cour et de reprendre ce train de vie, auquel elle trouvoit tant de

1. Voltaire ne partageait point l'opinion de mademoisello d'Auniale. « Pourquoi dites-vous que madame de Montespan était la femme la plus bizarre et la plus folle qui fût jamais? Qui vous l'a dit? Avez- vous vécu avec elle? Tout Paris sait que c'était une femme très aimable; elle fut indignée du goût du Roi pour madame de Maintenon, qu'elle regardait comme une domestique ingrate. En quoi a-t-elle été la femme la plus bizarre et la plus folle qui fût jamais. Je vous parle net comme vous voyez, parce que je veux être votre ami. •> Lettre à Formel. (OEuvres complètes, Édit. de 1826, t. 55, p. 75.)

charmes, et qu'elle n'avoit quitté qu'à son grand regret.

Lorsqu'elle sévit établie à la Cour avec ces enfants, elle ne s'occupa plus, en faisant pour eux tout ce qu'elle devoit, que de saisir la première occasion d'en sortir avec quelque avantage. Effectivement, quand ces enfants eurent un certain âge, et qu'elle jugea qu'elle n'étoit plus nécessaire, elle travailla, ou plutôt fit travailler auprès du Roi et de madame de Montespan pour obtenir une retraite un peu favorable.

Tout son désir étoit d'avoir une terre où elle pût aller passer ses jours tranquillement. Elle fit agir pour cela tous ses amis auprès de madame de Montespan. Madame de Richelieu, entre autres, la sollicita très vivement en sa faveur. Elle lui montra l'utilité dont elle avoit été pour elle et pour ses enfants, lui représenta qu'on ne pouvoit trop payer l'assiduité de ses soins et les peines qu'elle avoit prises pour eux. Il est vrai que, pendant du temps, elle avoit souvent passé les jours et les nuits auprès d'eux, parce qu'ils étoient presque toujours malades, et que la fatigue et les veillées continuelles l'avoient mise sur les dents.

Malgré toutes ces représentations, et quoique madame de Montespan ait vu de ses yeux la vérité de tout ce qu'on lui disoit, au lieu de parler au Roi en sa faveur, comme elle l'auroit pu faire, et de lui faire

donner une récompense proportionnée à la reconnoissance qu'elle lui devoit, elle ne donna sur les sollicitations qu'on lui lit à ce sujet que des réponses vagues et incertaines, et continua toujours de faire ressentir son humeur à madame Scarron qui, comme elle le dit elle-même dans ses lettres à l'abbé Gobelin, séchoit à vue d'œil et se consommoit de chagrin '.

Ce détail, qui n'est qu'une ébauche des désagréments qu'éprouva madame Scarron tant qu'elle eut affaire à madame de Montespan, devroit, ce me semble, détromper facilement un nombre de personnes mal instruites que j'ai souvent entendues moi-même raisonner et prétendre que la conduite de madame Scarron vis-à-vis du Roi (dont je ferai un petit détail dans la suite) et les propos qu'elle se crut obligée de lui tenir étoient un manque de reconnoissance pour madame de Montespan à qui elle devoit tout.

11 est vrai que madame de Montespan, en inspirant au Roi de charger madame Scarron de ses enfants,

1. Le 29 juillet 1674, madame de Mainlenon écrivait en effet à l'abbé Gobelin : « ...Madame de Richelieu est présentement avec madame de Montespan, pour tâcher de la faire expliquer sur ce que je puis espérer. Si, par la mauvaise humeur où l'on est pour moi, on se tient exactement aux cent mille francs, je ne crois point devoir les mettre en une terre; nous verrons ce que nous ferons. Je me consomme de chagrin et de veilles, je sèche à vue d'œil et j'ai des vapeurs très mélancoliques. {Correspondance générale, t. I, p. 210.)

MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 37

l'a tirée par ce moyen de l'état de médiocrité, pour ne pas dire de misère, où elle s'étoit presque vue réduite, et l'a mise en même temps à portée de travailler elle-même à sa fortune; mais il est aussi certain que, dès qu'elle eut pris cette commission, madame de Montespan eut pour elle beaucoup plus de mauvaises façons que de bonnes. Elle la traitoit souvent avec beaucoup de hauteur, quelquefois avec brusquerie, et presque toujours avec humeur. De plus, elle n'a jamais voulu parler au Roi en sa faveur dans le temps que madame Scarron le désiroit davantage, et si, au temps après, elle eut l'air de lui vouloir du bien, en voulant la marier, ce n'étoit que pour l'éloigner de la Cour, où la faveur de madame de Montespan commençoit pour lors à diminuer, et pour écarter tout ce qu'elle croyoit pouvoir contribuer à sa disgrâce.

Le Roi, qui voyoit souvent madame Scarron chez madame de Montespan, et qui l'entendoit parler avec tout l'esprit possible, s'accoutuma enfin à ce bel esprit dont il faisoit si peu de cas quelque temps auparavant. 11 comprit si bien qu'il y avoit du plaisir à l'entretenir que la délicatesse de sa passion pour sa maîtresse lui fit sentir quelque jalousie de l'agrément qu'il supposoit qu'elle devoit trouver dans sa conversation. Persuadé de plus en plus, par sa propre

38 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.

expérience, que madame de Montespan devoit effectivement passer de gracieux moments lorsque, sorti le soir de sa chambre, il lui laissoit la liberté de s'entretenir avec elle, il lui demanda comme un sacrifice de ne plus parler les soirs avec madame Scarron. Madame de Montespan eut de la peine à y consentir, mais il fallut le promettre. Le soir même de cette promesse, madame Scarron rentra selon sa coutume chez madame de Montespan, dès que le Roi en fut sorti. (Ce petit manège se faisoit depuis du temps entre ces deux femmes qui, malgré l'humeur que l'une essuyoit souvent de la part de l'autre, restoient quelquefois après le départ du Roi deux heures à causer ensemble le plus agréablement du monde.) Madame Scarron entra donc ce soir-là en conversation à l'ordinaire; elle fit plusieurs questions, mais inutilement, car elle n'en put tirer une parole; enfin, voyant qu'elle ne lui répondoit à rien, quoiqu'elle ne fût pas endormie : « J'entends, dit madame Scarron; on vous a demandé de ne me point parler : je vais tourner ce sacrifice au profit de mon sommeil. » Madame de Montespan, enchantée qu'elle eut pénétré le mystère, ne fit plus de difficulté de lui répondre, et la conversation n'en devint que plus vive.

On peut juger par là que le Roi n'étoit pas incapable de délicatesse, et que madame de Montespan

n'avoit pas toujours raison de lui reprocher, comme elle lui reprocha une fois, de n'être point amoureux d'elle, et de se croire seulement redevable au public d'être aimé de la plus belle femme de son royaume.

Malgré le plaisir que madame de Montespan trouvoit à s'entretenir avec madame Scarron, elle n'avoit cessé jusque-là d'avoir pour elle de très mauvaises façons; elle lui faisoit des querelles sur tout. Elle lui soutenoit souvent avec opiniâtreté les choses les plus ridicules; c'étoit toujours mal penser que de n'être point de son avis; elle la contrarioit sur tout ce qui regardoit le gouvernement de ses enfants, et la traitoit quelquefois comme la dernière femme de chambre'...

Madame de Montespan s'élant aperçue, au bout de quelque temps, que le Roi s'accoutumoit à madame Scarron, et craignant avec raison que les sentiments d'estime et de considération qu'elle lui inspiroit ne diminuassent petit à petit la passion qu'il avoit pour elle, elle dissimula les premiers jours, et crut qu'il valoit mieux avoir l'air de ne point s'apercevoir de ce commencement de goût, qui peut-être ne dureroit pas, que de vouloir s'y opposer d'abord. Elle patienta

1. " 11 se passe des choses terribles entre madame de Montespan et moi; le Roi en fut hier témoin, et ces démêlés-là, joints aux maux continuels de ces enfants, me mettent dans un étal que je ne pourrois soutenir longtemps. » Madame de Maintenon à l'abbé Gobelin, 27 février 1675. {Correspondance oénérale, t. I, p. 254.)

quelque temps, mais enfm, voyant que le Roi continuoit à prendre plaisir à la conversation de madame Scarron, et quelquefois plus qu'à la sienne, elle crut qu'il falloit plus tôt que plus tard prévenir les suites de cette nouvelle inclination qui ne pouvoit que lui être funeste. Elle avoit tant d'art dans l'esprit et tant d'ascendant sur celui du Roi que, depuis qu'elle le connoissoit, elle avoit presque toujours été sûre de l'amener à tout ce qu'elle vouioit. Elle se servit de son talent en cette occasion, et, après lui avoir fait avec esprit quelques petits reproches en termes aussi insinuants que persuasifs, elle le pria, avec les grâces qui lui étoient ordinaires, de vouloir bien, pour l'amour d'elle, faire mauvaise mine à madame Scarron.

Le Roi, par condescendance aux volontés de sa maîtresse, marqua effectivement beaucoup de froideur à madame Scarron ; la maîtresse en fit de même. Madame Scarron s'en aperçut; elle en parla à madame de Montespan, lui dit qu'elle voyoit bien qu'elle étoit mal avec elle, et que, de plus, elle l'avoit voulu brouiller avec le Roi; elle lui en fît des reproches amers, et eut sur ce sujet une très vive et très longue conversation avec elle qui ne lui répondit sur cela rien de positif, et ne lui donna au contraire que de très mauvaises raisons.

Le Roi n'avoit effectivement fait la mine à madame

MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 41

Scarron que pour plaire à sa maUrcsse qui l'avoit exigé de lui. Car, le jour même qu'il affecta de lui montrer de la froideur, il la fit dîner avec lui, et elle eut tout lieu d'être contente de tout ce qu'il lui dit et de la façon dont il la traita. 11 désiroit cependant beaucoup de trouver un moyen de remettre la paix entre ces deux femmes. Il fît venir pour cela monsieur de Louvois, en qui il avoit confiance, et le chargea du raccommodement.

Monsieur de Louvois, pour se mettre en état de s'acquitter de cette commission, prit madame Scarron en particulier. Elle lui fit le détail des raisons qu'elle avoit de se plaindre. Monsieur de Louvois les comprit toutes à merveille, et la conclusion de leur conversation fut, qu'avant qu'il entreprît rien, madame Scarron emploieroit encore quelque temps à chercher les moyens de se raccommoder de bonne foi avec madame de Montespan; elle lui promit qu'elle lui parleroit dès le lendemain matin.

Ces deux femmes se parlèrent effectivement; madame de Montespan montra de la tendresse à madame Scarron; mais celle-ci, qui la connoissoit, ne s'y fia que de la bonne sorte, et, malgré les propos emmiellés de madame de Montespan, malgré même toutes les belles promesses qu'elle lui fit, elle n'y trouva pas la moindre apparence de solidité, et cette

42 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.

conversation, dont le but étoit de remettre entre elles deux cette paix et cette union que le Roi désiroit, ne servit qu'à confirmer madame Scarron de plus en plus dans le projet qu'elle avoit formé depuis longtemps de quitter la Cour. En effet, elle prit ce jour-là môme la résolution de se retirer au bout de l'année, quelque chose qui arrivât.

Le Roi, qui, depuis du temps, n'avoit plus de mauvaises préventions sur le compte de madame Scarron, enchanté avec raison de son assiduité et du zèle qu'elle montroit pour ses enfants, admirant d'un côté sa force et sa vertu, et, de l'autre, voyant avec élonnement que les mauvaises manières de madame de Montespan ne diminuoient rien de la douceur avec laquelle elle élevoit les jeunes princes, se sentit si pénétré de son mérite et de l'obligation qu'il lui avoit qu'il lui lit encore présent de cent mille francs. Dès ce moment, madame Scarron, quineperdoit point de vue son projet de retraite, fit chercher partout une terre à acheter auprès de Paris.

Malgré ces dernières preuves de bonté de la part du Roi, comme madame de Montespan continuoit toujours à la traiter d'une manière insoutenable, et qu'elle ne cessoit de la contrarier dans les soins qu'elle prenoit de ses enfants, elle fut souvent toute prête à les abandonner entièrement à la conduite de

MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 43

leur mère; mais, par conscience et par attachement, toutes les contrariétés qu'elle essuyoit de la mère ne servirent qu'à lui faire redoubler ses soins et à augmenter l'amitié tendre qu'elle avoit pour les enfants.

Depuis longtemps la santé des petits princes étoit fort mauvaise. Ils étoient presque toujours malades l'un après l'autre, et souvent tous ensemble. Pour lors madame Scarron se partageoit entre eux, et les servoit comme la femme de chambre la plus zélée.

Le duc du Maine, qui étoit celui à qui elle étoit le plus tendrement attachée, lui donnoit des alarmes presque continuelles. Après avoir souffert prodigieusement des remèdes qu'on lui avoit fait à Anvers, il avoit eu souvent depuis des maladies considérables. Il avoit actuellement un abcès au derrière qui s'étoit ouvert, et qui lui causoit les douleurs les plus violentes. Ce ne fut qu'à force de temps et de remèdes qu'on vint à bout de l'en guérir; encore n'en fut-il pas guéri radicalement. Dans ce temps-là, le chagrin que causoit à madame Scarron le mauvais état des petits princes, et surtout les souffrances extrêmes du petit duc qu'elle aimoit passionnément, les soins continuels qu'elle leur rendoit et qu'elle prenoit plaisir à leur rendre, tout cela la mettoit dans un trouble et une perplexité qui, loin de lui faire trouver la vie

44 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.

de la Cour agréable, ne lui laissoit envisager que du désagrément dans son état, et ne faisoit qu'augmenter le désir qu'elle avoit d'en changer.

Depuis du temps, elle avoit fait remuer ciel et terre pour qu'on lui trouvât une terre à acheter aux environs de Paris, Celle de Maintenon étoit pour lors à vendre; elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour l'avoir. La situation, la distance de Versailles et de Paris, le revenu, tout lui convenoit; mais une quantité de dettes et d'autres embarras qui se trouvèrent sur cette terre avoient beaucoup retardé la conclusion de ce marché.

Cependant, à force d'avoir fait travailler pour éclaircir toutes ces difficultés, elle l'acheta dans le courant du mois de janvier de cette année (1676) ; elle lui coûta deux cent mille francs. Cette terre est à quatorze lieues de Paris, à dix de Versailles, à quatre de Chartres, et valoit dans ce temps-là dix à onze mille livres de rente.

Dès que l'achat en fut fait, elle alla la visiter, et en revint très satisfaite de tout ce qu'elle avait vu. C'est dans cette première visite qu'elle dit, en regardant la chambre qu'elle comptoit habiter : « Voici où je mourrai. »

A son retour de Maintenon, le Roi la questionna beaucoup sur tout ce qui regardoit cette terre, et la

ME>fOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE. 45

voyant si satisfaite de cette acquisition, il lui en fit prendre le nom, et, dès ce moment-là, il la nomma publiquement madame de Maintenon; elle avoit pour lors aux environs de quarante ans.

Il y avoit déjà du temps qu'elle cherchoit tous les moyens de rendre service à ses parents, autant qu'il dépendoit d'elle; mais elle avoit encore bien peu de pouvoir, car madame de Montespan, à qui elle avoit recours quand elle avoit quelque chose à demander, et à qui il paroîtra très vraisemblable qu'elle devoit recourir avec confiance, tantôt faisoit très peu d'attention à ce qu'elle lui demandoit, et tantôt lui promettoit beaucoup mais ne lui tenoit rien. D'ailleurs, quoiqu'elle s'aperçût bien que le Roi n'avoit plus d'éloignement pour elle, et que même il l'estimoit, elle n'osoit encore s'adresser à lui directement dans la crainte de lui déplaire, et d'être regardée comme importune. Plusieurs de ses parents qui s'imaginoient qu'il suffisoit qu'elle fût à la Cour pour avoir tout pouvoir, lui reprochoient qu'elle ne pcnsoit qu'à elle, et qu'elle ne songeoit point à secourir sa famille. Tout cela lui mettoit du noir dans l'esprit, et la confirmoit toujours dans le projet qu'elle avoit formé de quitter la Cour, d'autant que madame de Montespan continuoit toujours à la traiter d'une manière insoutenable. Il avoit été résolu qu'on enverroit celte année

46 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.

le petit duc du Maine à Barèges. Il y avoit déjà bien du temps que tous les arrangements étoient faits pour le voyage et pour le départ, et madame de Montespan n'en avoit pas encore ouvert la bouche à madame de Maintenon qui eut le désagrément de n'apprendre ce projet que par la nourrice du petit prince à qui madame de Montespan l'avoit confié, et à qui elle disoit généralement tout ce qu'on projetoit de faire pour ces enfants, de préférence à madame de Maintenon qui se sacritioit cependant toute la journée pour eux.

Madame de Maintenon avoit fait un premier voyage à Maintenon dès qu'elle l'eut acheté, et quoiqu'elle n'eût la possession libre et entière de cette terre que huit ou dix mois après l'avoir achetée, après le premier voyage, elle avoit projeté d'y en faire incessamment un second pour faire quelques arrangements, mais elle fut deux mois entiers à demander de faire ce voyage sans pouvoir l'obtenir. La dame lui montroit avec un air de tendresse qu'elle ne pouvoit se passer d'elle, et d'autres fois elle lui refusoit tout net la permission, ce qui lui faisoil beaucoup de chagrin. Heureusement pour elle, à quelque temps de là, madame de Montespan fit un voyage à Fontevrault où sa sœur ^ étoit

1. Marie-Madeleine de Rocliechouart-Mortemart, née en 1643, prit l'habit de religieuse, à l'Abbaye-aux-Bois, le 19 février 1664.

abbesse. Son absence donna tant de repos et de tranquillité à madame de Maintenon qu'elle se porta très réellement beaucoup mieux pendant ce temps-là qu'elle ne s'étoit portée depuis longtemps; elle le dit elle-même dans une de ses lettres à monsieur d'Aubigné'; elle fit à Maintenon ce second voyage projeté; elle en revint encore plus contente que la première fois, et plus empressée que jamais de voir arriver le temps où elle pourroit s'y retirer tout à fait. Lorsqu'il fut tout de bon question d'envoyer le duc du Maine à Barèges, le Roi, qui commencoit à connoître madame de Maintenon pour ce qu'elle étoit, la jugea seule capable d'avoir de son fils les soins qu'il désiroit qu'on en eût. En conséquence il lui fît la proposition de le conduire; il lui tint en cette occasion les propos les

Elle prononça ses vœux le l" mars 1665, fut nommée abbesse de Fontevrault le 16 août 1670, mourut le 15 août 1704. C'était une personne aimable et spirituelle, de mœurs fort respectables, mais assez mondaine pour une abbesse. Voici en quels termes Saint-Simon parle d'elle : « On vit après sortir de son cloître la reine des abbesses, qui, chargée de son voile et de ses vœux, avec plus d'esprit et de beauté encore que madame de Montespan sa sœur, vint jouir de sa gloire, et être de tous les particuliers du Roi les plus charmans par l'esprit et par les fêtes, avec madame de Thiange son autre sœur, et l'élixir le plus tiré de toutes les dames de la cour. » {Saint-Simo7i, Edit. Chéruel de 1857, t. XIII, p. 2.)

1. En effet, le 16 juin 1676, madame de Maintenon écrivait de Saint-Germain à M. d'Aubigné... « Madame de Montespan est présentement à Fontevrault, et en reviendra à la fin de ce mois; son absence me donne un peu de repos, et je m'en porte mieux. » Mademoiselle d'Aumale devait avoir, en écrivant, cette lettre sous les yeux. {Correspondance générale, t. I, p. 306.)

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plus flatteurs, et fit tout ce qu'il falloit pour la persuader du cas qu'il faisoit d'elle. Elle se fit un honneur et un devoir de répondre à la confiance dont le Roi vouloit bien l'honorer, et depuis ce temps-là jusqu'au jour du départ, le Roi fut si content de ses conversations, il découvrit en elle tant de vertus et de bonnes qualités qu'il ne put s'empêcher d'ajouter aux sentiments d'estime qu'il avoit déjà conçus pour elle un commencement d'amitié qui n'alla depuis qu'en augmentant, et qui, comme on le verra par la suite, ne finit qu'avec la vie.

11 lui dit, quand elle partit, qu'il vouloit être informé de tout ce qui arriveroit pendant le voyage, et qu'il falloit qu'elle lui écrivît directement tout ce qu'elle auroit à mander, soit sur la santé du petit prince, soit sur toute autre chose. On peut aisément juger combien madame de Montespan fut outrée de tout cet arrangement qui n'étoit nullement de son goût. Elle dissimula cependant jusqu'au départ, espérant sans doute que la longue absence de madame de Maintenon diminueroit beaucoup, ou peut-être même effaceroit totalement ces nouveaux sentiments qu'elle voyoit avec chagrin se graver dans le cœur du Roi.

Dès qu'on fut parti pour Barèges, madame de Montespan mit tout en œuvre pour tâcher de regagner sur le Roi ce qu'elle craignoit d'y avoir perdu.

Elle se servit pour cela des moyens qui lui avoient le mieux réussi jusqu'alors. Elle cherchoit à l'égayer, et en conséquence elle imaginoit mille parties de plaisir. Le Roi, de son côté, qui l'aimoit encore, mais qui se représentoit de temps en temps tout ce qu'il avoit découvert dans madame de Maintenon d'agréable et de solide, ne répondit plus à ses propositions et à ses empressements avec le même plaisir et la même ardeur qu'il avoit fait paroître jusqu'ici.

Monsieur le duc du Maine, parti pour Barèges, soutint très bien le voyage jusqu'à Maintenon où il eut un accès de fièvre assez violent, ce qui troubla beaucoup madame de Maintenon, et la fit craindre pour la suite. Cependant cette fièvre se passa, et il continua sa route assez heureusement.

Ce fut dans ce voyage que madame de Maintenon fit connoissance avec monsieur Fagon, alors médecin de monsieur le duc du Maine; il se forma pour lors entre eux deux une estime et une amitié qui ne se sont jamais démenties.

Plus monsieur Fagon voyoit madame de Maintenon, plus il admiroit ses vertus et ses bonnes qualités, et plus il goûtoit son esprit dont il faisoit tout le cas imaginable. Il avoit par lui-même tant d'esprit et de discernement qu'il étoit plus que personne capable de juger de celui des autres. Dès que le duc du Maine fut

arrivé à Barèges, et qu'il eut commencé à se baigner, il eut quatorze accès consécutifs de fièvre quarte qui le mirent dans une foiblesse excessive. Quand la fièvre l'eut quitté, monsieur Fagon jugea qu'il falloit le laisser plusieurs jours Iranquille pour lui donner le temps de reprendre un peu de forces ; mais, pour surcroît de malheur, lorsqu'au bout de huit ou dix jours il commençoit à être beaucoup mieux, son abcès au derrière se renouvela.

La triste et malheureuse situation dans laquelle se trouvoit le petit prince fit tant de peine à madame de Maintenon qu'elle pensa elle-même en devenir très sérieusement malade. Le voyage qu'elle avoit espéré devoir être pour elle un agrément lui devenoit au contraire un nouveau sujet de tourment et d'inquiétude. La gêne de la Cour, les contrariétés continuelles qu'elle y essuyoit, lui avoient fait envisag-er du plaisir à en être éloignée, pendant quelques mois; mais l'état fâcheux du petit duc ne lui faisoit trouver que de la peine et de la douleur dans ce qui auroit pu faire son bonheur et sa li-anquillité, au moins pour quelque temps.

Les attentions continuelles de madame de Maintenon pour le duc du Maine, les peines qu'elle eut auprès de lui dans tous ses différents accidents, la tendresse avec laquelle elle le soignoit, tout cela, loin

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d'exciter la reconnoissance de la mère, ne lui faisoit que très peu d'impression. Plus empressée à céder aux effets de son humeur qu'attentive à démêler les sentiments qu'un bon cœur et la nature seule auroient dû lui inspirer en faveur de madame de Maintenon, madame de Montespaii ne cessa, pendant tout le voyage, de lui écrire des lettres pleines de reproches et de choses désobligeantes, ce qui chagrinoit beaucoup madame de Maintenon ; mais comme elle n'avoit alors d'objet plus intéressant que le rétablissement de la santé du petit prince que le Roi lui avoit confié, elle étoit moins sensible qu'elle n'eût été dans un autre temps à ces mauvais procédés, d'autant qu'elle étoit assurée, par les lettres que le Roi lui écrivoit, qu'il étoit très content de son zèle et de la façon dont elle gouvernoit son fds.

La fin du voyage fut plus heureuse pour le duc du Maine et plus agréable pour madame de Maintenon. Monsieur Fagon, à force de soins, et après avoir épuisé toutes les ressources de son art, parvint enfin à rendre au petit prince une santé aussi bonne qu'on pouvoit la lui désirer, vu ses différentes maladies, la durée de ses maux et la violence des douleurs qu'il avoit souffert pendant si longtemps.

Ce fut alors que madame de Maintenon vit aussi avec grand plaisir que cet enfant qu'elle chérissoit,

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et qu'elle s'étoit vu tant de fois au moment de perdre, lui étoit rendu contre toute espérance. Que d'actions de grâces ne rendit-elle point à la Providence divine de ce nouA^el effet de sa miséricorde à son égard! Car elle regardoil avec raison le rétablissement de la santé de son petit élève comme un des plus grands bonheurs qui pût lui arriver. Ce pelit prince, très effectivement guéri de sa lièvre et de ses autres accidents, commençoit à se servir de sa jambe malade presque comme de l'autre, et à marcher beaucoup mieux qu'il n'avoit fait jusqu'alors. Dans une lettre que madame de Maintenon écrit à son frère en cette occasion elle lui dit : (( Monsieur le duc du Maine marche, et quoique ce ne soit pas bien vigoureusement, il y a lieu d'espérer qu'il marchera comme nous. Vous ne savez pas toute la tendresse que j'ai pour lui, mais vous en savez assez pour ne pas douter que cette heureuse issue de mon voyage ne me fasse un grand plaisir \ » Toutes les lettres qu'elle recevoit pour lors de la Cour étoient pleines de tendresses, d'amitiés et d'empressement. Le Roi principalement lui montroit depuis du temps tant de confiance, d'estime et de considération, qu'elle ne pouvoit en être que très flattée. Il lui

1. Cette lettre adressée à monsieur d'Aubigné à Belfort, et datée du 16 octobre 1673, se trouve dans la Correspondance générale, t. J, p. 2<S3.

avoit déjà mandé plus d'une fois qu'il sentoil trop le prix du service qu'elle lui rendoit pour ne point lui en marquer sareconnoissance, et, sans l'engager directement à ne point faire le projet qu'elle avoit formé de se retirer de la Cour, il lui répétoit sans cesse, avec les expressions les plus flatteuses, qu'il falloit qu'elle prît bien garde de ne point trop se fatiguer, et qu'il vouloit qu'elle se ménageât beaucoup davantage qu'elle n'avoit fait ci-devant.

Madame de Maintenon étoit sensible, comme elle devoit l'être, à l'empressement que le Roi lui montroit, et au désir qu'une quantité de personnes, dans les lettres qu'elles lui écrivoient, lui marquoient qu'elle demeurât à la Cour. Tout cela paroissoit plus que suf- Usant pour la déterminer à y rester; mais madame de Montespan, qui avoit toujours pour elle des manières insoutenables, ne lui faisoit point envisager tant d'agréments et de tranquillité qu'on paroissoit lui en promettre. Elle résolut cependant d'avoir plus de soins d'elle-même qu'elle n'avoit fait jusqu'alors, et de se gêner moins que par le passé. Elle lit en même temps le projet de s'occuper beaucoup de sa terre de Maintenon qui ne fut tout à fait à elle que vers le mois d'octobre de cette année, parce qu'il avoit fallu faire un décret pour que le marcbé pût être solide. Elle écrivoit de Barèges, dans ce temps là, à l'abbé Gobelin

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tout ce qu'on lui mandoit d'obligeant pour l'engager à rester à la Cour. Elle avouoit même à ce directeur qu'à force de sollicitations et de bonnes façons, elle ne savoit plus par où s'y prendre pour s'arracher à des gens qui Tattiroient avec toute la douceur possible, et qui se servoient de tout ce que l'amitié avoit de plus tendre pour la retenir. « Ces chaines-là, lui dit-elle, sont moins aisées à rompre que si on l'exigeoit par violence \ » Elle ne mettoit pas madame de Montespan dans le nombre de celles qui la retenoient, car plus ses amis désiroient qu'elle ne quittât point la Cour, et plus le Roi avoit de bonnes façons pour elle, plus au contraire madame de Montespan la trailoit mal.

Quand monsieur Fagon eut jugé que le séjour de Barèges avoit été assez long, et que le prince étoit en état de soutenir la fatigue de la route, on le ilt partira

1. Cette lettre, adressée à l'abbé Gobelin, fut écrite de Barèges non pas en 1675, comme le dit mademoiselle d'Aumale, mais en 1677, le 30 juillet, pendant le second voyage. (Correspondance générale, t. I, p. 340.)

2. Le duc du Maine ne quitta pas Barèges pour Versailles, mais pour Bagnères-de-Bigorre où il fit un assez long séjour. Nous avons trouvé la trace de ce séjour dans les Archives de la ville que l'archiviste, M. l'abbé Pequouey, nous a aimablement aidé à consulter : « A esté représenté par les sieurs consuls qu'ils ont receu lettre de monseigneur le maréchal d'Albret, gouverneur de cette province, pour recepvoir monseigneur le Prince du Maine comme la propre personne du Roy. Esté délibéré par la dite Assemblée que Mess, les Consuls feront despances nécessaires pour recevoir mon dict seigneur le Prince

Sa santé se soiifinl parfaitement pendant tout le voyage au grand contentement de madame de Maintenon. En revenant elle passa quinze jours en Poitou; elle logea aux Ursulines de Niort, et se récrie beaucoup dans une lettre qu'elle écrit à son frère sur toutes les amitiés et les prévenances que ses parents de Poitou lui ont faites '.

Comme alors le duc du Maine étoit reconnu en France pour fds du Roi, on lui rendit dans tous les lieux où il passa des honneurs qu'on auroit à peine rendus au Dauphin. Il fut de retour à la Cour vers la fin de l'année. Madame de Maintenon le fit aller à très petites journées pour ne pas l'exposer à retomber dans l'état où elle l'avoit vu en allant. Elle avoit averti le P»oi à peu près du temps où elle arriveroit; mais

en la meilleure forme qu'il se pourra, et comme ils feroient si la propre personne du Roy y esloit. » Ces dépenses s'élevèrent à la somme de « deux cent septante six livres, six sols », saris parler des autres dépenses qui furent faites tant pour réparer le Petit Bain où le duc du Maine devait se baigner que pour « acheter de la poudre et faire feu le jour de la Saint-Louis en un endroit désigné par le Prince et encore pour planter un arbre de May devant son logis ■■. Quelques années après, la ville de Higorre se trouvant endettée, elle fut obligée de contracter un emprunt, et ne crut pouvoir mieux s'adresser qu'au marquis de Montespan qui demeurait dans les environs. Cet emprunt, qui s'élevait à une somme assez forte, fut consenti par le marquis de Montespan après d'assez longues négociations.

1. Cette lettre adressée de Richelieu à monsieur (r.\ubigné à Belfort. et datée du 28 octobre 1675, se trouve dans la Correspondance générale, t. I, p. 289.

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tant parce que la délicatesse du jeune prince l'empêchoit de donner un jour fixe de son arrivée que pour donner au Roi le plaisir d'une agréable surprise, j'ai ouï dire, mais je ne l'assure point, qu'étant arrivée, sans que le Roi le sût, elle entra dans sa chambre, menant le petit prince par la main, et le lui présenta sans qu'il se fût attendu à le revoir si tôt'.

11 eût fallu être le témoin de cette réception pour juger de l'impression que fit sur le cœur du Roi le retour d'un fils qu'il aimoit si tendrement, et qu'il avoit été à la veille de perdre, et qu'on lui ramenoit dans le meilleur élat (ju'il pût désirer. Quels termes n'employa-t-il pas dans ce moment pour marquer à madame de Maintenon sa reconnoissance et toute sa joiel

Comme elle faisoit part de tout à l'abbé Gobelin, elle lui manda la façon dont elle avoit été reçue du Roi, tout ce qu'il lui avoit dit d'obligeant et de gracieux, mais lui ajoutoil que tout cela ne pouvoit pas la faire renoncer à son projet; que tout ce qu'elle avoit désiré jusqu'ici étoit de mener une vie tranquille; qu'étant maîtresse d'elle-même, elle rempliroit plus

1. Madame de Sévigné, écrivant à madame de Grignan le 10 octobre 1G75, confirme ce que dit mademoiselle d'Aumale : « Rien ne fut plus agréable que la surprise qu'on fit au Roi : il n'atlendoit M. du Maine que le lendemain; il le vit entrer dans sa chambre, et mené seulement par la main de madame de Maintenon; ce fut un transport de joie... •■ (Édit. des Grands Écrivains de l^rance, t. lY, p. 223.)

aisément tous ses devoirs, et travailleroit plus efficacement à son salut; que, malgré l'agrément que les bontés dont le Roi l'honoroit depuis quelque temps pourroient lui faire envisager dans le séjour de la Cour, la façon dont elle étoit avec madame de Montespan, les contrariétés qu'elle en avoit essuyées si longtemps, et auxquelles elle seroit encore exposée, mettroient toujours un obstacle à sa tranquillité et à sa satisfaction; qu'en un mot, toutes réflexions faites, elle croyoit qu'il seroit plus sûr et plus heureux pour elle de se retirer dès qu'elle pourroit en trouver les moyens, et qu'elle ne doutoit pas qu'il n'approuvât son dessein, mais qu'elle ctoit résolue à, ne prendre aucun parti sans avoir eu auparavant son avis et sa décision.

Il ne me convient pas d'entrer dans les vues que pouvoit avoir l'abbé, dans ks réponses qu'il lui faisoit à ce sujet. Elles étoient sans doute très bonnes et très droites, Dieu le sait; mais il est sûr qu'il s'en falloit bien qu'il approuvât son projet de retraite. 11 chcrchoit au contraire à lui prouver qu'elle devoit rester à la Cour, et, pour la persuader de suivre son avis, il lui disoit toujours qu'il falloit qu'elle se laissât conduire comme un enfant, et qu'elle se tâchât d'acquérir une profonde indifférence pour les lieux et les genres de vie auxquels la Providence la destineroil. Il l'enga-

geoit en outre à se détacher de tout ce qui pouvoit troubler son repos, et lui recommandoil de chercher Dieu dans tout ce qu'elle feroit. C'est à ces sages leçons que madame de Mainlenon hii répondoit : « Vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que c'est vous qui voulez que je demeure à la Cour, et que je la quitterai dès que vous me le conseillerez ^ » La droiture et la bonne foi de madame de Maintenon la rendoient extrêmement soumise à ce directeur, qui, si Ton en juge humainement, paroissoit dans ses conseils mêler un peu d'intérêt personnel à celui qu'il prenoit au salut de sa dirigée; mais pourquoi ne pas croire plutôt qu'il avoit de bonnes raisons pour se conduire ainsi vis-àvis d'elle?

Il y avoit déjà longtemps, pour lors, que madame de Maintenon faisoit beaucoup de bonnes œuvres. On voit par les lettres qu'elle écrivoit à l'abbé dans ce temps-là, qu'elle lui donnoit souvent des commmissions de celte espèce; elle faisoit des pensions à plusieurs personnes, et d'autres espèces d'aumônes; son exactitude aux devoirs de la religion lui donnoit du zèle pour en persuader ceux qui ne la pratiquoient point. Dès qu'elle voyoit quelque apparence à la con-

1. Cette lettre adressée à l'abbé Gobelin, et datée du 2 mars 167 i, se trouve dans la Correspondance çjénérale, t. I, p. 196.

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version de quelqu'un, elle s'y employoit toute entière, et mettoit le sujet entre les mains des plus habiles gens pour l'instruire.

Elle faisoit dans ce temps-là plusieurs voyages à Maintenon où elle donnoit beaucoup aux pauvres. Dans un voyage qu'elle y fit, elle y demeura trois semaines de suite; elle avoit mené avec elle plusieurs personnes, entre autres monsieur de Barillon, mademoiselle de Montgeron^ madame de Montchevreuil et mademoiselle de la Harteloire^ Madame de Guise^ vint aussi l'y voir. Pendant ce voyage le Roi lui envoya monsieur Le Nôtre*, fameux architecte, pour l'aider dans les projets qu'elle avoit pour la distribution de son château, et madame de Montespan lui envoyoit tous les jours quelques présents \

1. Mademoiselle deMontgeron devait être la fille de madame de Montgeron, dont il est souvent question dans la Correspondance de madame de Maintenon.

2. 11 .y avait deux demoiselles de la Harteloire, toutes deux filles de René de Betz, seigneur de la Harteloire, parentes pauvres de Scarron et par conséquent de madame de Maintenon. L'une d'elles, réduite à servir pour vivre, étoit entrée chez madame de Montespan. Mais à la suite de la brouille survenue entre sa maîtresse et sa tante, elle quitta la maison de madame de Montespan et fut envoyée en Touraine par madame de Maintenon. C'est probablement de celle-là qu'il est ici question. (Voir Paul Scarron et Françoise d'Aubigne', par M. de Boislisle.)

3. Elisabeth d'Orléans, dite mademoiselle d'Alençon, mariée le 15 mai 1667 à Louis-Joseph, duc de Guise. Elle mourut en 1696, à cinquante ans.

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