‹ Souvenirs sur Madame de MaintenonChapitre 54 sur 71 · On appelait médianoches des soupers gras qui se faisaient · texte numérisé non relu

On appelait médianoches des soupers gras qui se faisaient

Reine en fût ; son confesseur, par un zèle mal entendu, s'y opposoit, et on eut toutes les peines du monde à lui faire entendre raison là-dessus. 11 étoil si entiché de sa ridicule façon de penser qu'il ne pouvoit pas se persuader que la complaisance qu'elle devoit avoir pour le Roi l'autorisât à être de ces parties. Ce qu'il y a de certain, c'est que madame de Maintenon, qui connoissoit très bien le Roi, m'a dit plus d'une fois que le ridicule de la Reine dans sa dévotion avoit été la principale cause des égarements du Roi, et que, s'il avoit eu une femme plus raisonnable et plus spirituelle, il n'en auroit jamais vu d'autres; qu'elle avoit assez étudié sa façon de penser pour croire être en droit de l'assurer.

La maladie de la Reine n'avoit pas paru d'abord considérable, mais elle la mena au tombeau en peu de jours; ce fut une saignée qu'on lui fit qui fit rentrer l'humeur d'un clou dont à peine on s'étoit aperçu. Quoi qu'il en soit de la cause de sa mort, elle mourut dans le temps où les années et les réflexions avoient amené le Roi à son devoir. 11 avoit alors pour elle des attentions auxquelles elle n'étoit pas accoutumée, et qui la rendoient plus heureuse qu'elle n'avoit jamais été. Comme elle attribuoit avec raison la con-

aussitôt après minuit, quand un jour maigre avait pris fin. Le motet l'usage venaient d'Espagne.

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duitc différente du Roi à son égard aux conseils de madame de Maintenon, elle l'aimoit et la considéroit au point que ses bontés s'étendoient jusque sur moi parce que j'étois sa nièce, et elle me caressoit beaucoup toutes les fois que j'avois l'honneur de paroître devant elle '.

Elle avoit toujours aimé passionnément le Roi, mais, si cette princesse savoit aimer, il faut avouer qu'elle n'avoit pas en elle ce qu'il faut pour savoir plaire. Le Roi, au contraire, ne savoit que trop plaire sans être capable d'aimer. Presque toutes les femmes lui avoient plu, excepté la sienne dont il exerça la vertu par ses galanteries. A cela près, elle avoit tout ce qu'il faut pour être heureuse, si l'on peut l'être à ce prix, et le Roi n'a jamais manqué à la considération qu'il lui devoil.

Tant qu'elle vécut avec le Roi, elle eut effectivement à essuyer bien des peines et des tribulations. Entre toutes les maîtresses du Roi, madame de Montespan fut celle qui lui fit le plus de chagrin, tant par la durée de cette passion, que par le peu de ménagement qu'elle avoit pour elle, d'autant que madame de >lon-

1. C'est madame de Caylus qui parle ici de nouveau, comme mademoiselle d'Aumale le dira quelques lignes plus bas. Dans les pages qui vont suivre elle reproduit en effet, mais dans un ordre tout différent, et avec d'assez sensibles variantes dans le texte, de nombreux passages des Souvenirs de madame de Caylus qu'elle entremêle à son récit.

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tespan ne lui tint aucun compte des anciennes bontés qu'elle lui avoit témoignées. Madame de Monlespan avoit été, comme je l'ai dit ci-devant, dame du palais de la Reine par le crédit de Monsieur, et sa beauté dans ce temps-là, quelque grande qu'elle ftît, n'avoit fait aucune impression sur le cœur du Roi. Elle fût même assez de temps à la Cour sans qu'il fît aucune attention ni à sa personne, ni à son esprit. Sa faveur se bornoit uniquement à la Reine qu'elle divertissoit à son coucher pendant qu'elle attendoit le Roi, car il est bon de remarquer que la Reine ne se seroit jamais couchée sans que le Roi fût revenu chez elle, à quelque heure que ce fût, et, ce qui paroîtra plus singulier encore, c'est que, pendant tout le temps de ses galanteries, il n'a jamais découché d'avec la Reine. La Reine aimoit madame de Mon tespan, mais elle ne l'aimoit que parce qu'elle la croyoit une honnête femme, et qu'elle s'imaginoit qu'elle aimoit son mari comme elle aimoit le sien; mais quelle surprise et quelle douleur de trouver, dans la suite, madame de Montespan si différente de ce qu'elle l'avoit vue! Il est aisé de comprendre le chagrin qu'elle ressentit par cette découverte, et l'on jugera facilement par le caractère de madame de Montespan qu'elle n'adoucit jamais les peines de la Reine, ni par ses procédés, ni par sa conduite.

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La mort de la Reine ne donna à la Cour qu'un spectacle touchant. Le Roi fut plus attendri (ju'aflligé ; mais comme l'attendrissement produit d'abord les mêmes effets, et que tout paroît considérable dans les grands, la Cour fut en peine d'une douleur qu'on s'imaginoit dans les premiers moments être très violente. « Celle de Madame que je voyois de près (dit madame de Caylus) me parut aussi fort vive, et je suis persuadée qu'elle étoit sincère. Je ne dirai pas la même chose des larmes de madame de Montespan; (c'est toujours madame de Caylus qui continue) je me souviens de l'avoir vue alors entrer chez madame de Maintenon, sans que je puisse dire ni pourquoi, ni comment. Tout ce que je sais, c'est qu'elle pleuroit beaucoup, et qu'il paroissoit un trouble dans toutes ses actions que celui de son esprit et ses différentes pensées sans doute produisoient. En y réfléchissant depuis, j'ai pensé que ce qui faisoit la grande douleur de madame de Montespan étoit qu'elle imaginoit peutêtre dans ce moment qu'elle alloit retomber entre les mains de son mari. Elle resta cependant encore au moins deux ans à la Cour, non sans faire beaucoup d'efforts pour y faire le même personnage qu'elle y avoit fait ci-devant, mais inutilement... »

Dès que la Reine fut morte, le Roi alla donc à Saint-Cloud; c'étoit le vendredi; il y resta jusqu'au

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lundi qu'il en partit pour Fontainebleau. Le temps où madame la Dauphine étoit obligée de garder le lit pour sa saignée étant expiré, elle partit aussi pour Fontainebleau avec le Roi, et madame de Maintenon, qui avoit l'honneur de la suivre, parut aux yeux du Roi dans un si grand deuil et d'un air si triste qu'il ne put s'empêcher de lui en faire quelques plaisanteries; à quoi je ne jurerois pas qu'elle répondit elle-même comme avoit répondu le maréchal de Gramont ^ à madame Hérault. Cette madame Hérault étoit une vieille femme qui avoit soin de la Ménagerie; quand son mari mourut, comme le maréchal de Gramont étoit un bon courtisan, et que celte femme dans son espèce étoit fort bien à la Cour, il prit un air fort triste pour lui témoigner la part qu'il prenoit à sa douleur; à quoi madame Hérault lui répondit : « Hélas! monsieur, le pauvre homme a bien fait de mourir par les maux qu'il souffroit. » Le maréchal de Gramont, sur cette réponse, lui dit : « Le prenez-vous par là, madame Hérault; ma foi je ne m'en soucie guère. » Cette réponse passa depuis en proverbe à la Cour.

Pendant ce voyage de Fontainebleau, la faveur de madame de Maintenon augmenta beaucoup, et celle

1. Antoine III, duc de Gramont, maréchal de France le 22 septembre 1G41, mort à Bayonne le 12 juillet 1678.

de madame de Montespan diminua à proportion. Cette maîtresse abandonnée fit plus d'efforts que jamais pour regagner le cœur du Roi, mais, voyant qu'il n'a voit plus du tout de goût pour elle, afin de se ménager encore quelque endroit par où elle put tenir à la Cour, elle fit tout ce qu'elle put pour inspirer au Roi de l'amour pour sa nièce madame de Ncvers \ fille de madame de Thiange. Elle n'épargna rien pour en venir à bout, mais après y avoir employé bien du temps, soit qu'on s'y prît d'une manière trop grossière qui le révolta, soit que la beauté de cette jeune personne ne fît pas sur lui le même effet qu'elle produisoit sur tous les autres, soit enfin que sa religion l'empêchât de céder à ses poursuites, il ne donna point dans le piège, et l'on en fut pour ses frais. Madame de Thiange assurément n'avoit pas tort d'admirer la beauté de sa fille; tout le monde l'admiroit avec elle ; mais elle avoit la sotte vanité d'imaginer qu'elle lui ressembloit, et personne ne trouvoit cette ressemblance.

A défaut du Roi, madame de Nevers se contenta de Monsieur le Prince, qu'on appeloit alors Monsieur le Duc. Quand il éloit amoureux, l'esprit et la magnificence réparoient en lui une figure qui tenoit plus du

1. Diane-Gabrielle Damas de Thiange, épousa, le lo décembre 1670, Philippe-Jules-François Mancini Mazarini, duc de Nevers, et mourut le 12 janvier 1715, à cinquante-neuf ans.

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gnome que de riiomme. 11 a marqué sa galanterie pour madame de Nevers par une infinité de traits, dont je citerai seulement celui-ci.

Monsieur de Nevers ^ qui avoit une partie de ses biens en Italie, avoit coutume de partir pour Rome de la même manière dont on iroit souper à ce qu'on appelle aujourd'hui une guinguette, et il étoit arrivé plus d'une fois que madame de Nevers, montant avec lui en carrosse comme pour s'aller promener, avoit entendu dire au cocher : « A Rome » . Ayant été un jour avertie sous main qu'elle étoit sur le point de faire encore bientôt ce même voyage, elle n'eut d'autre ressource que d'en avertir monsieur le Prince qui, pour arrêter ce coup, s'imagina de donner à Chantilly une fête à Monseigneur et de prier monsieur de Nevers de faire les paroles du divertissement. Monsieur de Nevers accepta la proposition avec tant de joie qu'il oublia sans peine l'envie qu'il avoit eu d'aller à Rome, et monsieur le Prince n'eut point de regret à plus de cent mille écus qu'il lui en coûtât pour celte fête par le plaisir qu'il ht à madame de Nevers. Voilà ce qui s'appelle un amant bien généreux".

1. Philippe-Jules-François Mancini Mazarini. duc de Donzy, puis duc de Nevers, mort à Paris le 8 mai 1707, âgé de soixante-six ans. " C'était, dit VoUaire, un auteur de vers singuliers, qu'on entendait très aisément et avec grand plaisir. »

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