Anne-Gabrielle d'Osmond, dont il a été question dans
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 197
Maintenon), qu'elle aimoil beaucoup, si celui dont elle se servoit étoit bon. La jeune demoiselle lui répondit qu'il étoit très doux et très sage; elle vouhit en tàter; elle fut à confesse à lui; il lui fit un sermon très vif; la Princesse le trouva bien plus sévère qu'on ne lui avoit annoncé; elle en parut cependant contente quand madame de Maintenon lui en parla. Je ne sais si elle y retourna.
Quoique le mariage du duc et de la duchesse de Bourgogne fût célébré en bonne forme, on avoit cependant séparé les deux jeunes époux, et on leur avoit défendu de se voir de deux ans. Pendant tout ce temps-là le mari et la femme se cherchoient sans cesse, se retiroient même souvent à l'écart, mais on les suivoit des yeux; en un mot on voyoit qu'ils s'aimoient, qu'ils désiroient éperdument de se trouver ensemble, et que, quand ils s'y étoient trouvés, ils se séparoient toujours à regret. Ils vécurent comme cela plus d'un an, au bout duquel temps ils firent des prières si instantes au Roi qu'il abrégea de quelques mois le terme qui leur avoit été prescrit.
Ces deux époux intéressoient tout le monde et étoient réellement intéressants. La duchesse avoit des
rinlroduclion du lome I", avait été reçue à Sainl-Cyr, en 16S8. EUe épousa, le 10 mars l"0o, le marquis d'Havrincourt, auquel le Roi avait donné le gouvernement d'Hesdin. Elle mourut le 12 novembre 1761, âgée de quatre-vingts ans.
grâces, de l'esprit, des talents, des vertus plus sans contredit qu'il n'apparlenoit à quelqu'un de son âge. Monsieur de Fénélon et monsieur de Beauvilliers', qui avoient été chargés tous les deux de l'éducation de monsieur le duc de Bourgogne, l'avoient rendu le prince le plus aimable, le plus doux, le plus bienfaisant et le plus charitable. 11 donnoit aux pauvres tout ce qu'il pouvoit ; il aimoit à faire des présents à de vieux officiers; il savoit récompenser le mérite, estimer la vertu; il étoit accessible, affable, cherchoit tous les moyens de s'instruire; en conséquence il faisoit des questions sur tout, retenoit tout; en un mot, à l'âge de dix-sept ans, il étoit déjà un prince accompli. Le Roi l'aimoit beaucoup, et toute la Cour l'adoroit. La façon dont il avoit été élevé étoit la principale source de tout le bien que le Roi trouvoit chez lui; aussi Sa Majesté récompensa-t-il avec autant de grandeur que de reconnoissance messieurs de Fénélon et de Beauvilliers, Les récompenses qu'il donnoit éloient ordinairement fort augmentées par les termes dont se servoit le Roi et la façon avec laquelle il accordoit les choses, et, en général, on peut dire qu'il ne ménageoit rien quand il reconnoissoit
I. Paul de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan, baptisé le 24 octobre 1648, duc de Beauvilliers en 1679. 11 mourut à Vaucresson le 31 août 1714.
qu'un homme lui étoit réellement et fidèlement attaché. Il en donna des preuves frappantes, ainsi que d'une vraie générosité, vis-à-vis de monsieur de Montchevreuil. Il lui avoit donné anciennement seize mille francs de pension, et lorsqu'il le mit à la tête de la maison de monsieur le duc du Maine, il lui en accorda une, eu sus, de deux mille écus, mais apparemment qu'il ne s'expliqua pas assez nettement sur cette nouvelle pension, car monsieur de Montchevreuil, pendant plusieurs années, ne la toucha point, et crut même qu'il ne devoit pas la demander. Le Roi, ayant su quelques années après qu'il ne l'avoit pas encore touchée, et que même il ne l'avoit jamais demandée, Sa Majesté voulut que non seulement il jouît de cette pension mais qu'on lui payât dix mille écus pour les cinq années qu'il avoit été sans la toucher, et ajouta en donnant l'ordre à monsieur de Pontchartrain ^ : « Les autres se plaignent toujours de n'avoir pas assez, et le bonhomme Montchevreuil trouve toujours que je lui donne trop... »
Le Roi qui, comme je l'ai dit, dès que la paix fut publiée ne s'occupa d'abord que du soin de retrancher ou de diminuer nombre d'impôts qu'il avoit été
1. Louis-Phélypeaux, comte de Pontchartrain, né à Paris le 29 mars 1645, fut contrôleur général des finances de 1689 à 1690, ministre de la marine de 1690 à 1699, et chancelier de 1699 à ni4. Il mourut à l'Oratoire le 22 décembre 1727.
forcé de mettre sur ses peuples, s'informa de plus des dettes que l'État auroit pu contracter vis-à-vis de quelques particuliers. Comme dans le temps qu'il voulut mettre le prince de Conti sur le trône de Pologne S il avoit gagné beaucoup de monde pour faire réussir cette affaire, et que plusieurs personnes avoient dépensé beaucoup d'argent pour tenter Texécution de ce projet, il vit par les mémoires que les abbés de Polignac- et de Châteauneuf^ lui donnèrent de ce que le Cardinal primat ^ et ses amis avoient dépensé pour cela, qu'il leur étoit dû plus de 200 000 écus.
1. La couronne de Pologne étant devenue vacante en 1697, le prince de Conti, dont l'abbé de Polignac avait été chargé de préparer l'élection, fut élu roi en même temps que l'électeur Auguste de Saxe. Mais Auguste ayant profité de ce qu'il était sur les lieux pour s'emparer effectivement du trône, le prince de Conti fut obligé de revenir, sans avoir pu même débarquer à Dantzig.
2. Melchior, second fils du vicomte de Polignac, né en 1661, accompagna en 16S'J le cardinal de Bouillon au conclave. A la suite de l'entreprise manquée du prince de Conti, il tomba en disgrâce et fut quelques années sans paraître à la Cour. Il fut cependant nommé cardinal en 1712 et archevêque d'Auch en 1726. Il mourut à Paris le 20 novembre 1741.
3. François deCastagner de Chàteauneuf. abbéde Varennes et de Beaugency, qui fut parrain de Voltaire, avait été envoyé en Pologne, dit Saint-Simon, pour servir d'Évangéliste à l'abbé de Polignac « à qui il porta des ordres très précis de ne rien faire que de concert avec lui ». Il mourut le 16 décembre 1708.
4. Le Cardinal primat qui avait soutenu la candidature du prince de Conti se nommait Michel Radzieiowoski. Né en 1645, il fut adopté par la reine de Pologne, Louise-Marie de Gonzague et élevé en France. Il fut nommé vice-chancelier de la couronne le 19 mai 1683, cardinal le 2 septembre 1686 et archevêque de Gnesne en 1687.
Malgré le regret qu'il avoit que la chose eût manqué, il dit qu'il seroit injuste que cet argent fût perdu pour des personnes qui avoient bien voulu le dépenser pour son service, et il ordonna que cette somme leur fût remboursée jusqu'au dernier sou.
Pour répondre au désir que le Roi montroit de rétablir les finances, plusieurs ministres travailloient à imaginer quelque projet qui pût concourir aux vues du Roi en faisant rentrer de l'argent dans les coffres. Des particuliers même, instruits de l'état des choses, apportoient aux ministres leurs idées et leurs projets. Dans un livre intitulé, Mémoires sur la vie de Jean Racine ^ j'ai vu que ce célèbre Jean Racine donna lui-même sur cet objet ses idées à madame de Maintenon, et que son iMémoire, livré et vu par le Roi, fut l'époque de sa disgrâce, et que le chagrin que l'éloignement de la Cour lui causa fut, peu de temps après, la cause de sa mort. Voici le fait tel que je l'ai lu.
« Madame de Maintenon entretenant un jour Jean
1. Le titre exact de l'ouvrage dont il est ici question et dont un long passage va être cité est : Mémoires contenant quelques ■particularités sur la vie et les ouvrages de Jean Racine. La première édition de cet ouvrage parut en 1744, à Lausanne et Genève, chez Marc-Michel Bousquet, Louis Racine, qui en est l'auteur, ayant eu quelque peine à obtenir en France le privilège qu'il sollicitait. Cet ouvrage a été réimprimé dans la collection des Grands Écrivains de la France. (OEuvres de Jean Racine, t. I, p. 199 et suiv.)
202 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
Racine de la misère du peuple, il répondit... qu'elle pouvoit être soulagée par ceux qui étoient dans les premières places, si on avoit soin de la leur faire connoître. 11 s'anima sur cette réflexion... il charma madame de Maintenon qui lui dit que, puisqu'il faisoit des observations si justes sur-le-champ, il devroit les méditer encore, et les lui donner par écrit, bien assuré que l'écrit ne sortiroit pas de ses mains. 11 accepta malheureusement la proposition.... il remit à madame de Maintenon un Mémoire aussi solidement raisonné que bien écrit; elle le lisoit, lorsque le Roi, entrant chez elle, le prit, et, après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacité quel en étoit l'auteur; elle répondit qu'elle avoit promis le secret; elle lit une résistance inutile. Le Roi expliqua sa volonté en termes si précis qu'il fallut obéir; l'auteur fut nommé. Le Roi en louant son zèle.... il ajouta même, non sans quelque air de mécontentement : « Parce qu'il sait faire parfaitement des vers, croit-il tout savoir? Et parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre? « Si le Roi eût pu prévoir l'impression que tirent ces paroles, il ne les eût point dites. On n'ignore pas combien il étoit bon pour tous ceux qui l'environnoient : il n'eut jamais intention de chagriner personne; mais il ne pouvoit soupçonner que ces paroles tomberoient sur un cœur si sen-
sible'. Madame de Maintenon, qui fit instruire l'auteur du Mémoire de ce qui s'étoit passé, lui fit dire en même temps de ne la pas venir voir jusqu'à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement; il craignit d'avoir déplu au prince dont il aAoit reçu tant de marques de bonté; il ne s'occupa plus que d'idées tristes, et, quelque temps après, il fut attaqué d'une fièvre assez violente que les médecins firent passer à force de quinquina. 11 eut ensuite une espèce d'abcès au foie; les médecins lui dirent que ce n'étoit rien. 11 retourna à Versailles qui ne lui parut plus le même, ne pouvant y voir madame de Maintenon. Ses charges de secrétaire du Roi ayant été taxées, il essaya par un placet qu'il fit présenter d'obtenir du Roi la môme grâce qu'il en avoit obtenu ci-devant pour la taxe du bureau des Finances de Moulins dont le Roi lui avoit remis sa part. Le Roi répondit à son placet : « Cela ne se peut » ajoutant : « S'il se trouve dans la suite quelque occasion de le dédommager j'en serai fort
1. La citation des Mémoires sur la vie de Jean Badine est très abrégée. Louis Racine a inséré ici quelques passages d'une lettre de Racine à madame de Maintenon du 4 mars 1698 où il fait allusion à sa disgrâce sans en préciser la cause. D'après cette lettre, il semble qu'elle ait eu pour origine son attachement à Port-Royal. Sur cette question de la disgrâce de Racine qui a donné lieu à beaucoup de controverses, voir V Histoire de madame de Maintenon, par le duc de Noailles, t. IV, p. 635 et suiv., et la Notice sur la vie de Jean Racine, qui est en tète de ses œuvres dans la collection des Grands Écrivains de France (t. I, p. 151 et suiv.).
204 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
aise » . Ces dernières paroles dévoient le consoler ; il ne
fit attention qu'aux premières, et, ne doutant plus que
l'esprit du Roi ne fût changé à son égard, il n'en
pouvoit trouver la raison. Le Mémoire que l'amour du
bien public lui avoit inspiré, qu'il avoit écrit par
obéissance et confié sous la promesse du secret, ne
lui paroissoit pas un crime. Trop souvent occupé de
son malheur, il cherchoit toujours en lui-même quel
étoit son crime, et ne pouvant soupçonner le véritable,
il s'en fit un dans son imagination. Ses inquiétudes ne
firent qu'augmenter par le chagrin de ne phis voir
madame de Maintenon à laquelle il étoit sincèrement
attaché. Elle avoit aussi une grande envie de lui
parler, mais il ne lui étoit plus permis de le recevoir
chez elle. Elle l'aperçut un jour dans le jardin de
Versailles; elle s'écarta dans une allée pour qu'il pût
l'y joindre. Dès qu'il fut près d'elle, elle lui dit :
« Que craignez vous? C'est moi qui suis cause de votre
malheur; il est de mou intérêt et de mon honneur de
réparer ce que j'ai fait; votre fortune devient la
mienne; laissez passer ce nuage; je ramènerai le
beau temps. — Non, non, madame, répondit-il, vous
ne le ramènerez jamais pour moi. — Et pourquoi,
lui dit-elle, avez-vous une pareille pensée? Doutez
vous de mon cœur ou de mon crédii? — Je sais,
madame, quel est votre crédit et quelles bontés vous
avez pour moi; mais j'ai une tanle ' qui m'aime d'une façon bien différente ; cette sainte fille demande tous les jours à Dieu pour moi des disgrâces, des humiliations, des sujets de pénitence, et elle aura plus de crédit que vous. » Dans le moment on entendit le bruit d'une calèche. « C'est le Roi qui se promène, s'écria madame de Maintenon; cachez vous! » 11 se sauva dans un bosquet. Il fit trop de réflexions sur le changement de son état à la Cour; son chagrin lui porta petit à petit le coup mortel; sa santé s'altéra. Il ne parut plus à la Cour avec l'air de contentement qu'il avoit toujours eu; il n'y alla même sur les fins que pour l'intérêt de ses enfants ^ Dans la maladie dont il mourut, il eut les visites de plusieurs grands seigneurs. Le Roi envoyoit savoir de ses nouvelles exactement, et pour laisser en mourant quelque argent à sa famille il fit écrire un de ses fils pour demander le payement de sa pension. La lettre écrite, son fils lui lut (c'est ici un bien beau trait de l'amitié qu'il avoit
1. La mère Agnès de Sainte-Thècle (Agnès Racine), née en 1624, était fille de Jean Racine, aïeul du poète, et de Marie des Moulins. Elle fit profession à Port-Royal en 1648. Elle fut abbesse pendant dix ans, du 2 février 1690 jusqu'au jour de sa mort, qui survint le 19 mai 1700.
2. De son mariage avec Catherine de Romanet, Racine eut sept enfants, cinq filles, dont trois se firent religieuses et dont une seule se maria à M. de Morambert, et deux fils, dont le second, Louis Racine, né en 1692, mort en 1763, est l'auteur du Poème de la Religion et des Mémoires sur la vie de Jean Racine.
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pour Boileau) il dit : « Pourquoi ne demandez-vous pas aussi le payement de la pension de Boileau^? Il ne faut point nous séparer; recommencez votre lettre et faites connoître à Boileau que j'ai été son ami jusqu'à la mort. » En faisant son dernier adieu à Boileau, il lui dit en l'embrassant : « Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous - » ; on lui fit une opération au foie, mais trop tard; il mourut trois jours après, en 1699, environ un an après que son Mémoire avoit été vu du Boi \... »
Quand le Boi eut mis ordre à toutes les affaires de
1. Boileau Despréaux (Nicolas), né le l" novembre 163C,mort le lo mai 1711.
2. On lit dans la Vie de Boileau qui est en tète de l'édition complète de ses œuvres, en trois volumes publiés à Paris en 1813 : '< Au mois de mai 1G99, Despréaux vint rendre compte à Louis XIV des circonstances de la mort de Racine, et parla surtout du courage qu'il avoit montré à ses derniers moments. « J'en suis étonné, dit le Roi, car je me souviens qu'au siège de Gand vous étiez le plus brave. » Quand Louis XIV se fut montré sitôt consolé d'une mort qu'il pou voit se reprocher, il eut beau ajouter : « Souvenez-vous, monsieur Despréaux, que j'ai toujours une heure par semaine à vous donner quand vous voudrez venir. ■> M. Despréaux ne vint plus. En vain ses amis l'exhortoient à reparoitre de temps en temps à Versailles. « Qu"ifois-je y faire? leur dit-il; je ne sais plus louer ». (T. I", Notes historiques, p. 111.)
3. Ce fut le l^' avril 1699 que mourut Racine. La citation, dans sa dernière partie, n'est plus qu'un abrégé fort sommaire des Mémoires sur la vie de Jean Racine. Sans doute madame de Maintenon n'avait jamais entretenu mademoiselle d'Aumale de cet épisode, car on remarquera que cette dernière n'infirme ni ne confirme le récit de l'auteur des Mémoires qui, étant luimême âgé de six ans à la mort de son père, n'a pu rien savoir que par tradition.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE. 207
son royaume, et rendu toute la justice qu'il croyoit devoir à ses sujets, rendu à lui-même et à sa Cour, il ne songea plus qu'à chercher les moyens de procurer au duc et à la duchesse de Bourgogne des amusements et des plaisirs qui leur convinssent.
Souvent il les mettoit de ses parties de chasse; un jour, entre autres, il alla à la Vallière, dans la plaine de Vésinet, avec le Roi d'Angleterre, le prince de Galles, le duc et la duchesse de Bourgogne, Madame et madame la Duchesse qui étoient à cheval, ainsi que beaucoup de femmes de la Cour, ce qui rendoit cette chasse fort brillante et fort agréable. On y prit un milan noir, et le Roi fit expédier une ordonnance de 200 écus pour le chef du vol. L'usage étoit que le Roi en donnât autant tous les ans au premier milan noir qu'on prenoit devant lui; autrefois même il donnoit le cheval sur lequel il étoit monté et sa robe de chambre \ L'année d'avant, il avoit fait donner la même somme pour un milan qu'on prit devant le duc de Bourgogne; mais il avoit eu soin, pour éviter les abus, de faire mettre dans l'ordonnance que c'éloit sans conséquence, attendu qu'il falloit que le Roi fût présent pour que cette somme fût acquise, et qu'il l'accordoit pour cette fois tant en faveur du duc de
i. Cette chasse et la prise du milan divertit beaucoup toute la Cour. {Note du manuscrit.)
Bourgogne, que parce qu'il étoit très content de la façon dont le chef du vol avoit gouverné la chasse devant ce jeune prince. 11 aimoit naturellement à louer et à récompenser tous ceux qu'il croyoiten être dignes; il donnoit des preuves de sa bonté, dès qu'il en trouvoit l'occasion à toutes les personnes qui l'approchoienl . Le moindre de ses gens, qui, dans son petit district, s'étoit bien acquitté de son devoir, avoit le plaisir d'être loué par son maître et souvent récompensé K Dans un voyage que la Cour fit dans ce temps-là, on joua un jeu prodigieux; il se trouva un mécompte très considérable dans les jetons ; le garçon de chambre qui en étoit chargé paya de sa poche ce mécompte; le Roi le sut, il l'envoya chercher, le loua beaucoup de son exactitude, et ordonna qu'on lui rendit tout l'argent qu'il lui en avoit coûté.
1. S'ils avoient manqué d'attention pour quelque chose de leur service, il ne leur faisoit sentir qu'avec beaucoup de ménagements, quelquefois même en plaisantant. Un jour qu'il se nettoyoit les pieds, un valet de chambre qui tenoit la bougie, lui laissa tomber sur le pied de la cire toute brûlante; il lui dit froidement : <■ Tu aurois aussi bien fait de la laisser tombera terre. » Un autre valet de chambre lui ayant apporté sa chemise toute froide, un des jours les plus froids de l'hiver, il lui dit sans le gronder : ■< Tu me la donneras brûlante à la canicule. • Une autre fois, un portier du Parc qui avoit été averti que le Roi devoit sortir par la porte dont il étoit chargé, ne s'y trouva pas, et se fit longtemps chercher; quand il y arriva, tout en courant, tout le monde l'accabloit d'injures de ce qu'on avoit tant attendu par sa faute, le Roi dit : •> Pourquoi le grondez-vous? Croyez-vous qu'il ne soit pas assez affligé de m'avoir fait attendre? » {Note du manuscrit.)
Dans le courant de cette année (1698) le prince Gaston *, second fils de monsieur le Grand-Duc ^, vint en France; il resta incognito à Paris pendant quelques jours, après quoi il parut à la Cour. Le Roi lui fit embrasser madame la duchesse de Bourgogae, et lui fit toutes sortes d'amitié; il demeura quelques jours à la Cour, après lesquels il retourna à Paris. II étoit venu en France accompagné du sieur Albergotti ^ à qui on l'avait confié. Le Roi lui recommanda fort ce jeune prince, en lui disant d'avoir grand soin surtout qu'il ne vît que bonne compagnie à Paris. Sa Majesté s'y intéressoit d'autant plus qu'il étoit son neveu à la mode de Bretagne ^
Au commencement de l'été, comme la paix étoit faite, et que les troupes n'avoient rien à faire, le Roi, voulant donner au duc de Bourgogne l'idée d'une armée et des fonctions d'un général, résolut de former
1. Jean-Gaston de Médicis, second fils du grand-duc Côme III de Toscane et de Marguerite-Louise d'Orléans, était né le 2i mai 1671. Il succéda à son père, le 31 octobre 1723, et mourut à Florence le 9 juillet 1737.
2. Côme III de Médicis, né le 14 août 1642, grand-duc de Toscane en 1670, mort le 31 octobre 1723.
3. François Zenoble Philippe, comte Albergotti, né à Florence le 23 mai 1654, exerça dans l'armée française plusieurs commandements importants. Il mourut à Paris le 23 mars 1717.
4. La mère de Jean-Gaslon de Médicis était fille de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII. Née le 28 juillet 1643, mariée le 19 avril 1661 à Côme de Médicis, troisième du nom, elle mourut le 17 septembre 1721 à Paris, où elle s'était réfugiée. (Voir sa vie par M. Rodocanachi.)
210 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
un camp auprès de Compiègne ^ : il avoit envoyé en conséquence le maréchal de Boufllers reconnoître le terrain. Le maréchal ayant trouvé que la moisson étoit à peine commencée dans les cantons, il en rendit compte au Roi qui différa le camp d'un mois; mais pour n'être point obligé de le différer plus longtemps, il envoya deux bataillons Suisses à Compiègne pour aider à faire la moisson, et leur donna pour cela une petite gratification, afin qu'il n'en coûtât rien aux peuples -.
Pendant ces entrefaites, il fil défiler dans les environs de Compiègne toutes les troupes destinées au camp, et, lorsque la moisson fut totalement finie, il partit lui même pour Compiègne avec toute sa Cour. Il avoit eu soin, pour empêcher les officiers de faire trop de dépenses, de défendre qu'on habillât de neuf les soldats et les cavaliers dont les habits pouvoient encore servir; il avoit de plus interdit toute dorure neuve aux officiers, voulant ménager les bourses et
1. « En 1698, dit un document qui existe aux arcliives du ministère de la Guerre, catalogué sous la rubrique Camps et Manœuvres, le Roi voulant lui-même apprendre la guerre à M. le duc de Bourgogne, donna des ordres pour assembler une armée près Compiègne... Sa Majesté avait fait un mémoire de toutes les choses dont elle vouioit que monseigneur le duc de Bourgogne fût instruit, et de tous les mouvements que l'armée feroit pendant son séjour au camp. •
2. Sur le camp de Compiègne, voir Saint-Simon (Édit. Boislisle, t. V, p. 582 à 590, et Dangeau, t. VI, passim).
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE. 2H
prévoyant bien que sans ces défenses expresses, ils aiiroient sûrement fait beaucoup de dépenses extraordinaires.
Une grande partie des troupes étoit campée lorsque la Cour arriva \ Monsieur le duc de Bourgogne alla au camp en arrivant, et, à son retour, le Roi l'envoya chercher, pour lui donner l'ordre comme au général.
Le lendemain, le Roi alla de bonne heure au camp après son dîner; il y vit arriver les carabiniers, quelques régiments de dragons et beaucoup d'infanterie; il n'y avoitpas une de ces troupes qui ne fût parfaitement belle. Monsieur le duc de Bourgogne y étoit arrivé bien avant le Roi, et n'en repartit qu'après lui; le même jour la duchesse de Bourgogne y vint à cinq heures du soir, marcha à la tête delà première ligne, et alla faire collation chez le maréchal de Boufflers.
Le troisième jour, le duc de Bourgogne monta de bonne heure à cheval, et alla voir arriver le reste des troupes; il faisoit à merveille toutes les fonctions de général, et étoit tout le jour à cheval sans en être
1. Ce fut le 1" septembre que le Roi arriva à Compiègne, amenant six personnes dans son carrosse. Madame de Maintenon dut s'y rendre, mais de son côté et sans y avoir grand goût. « Il me semble, écrivait-elle à l'archevêque de Paris, qu'une assemblée de charité me siéroil mieux que d'aller au camp avec une princesse de douze ans. Mais on veut tout par rapport à soi. » [Correspondance générale, t. IV, p. 254.)
incommodé. Madame la duchesse de Bourgogne alla voir distribuer aux troupes le bois, la paille et le foin. Ce jour-là, le Roi, Monseigneur le duc de Bourgogne, la duchesse de Bourgogne allèrent tous au camp séparément; Monseigneur dîna chez le maréchal de Boufflers ; madame la duchesse de Bourgogne y arriva la dernière, et, dès qu'elle y fut arrivée, le Roi fit faire des mouvements qu'il avoit ordonnés pour ce moment-là. Une réserve, que commandoit monsieur de Pracomlal', vint par derrière le bois attaquer les gardes du camp; les gardes se retirèrent; le piquet monta achevai pour les soutenir, et repoussa ladite réserve qui étoit composée de deux mille chevaux ou dragons. On tira beaucoup, et malgré toutes les précautions qu'on avoit prises pour empêcher les accidents, il y eut un capitaine du régiment de la Vallière dangereusement blessé. Le Roi en fut au désespoir, et en fit prendre tous les soins possibles. Toutes les troupes étoient si belles qu'on ne savoit auxquelles donner la préférence.
Tous les jours le Roi imaginoit de nouvelles manœuvres, lin jour entre autres, il commanda que l'armée marchât à la pointe du jour ; elle se mit en marche effectivement dès le matin, et alla camper à deux lieues de
1. Armand de Pracomtal, dit le marquis de Pracomtal, était maréchal de camp depuis 1693; il fut tué à la bataille de Spire le 13 novembre 170P); il avait épousé, le 19 novembre lG93,une nièce du comte de Montchevreuil.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 213
Compiègne. Monsieur le duc de Bourgogne marchoit à la tête ; à l'arrivée de l'armée dans ce camp, on marqua le quartier du Roi; on tendit quelques tentes, et après avoir demeuré quelques heures dans ce camp, où les officiers généraux avoient fait préparer des tables magnifiquement servies, l'armée reprit les armes, et revint au camp d'où elle étoit partie le matin. Le Roi et la Reine d'Angleterre, qui étoient venus aussi à Compiègne, allèrent ensemble, à midi, voir marcher l'armée, et madame la duchesse de Bourgogne sortit de la ville sur les cinq heures pour la voir rentrer dans le camp ; la marche fut très belle. Un autre jour, le Roi se rendit au camp avec tous les princes, toutes les dames et tous ses courtisans, ce qui lit une arrivée très pompeuse.
Pour donner au duc de Bourgogne une idée de tout, il voulut lui faire voir le siège d'une place. Je ne sais s'il fît faire pour cela un polygone, ou s'il fît faire les opérations sur la ville même de Compiègne; ce qu'il y a de vrai, c'est que la tranchée fut ouverte, et le siège commença ; mais, comme c'étoit la veille d'un jour de fête, le Roi ne voulut pas que les troupes restassent à la tranchée, de peur qu'elles ne perdissent la messe, prétendant que ce qu'il faisoit sans nulle nécessité et purement pour son plaisir ne devoit mettre personne dans le cas de manquer aux devoirs de la religion.
214 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
C'étoil lui-même qui faisoit remonter la tranchée presque tous les jours. Un jour, après son dîner, il alla dans la plaine qui est en deçà de la forêt, où il avoit fait venir la gendarmerie, et il en fît la revue en détail; ensuite il rentra dans la ville, et monta sur le bastion à la gauche du château. Monseigneur, madame la duchesse de Bourgogne l'y suivirent chacun séparément * ; le Roi leur fît voir la représentation d'un fourrage. Une réserve postée exprès vint charger les fourrageurs et attaquer les gardes ; alors le piquet monta à cheval pour les soutenir. Monsieur le duc Bourgogne prit grand plaisir à tous ces différents mouvements.
A la fin du camp le Roi donna cent mille francs au maréchal de Boufllerspour le rembourser en partie de sa dépense qui avoit été très considérable; il accompagna ce présent du propos le plus honnête et le plus
\. Madame de Maintenon était aussi sur ce bastion, et ce fut ce jour-là que, sous les yeux de Saint-Simon, le Roi lui parla presque toujours nu-lète, pendant qu'elle se tenait enfermée dans sa chaise à porteur, et que la duchesse de Bourgogne était assise sur un des bâtons de devant. On remarquera que mademoiselle d'Aumale, qui ne perd aucune occasion de signaler les égards témoignés par le Roi à madame de Maintenon, ne parle cependant pas de cette scène. Il est à supposer que le spectacle dont s'indigne Saint-Simon ne produisit pas sur tous les assistants une impression aussi vive. Cependant, de Compiègne également, madame de Maintenon écrivait à madame de Berval : (septembre 1698) «... Demandez pour moi toutes les grâces dont vous savez que j"ai besoin et surtout l'humilité. » {Lettres sur l'éducation, p. 192.)
MÉMOIRES DE M AD E >r 01 SELLE D'AUMALE. 215
gracieux; ensuite, pour témoigner aux troupes en général combien il étoit content d'elles, il lit donner à chaque capitaine de cavalerie ou de dragons une gratilîcation de six cents livres, et de trois cents livres à chaque capitaine d'infanterie, pour les aider à payer une partie de la dépense qu'ils avoient faite pour l'habillement de leurs troupes. Quoique les majors n'aient point de troupes à habiller, le Roi leur fit donner autant qu'aux capitaines. Il y eut un si bon ordre dans le camp, qu'on n'eut pas le moindre châtiment à faire à aucun soldat; on employa dans ce camp quatre-vingts milliers de poudre.
Pendant tout le voyage le Roi tlt beaucoup de charités; il donna de quoi rétablir des maisons religieuses, de quoi rétablir les églises, et fit beaucoup d'autres aumônes.
Pendant ce même voyage, monsieur le prince de Dombes ' mourut. L'après-dînée du même jour. Sa
1. LoLiis-Conslanlin de Bourbon, prince de Dombes, était le premier enfant du duc du Maine; né le 27 novembre 1093, il mourut à Versailles le 28 septembre 1698. •< Le Roi voulut qu'on en prit le deuil. Monsieur désira qu'on le quittât pour le mariage de Mademoiselle, et le Roi y consentit. Madame la Ducliesse et madame la Princesse crurent apparemment audessous d'elles de rendre ce respect à Monsieur, et prétendirent hautement ne le point faire. Monsieur se fâcha; le Roi leur dit de le quitter; elles poussèrent l'alTaire jusqu'à dire qu'elles n'avaient point apporté d'autres habits. Le Roi se fâcha aussi, et leur ordonna d'en envoyer chercher sur-lechamp. <> {Saint-Simon. Édit. Boislisle, t. VI, p. 6.)
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Majesté fut voir monsieur le duc du Maine à Clagny; il fut longtemps enfermé avec lui et y pleura beaucoup ; il vit aussi madame du Maine et madame la Princesse^ avec qui il causa longtemps.
Le temps fixé pour la durée du voyage de Compiègne étant arrivé, la Cour revint à Versailles où, sur la fin de l'année, Mademoiselle -, fille de Monsieur, épousa, le 13 octobre 1698, par procureur, le duc de Lorraine.
Quoique madame de Maintenon n'eût pas toujours la duchesse de Bourgogne sous les yeux depuis son mariage, elle ne s'en occupoit cependant pas moins. On a vu ci-devant le goût qu'elle avoit inspiré cà cette princesse pour Saint-Cyr. En effet, depuis son arrivée en France jusqu'au temps où il lui fut permis d'habiter avec le duc de Bourgogne, elle n'avoit pas, comme je l'ai déjà dit, de plus grands plaisirs que de passer une grande partie de ses journées dans cette maison. Quand elle y eut été plusieurs fois, elle voulut qu'on la regardât absolument comme une demoiselle de Saint-Cyr; en conséquence elle assistoit à tous les exercices ; elle voulut de plus passer par tous les degrés et par toutes les classes; elle se mettoit au rang des demoiselles, écoutoit, ainsi qu'elles, toutes les instructions, mangeoitau
1. Anne de Bavière, princesse de Condé, dite madame la Princesse, née le 13 mars 1648, morte le 23 février l'âS.
2. Elisabeth d'Orléans, née le 13 septembre 1G7C, morte le 23 décembre 1744.
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réfectoire avec les autres, et ne vouloit jamais aucune distinction. La seule qu'on lui donnoit étoitque, quand elle y mangeoit, tout le réfectoire éloit servi en faïence, au lieu de Tétain dont on se servoit ordinairement. Elle vouloit de plus, ainsi que les autres demoiselles, servir au réfectoire à son tour ; en un mot elle étoit dans cette maison comme les autres, et s'y plaisoit beaucoup, ce qui faisoit grand plaisir à madame de Maintenon \
Quand elle fut mariée, et qu'elle eut la permission d'habiter avec son mari, elle n'oublia point les plaisirs qu'elle avoit eus à Saint-Cyr, et se souvint toujours des bonnes leçons que lui avoit données madame de Maintenon, Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'elle ne se conduisoit jamais, au moins dans les choses un peu de conséquence, que par les conseils de madame de Maintenon. Lorsqu'elle avoit donné dans quelques petits travers, elle ne donnoit pas le temps à madame de Maintenon de lui en faire des reproches; elle alloit elle-
1. Le 20 mai 1697, madame de Maintenon écriva't à Manseau : « La Princesse veut aller dîner mercredi à Saint-Cyr; ce sera un jour de jeûne; je voudrois que vous donnassiez un bon repas, et que vous entrassiez dans mon projet. Elle mangera au réfectoire à la table des rouges. 11 lui faut... un potage au.x: écrevisses dans une écuelle d'argent; un pain tortillé comme elle en mange; un morceau de pain bis de la Ménagerie, du beurre battu frais; des œufs frais sur des assiettes; des cornets; une carafe de vin; un pot de faïence plein d'eau et assez petit pour qu'elle se serve toute seule, une porcelaine pour boire... » {Correspondance générale, t. IV, p. 159.)
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même lui avouer ses torls, et lui demander excuse de la façon du monde la plus attrayante.
Celle princesse, jeune et charmante avec une ligure très agréable, tout l'esprit possible et toute la vivacité imaginable, aimoit le plaisir avec passion. Elle s'y donnoit, il est vrai souvent, avec excès, ou, au moins, avec trop de vivacité. Quelquefois, emportée par le feu de la jeunesse, elle passoil tant soit peu les bornes de la bienséance. L'envie extrême de plaire et de mériter tous les suffrages qu'elle obtenoit très aisément lui valut la réputation d'être un peu coquette. Quoi qu'il en soit, quand elle avoit fait quelque étourderie, ou qu'elle s'étoit laissée aller à quehpu' chose d'un peu déplacée, il suftisoit qu'on l'en fît apercevoir pour qu'elle en eut du regret, et qu'on lui fit entendre qu'elle auroit mieux fait de ne point faire une partie qui pouvoit faire tenir quelques propos un peu indécents sur sa conduite pour qu'elle s'en repentît à l'instant. Quand elle s'apercevoit qu'elle étoiten faute, elle recouroit à madame de Maintenon, et, avec toute la naïveté possible et les grâces qui lui étoient naturelles, elle lui disoit : « Ma tante, je vois bien que j'ai eu le malheur de vous déplaire; je vous assure que j'en suis au désespoir; si j'ai perdu votre amitié je serai désolée; rendez-la-moi, je vous prie, et comptez que vous serez contente de moi par la suite. » D'autres
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fois, au lieu de lui parler, elle lui écrivoit clans les termes les plus tendres et les plus respectueux '. Elle lui demandoil en grâce de lui rendre son amitié (prelle sentoit bien que ses ctourderies avoient dû lui l'aire perdre, en l'assurant que, par la suite, elle ne scroit occupée qu'à chercher les moyens de mériter cette amitié dont elle faisoit tant de cas. Madame de Maintenon, enchantée de l'esprit et de la docilité de cette jeune princesse, se contenloit de lui faire une légère représentation, en lui montrant cependant avec amitié combien elle devoit être attentive à éviter tout ce qui pourroit tant soit peu effleurer sa réputation. Quand le Roi étoit instruit de son côté de quelques-unes de ses étourderies, comme il l'aimoit avec toute la tendresse possible, il se contentoit ordinairement du simple aveu qu'elle en faisoit, et ne lui faisoit presque jamais que de très foibles remontrances.
Il est bien permis d'aimer ses enfants, ou les personnes dont on s'est chargé ; il est bon même d'avoir des complaisances pour eux : mais il faut bien se donner garde de se laisser prendre par leurs grâces ou par leurs façons attrayantes et ingénues, et que la crainte de les contrarier ou de leur faire quelque peine par des réprimandes justes et à propos, ne les
1. Deux de ces lettres ont été citées dans le tome P', p. 120 et 122.
mette dans le cas, en leur laissant la liberté de suivre aveuglément leurs inclinations, de s'égarer petit à petit et de donner enlln dans des excès qu'il ne seroit plus alors possible de réprimer. Madame la duchesse de Bourgogne étoit douce et charmante; mais cette douceur ne devoit pas empêcher le Roi et madame de Maintenon de lui représenter les fautes qu'elle faisoit, et de lui faire, dans le besoin, des réprimandes qui ne pouvoient que lui être très utiles et très avantageuses pour la suites
Comme le Roi l'aimoil beaucoup, il lui procuroit, comme je l'ai déjà dit, tous les amusements qui dépendoient de lui. il la mettoit presque toujours de ses voyages, de ses chasses et de ses promenades, et avoit soin, lorsqu'elle en étoit, d'en mettre aussi quelques jeunes gens qui puissent lui convenir et l'amuser, parce qu'il ne vouloit pas qu'il y eût de la part de cette jeune princesse la moindre complaisance à accepter ce qu'il lui proposoit, et qu'il vouloit qu'elle y trouvât la
1. L'opinion qu'exprime mademoiselle d'Aumale sur la mauvaise éducation donnée à la duchesse de Bourgogne et sur la faiblesse témoignée par le Roi et par madame de Maintenon, était partagée par la Princesse Palatine cjui s'en exprimait très vivement dans une lettre à sa tante, la duchesse de Hanovre. '< Ils gâtent absolument la duchesse de Bourgogne, écrivaitelle au mois d'octobre 1698. On lui permet tout et on l'admire. Un autre donnerait le fouet à son enfant, s'il se conduisait de la sorte. Ils se repentiront, je crois, avec le temps, d'avoir ainsi laissé faire à cette enfant toutes ses volontés. » {Correspondance, Édit. Jaèglé, t. I, p. 182.)
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même satisfaction et le même plaisir qu'elle eût trouvés dans une partie projetée et arrangée par elle-même.
11 avoit soin, lorsqu'il y a voit quelque promenade, d'y faire porter une jolie collation qu'on trouvoit sans s'y être attendu, ce qui diverlissoit beaucoup cette princesse.
Lorsqu'il ne se promenoit que dans ses jardins, elle alloit aussi avec lui à ces promenades de jardin. Pour peu que l'air fût froid ou humide, il avoit soin de faire couvrir tous les courtisans qui le suivoient, et quand madame la duchesse de Bourgogne en étoit, cela n'empêchoit qu'il ne leur dît : « Messieurs, mettez vos chapeaux; madame la duchesse de Bourgogne le trouve bon. » Il avoit continuellement de ces petites attentions qui enchantoient le monde, et, très effectivement, tous ses courtisans se promenoient toujours avec lui le chapeau sur la tète, excepté lorsqu'il y avoit-des étrangers dans les jardins.
Quand le temps ne permettoit pas des promenades, il y suppléoit par quelque autre imagination; par exemple, il lui faisoit quelquefois quelques jolis présents; d'autres fois, il lui fournissoit une quantité de jolies boites ou d'autres bijoux galants dont elle faisoit des loteries; en un mot il n'étoit occupé qu'à s'en faire aimer et à chercher les moyens de la réjouir.
Si la duchesse de Bourgogne avoit tant de moyens
de plaire el de se faire aimer, le duc de Bourgogne ne lui cédoit en rien. Il avoit toutes les qualités qui caractérisent un bon prince et un bon chrétien. Il aimoit passionnément sa femme. Avec beaucoup de piété, de capacités, de talent, d'esprit il étoit, comme j'ai déjà dit, doux, bienfaisant, accessible à tout le monde, extrêmement charitable, n'ayant rien à lui dès qu'il connoissoit quelqu'un dans le besoin, appliqué, aimant le travail, exact dans ses jugements, bon prince, bon mari. La France avoit bien lieu d'en attendre un excellent gouvernement. Il étoit aimé et chéri de tout le monde, et faisoit toute la satisfaction et la consolation du Roi qui l'aimoit éperdument. Effectivement, dès qu'on le connoissoit un peu, il étoit difficile de ne s'y pas attacher.
Le Roi, qui avoit déjà reconnu dans le duc de Bourgogne des talents et un jugement capable des plus grandes choses, résolut de le faire entrer dans quelques conseils, et, sans l'eu avoir prévenu, il lui dit un soir, qu'il alloit le faire entrer dans le Conseil des Dépèches' ; que cependant il jugeoit à propos que, dans les commencements, il n'opinât point, mais qu'il falloit qu'il se
1. On appelait Conseil des Dépêches celui où se traitaient les afTaires intérieures du royaume. Les autres s'appelaient Conseil des Finances et Conseil des AfTaires ou Conseil d'en Haut. Ce fut le 26 octobre 1699 que le duc de Bourgogne y prit séance.
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formât aux affaires, ce qui viendroit petit à petit. Ce jeune prince parut fort sensible à la grâce que le Roi lui faisoit; il l'en remercia beaucoup, et le lendemain il entra effectivement à ce Conseil. Le Roi lui parla sur les affaires du dedans du royaume, et lui donna à propos de cela les instructions les plus pleines d'amitié et les plus sages. Le duc de Rourgogne en parut fort reconnoissant, et pendant tout le Conseil, il fut très attentif à tout ce que l'on disoit'.
1. Dans ce passage, comme au reste dans quelques autres, mademoiselle d'Aumale emploie, à peu de mots près, les' mêmes termes que Dangeau dont le journal à cette époque était encore inédit; mais nous savons par une lettre de madame de Maintenon à madame de Caylus, citée par nous dans le tome V, p. 217, qu'elle avait donné lecture de ce journal à madame de Maintenon, et qu'elle avait demandé la permission de prendre ■■ quelques notes et la date de certaines choses principales ». Mademoiselle d'Aumale s'est certainement servie ensuite de ces notes pour la rédaction de ses propres cahiers.