MADAME DE MAINTENON ET LOUIS XIV
Il y avoit déjà plusieurs années que madame de Mainlenon avoit marié mademoiselle de Murçay sa nièce. Elle l'avoit mariée toute jeune, parce qu'elle voyoit, sans doute, combien il seroit embarrassant pour elle, dans une cour si brillante, de garder auprès d'elle une jeune fille si jolie. En effet, mademoiselle de Murçay avoit la plus jolie figure qu'on pût avoir; elle joignoit ù cela l'esprit le plus aimable, de l'imagination, de la vivacité, de l'enjouement et toutes les grâces imaginables; en un mot elle passoit pour lors pour une personne très accomplie. Lorsque madame de Maintenon songea à l'établir, monsieur de Boufflers, en courtisan habile, la demanda, dit-on, en mariage; il étoit pour lors général et colonel général des dragons, et madame de Maintenon répondit à sa proposition que sa nièce n'étoit pas un assez grand parti pour lui, mais qu'elle ne sentoit pas moins l'hon-
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neur qu'il vouloit bien lui faire, et qu'elle lui en marqueroit sa reconnoissance dans les occasions. Je ne donne pas cette réponse de madame de Maintenon pour vraie, et quoique nionsieui' de Choisy'' en parle dans ses Mémoires, je la regarde comme très douteuse ; jamais elle ne promettoit sa protection à personne, et c'étoit la promettre. Quoi qu'il en soit, malgré les recherches ({u'on avoit faites de mademoiselle de Murçay, elle avoit été mariée au comte de Caylus-. Le Roi, en faveur de ce mariage, avoit fait monsieur de Caylus menin de Monseigneur, et avoit fait présent à la mariée de 30 on kO mille francs ^ Il s'en fallut bien que ce mariage tournât aussi bien que madame de Maintenon l'auroit désiré. Monsieur de Caylus, (jui lui avoit paru capable de rendre sa nièce heureuse, étoit un sujet très médiocre; il étoit ivrogne, grondeur et emporté. Madame de Maintenon, au désespoir d'avoir
1. François Timoléon, abl)é de Choisy, né à Paris en 1644, composa plusieurs ouvrages, aujourd'hui oubliés, et des Mémoires pow servi)- à Vlûstoire de France. 11 mourut en 1"24. La première édition de ces Mémoires, plusieurs fois publiés depuis, avait paru à Utrecht en 1"2". 11 y est souvent question de madame de Maintenon, et mademoiselle d'Aumale s'y réfère quelquefois. Le passage auquel il est fait allusion se trouve dans l'Édition de ISSS, t. L p. 192.
2. Jean-Aimé de Tiibières, comte de Caylus, était fds d'Henri de Tubières, marquis de Caylus, et de Claude de Fabert, fille du maréchal de ce nom. 11 mourut à Uruxeiles en 1700.
3. D'après les Mémoires de l'abbé de Choisy, mademoiselle de Murçay aurait reçu du Roi un collier de perles de dix mille écus.
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été si lourdement trompée, fit tout ce qu'elle put par elle-même et par ses amis pour le ramener, mais ce fut inutilement. Rien ne le corrigea; madame de Cayius eut beaucoup à. souffrir avec lui'. Madame de Maintenon lui donna sur cela beaucoup d'excellents et sages conseils dont elle profita, et qui faisoient toute sa consolation.
Lors de l'arrivée de la duchesse de Bourgogne en France, on peut se rappeler qu'elle trouva chez madame de Maintenon une jeune personne ({ui appeloit madame de Maintenon 7na tante, et que ce fut à son imitation qu'elle l'appela aussi dès ce momentlà 77m tante. Cette jeune personne étoit mademoiselle d'Aubigné, fille de monsieur d'Aubigné, frère de madame de Maintenon. Madame de Maintenon avoit pris de bonne heure cette enfant auprès d'elle; elle l'avoit élevée avec tout le soin imaginable; la duchesse de Bourgogne, qui l'avoit vue tous les jours depuis qu'elle étoit en France, l'avoit prise en affection et l'aimoit beaucoup.
Mademoiselle d'Aubigné, pour lors, avoit de la taille,
1. M. de Cayius était criblé de dettes, et laissait sa femme sans argent. Dans une lettre qui parait être de l'année 1705, madame de Maintenon écrivait à la marquise de Cayius, belle-mère de sa nièce : « ... Elle est sans le sou et sans une robe. J'ai prié monsieur son mari de me faire toucher son argent afin de le ménager moi-même, ayant de la peine de la voir dans l'état où elle est.... • (Bibliothèque Nationale, fonds français, nouvelles acquisitions, 15.199.)
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de la figure et de l'esprit, et vu sa position avantageuse, toute la Cour la regardoit comme devant être un excellent parti. Les plus grands seigneurs la désiroient pour leurs fils. La princesse d'Harcourt même, à ce que j'ai ouï dire, auroit fort désiré qu'elle épousât son fils aine*; mais madame de Maintenon, qui pensoit toujours sensément, refusa constamment toute espèce d'alliances au-dessus de ce qu'elle jugeoit convenir à sa nièce.
Malgré l'envie extrême qu'avoient la plupart des seigneurs de la Cour d'obtenir l'alliance de mademoiselle d'Aubigné, personne n'osoit en faire directement la demande à madame de Maintenon ; les sentiments qu'on lui connoissoit faisoient appréhender un refus, ce qui faisoit que, sans lui en parler, on tentoit différents moyens; les uns tâchoient à inspirer à la demoiselle du goût pour leurs fils; d'autres faisoient parler à la tante par des amis; d'autres enfin lui insinuoient le conseil de faire pour sa pupille un mariage distingué. Les Noailles étoient du nombre des prétendants, et désiroient mademoiselle d'Aubigné pour le comte d'Ayen. Ils y réussirent, mais avant de dire com-
l. Anne-Marie-Josepli de Lorraine, comte d'Harcourt, de Clermont et de Montlaur, marquis de Maubec, était né le 30 avril 1679; il épousa mademoiselle de Montjeu, et prit en 1718 le titre de prince de Guise. 11 mourut en 1739. On l'avait surnommé le sourdaud, parce qu'il était devenu sourd à la suite d'une opération qu'il avait subie.
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ment ils s'y prirent pour en venir à bout, il est bon de savoir sur quel ton ils étoient à la Cour.
Depuis du temps, monsieur de Noailles, archevêque de Paris, et le duc son frère étoient très bien voulus du Roi et de madame de Maintenon, et si le Roi eut, dans la suite, quelques reproches à lui faire sur la façon de penser de l'évêque ', cela ne diminua rien de la considération et de l'estime qu'il avoit et qu'il eut toujours pour lui. Le duc de Noailles ne quittoit jamais le Roi; il joignoit beaucoup d'esprit et une prudence exemplaire, et avoit un talent tout particulier pour dire la vérité sans déplaire, et très souvent des choses fort agréables, sans avoir l'air de vouloir flatter; le Roi l'aimoit et avoit beaucoup de confiance en lui.
L'évêque étoit fort considéré, surtout de madame de Maintenon quisavoit rendre justice au mérite; elle l'avoit toujours trouvé, depuis qu'elle le connoissoit, partisan du bon ordre et de l'exacte discipline, sage
1. Ce furenLles alîaires du jansénisme qui amenèrent la disgrâce (Ju cardinal de Noailles. Le cardinal n'ayant pas voulu accepter purement et simplement, en 1713, la bulle Unigenitus qui avait été sollicitée par le Koi, Louis XIV lui lit défendre de paraître à la Cour. Madame de Maintenon, quels que fussent ses sentiments pour le cardinal, n'osa pas prendre parti pour lui. Voltaire dit à ce propos dans le Siècle de Louis XIV: « Madame de Maintenon oublioit tout quand elle craignoit de choquer les sentiment de Louis XIV. Elle n'osa pas même soutenir le cardinal de Noailles contre le Père le TcUier. » Le Père le Tellier, qui avait remplacé le Père de la Chaise comme confesseur de Louis XIV, avait eu de violents démêlés avec le cardinal de Noailles.
dans ses conseils, exemplaire dans ses mœurs, elréglé dans toute sa conduite. Il venoit la voir fort souvent; elle Irouvoit toujours un nouveau plaisir à l'entendre parler, et si ses sentiments, par la suite, parurent n'être pas tels qu'ils auroient dû être, cela n'empêcha point qu'elle ne vît en lui beaucoup de vertu et de piété, ce qui lui paroissoit, à juste titre, mériter son estime. C'est peut-être sur la considération qii'avoit madame de Maintenon pour ce prélat et sur la façon de penser avantageuse qu'elle avoitsur son compte, ainsi que sur celui de plusieurs autres personnes soupçonnées de jansénisme, que l'auteur de cet infâme libelle intitulé Nouvelles ecclésiastiques \ s'est cru autorisé à essayer de persuadera ses lecteurs par quelques traits qu'il cita dans une de ses feuilles, il y a huit ou dix ans, qui avoient quelque rapport au jansénisme, que madame de Maintenon, loin d'être opposée à cette doctrine, s'en étoit montrée la protectrice. C'est une pure calomnie; elle s'est toujours montrée aveuglément
1. Les Nouvelles ecclésiastiques étaient un recueil que faisaient paraître les jansénistes. L'auteur de l'article, auquel il est fait ici allusion, relève dans les lettres de madame de Maintenon, telles que venait de les faire paraître La Beaumelle, tout ce qui pouvait sembler défavoralile aux jésuites et en particulier au Père de la Chaise. Cet article est du l" mai 1757, postérieur de cinq mois à la mort de mademoiselle d'Aumale qui survint au mois de décembre 1736. Il est donc hors de doute que nous nous trouvons ici en présence d'une de ces interpolations de son neveu qui ont été signalées dans l'introduction.
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soumise aux décrets du Saint-Siège et aux décisions de l'Église. Je ne prétends pas dire (ju'elle ne pensa jamais avantageusement de quelques personnes taxées ou soupçonnées de jansénisme, et qu'elle n'auroit pas désiré quelquefois pouvoir leur être favorable; ses sentiments pour l'archevêque de Paris en sont un exemple ; mais on peut aimer et estimer des personnes, sans protéger leurs erreurs. Lors donc (pi'il fut question du mariage de mademoiselle d'Aubigné, les Noailles, voulant l'avoir pour le comte d'Ayen, ne savoient comment s'y prendre pour l'obtenir. La maréchale ^ voyoil souvent madame de Maintenon, mais elle n'éloit pas assez bien avec elle pour oser lui en faire la proposition; le maréchal, de son côté, craignoit d'être refusé ; l'évêque, qui savoit la façon dont madame de Maintenon pensoit sur son compte, se chargea de lui proposer ce mariage; elle y consentit sans nulle peine; elle connoissoit le comte d'Ayen, et crut que, pour satisfaire à la tendresse (ju'elle avoit pour sa nièce, elle ne pouvoit mieux faire que de lui donner pour mari un jeune homme dont les qualités du cœur et de l'esprit lui répondoient du bonheur de sa nièce. Le Roi approuva fort ce mariage, qui se lit soit dans le
1. Marie-Françoise de Bournon ville, née en 1656, mariée le 13 août 1671 à Anne-Jules, duc de Noailles. Elle mourut le 16 juillet 1748.
courant de cette année, soit Tannée d'avant, je ne sais pas précisément dans quel temps *. L'auteur des Mémoires de madame de Maintenon prétend que le Roi donna un million à la mariée, et en outre des bijoux et cinquante mille écus de pierreries. Je crois qu'il suffit d'avoir le sens commun pour ne pas ajouter foi à une pareille rêverie. 11 est bien vrai, et madame de Maintenon me l'a dit elle-même, que le Roi fit un présent considérable à sa nièce, mais il s'en falloit au moins des trois quarts qu'il ne montât à la somme que cite cet auteur. Quelque bon écrivain qu'on soit, on est souvent trompé dans les recherches que l'on fait; un homme prudent ne croit pas aveuglément tout ce qu'on lui dit; le discernement, le jugement, l'amour de la vérité empêchent presque toujours de citer faux -.
1. Le mariage eut lieu le 1" avril 169S. Par une lettre du Il mars précédent, madame de Maintenon avait annoncé ce mariage à la supérieure de Saint-Cyr, madame du Pérou, et demandait des prières pour sa nièce : ■< Mademoiselle d'Aubigné va épouser le fils de monsieur le maréchal de Noailles; c'est l'airaire que j'ai recommandée à vos prières, et que j'y recommande encore; je voulois la dire à M. l'abbé Tiberge, mais je n'ai pu Taborder. Mandez-la à M. Savoye et faites partout prier Dieu pour elle ; c'est votre enfant comme la mienne. Le Roi en fait un grand parti; Dieu veuille en faire une vraie chrétienne. ■• [Lettres historiques et édifiantes, t. II, p. 31.)
2. C'est La Beaumelle qui, néanmoins, se trouve ici avoir raison contre mademoiselle d'Aumale. Il résulte du contrat même de mademoiselle d'Aubigné que le Roi donna en dot « à la demoiselle future épouse la somme de huit cent mille livres en acquisitions de rentes sur l'hôtel de ville de Paris,
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Madame de Maintenon assura à sa nièce, en la mariant, la terre de Maintenon, sans la substituer à la maison de Saint-Cyr, comme le dit le même auteur. Le lendemain du mariage, le Roi fut, dit-on, avec la duchesse de Bourgogne voir les nouveaux mariés ; il les trouva encore au lit, et, tirant les rideaux, il dit au comte d'Ayen : « Je vous donne six mille francs de pension. » Se tournant ensuite du côté de la duchesse de Bourgogne, il lui dit : « Je vous conseille d'en dire autant à madame. » Le Roi aimoit passionnément à faire de ces sortes de galanteries, surtout lorsqu'on ne s'yattendoit pas. Je crois me souvenir d'avoir entendu conter ce trait à madame de Maintenon, mais je n'en réponds pas K
Quoique avant ce mariage les Noailles fussent très bien à la Cour, et que, par eux-mêmes, ils méritassent beaucoup d'égards et de considération, il faut avouer cependant que ce mariage, qu'ils avoient si fort désiré, ne contribua pas peu à l'élévation et à la faveur à laquelle cette maison est parvenue. Monsieur le maréchal
et trois cent mille livres en acquisitions de terres, maisons ou rentes; plus des pierreries évaluées à soixante-douze mille quatre cent vingt livres ». Le texte de ce contrat se trouvait inséré dans un des cahiers du manuscrit que nous avons entre les mains, mais sur feuille détachée.
1. D'après Dangeau (t. VI, p. 322) ce ne fut pas le lendemain, mais le soir du mariage que le Roi, en tirant les rideaux de leur lit, annonça aux jeunes époux qu'il accordait à chacun 8 000 francs de pension.
de Noailles n'en a point perdu le souvenir; les obligations qu'il avoit à madame de Mainlenon ne sont jamais sorties de son cœur, ni de son esprit. La considération qu'il avoit pour elle étoil gravée si profondément dans son cœur que, sachant l'attachement quej'avois eu pour elle, il le lit rejaillir sur moi, pendant nombre d'années, par des preuves de boulé et d'amitié auxquelles je fus avec raison très sensible, et qui m'auroient assuré une protection continuelle et sans interruption pour moi et pour les miens, si le temps, qui affoiblit tout et efface tout, ne fût venu à bout de m'effacer un peu de son souvenir'.
On peut juger par la galanterie que le Roi fit au comte et à la comtesse d'Ayen combien il aimoit à faire plaisir, mais il ne s'en tenoit pas toujours au
1. Malgré celle plainle un peu mélancolique, mademoiselle d'Aumale parail cependant être restée en relations alTectueuses au moins avec la duchesse de Noailles. Nous avons eu sous les yeux plusieurs lellres que la duchesse lui avail adressées, et dont l'une commence ainsi : ■< Je ne mérite point de remerciemans, mademoiselle, sy je pense à vous; nous avons vescu dans des lieux ensaml)le dont le souvenir ne ceiracera qu'avec la vie. Je désire que monsieur le cardinal fase ce que vous désirés envers voslre frère, et je me charge de l'en faire souvenir. 11 est vrai que jay veu vostre petite nièce à Saint-Cire, et que j'ay cru quelle mesloit aussy quelque choses par lage où jay veu le père et l'interesl que j'ay prise à son éducation... » On voit que, malgré les soins de madame de Mainlenon, l'orthographe des élèves de Saint-Gyr ne laissait pas d'être assez défectueuse. Quant au duc de Noailles, dans ses il/e/«02/-es publiés par l'abbé Millot, il ne parle pas toujours de madame de Maintenon avec autant de considération et de reconnaissance que le dit mademoiselle d'Aumale.
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seul plaisir de faire de ces espèces de galanterie; il s'occupoit ordinairement de choses plus solides, et l'on peut dire que ses vues tendoient toujours au bien. 11 joignoit à ces vues de justice et d'équité un cœur tendre, compatissant, généreux; quand il connoissoit quelque malheureux, il aimoit à le soulager, à le consoler. Monsieur de Montchevreuil perdit sa femme; le Roi, le voyant peu de jours après dans ses petits appartements, lui dit avec sa bonté ordinaire : (( Montchevreuil, ne me regardez pas comme un bienfaiteur et un maître, mais comme un ami, et parlezmoi dans cette confiance-là de tout ce qui vous regarde, vous et votre famille. Soyez sûr que je prends beaucoup de part au malheur qui vous est arrivé, et que personne ne s'intéresse plus que moi à tout ce qui vous touche'. » Quel effet ne durent pas faire sur le cœur d'un fidèle sujet ces paroles sorties
1. Mademoiselle d'Aumale cite ici presque textuellement un passage du Journal de Dangeau du 31 octobre 1699, t. VII, p. 173. A l'occasion de la mort de madame de Montchevreuil le duc du Maine écrivait à madame de Maintenon : « ... Consolez-vous, madame, par le souvenir de la vertu de notre amie; ce qui fei'a redoubler les pleurs des incrédules doit consoler les vrais chrétiens; songez que la mort des saints est précieuse devant Dieu, qu'il est de l'ordre de sa providence de retirer à lui les uns, et de laisser les autres sur la terre. Gardez-vous donc bien, je vous en conjure, de troubler par une trop grande douleur cet oi-dre admirable, en faisant tort à une santé, dont, en ce monde, la nécessité est absolue, et qui produit sans cesse des bien infinis. » [Correspondance générale, t. IV, p. 292-293. 'i
de la bouche d'un tel maître ; quelle satisfaction d'avoir son roi pour consolateur !
Le Roi avoit grande pitié des pauvres; il faisoit des charités très considérables, et qui étoient réglées par année ; il donnoit tous les ans régulièrement une somme assez forte pour les pauvres des paroisses de Paris. Quoique cette somme fût réglée, il y ajoutoit quelquefois beaucoup ; il se régloit pour cela sur les représentations de l'archevêque et sur les besoins des peuples ; car dans tout ce qu'il projetoit et dans tout ce qu'il faisoit, il vouloit toujours que les choses se passassent dans la justice, et quand il faisoit quelque chose d'injuste, c'est qu'il étoit trompé par des courtisans ou des ministres qui lui en imposoient, malheur annexé à toutes les Cours. Dans une promotion qu'il avoit faite pour les galères, dans le temps que monsieur de Pontchartrain ' étoit encore en place, le ministre, en lui nommant les officiers qui pouvoient remplir une place de capitaine de galères, appuya fort sur monsieur de Froulay - qui n'étoit pas le plus ancien. Le Roi lui dit :
1. Jérôme Pliélypeaux, né à Paris le 26 mars 1674, d'abord comte de Maurepas puis comte de Pontchartrain, avait dans son département la maison du Roi, la marine, le commerce maritime, les manufactures et les haras. Disgracié à la mort de Louis XIV, il mourut le 8 février 1747.
•2. Louis de Froulay, chevalier de Malte, dit le commandant de Froulay, fut fait enseigne de vaisseau en 1712, et capitaine lieutenant de la compagnie de l'étendanl des galères en 1713; il mourut en 1719.
« Je vois bien la protection que vous donnez au chevalier (le Froulay qui la mérite bien ; mais il a des anciens qui sont honnêtes gens comme lui; ils n'ont point de protecteurs; il est juste que je leur en serve », et, sur-le-champ, il fit inscrire le plus ancien pour remplir cette place de capitaine. Il étoit si juste ' et il aimoit tant qu'on agît avec justice, qu'il lui est arrivé plus d'une fois, lorsque quelques procès quiregardoient ses domaines étoient évoqués au Conseil, de se condamner lui-même, dans la crainte que la chose le regardant, on ne fût porté à décider en sa faveur. Gela lui arriva, entre autres, dans un procès qu'il eut avec le prince de Carignan ; la chose n'étoit pas sans difficulté; il se condamna, ainsi qu'il le faisoit dans toutes les affaires douteuses.
On voyoit des preuves de sa bonté dans mille occasions. Jamais il ne disoit de mal de personne, et n'en vouloit entendre dire; il nevouloit pas même qu'on fît la moindre plaisanterie qui put être désagréable. Madame la duchesse de Bourgogne, un jour de grand couvert, plaisantant beaucoup et se moquant tout haut de la laideur d'un officier qui assistoit au souper,
1. Ayant un jour trouvé sur sa table une lettre d'un homme qu'il venoit d'exiler, il la rejeta d'abord; mais, peu après, il la reprit et lut tout entière, en disant : « Il faut du moins donner aux malheureux la consolation de lire leurs excuses. » {Note du manuscrit.)
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le Roi s'en aperçut, et voyant sur quoi tomboienl les rires, il lui dit encore plus haut : « Et moi, madame, je le trouve un des plus beaux hommes de mon royaume, car c'est un des plus braves'. » Quel effet ne dut pas faire sur l'officier un propos aussi flatteur sorti de la bouche de son Roil
Il ne se contentoit pas de cette attention à éviter des désagréments à ses officiers; lorsqu'il donnoit quelque récompense, il vouloit que celui à qui il l'accordoit fût content, et il étoit aussi sensible aux plaintes que la modicité de ses grâces pouvoit exciter qu'à la satisfaction qu'elles procuroient. 11 en donna une preuve alors vis-à-vis d'un officier général qu'il venoit de récompenser pour un bras cassé. Cet officier, se plaignant de ce que sa récompense étoit trop modique, dit au Roi d'un ton assez vif : «. J'aimerois autant avoir aussi perdu l'autre, et ne plus servir Votre Majesté. — J'en serois bien fâché pour vous et pour moi », lui répondit sur-le-champ le Roi; et cette réponse fut suivie d'une nouvelle grâce qu'il lui accorda. Le Roi se plaisoit à ces actes de générosité, ainsi qu'à des choses ingénieuses quand il en trouvoit
1. Ce trait de Louis XIV, et quelques-uns de ceux qui sont rapportés plus loin se trouvent également dans le Siècle de Louis XIV; mais mademoiselle d'Aumale a pu en avoir connaissance de son côté, car ces anecdotes étaient courantes à Versailles, et se trouvent dans d'autres auteurs.
l'occasion. Un prédicateur ayant eu la témérité de le désigner à un sermon, ce qui n'est assurément jamais permis à l'égard de personne, il lui dit en sortant de l'église : « Mon père, j'aime bien à prendre ma part d'un sermon, mais je n'aime pas qu'on me la fasse. » Beaucoup de personnes ont prétendu qu'il aimoit trop les louanges. Il est vrai qu'on lui en a donné beaucoup; il est vrai en même temps qu'il en a beaucoup mérité. Il peut bien avoir eu la foiblesse de les aimer, mais soit qu'il en fût las, soit que sa modestie en souffrît, il lui est arrivé plus d'une fois de montrer du mécontentement de celles qu'on lui donnoit. Un jour, entre autres, que l'Académie, qui lui montroit ordinairement en avance le sujet de ses prix, lui montra celui-ci : « De toutes les vertus du [loi quelle est celle qui mérite la préférence? » Après avoir lu ce titre, il dit à celui de ces messieurs qui lui présentoit qu'il ne vouloit pas absolument que ce sujet fût traité, et en donna l'ordre si précis qu'effectivement l'Académie choisit un autre sujet'. Il aimoit les ouvrages d'esprit et surtout les vers, et en disoit franchement son avis, sans être humilié ni choqué s'il voyoit que les connoisseurs n'en pensassent pas
1. Lorsque Racine lui eut récité un discours qu'il a\oit fait, je ne sais pour quelle occasion, dans lequel il lui donnoit beaucoup de louanges, le Roi lui dit : <> Je vous louerois davantage, si vous ne m'aviez pas tant loué. » [Note du manuscrit.)
de même. Lisant un jour quelques vers que quelqu'un avoil montrés, il dit qu'il les trouvoit fort beaux. Despréaux, qui éloit présent, ayant entendu la décision du Roi dit, entre haut et bas, mais assez haut pour être entendu : « Il ne s'y connoît pas. » Le Roi, qui l'entendit, répondit sans s'en émouvoir davantage : « Il a sûrement raison, car il s'y connoît mieux que moi. » Si je voulois rapporter ici tous les traits de bonté de générosité et de douceur que tant de personnes ont éprouvés de sa part, et dont j'ai été moi-même plusieurs fois témoin, je ne fmirois pas. Je me souviens de quelque chose qui lui arriva une fois au jeu qui prouve bien ce que j'avance de sa douceur. Jouant un jour au tric-trac contre deux personnes, il y eut un coup douteux : les joueurs et les spectateurs demeurèrent en silence, dans la crainte d'être obligés de décider contre le Roi. Le comte de Gramont arriva dans l'intervalle. « Vous arrivez fort à propos, lui dit le Roi, jugez nous. — Sire, répondit à l'instant le comte, sans examiner le coup, c'est vous qui avez tort. — Comment pouvez-vous me donner tort avant de savoir de quoi il s'agit? lui dit le Roi. — Eh, ne voyez-vous pas. Sire, répondit le comte, que pour peu que la chose eût été douteuse, tous ces messieurs vous auroient donné gain de cause ». 11 passa condamnation sans dire mot.
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Pendant les premières années de la paix', le Reine s'étoit occupé qu'à réparer les pertes et remédier aux maux qu'avoient dû immanquablement causer une si longue guerre. Il avoit, en conséquence, commencé comme je l'ai dit ci-devant, par diminuer beaucoup de la dépense de sa maison, et ôter une quantité d'impôts très à charge à ses peuples. Quand il eut fait sur cela tout ce qu'il crut devoir et pouvoir faire, se voyant un peu plus de relâche qu'il n'en avoit eu pendant la guerre, il en profita, ainsi qu'on l'a vu, pour procurer des amusements au duc et à la duchesse de Bourgogne qu'il aimoit tendrement. Mais quelque application qu'il eût à leur rendre sa cour agréable par les fêtes et les plaisirs qu'il leur fournissoit, il ne perdoit point de vue les soins qu'il devoit aux affaires de son royaume. Il lenoit ses conseils très exactement, et presque jamais rienneles dérangeoit. L'idée que tout le monde s'étoij formée que madame de Maintenon entroit dans toutes les affaires, et que c'étoit le canal le plus sûr pour obtenir des grâces du Roi étoit cause que toutes les personnes qui vouloient obtenir grâces, charges, ou emplois s'adressoientjiresque toujours à elle. JNon seulement tous les gens qui venoient à la Cour pour solliciter quelque chose alloient exactement lui faire leur
1. La paix de Ryswick, signée en 1697, qui mit fin à la guerre de la Ligue d'Augsbourg.
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cour, et se recommander à elle, mais même elle recevoit t ous les jours quantité de lettres par lesquelles on lui demandoit toute sa protection. Enfin elle étoitj'e^ardée, par la plus grande partie de la France, et même de l'Europe, comme distribuant tous les bi^nfarts et décidant, de toutes les grâce^quL(iépeûdoiejiLjiu Roi. Ceux d'entre les François qui ont eu cette façon de penser sur son compte, et ceux qui, par une indigne prévention, y persistent encore doivent donner une aussi mauvaise idée de leur jugement, qu'ils font peu d'honneur à un monarque pourvu de talent et de capacité, et revêtu de toutes les qualités qui caractérisent un grand roi.
n s'en Jallûit^bien que madame de Maintenon décidât de tout, ainsi que nornlife de gens mal informés l'ont prétendu, et c'étoit bien à tort qu'on imaginoit que les grâces dépendoient d'elle. Je ne dirai pas qu'elle n'en ait jamais fait obtenir à personne, et qu'elle n'ait jamais rien demandé : ce seroit avancer quelque chose de faux, et je scrois démentie par nombre de familles qui sont des preuves encore vivantes des services qu'elle a rendus et des biens qu'elle a fait faire. Elle a secouru ses \ / parents, protégé ses amis; elle a fait accorder aux uns et aux autres ce qu'elle a pu; elle a demandé, il est vrai, mais elle n'a jamais demandé que de
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façon à ne point choquer le Roi, et de plus elle n'insistoit presque jamais, voulant toujours, me disoitefle souvent à moTmême, lui laisser la liberté de le refuser, et aimant mieux ne pas l'obtenir que de lui causer le moindre déplaisir. Voilà comme elle étoit maîtresse et distributrice des grâces, quand elle m'a avoué plus d'une fois que, très souvent, elle lui demandoit quelque chose pour quelqu'un, il la refusoit. Alors, très souvent aussi, elle se sentoit intérieurement au désespoir de ce refus, mais, toujours dans la crainte de lui faire peine, elle avoit grand soin de retenir son chagrin en dedans et de n'en rien laisser paroître devant lui.
Ce que je puis dire encore avec vérité de madame de Maintenon c'est que, malgré la crainte continuelle \, qu'elle avoit de chagriner le Roi, cela ne l'empêchoit cependant pas, lorsqu'il s'agissoit du bien public, et qu'elle avoit appris qu'on avoit formé quelque projet qui pouvoit lui être préjudiciable, de lui dire quelquefois assez naturellement ce qu'elle pensoit, et alors, elle employoit les expressions qu'elle savoit qui le choqueroient le moins, et qu'elle jugeoit en même temps les plus capables de lui faire impression. J'ai ouï dire par exemple à quelqu'un qui étoit très à portée de le savoir que, dans le temps que le Roi, pour remédier au mauvais état des finances, réduisit les rentes de
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l'Hôlel de Yille ', elle ne crut pas, quand elle fut instruite de ce projet, n'en devoir pas dire son avis, si elle en trouvoit Foccasion, ce qu'elle lit effectivement dans les termes les plus persuasifs qu'elle put imaginer. Voici ce qu'elle lui dit, et comment elle s'y prit. La première fois qu'elle vit le Roi, le voyant se féliciter beaucoup de ce qu'on lui avoit enseigné un moyen si facile de payer ses dettes, et elle, se sentant^ outrée de, ce qnV|n lui avnit donné unj;onseil si pernicieux à une grande partiedeJajYance, ejle ne put s'empêcher de lui dire : « Apparemment, Sire, que vous défendrez aux Justes de votre royaume de procéder contre les voleurs de grand chemin. » Mais le Roi, à qui on avoit fait voir la beauté et l'excellence de ce projet, lui répondit qu'il y étoit forcé par les besoins de l'État. Elle fit néanmoins tout ce qu'elle put pour l'en détourner, en lui représentant qu'avant de se résoudre à manquer à un engagement aussi solennel, et qui regardoit tant de monde, il falloit qu'il eût épuisé toutes les ressources possibles. Telle estja façon dont madame de JIaintenoiLSfi.jiiêloit des affaires de JJuût^ÏÏ71îe^voitJes,chiisfis4a__pJu^^ temps
\. Ce n'était pas la première fois que le procédé était employé. On connaît les vers de Boileaii :
Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier
A Taspect d'un arrêt qui retranche un quartier.
que quand elles étoient faites '.| Quand elle savoit quelque JTOJet forme qui pouvoit être nuisible et à charge aux jeuples, elle employoit toute sa faveur et sa protection pour tâcher d'en détourner. Elle étoit tendre, bonne, compatissante, charitable. Malgré toutes les bonnes qualités, que toutes les personnes qui l'ont vue lui ont connues, et dont tant de gens ont éprouvé les effets par les bienfaits qu'elle leur a procurés, soit par jalousie de son élévation, soit purement par mauvaise intention, soit par un désir effréné de calomnier et de faire des satires, il est inconcevable combien on a tenu^e mauvais propos sur elle; épigrammes, sonnets, vers de toutes façons étoient continuellement jetés dans le public, dans lesquels on tournoit sa dévotion en ridicule. On la faisoit passer pour pédante, hypocrite; il paroissoit tous les jours quelques nouveaux vaudevilles, plus mordants et plus méchants les uns (pie les autres. E^^jmjnûl, on cherchoit tous les moyens imaginables de ternir sa
i.Dans sa correspondance avec madame des Ursini, madame de Maintenon semble, en eiïet, se plaindre parfois d'être tenue à l'écart de toutes choses. « Je n'ai nulle société avec personne, écrivait-elle de xMarly, le 20 mai 170S; je passe les jours ici, et les soirs avec le Roi. Quand je demeure à Versailles, c'est pour madame la duchesse de Bourgogne; j'y passerois ma vie si je pouvois espérer d'y faire quelque bien, d'y rendre quelque service au Roi, ou d'être instruite de ce qui se passe qui peut être considérable; mais la vérité ne règne pas à la Cour, et on ne la porte pas à ceux qui y font un personnage... >- (t. 1, p. 239.)
réputation^ Elle n'ignoroit pas tout ce que le public mal intentionné pensoit et disoit d'elle; elle en étoit aftligée, mais, ne pouvant y remédier, elle se contentoit, sans en paroître affectée devant le monde, d'en gémir souvent en secret avec quelques-unes de ses amies, et se gardoit bien d'en faire entrevoir la moindre chose au Roi, craignant de faire tort aux auteurs de ces méchancetés qu'à coup sûr il auroit voulu punir, s'il en eût été instruit *,
Dans le même temps qu'on se plaignoitavec raison du délabrement des finances, madame de Maintenon voyoit beaucoup de bâtiments qui s'élevoient avec toute la magnificence possible. Je sais à n'en pas douter qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour empêcher le Roi de faire tant de dépenses pour la chapelle de Versailles. Elle la regardoit d'autant plus inutile qu'elle étoit persuadée que ce lieu ne seroit pas toujours la résidence de nos Rois. Elle lui parla effectivement si souvent sur l'inulilité de tous ces bâtiments, en lui mon-
1. Il y eut. en effet, un grand nombre de libelles contre madame de Maintenon, imprimés généralement en Hollande. Un des plus connus a pour titre : Le passe-temps royal de la Cour ou les amours secrètes de madame de Maintenon (Cologne , 1704). 11 a été réimprimé dans la dernière édition de V Histoire amoureuse des Gaules. En 1694, un libraire nommé Chavance l'ut mis à la torture, et deux garçons libraires furent pendus pour avoir distril)ué quelques-uns de ces libelles. On trouve aussi un grand nombre de couplets dirigés contre madame de Maintenon dans le Chansonnier français.
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trant les dépenses excessives qu'ils occasionnoient, qu'à la fui elle l'en dégoûta tout à fait, ce qui fut cause qu'il mit dans la suite tout son plaisir à embellir ses
jardins.
Elle lui faisoit souvent de ces espèces de représentations, quand elle en trouvoit l'occasion, mais toujours avec ménagement; mais elle ne les faisoit jamais que lorsqu'il s'agissoit du bien de l'État ou de celui de l'Église, et qu'elle imaginoit que ce qu'elle diroit y feroit quelque chose, sans quoi elle ne disoit rie n qu'on ne lui demandât son avis. Cependant il lui arrivoit souvent qu'on venoit la remercier des t^râces qu'on avoit obtenues. Dans ce temps-là, par exemple, un ecclésiastique, je ne sais même si ce n'étoit pas un évoque, qui venoit d'obtenir une abbaye, vint en toute diligence lui en faire ses remercîments. Elle lui répondit : « Je suis fort aise, monsieur, que vous ayez cette abbaye; vous m'apprenez que le Roi vous l'a donnée et je vous en félicite , car je vous avoue que je n'y suis entrée pour rien. »
L'auteur des iMémoires de madame de Maintenon dit (p. 155, livre II, t. 3) qu'effectivement alors, elle ne se mèloitde rien, mais que, vivement sollicitée par l'évêque do Chartres et par l'archevêque de Paris d'écarter les loups du bercail du Seigneur, elle devint
la femme d'affaires du clergé *. Il prétend que le clergé alors l'engagea à mettre des bornes au crédit effrayant du Père de la Chaise, confesseur du Roi, qui avoil dans ce temps-là la feuille des bénéfices, et qui n'en faisoit pas le bon usage qu'il en auroit pu faire; il ajoute (c'est toujours le même auteur) qu'en conséquence de l'avis qu'on en donna à madame deMaintenon, elle en parla au Roi plusieurs fois, et fit tout ce qu'elle pût pour diminuer le crédit du confesseur; qu'elle alla même jusqu'à demander à l'archevêque de Paris une liste des meilleurs sujets de son diocèse; que l'archevêque et elle firent longtemps la guerre au Père de la Chaise, qui, de son côté, fit tous ses efforts pour discréditer l'archevêque qu'il dépeignit au Roi comme janséniste; il y réussit à un certain point; cela n'empêcha pourtant pas l'archevêque d'être fait cardinal ".
Le même auteur dit encore que quelques personnes ont prétendu que ce qui avoit indisposé madame de
1. Tout ce qui suit répond à un passage de La Beaumelle cité presque textuellement.
2. Ce que je puis dire avec vérité, c'est que cet auteur a été très mal instruit, par quelque manuscrit que ce fût, s'il a lu que madame de Maintenon fut, comme il le dit, la femme d'affaires du clergé. Jamais elle ne s'en mêla, et la seule part qu'elle y prit jamais fut de faire ce que tout autre quelle auroit fait, qui étoit, quand elle connoissoit quelque homme de mérite qui lui étoit d'ailleurs recommandé, d'en parler au Roi ou à celui qui avoit la feuille, en faisant entendre qu'elle pensoit qu'un tel étoit digne qu'on pensât à lui. Ce qu'elle a fait, par exemple, pour M. de Noailles, que tout le monde sait qu'elle fit archevêque de Paris. {Noie du manuscrit.)
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Maintenon contre le Père de la Chaise venoit d'un tour qu'il lui avoit joué vis-à-vis du Roi. Madame de Maintenon, selon ce qu'il rapporte, ayant nommé au Père de la Chaise un ecclésiastique pour qui elle désiroitun bénéfice, il lui dit qu'il le nommeroit à propos au Roi; mais au lieu d'en parler à Sa Majesté, comme il l'avoit promis, et comme ilauroit dû le faire, il mit tout simplement l'ecclésiastique en question à la tête de la feuille. Le Roi, qui n'étoit pas prévenu, l'effaça; le confesseur, d'un air de chagrin plus affecté que réel, dit au Roi que cet ecclésiastique lui avoit été recommandé par madame de Maintenon : « C'est à cause de cela que je l'efface, répondit le Roi; je ne veux pas absolument qu'elle s'en mêle. » Et l'ecclésiastique n'eut point alors de bénéfice. Si ce fait étoit vrai, il prouveroit bien que madame de Maintenon ne se mêloit pas de ce qui regardoit les bénétîces, et qu'il falloit qu'elle eût bien des ménagements quand elle avoit dessein d'obtenir quelque chose. 11 faut bien que je donne les récits que je viens de faire comme quelque chose sur quoi l'on puisse compter; j'ai cité mon auteur; il peut avoir été bien instruit, mais il me permettra d'en douter. D'ailleurs, quand même il seroit vrai que madame de Maintenon ait demandé un bénéfice au Père de la Chaise, et qu'il l'eût jouée comme on vient de le voir, elle eùl eu lieu sans contredit d'en être
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mécontente, mais elle avoit trop de grandeur, et étoit trop au-dessus des misères pour qu'un pareil procédé, quelque mauvais qu'il fût, lui inspirât un esprit de vengeance contre celui dont il partoit. Sa religion et sa vertu me répondent du contraire '.
J'ai bien ouï dire, je ne l'assure cependant pas encore, que le luxe du confesseur du Roi faisoit ombrage à madame de Mantenon. Elle trouvoit, dit-on, que son équipage et la vie douce et aisée qu'il menoit ne convenoit point à la modestie d'un religieux. On m'a ajouté ({ue l'archevêque et elle, trouvant (ju'il ne conduisoit pas le Roi comme il le devoit, en gémissoient
1. On voit par là que ceux qui obteuoienL des grâces et ceux qui en désiroienl croyoienl que tout dépendoit de madame de Maintenon. mais c'éloit bien à tort qu'on pensoit ainsi sur son comple. Je crois avoir ainsi prouvé, par ce que j'ai dit jusqu'ici de sa conduite vis-à-vis du Roi, qu'il s'en falloit liien qu'elle décidât de tout, et ce que je puis ajouter avec vérité, c'est que, vraiseaiblalïlement, l'auteur de ses Mémoires a été très mal instruit, par quelque manuscrit que ce fût s'il a lu, comme il le dit, qu'elle fut la femme d'affaires du clergé. Jamais elle ne s'en mêla, et la seule part qu'elle y prit quelquefois fut de faire ce que toute autre qu'elle auroit fait qui étoit, quand elle connoissoit quelque homme de mérite, qui lui étoit d'ailleurs recommandé, d'en parler au Roi ou à celui qui avoit la feuille, en faisant entendre qu'elle croyoit qu'un tel étoit digne qu'on pensât à lui, ce qu'elle a fait par exemple pour M. de Noailles, pour qui elle avoit tant d'estime et d'amitié qu'elle représentoit au Roi qu'il ne pouvoit mieux faire que de le choisir pour archevêque de Paris. Peut-être a-t-elle fait choisir quelques autres évéques auxquels elle s'intéressoit, ce que j'ignore, mais quand, dans quelque occasion pareille, le Roi s'en seroit rapporté à son choix, cela ne prouveroit pas qu'elle se mêlât de tout, ni qu'elle fût la femme d'affaires du clergé. {Note du manuscrit.)
l'un avec l'autre, et qu'ils tentèrent d'inspirer au Roi de prendre un autre confesseur. De savoir comment ils s'y prirent, et si effectivement ils entreprirent de le faire congédier, c'est ce que j'ignore'.
Cependant le Roi étant, comme je l'ai dit, fort occupé à remédier à l'épuisement de l'État, l'auteur des Mémoires de madame de Maintenon prétend qu'on lui conseilla pour lors de rappeler les huguenots, lui montrant que leur retour seroit un moyen très avantageux à cet objet. Je ne sais où il a puisé tout ce qu'il dit sur cela; je n'en ai jamais entendu parler, et je ne vois pas que les auteurs qui ont écrit sur l'histoire de Louis XIV en aient rien dit. Il a cependant l'air de donner tous les récits qu'il en a faits comme quelque chose d'authentique. Je vais rapporter tout ce que dit cet auteur. « On présenta, dit-il, un Mémoire au Roi pour le rappel des huguenots, lequel Mémoire madame de Maintenon réfuta; on ne rappela pas, continue-t-il, ceux qui avoient fui, mais on voulut du
1 Madame de Maintenon vivait en effet en assez mauvais termes avec le Père de la Chaise. Le 31 janvier 1700, elle écrivait au cardinal de Noailles avec lequel, en ce temps-là, elle était en correspondance presque quotidienne : « Je vis dimanche le Père Bourdaloae, qui me témoigna la peine de la Compagnie sur ce que je parois ne la pas aimer, par l'éloignement qui est entre le Père de la Chaise et moi. Je répondis que ce n'étoit pas ma faute, et que j'étois prête à faire toutes les avances avec lui. Je dois être dans ces sentiments, et j'y suis grâce à Dieu; mais je n'espère rien de ce côté-là. » [Correspondance générale, t. "iV, p. 310.j
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moins garder ceux qui menacoient de les suivre. 11 y eut plusieurs avis différents sur la façon dont on devoit se conduire vis-à-vis d'eux; les uns étoient d'avis de la violence, les autres de la douceur. Le Roi, embarrassé de ces différents avis, écrivit à tous les évèques pour leur demander leurs sentiments ; presque tous, dit le même auteur, furent d'avis de les forcer à croire et à communier. L'archevêque de Paris et le Père le Tellier furent seuls d'un avis tout opposé'. Le Roi, flottant entre tous ces différents conseils, renvoyoit toujours la décision au lendemain, et madame de Maintenon ne savoit quel parti prendre %• il fut arrêté à la fin qu'on soumettroit leurs mariages à la bénédiction d'un prêtre, et en peu de temps, continue-t-il, les églises furent remplies d'huguenots qui venoient se marier, selon les lois qu'on leur imposoil, en faisant
1. On remarquera que, dans le temps où il place toute cette airaire, il n'étoit pas encore question du Père le Tellier, que le Père de la Chaise étoit encore pour lors confesseur du Roi et que le Père le Tellier, qu'il prétend avoir fait un personnage pour lors, ne vint à la Cour qu'au plus trois ou quatre ans après; il est étonnant combien cet auteur est peu fidèle sur les époques. {Note du manuscrit.)
'2. Qui croiroit qu'un auteur qui a de l'esprit prononceroit une telle absurdité pour le seul plaisir de dire une chose ridicule, car je ne puis imaginer qu'il ait assez peu de sens commun pour croire que madame de Maintenon décida dans une affaire de cette importance; d'ailleurs il s'est laissé tromper tant de fois dans ce qu'on lui a dit d'elle qu'il seroit impossible et dangereux pour la vérité de s'en rapporter toujours à lui sur son compte. [Note du manuscrit.)
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vœu de suivre la religion catholique, qu'ils juroienl intérieurement d'abandonner aussitôt après leur mariage. »
Tout ceci est un extrait de tout ce que j'ai lu dans l'auteur que j'ai cité. Je ne le donne point comme chose indubitable, et, sans vouloir essayer de contredire plusieurs de ses citations à ce sujet qui en seroient peut-être susceptibles, je dirai seulement qu'il s'est laissé tromper dans ce qu'on lui a dit de madame de Maintenon par rapport à cette affaire, comme par rapport à beaucoup d'autres, il dit positivement que le Mémoire qui fut présenté au Roi sur cet important objet fut communiqué à madame de Maintenon et réfuté par elle. « On a encore cet écrit de sa main, ajoute-t-il; on y voit qu'elle a mal saisi l'état des choses, qu'elle abhorroit l'intolérance, mais qu'elle n'avoit pas approfondi le droit qu'avoient les huguenots d'être tolérés. » Le fond de tout ce que je viens de dire se trouve dans cet auteur, tome 111, aux pages 166, 167 et 168, et ladite réfutation se trouve en son entier dans le volume de ses pièces justiticatives. Il n'est pas absolument impossible que cette réfutation soit vraie, quoique je regarde tout ce récit comme très fabuleux, quand même il seroit possible qu'il en fût quelque chose; mais je voudrois demander à cet auteur si bien instruit de tout, et qui paroît si
sûr de tout ce qu'il avance, et qui prétend que celte réfutation, qu'il donne comme certaine, est encore écrite de la main de madame de Maintenon, 1" s'il est bien sûr que ce manuscrit qu'il a entre les mains n'a point été supposé; 2" s'il connoît assez bien l'écriture de madame de Maintenon pour savoir positivement qu'il est de la sienne; 3° s'il croit réellement, avec tout le discernement et l'expérience du monde que je lui suppose, que madame de Maintenon, à qui l'on ne pouvoit refuser beaucoup d'esprit et de prudence, auroit pu' se déterminer à confier cet écrit, surtout en original, à des personnes dont elle n'auroit pas été bien sûre, et qu'elle auroit jamais souffert qu'il passât en quelques mains étrangères, au risque de devenir public. Ces réflexions me paroissenl plausibles, et je pense que cet auteur a oublié de les faire avant de conter son histoire".
1. Supposé toujours que cette réfutation peut être vraie. (Note du 7nanusa-it.)
2. Ici c'est La Beaumelle qui a raison contre mademoiselle d'Aumale ou peut-être contre son neveu, car, si elle a pu et dû s'entretenir avec lui du rôle joué par madame de Maintenon, dans toutes les affaires relatives aux huguenots, il est possible que, du moins quant au texte précis, nous nous trouvions ici en présence d'une interpolation. Il est certain qu'en 1698, par l'intermédiaire du cardinal de Noailles, Louis XIV consulta un certain nombre d'évèques sur la question de savoir quelle conduite il convenait de tenir vis-à-vis des huguenots qui étaient restés en France, et qui s'étaient convertis au moins en apparence. On a retrouvé et publié récemment la réponse des vingt-cinq principaux évéques qui furent consultés. Il n'est
MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE. 2l5o
Je peux dire d'ailleurs, d'après plusieurs personnes qui onl connu la conduite de madame de Mainlenon, qu'elle ne s'est pas plus mêlée des affaires de l'Église que de celles de l'État. Je sais d'elle-même qu'elle auroit fort déplu au Roi si elle eût eu l'air d'y vouloir prendre part en rien, et je peux certifier, j'ose assurer d'ailleurs que dans toutes les occasions où le Roi ou quelque ministre lui a demandé son avis, elle n'a jamais conseillé que des voies douces.
Dans le temps de la révocation de l'édit de Nantes, lorsque le Roi ou quelque autre lui en pàrToît, elle disoit toujours que, pour elle, son avis étoit qu'on agît par voie d'insinuation, et loin d'approuver lesjMgueurs et la violence qu'on employa pour lors, je sais à iL'eiL pas douter qu'elle l'ignora longtemps, et que, dès
pas exact de dire, comme La Beaumelle, que tous, sauf Farchevêque de Paris et le Père le Tellier (qui n'était rien, alors), furent d'avis de les forcer à croire et à communier. Les avis furent au contraire très partagés à ce sujet, et les évoques du Nord, en particulier, conseillèrent l'emploi de la douceur (voir la puldication intitulée : Les évèques de France et les protestants). Ces réponses des évèques furent probablement communiquées à madame de Maintenon, et elle-même écrivit un Mémoire dans lequel elle s'élève à la vérité contre l'idée de revenir purement et simplement sur l'édit « qui révoqua celui de Nantes », mais où elle conseille de continuer, comme on a déjà commencé, « k adoucir la conduite des nouveaux convertis, surtout à ne point les forcer à commettre de sacrilèges en approchant des sacrements sans foi et sans disposition ••. Ce mémoire, dont l'authenticité est indiscutable et que La Beaumelle a publié le premier, se trouve au tome IV de la Correspondance générale, p. 198 et dans Madame de Maintenon dhiprès sa correspondance authentique, t. 1, p. 293.
25G MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
qu'elle Iqs sut, elle fit tout ce qu'elle put pour s'y op^oseK Eljjjul cajjse^^^ dans ce tempsj]à,
de beaucoup de conversions, mais elle ne s'y prenoit jamais autrement qu'en engageant des prêtres instruits et éclairés à entreprendre cette bonne œuvre. Ils alloient trouver les personnes en question, et soit par insinuation, soit par des exhortations touchantes et pathétiques, ils les amenoient souvent à la véritable croyance. De son côté, quand elle avoit en vue quelques personnes à qui elle étoit à portée de parler, elle leur montroit si clairement l'avantage de la religion catholique, et leur tenoit des discours si persuasifs qu'en très peu de temps, elles devenoient ses prosélytes. Souvent même, par les lettres qu'elle écrivoit, elle a contribué à des conversions, mais, je ne puis trop le répéter, toutes celles qu'elle fit ou fit faire, elle n'agit jamais que par des voies de douceur et d'insinuation.
Sans vouloir décider qu'il fût pour lors question ou non de rappeler les huguenots, ce dont je doute fort, je crois qu'il fut arrêté environ dans ce temps-là qu'on ne pourroit entrer dans aucune charge de judicature, ni même parvenir à certains honneurs mihtaires, sans avoir au préalable présenté un certificat de catholicité signé de son curé ou d'un prêtre le représentant, et que ce fut peu de temps après que l'archevêque de
Paris, pour remédier aux abus qui naissoient tous les jours de ces certificats, établit des billets de confession.
Outre l'intérêt que le Roi prenoit à la religion, il observoit les décences en tout; il vouloit de plus qu'on les observât'. Madame de Maintenon étoit enchantée de trouver chez lui tant de régularité, et ne perdoit aucune occasion de lui en faire voir tout l'avantage -. Quoi(|ue assurément elle ne gouvernât point l'Église, cependant elle s'intéressoit à son bien ; en conséquence, comme elle voyoit que, depuis du temps, il y avoit beaucoup d'évêques à la Cour, et qu'elle savoit d'ailleurs
1. Étant un jour dans la rue, il aperçut des lumières dans la chambre d'un pauvre homme, et ayant appris qu'on lui donnoit le saint Viatique, il se mit sur-le-champ à genoux par terre, quoi qu'il fit fort crotté, et malgré la pluie qui tomboit sur lui, y resta jusqu'à ce que le Saint-Sacrement sortit, le reconduisit jusqu'à l'église, et envoya ensuite une aumône au malade, recommandant qu'on en prit grand soin. {Note du manuscrit.)
2. Madame de Maintenon aurait voulu cependant que le Roi ne s'en tint pas aux pratiques extérieures. Le 31 janvier 1700, elle écrivait à l'archevêque de Paris : ■• Le Roi a de la peine sur les trois jours gras que vous voulez retrancher aux mascarades et aux bals, mais il finit toujours par dire qu'il veut être soumis et vous laisser faire. Je crois, monseigneur, qu'il faut accepter cette soumission, afin de l'accoutumer au bien, malgré qu'il en ait. Je lui dis que ces trois jours-là retrancheroient bien des péchés. La religion est peu connue à la Cour : on veut l'accommoder à soi et non pas s'accommoder à elle; on en veut toutes les pratiques extérieures, mais non pas l'esprit. Le Roi ne manquera pas à une station ni à une abstinence; mais il ne comprendra point qu'il faille s'humilier et prendre l'esprit d'une vraie pénitence. » (Correspondance générale, t. IV, p. 308.)