LETTRE DE LOUIS XIV A SON DIGNE SUCCESSEUR LOUIS XV
Mon Fils, si la divine providence en qui je me confie daigne conserver vos jours jusqu'au temps où la raison puisse vous faire agir par vous-même, recevez avec respect cette lettre des mains de ce fidèle sujet à qui je fais jurer qu'il vous la rendra en mains propres : dans laquelle lettre vous trouverez les dernières volontés de votre père et votre Roi, qui, au moment de quitter la vie, sent redoubler sa tendresse pour vous en qui il voit tous ses enfants revivre et dans un âge si tendre que les troubles qu'il prévoit sous votre minorité lui donnent plus d'inquiétude que les horreurs du trépas qu'il va bientôt subir ne lui causent d'effroi. Si quelque chose peut adoucir ma peine
dans cet état, c'est, mon Fils, la promesse des bons sujets qui ont tous fait serment dans mon sein de veiller sur vos jours et verser leur sang pour votre conservation. Récompensez-les, mon Fils, lorsque vous en aurez connoissance et ne les oubliez jamais, ni les soins que mon Fils le duc du Maine que j'ai jugé digne de mettre auprès de votre personne prendra de vous. Cette distinction, que j'ai crue nécessaire pour l'amour de vous-même, lui suscitera sans doute pour ennemis ceux qui se trouveront par cette sage prévoyance éloignés de la cupidité qu'ils ont de régner, et si par quelque trouble qui pourroil survenir dans votre royaume il arrivoit quelque malheur à ce prince, ou quelque changement dans ce que j'ai établi en sa faveur, je désire, mon Fils, si Dieu vous conserve, que vous rétablissiez les choses dans le même état où elles se trouveront à ma mort, tant pour la religion que pour ce qui touche le duc du Maine. Ayez de la confiance en lui; suivez ses conseils; il est très capable de vous bien conduire, et si la mort vous p^rivoit d'un si bon sujet, rendez à ses enfants, en leur conservant le rang que je leur ai donné, toute l'amitié que vous devez à leur père, qui m'a promis, juré, de ne vous abandonner qu'à la mort.
Que le sang et l'amitié vous unisse toujours avec le Roi d'Espagne, sans qu'aucune raison d'intérêt ou de politique mal entendue vous en sépare jamais; c'est là le seul moyen de conserver la paix et la balance de l'Europe.
Ayez toujours un attachement inviolable au père commun des fidèles, et ne vous séparez jamais, pour quelque motif que ce puisse être, du sein et du centre de l'ÉgUse. Mettez en Dieu toute votre confiance, vivez en chrétien plus qu'en Roi, et n'attirez jamais sa main sur vous par aucun dérèglement dans vos mœurs. Remerciez sa divine providence qui protège si visiblement ce royaume. Donnez à
VOS sujels le même exemple qu'un père chrétien donne à sa famille ; regardez-les comme vos enfants ; rendez-les heureux si vous le voulez être; soulagez-les le plus tût que vous pouvez de tous les impôts violents dont la nécessité d'une longue guerre les a surchargés et que leur fidélité leur a fait supporter avec soumission. Faites-les jouir d'une longue paix qui seule peut rétahlir les affaires de votre royaume; préférez toujours la paix aux événements douteux de la guerre et souvenez-vous, mon Fils, que la plus éclatante victoire coûte toujours trop cher, quand il faut la payer du sarg de ses sujets. Ne le versez jamais, s'il est possible, que pour la gloire de Dieu; cette conduite attirera sur vous la bénédiction du ciel pendant le cours de votre règne ; recevez la mienne dans mes derniers embrassements *.
1. L'abbé Garrigues de Froment, en marge du manuscrit, a mis cette noie : « Si monsieur d'Aumale donne au public cette lettre, qui pourtant est devenue fort commune, qu'il la donne à la suite du testament sans aucun préamJjule. »
Bien que suivant l'abbé, cette lettre fût devenue fort commune, cependant nous ne l'avons retrouvée dans aucun ouvrage ou recueil du temps. Elle n'a été comprise ni dans le recueil des Lettres de Louis XIV publié à Edimbourg en l"o5, qui s'arrête en 1693, ni dans ses OEuvres complètes publiées par Grouvelle en 1806, ni dans l'Édition de ses Mémoires donnés par Dreyss en 1860. 11 avait bien paru en 1733 une prétendue Lettre de Louis XIV à Louis XV. Mais cette lettre n'est qu'un libelle qui fut condamné au feu par arrêt du Parlement le 30 mars [Ciironique de la Régence, t. II, p. 388). Nous inclinons à croire qu'une confusion s'est faite dans l'esprit de l'abbé Garrigues de Froment, entre cette lettre et le texte des dernières paroles de Louis XIV à son petit-fils dont plusieurs variantes avaient été en efTet publiées (Voir sur ces variantes. Le Roi, Curiosités historiques). Quant à la lettre elle-même, Villeroy étant un des rares personnages de la Cour qui aient continué à visiter madame de Maintenon à Saint-Cyr après la mort de Louis XIV, il est plausible qu'il l'ait montrée à madame de Maintenon, et que mademoiselle
d'Aumale ait pu, ainsi qu'elle le dit, en prendre copie sur l'original. D'après les instructions de Louis XIV, Villeroy devait remettre celte lettre à Louis XV quand le jeune roi aurait atteint l'âge de dix-sept ans, c'est-à-dire en 1727. Mais à cette époque, le duc d'Orléans était mort, le duc du Maine gracié et retiré à Sceaux, et Villeroy lui-même relégué dans son gouvernement de Lyon. 11 est infiniment probable que la lettre n'aura jamais été remise, ce qui expliquerait qu'elle ne soit point connue.