MORT DE LOUIS XIV
Api'ès un court résumé des événements historiques qui ont marqué les années 1713 en 1714 vient une longue dissertation sur les troubles apportés dans C Église par l'affaire de la Bulle Unigenitus et sur les démêlés du cardinal de Noailles avec Louis XIV. Cette dissertation, assez peu attrayante, se ten?iine ainsi : « Comme après la mort du Roi je quittai la Cour, Je 7ie sus plus ni ne fus plus à portée de savoir ce qui se passa : ainsi je reviens au récit de la mort du Roi. » C'est ce récit que nous publions.
Il y a plusieurs ï^écits contemporains de la mort de Louis XIV. Celui de Dangeau {t. XVI p. 109 et suiv.), celui de Saint-Simon [Édition Chéruel de 1857 , t. XII, p. 370 et suiv.), qui est calqué en grande j)artie sur celui de Dangeau; enfin celui du Mercure d'octobre 1715, qui a pour auteur Lefèvre de Fontenay, et qui est semblable ])our le fond si-
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non pour la forme à celui de Dangeau dont Lefèvre avait eu connaissance. Mais aucun des auteurs de ces trois récits na assisté aux scènes qu'il raconte, pas même Dangeau, qui entra seulement à de rares moments dans la chambre du mourant. Il nen est pas de même de mademoiselle d'Aumale, dont la présence aux côtés de madame de Maintenon est attestée, comme nous f avons déjà dit, par Languet de Gergy (Mémoires sur Madame de Maintenon, p. 460). Le récit de mademoiselle d'Aumale confirme celui de Dangeau ; mais il y ajoute certaines particularilés que sa présence assidue au chevet du Boi lui a permis de connaître. Vabhé Garrigues, dans une de ces notes sarcastiques dont nous avons parlé, dit, à un certain endroit : « Tout ceci et ce qui suit est fait d'après un modèle envoyé à mademoiselle d'Aumale par quelque carmélite chargée d'envoyer à nos chères Sœu7^s la vie et tous les détails de la mort de quelque révérende 7nère. » Mademoiselle d'Aumale insiste en effet tout particulièrement sur les marques de piété données par Louis XIV à ses derniers moments. Bien que ce récit fasse en certains passages double emploi avec celui qui se trouve dans le premier Mémoire, cependant, commue il est beaucoup plusdétaillé, nous avons cru devoir le reproduire en entier.
Dans le courant de l'été de cette année 1715 on commençoit à s'apercevoir que la santé du Roi n'étoit pas aussi forte qu'elle l'avoit été jusqu'ici. Dans le mois d'août, plusieurs personnes prétendirent qu'il maigrissoit beaucoup; d'autres, l'ayant examiné, furent obligés d'en convenir, ce qui commença tout de bon à faire craindre pour lui. De plus, il se plaignoit depuis du temps d'une douleur à la jambe et à la cuisse qu'on avoit jusque-là traitée de sciatique. La veille de Saint-Louis', après son souper, il sentit ses douleurs augmenter considérablement. Comme on voyoit qu'il s'affoiblissoit de jour en jour, cette augmentation de douleurs redoubla les inquiétudes. Les chirurgiens l'examinèrent, et reconnurent qu'il avait la gangrène à la jambe. Lui-même, s'en étant aperçu, jugea que son mal alloit devenir sérieux; en conséquence, comme il avoit toute confiance en madame de Maintenon, il ordonna, dès le jour même que les médecins eurent jugé que sa maladie étoit dangereuse, qu'on accommodât une chambre tout près de la sienne, pour qu'elle pût plus aisément passer la nuit auprès de lui, quand elle voudroil. J'étois toujours avec madame de Maintenon dans sa chambre, soit dans celle du
1. Ce jour-là, 24 août, après avoir dîné en public, bien qu'il souffrît beaucoup, Louis XIV tint encore le Conseil des Finances et travailla avec le Chancelier. Ce fut après le souper que son état s'aggrava brusquement.
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Roi; elle passa presque toutes les nuits auprès de lui, je les passois avec elle; elle alloit quelquefois le matin se coucher deux ou trois heures, ainsi que moi, et revenoil passer le reste de la journée auprès de lui. Ce fut elle qui pensa la première à lui faire recevoir ses sacrements; quand elle lui en eut parlé, il lui dit qu'il lui sembloit qu'il étoit encore de bonne heure, qu'il ne se sentoit point absolument mal, mais qu'au reste c'étoit une chose qui étoit toujours très bonne à faire. Dès ce moment, il s'y prépara; elle l'aida ellemême à s'examiner, en le faisant ressouvenir de plusieurs fautes qu'elle lui avoit vu faire, afin qu'il s'en humiliât et qu'il en demandât pardon à Dieu. Le Père le Tellier le confessa, et après qu'il l'eut confessé, il ne le quitta presque plus.
Dès l'instant qu'il eut fini sa confession, il fit s'approcher madame de Maintenon et lui dit : « Madame, je suis un peu plus en paix; je me suis confessé de mon mieux; mon confesseur m'a dit qu'il faut que j'aie une grande confiance dans la miséricorde de Dieu, vous me le dites aussi », et en pleurant, il ajouta tout haut : « Mais je ne me consolerai jamais de l'avoir offensé. » Envisageant la mort avec les sentiments d'un vrai chrétien, il reçut le Saint Viatique de la main du cardinal de Rohan, grand aumônier de France, ainsi que l'Extrême-Onction qu'on lui donna
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en même temps '. Pendant qu'on lui administroit ses sacrements, il n'étoit occupé qu'à penser à Dieu et à son salut; il prononçoit des actes et des prières par cœur, et répondoit lui-même à presque toutes les prières de l'Église. Quand il eut reçu ses sacrements, on examina ses jambes de nouveau, et il fut décidé qu'il falloit y faire des incisions pour essayer de découvrir la source du mal. Celte opération fut des plus vives et des plus douloureuses, les chirurgiens étant obligés d'enfoncer jusqu'à l'os; il supporta néanmoins toutes ces douleurs avec une fermeté inconcevable. Ces incisions ne firent rien découvrir, et tirent juger au contraire que le sang étoit entièrement gangrené, d'oij l'on conclut que la maladie étoit incurable.
Après cette opération, on dit au Roi en lui présentant des cordiaux : « On veut, Sire, vous rappeler à la vie. — La vie ou la mort, répondit-il, tout ce qui plaira à Dieu. »
Le 26 août, qui n'étoit que le surlendemain que
1. Le 25, jour de la Sainl-Louis, qui était sa fête, Louis XIV voulut que les musiciens vinssentcomme de coutume luidonner une aubade à son réveil; il dîna encore en public, et vingtquatre violons jouèrent dans l'antichambre pendant son diner. Mais son état s'étant aggravé le soir, « le Viatique et les saintes huiles lui furent apportés, dit Dangeau, un peu avant huit heures, par le degré dérobé par lequel on entre dans les cabinets de S. M., et cela s'est fait avec tant de précipitation, que cette pieuse et triste fonction devoit être faite avec plus de décoration pour le moindre citoyen ». {Dangeau, t. XVI, p. 119.)
son mal avoit été absolument déclaré dangereux, ce monarque, aussi grand et aussi admirable dans le triste état où il se trouvoit réduit que dans le phis brillant éclat de son règne, jugeant, tant sur les propos des médecins que par ce qu'il voyoit de ses propres yeux qu'il ne reviendroit point de cette maladie, et que peut-être il ne lui restoit que très peu de jours à vivre, pensa tout de bon à donner tous ses derniers ordres, et à faire toutes les dispositions nécessaires après lui; le tout avec ce même courage, cette même fermeté et cette même présence d'esprit qu'on lui reconnut toute la vie. 11 fit venir monsieur le Chancelier, travailla deux heures avec lui ce jourlà et autant le jour suivant'; devant lui, il mit ordre
1. On sait que Louis XIV ajouta à son testament, qui porte la date du 2 août 1714, et qui avait été déposé au Parlement, deux codicilles. Par le premier de ces codicilles, il donnait au duc de Villeroy, que son testamenlnommaitgouverneur du jeune Roi, autorité sur les officiers et les troupes composant la maison du Roi; par le second, il nommait l'abbé Fleury, ancien évêque de Fréjus, précepteur, et le Père le Tellier, confesseur du jeune roi. i.e premier de ces codicilles est daté du 13 août, le second du 2o. 11 n'est donc pas exact, comme le dit Saint- Simon, que Louis XIV ait dicté au chancelier le 25 août, « madame de Maintenon présente » un codicille par lequel il soumettait toute la maison civile et militaire du Roi au duc du Maine et, sous ses ordres, au maréchal de Villeroy. La disposition qui confiait au duc du Maine la personne du Roi est dans le testament même; celle qui concerne Villeroy est du 13 août. Le codicille du -25 ne concerne que Fleury et le Tellier. Testament et codicilles furent au reste cassés par le Parlement, le 2 septembre, c'est-à-dire le lendemain même de la mort du Roi.
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ensuite à sa cassette de papiers. Madame de Maintenon, qui étoit auprès de lui, ainsi que moi, l'aidoit à les visiter, et quand il en fut à certains écrits qui pouvoient brouiller deux ministres, il dit à madame de Maintenon : « Brûlons ceux-ci avec grand soin : il ne faut pas qu'un tel en ait connoissance. » Il regardoit d'autres papiers en souriant, comme des listes de Marly, de Fontainebleau, etc., et disoit : « Nous pouvons brûler tout cela ».
Quand il eut fini la visite de ses papiers, monsieur le Chancelier se retira; alors, restant seul avec madame de Maintenon et moi, il pria madame de Maintenon de lui donner ses poches; il y fouilla lui-même, et chercha tout ce qu'il y avoit à en ôter; y ayant trouvé son chapelet, il le donna à madame de Maintenon en lui disant : « Ce n'est pas comme relique, mais pour souvenir. » 11 y trouva aussi sa boîte à bonbons, et il me la -donna'.
Lorsqu'il eut fini la visite de ses poches, il parla à madame de Maintenon d'une manière et dans des termes qui prouvoient bien toute l'estime et toute la confiance qu'il avoit toujours eues en elle. J'entendis
1. Cette boîte n'est autre chose qu'une petite boite d'écaillé ronde, toute des plus simples. (\ote du mmniscrit.) Nous avons pu voir celte boite précieusement conservée dans la famille d'Aumale. Elle correspond exactement à la description qui en est faite. Elle est seulement cerclée d'or.
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presque tout ce qu'il lui dit'. Madame de Maintenon, sensible, comme elle devoit rètre, à toutes ses paroles, les recueillit précieusement, et on les a trouvées écrites de sa main dans son testament.
11 lui ûl ses adieux trois fois, en deux jours différents. La première fois, il lui dit qu'il navoit de regret en mourant que celui de la quitter, mais qu'il espéroit que si Dieu lui faisoit miséricorde, il larejoindroil un jour dans l'autre monde. Madame de Maintenon lui dit, pour toute réponse, qu'elle le prioit de ne plus penser qu'à Dieu, qu'il devoit actuellement ne s'occuper que de lui seul.
La deuxième fois, il lui demanda pardon de n'avoir pas assez bien vécu avec elle, qu'il regrettoit de ne l'avoir pas rendue heureuse, mais qu'il l'avoit toujours aimée et estimée également. A ces dernières paroles, il ne put retenir ses larmes; il lui demanda s'il n'y avoit personne dans sa chambre; elle lui dit que non. « Au reste, ajoula-t-il , quand ou verroit que je m'attendris avec vous, personne n'en seroit surpris. » Madame de Maintenon, cependant, sortit quelques moments de sa chambre, dans
1. « Mademoiselle d'Aumale n'avoit en écrivant qu'elle et madame de Maintenon en tête... et toujours elle, c'est fastidieux. >. Telle est l'observalion que ce passage avait suggéré à l'abbé Garrigues. C'est cependant le témoignage personnel de mademoiselle d'Aumale qui fait l'intérêt du récit.
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la crainte qu'il ne se fît mai, s'il continuait de pleurer.
La troisième fois, il lui dit avec un ton de tendresse et d'attendrissement : « Qu'allez-vous devenir. Madame? car vous n'avez rien. » Elle lui répondit : « Je suis un rien; ne vous occupez que de Dieu, » et elle le quitta. Mais quand elle eut fait deux pas, réfléchissant sur l'incertitude où elle étoit du traitement que lui feroient les princes, elle revint auprès du Roi et le pria de demander seulement à monsieur le duc d'Orléans d'avoir de la considération pour elle; il lui promit et le fit effectivement, comme on le verra à la fin du petit discours qu'il fit à ce prince, et auquel on peut ajouter foi, car ce fut lui qui le publia, dès qu'il fut hors de la chambre du Roi.
Quelque attendrie que fût madame de Maintenon de toutes les choses que le Roi lui disoit, elle avoit grand soin de ne point pleurer devant lui, et s'éloignoit quand elle voyoit qu'elle ne pouvoit plus retenir ses larmes. Le jour même qu'il avoit été administré, il fit venir le Dauphin, amené par madame de Ventadour, et il lui dit ' : « Mon enfant, vous allez être un grand Roi. Ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu
1. Il y a plusieurs versions, semblables par le fond, un peu dilTérenles par la forme des célèbres paroles de Louis XIV à son héritier. Le texte que donne mademoiselle d'Aumale n'est pas tout à fait conforme à celui de Saint-Simon ni à celui de Dangeau. Le texte du Mercure est le même que celui de
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pour la guerre. Songez toujours à rapporter à Dieu toutes vos actions; faites-le honorer par vos sujets. Je suis au désespoir de les laisser dans l'état oîi ils sont. Suivez toujours les bons conseils; aimez vos peuples; je vous donne le Père le ïellier pour confesseur; n'oubliez jamais la reconnaissance que vous devez à madame la duchesse de Ventadour. Je ne puis trop vous marquer la mienne. » Après quoi il embrassa le Dauphin deux fois de suite, lui donna sa bénédiction, et, comme il s'en alloit, il leva les mains au ciel et fit une petite prière en le regardant. 11 avoit écrit quelque temps avant une lettre qu'il adressoit au Dauphin, et qu'il confia au maréchal de Villeroy, pour la remettre à ce jeune prince lorsqu'il auroit atteint l'âge de dix-sept ans. Cette lettre, dans laquelle on trouvera tout ce que le zèle, la religion, le bon sens et la tendresse paternelle ont de plus persuasif et de plus touchant, étoit écrite tout entière de sa main. La copie que j'en ai est des plus authentiques, ayant été faite sur l'original même. On la trouvera à la fin de ce livre *.
Dangeau, sans la phrase relative au Père le Tellier que le Mercure supprime, probablement parce que le Régent avait ôté à Louis XV le Père le Tellier comme confesseur. M. Leroi (Curiosités historiques, p. 206) a publié une troisième version qui parait la plus authentique.
1. Cette lettre termine en effet le manuscrit; nous la publions en appendice.
Le lendemain, après que le Roi eut reçu ses sacrements, après avoir entendu la messe qu'on lui dit dans sa chambre tant que dura sa maladie, il fît approcher les cardinaux de Rohan et de Bissy*, et leur dit, en présence d'un grand nombre de courtisans, qu'il étoit satisfait du zèle et de l'application qu'ils avoient fait paroitre pour la défense de la bonne cause; qu'il les exhortoit à avoir la môme conduite après sa mort, et qu'il avoit donné de bons ordres pour les soutenir. Il ajouta que Dieu connoissoit ses bonnes intentions et le désir ardent qu'il avoit eu d'établir la paix dans l'église de France; qu'il s'étoit flatté de la procurer, cette paix si désirée, mais que Dieu n'avoit pas voulu qu'il eût cette satisfaction; que peut-être cette grande affaire tlniroit plus promptement et plus heureusement dans d'autres mains que dans les siennes; que, quelque droite qu'eût été sa conduite, on avoit peut-être cru qu'il n'avoit agi que par prévention, et qu'il avoit porté son autorité trop loin. Enfin, après avoir encore fortement exhorté ces deux cardinaux à soutenir la vérité avec la même ferveur qu'ils avoient fait paroître jusqu'à présent, il leur déclara qu'il vouloit mourir comme il avoit vécu.
1. Ces deux cardinaux avaient joué un grand rôle dans l'afTaire de la Bulle Unigenitus, et s'étaient prononcés pour son adoption.
dans la religion catholique, apostolique et romaine, et qu'il aimoit mieux perdre mille vies que ces sentiments. Ce discours dura assez longtemps, et il le fit en termes si nobles, si touchants et avec tant de force, quoiqu'il fût déjà très mal, qu'il étoit aisé de connoître qu'il étoit pénétré de ce qu'il disoit.
Le même jour, le Roi fit approcher tous les princes, ducs et seigneurs qui étoient dans sa chambre, et leur dit : « Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez tous servi, de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez tous montrés; je suis bien fâché de n'avoir pas fait pour vous tout ce que j'aurois bien voulu; je vous demande pour mon petit-fils la même application et la même fidélité que vous avez eues pour moi. J'espère que vous contribuerez tous à entretenir l'union, et que, si quelqu'un s'en écartoit, vous aideriez à le ramener. Je sens que je m'attendris, que je vous attendris aussi; je vous en demande pardon. Adieu, Messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois de moi. »
Il dit ensuite au maréchal de Villeroy : « Monsieur le Maréchal, je vous donne en mourant une nouvelle marque de mon amitié et de ma coniiance. Je vous
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fais gouverneur du Dauphin, ce qui est l'emploi le plus important que je puisse vous donner à remplir après ma mort. Vous saurez par mon testament ce que vous devez faire, à l'égard du duc du Maine. Je ne doute pas que vous ne me serviez avec la même fidélité après ma mort que vous l'avez fait pendant ma vie. J'espère que mon neveu (le duc d'Orléans) vivra avec vous, avec la considération et la confiance qu'il doit avoir pour un homme que j'ai toujours aimé. Adieu, monsieur le Maréchal; souvenez-vous quelquefois de moi. »
Le Roi fit entrer ensuite toutes les princesses pour leur dire adieu, et comme la plupart pleuroient, et que plusieurs même sanglotoient fort haut, il leur dit en riant : « Il ne faut pas pleurer comme ça. »
H les fit toutes approcher de son lit, et dit à chacune d'entre elles ce qui lui convenoit; ensuite il en exhorta deux, qui étoient fort mal ensemble, à bien vivre entre elles dorénavant, et à se raccommoder, ce qu'elles firent sur-le-champ*.
Après quoi, tout le monde s'étant retiré, il parla au duc d'Orléans en particulier et lui dit (c'est le duc d'Orléans même qui, en sortant de l'appartement du
1. Ces deux princesses étaient la duchesse d'Orléans et sa fille la duchesse de Berry. L'origine de la brouille était un collier de perles que la duchesse d'Orléans avait refusé de donner à sa fille.
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Roi, répéta ce qu'il lai avoit dit) qu'il l'avoit toujours aimé, qu'il ne lui faisoit point de tort, et qu'il le verroit par les dispositions qu'il avoit faites; il lui recommanda sur toutes choses d'avoir de la religion, en lui disant qu'il n'y avoit que cela de bon et de solide. Ensuite il lui parla de madame de Maintcnon, en lui disant (ce sont ses propres paroles) : « Mon neveu, je vous recommande madame de Maintenon; vous savez la considération et l'estime que j'ai toujours eues pour elle; elle ne m'a donné que de bons conseils, j'aurois bien fait de les suivre; elle m'a été utile en tout, mais surtout pour mon salut; faites tout ce qu'elle vous demandera pour elle, pour ses parents, ses alliés, ses amis; elle n'abusera pas de votre bonne volonté; qu'elle s'adresse directement à vous pour tout ce qu'elle voudra. » Après quoi, il l'embrassa deux fois fort tendrement, et lui dit adieu.
Il recommanda à Monsieur le Duc ' et à Monsieur le prince de Conti - de contribuer à l'union qu'il dési-
1, Louis-Henri de Bourbon, duc de Bourbon, prince de Condé, né à Versailles le 18 août 1692, mort à Chantilly le 27 janvier 1740. Il avait épousé, le 9 juillet 1713, Marie-Anne de Bourbon.
2. Louis-Arinand de Bourbon, né à Paris le 10 novembre 1695, nommé d'abord comte de la Marche, prince de Coati après la mort de son père le 22 février 1709, marié le 9 juillet 1713 à Louise-Elisabeth de Bourbon, dite mademoiselle de Charolais, mort en 1727.
roit qui fût entre les princes, et ajouta au prince de Conti de ne pas suivre l'exemple de ses ancêtres sur la guerre. Il parla aussi à monsieur le duc du Maine et à monsieur le comte de Toulouse, et leur dit à chacun ce qu'il crut leur convenir.
Il recommanda les finances à monsieur Desmarets * et les affaires étrangères à monsieur de Torcy '.
Il avoit eu la présence d'esprit, dès qu'il sut que sa maladie étoit mortelle, d'ordonner qu'aussitôt après sa mort, on menât le Dauphin à Vincennes, et se souvenant que le grand maréchal des logis ^ n'avoit jamais arrangé de logement dans ce château, parce que la Cour n'y avoit pas été depuis cinquante ans, il donna ordre qu'on allât prendre le plan qu'il savoit être serré dans un endroit qu'il indiqua, et qu'on le
1. Nicolas Desmarets, né le 19 septembre 1648, était neveu de Colbert. Il fut nommé conseiller au Parlement en 1672, et contrôleur des finances en 1708. Disgracié après la mort de Louis XIV, il mourut à Paris le 4 mai 1721.
2. Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy et de Sablé, né le 14 septemljre 1665, avait été chargé des Affaires étrangères depuis la mort de son père, Colbert de Groissy. Il mourut le 2 septembre 1746. Il a laissé des Mémoires publiés dans la collection Petitot et un Journal publié par M. Masson.
3. Louis d'Oger, marquis de Gavoie, s'était distingué au passage du Rhin.
Lasalle, Beringhen, Nogent, d'Ambre, Cavoie. Fendent les flots tremblants sous un si noble poids.
dit Boileau dans sa célèbre épître. Il fut nommé maréchal général des logis en 1677, et mourut le 3 février 1716, âgé de soixante-seize ans environ.
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portât au maréchal des logis, pour lui faciliter le logement qu'il devoit faire.
Cependant les approches de la mort du Roi mettoient en toute la Cour en grand mouvement. Le contenu de son testament, qu'il avoit ci-devant déposé entre les mains du Parlement, avoit transpiré, et éloit venu à la connoissance du duc d'Orléans qui, ne trouvant pas dans les dispositions du Roi qu'il fût traité comme il le méritoit, ni comme il le déslroit, avoit déjà pris des mesures pour s'assurer la part qu'il croyoit lui être due dans le gouvernement ', Dès que la maladie du Roi avoit été déclarée mortelle, il avoit travaillé plus sérieusement à venir à bout de son dessein; en conséquence, il avoit traité secrètement avec plusieurs seigneurs qu'il s'ctoit attachés. Ses menées ne transpirèrent pas d'abord; mais les derniers jours de la vie du Roi, on s'aperçut bien que le Duc n'étoit occupé que de ses intérêts, et tout le monde en raisonnoit tout bas.
Madame de Maintenon, comme je l'ai déjà dit, ne quittoit presque pas le Roi, ni le jour ni la nuit, et lui parloit toujours de Dieu. 11 lui dit une fois : « J'ai
1. Par son testament, Louis XIV enlevait en effet toute autorité au duc d'Orléans qu'il nommait seulement chef d'un Conseil de Régence dont tous les memiires étaient désignés par le testament, et sans l'avis duquel il ne pouvait prendre aucune mesure importante. Le chancelier Voysin a été accusé d'avoir livré au duc d'Orléans le secret du testament de Louis XIV.
beaucoup offensé Dieu, Madame, mais il est bien bon; il me fera peut-être miséricorde: on me dit même que je dois l'espérer; je vous avoue que je commence à croire qu'il n'est pas si difficile de mourir qu'on se l'imagine. — Cela n'est pas aisé à tout le monde, lui dit-elle; quand il faut commencer par le catéchisme auprès d'un mourant qui a été impie toute sa vie, qui tient à des attachements, qui a la haine dans le cœur, des restitutions à faire. — • Ah! dit le Roi, je n'en ai à faire à personne comme particulier, mais pour ce qui regarde le Royaume, je n'ai d'autre ressource que d'espérer en la miséricorde de Dieu*. »
Le quatrième ou cinquième jour de sa maladie, tout étant désespéré, un empirique, nommé Brun"-,
1. Les Mémoires des clames de Saint-Gyr, dont le manuscrit original est au Grand Séminaire à Versailles, contiennent un récit de la mort de Louis XIV qui offre des ressemblances frappantes, comme nous l'avons déjà dit, avec celui que nous publions ici. Le texte des paroles adressées par le Roi au petit Dauphin, à Villeroy, aux Princesses et à madame de Maintenon est exactement le même. 11 n'y a pour nous aucun doute que madame du Pérou, à qui on attribue généralement la rédaction de ces Mémoires, n'ait eu entre les mains ce cahier de mademoiselle d'Aumale et ne l'ait copié presque textuellement.
2. « Une espèce de manant provençal, fort grossier, apprit l'extrémité du Roi en chemin de Marseille à Paris, et vint le matin à Versailles avec un remède qui, disait-il, guérissait la gangrène. Le Pioi étoit si mal, et les médecins tellement à bout, qu'ils consentirent sans difliculté, en présence de madame de Maintenon et du duc du Maine. Fagon voulut dire quelque chose; ce manant, qui se nommoit Le Brun, le malmena fort brutalement. >'(Sa;H^^'^mo«, Edit.Ghéruel de 18î:9, t. Xli, p. 377.)
proposa un élixir qu'il lui croyoit propre et convenable. Les médecins ne s'y opposèrent pas : le Roi en prit quelques gouttes qui le ranimèrent un peu et lui donnèrent même de l'appétit; il en prit encore le lendemain, ce qui fit encore un assez bon effet; mais, petit à petit, la gangrène gagna, et ce remède ne fît plus rien. Quelques personnes ont prétendu que pendant ces deux jours que le Roi fit usage de cet élixir, comme il parut se trouver beaucoup mieux', les partisans du duc d'Orléans l'abandonnèrent, que le Duc s'en aperçut, et qu'il ne put s'empêcher de dire à un de ses favoris : « Si le Roi mange encore une fois, je n'aurai plus personne. » 11 peut bien avoir tenu ce propos; on me l'a dit, mais je ne lui ai point entendu tenir.
La nuit du 27 au 28 août, il fut fort agité, et à tout moment on l'entendoit prier Dieu et faire toutes les prières qu'il faisoit ordinairement dans son lit, frappant sa poitrine au Confiteor, et nommant, entre haut et bas, toutes les personnes pour qui il prioit,
1. Après avoir pris plusieurs doses de la drogue de Brun, Louis XIV avait semblé, en effet, reprendre des forces, en particulier dans la matinée du 29. « Il a paru ce matin que cet élixir spiritueux ranimoit le Roi, et lui donnoit plus de force qu'il n'en avoit eu la veille; et comme la plupart des gens sont extrêmes en tout, et surtout les dames, elles vouloient que Brun fut une espèce d'ange envoyé du ciel pour guérir le Roi, et qu'on jetât tous les médecins de la Cour et de la ville dans la rivière. » (Journal de Dangeau, t. XVI, p. 133.)
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comme : « Le Roi mon père, la Reine ma mère. » Quoique, dans les derniers jours de sa vie, il eût souvent la tête embarrassée, quand on lui parloit de Dieu, il paroissoit toujours revenir à lui, et répondoit exactement à tout ce qu'on lui disoit. On l'entendoit presque toujours parler entre ses dents, et quand on approchoit pour voir ce qu'il disoit, on n'entendoit que des prières.
Le 28 août au matin, on lui proposa un bouillon; il répondit : « Ce n'est pas ce qu'il me faut; appelez mon confesseur. » Ce jour-là, ayant perdu connoissance pendant quelque temps, quand elle lui fut revenue, il dit au Père le Tellier : « Mon père, donnez-moi encore une absolution générale de tous mes péchés. » Dans un autre moment, il dit : « J'espère que Dieu me fera miséricorde. » Et il ajouta : « Il est bien vrai que nous n'avons qu'une chose à faire qui est notre salut, mais nous y travaillons toujours trop tard. » Madame de Maintenon lui demanda s'il souffroit beaucoup : « Non, lui dit-il, c'est ce qui m'afflige. » Et il dit aux médecms qui avoient l'air tristes et affligés : « M'aviez-vous donc cru immortel? Pour moi, je ne me l'étois pas cru'. »
1. Suivant Saint-Simon et Dangeau, ce ne serait pas à ses médecins, mais à deux garçons bleus, c'est-à-dire à deux garçons de sa cliambre, que Louis XIV aurait tenu ce propos bien connu.
Comme j'élois presque toujours dans sa chambre avec madame de Maintenon, je fus chargée par le maréchal de Noailles de lui parler un peu du cardinal, son frère, et de tâcher qu'il consentît à le voir. Je lui en parlai effectivement; je hii demandai s'il n'avoit rien contre monsieur le cardinal de Noailles : « Non, me répondit-il, je n'ai rien de personnel contre lui, et s'il veut venir tout à l'heure, je l'embrasserai de tout mon cœur, s'il veut se soumettre au Pape. Car je veux mourir comme j'ai vécu, catholique, apostolique et romain. » J'allai porter cette réponse à monsieur le Cardinal qui me dit : a En ce cas-là, j'ai du regret, à cette heure, que vous lui en ayez parlé. » 11 n'en fut plus question depuis, et le Roi ne le vit point '.
La nuit du 28 au 29 ne fut pas meilleure que les
1. Suivant Saint-Simon, ce seraient Fagon et Maréchal qui se seraient demandé « entre haut et bas » si on laisserait mourir le Roi sans voir son archevêque. Le Roi aurait déclaré d'abord que non seulement il ne s'y sentait point de répugnance, mais qu'il le désirait. Madame de Maintenon aurait trouvé la chose dangereuse, et après un conciliabule qui se tint, dans la fenêtre, entre elle, le Père le Tellier et les cardinaux de Rohan et de Rissy, les deux cardinaux auraient suggéré au Roi de faire écrire au cardinal de Noailles par le chancelier, « qu'il le verrait, à la condition qu'il accepterait la Constitution et qu'il en donnerait sa parole ». (Saint-SiiJion, Édit. Chéruel de 18o9, t. XII, p. 3T1.) Il est possible que cette réponse ait été suggérée au Roi; mais l'intervention de mademoiselle d'Aumale montre que madame de Maintenon y fut étrangère. Madame de Maintenon était demeurée attachée au cardinal, bien que celui-ci fût en disgrâce, à cause de son opposition à la Rulle Uiiigenitus. Dangeau ne dit mot de l'incident.
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autres; chaque fois qu'il avoit la lête un peu libre, il faisoit toujours quelque prière; on l'entendit cette nuit-là se recommander à Dieu, en disant : « 0 mon Dieu, quand me ferez-vous la grâce de me délivrer de cette misérable vie? Je vous le demande de tout mon cœur. » Madame de Maintenon lui parloit dès qu'elle en trouvoit l'occasion; elle lui demandoit de temps en temps s'il s'occupoit de Dieu; il lui répondoit chaque fois : « Oui, madame, j'y pense de tout mon cœur. »
Toutes les fois qu'on a dit la messe dans sa chambre, on lui a toujours donné son chapelet; il s'en servoit comme à l'ordinaire, et il le dit encore le 28 août.
Le 29, il commençoit à être fort affoibli. Cependant, malgré son peu de forces et son anéantissement, il faisoit de même beaucoup de prières, et on l'entendoit dire souvent : « 0 mon Dieu! ayez pitié de moi; j'en ai besoin de toutes façons. »
Le curé de Versailles, qui le venoit voir très souvent, lui dit que tout le monde faisoit des vœux pour sa conservation. « Il n'est pas question de ma vie, lui répondit-il, mais de mon salut, et je vous prie de le bien demander à Dieu car j'ai confiance en vos prières. »
Un des derniers jours de sa maladie, en donnant
quelques ordres il s'échappa à prononcer lui-même : le jeune Roi. Les personnes qui étoient présentes ayant fait une espèce de frémissement, il s'en aperçut et leur dit : « Eh ! pourquoi cela vous fait-il cette impression, cela ne me fait point de peine. » Il appela ensuite monsieur de Pontcharlrain, d'un ton de voix très ferme, et lui dit : « INe manquez pas, dès que je serai mort, d'expédier un brevet pareil à celui du feu roi mon père, sans y rien changer, pour que mon cœur soit porté aux Jésuites. »
Le 30 août, ses forces étoient si considérablement diminuées, et lui-même étoit dans un affaissement si prodigieux, qu'il fut assoupi presque toute la journée ainsi que le jour suivant. Dans le commencement de cet assoupissement, que les médecins regardèrent comme un sommeil léthargique, j'étois, ainsi que j'ai presque toujours été pendant toute sa maladie, dans la ruelle de son lit, du côté opposé à celui où étoit madame de Maintenon. Je cherchois ainsi qu'elle à le réveiller un peu, en tachant de le faire parler. Il avoit une chienne qu'il aimoit beaucoup, et qui, quoi qu'il fût malade, passoit tous les jours plusieurs heures, ou sur le pied de son lit, ou dans la ruelle, et il lui donnoit de temps en temps quelques bonbons. Dans un moment où je vis qu'il se donnoit un peu de mouvement, je pris une dragée, et, pour tâcher
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de le ranimer, je lui présentai, en lui disant de la donner à sa chienne ' ; mais il me répondit : « Donnezlui Yous-même » ; et je ne pus rien en tirer davantage.
Les deux derniers jours de sa vie, n'ayant plus la force de prononcer toujours des prières, je le voyois élevant très souvent les mains au ciel en priant intérieurement.
Un de ces deux jours le Père le Tellier, dans l'exhortation qu'il lui faisoit, lui expliqua les dernières paroles de fAve Maria : mine et in hora mortis nostrse; et depuis ce temps-là, toutes les fois qu'il avoit la force de prononcer quelques mots, il les répétoit, et il dit à madame de Main tenon avec un ton de quelqu'un qui sent réellement sa mort approcher : « Cela veut dire : maintenant, présentement, et à l'heure de ma mort. »
Après être revenu d'une grande foiblesse, et quelques moments avant d'entrer tout à fait en agonie, il dit à madame de Maintenon qu'il vit encore auprès de lui : « Il faut, madame, que vous ayez bien du courage et bien de l'amitié pour moi, pour demeurer là si longtemps, » et un moment après, il lui dit encore :
1. '< Il vouloit des chiennes couchantes excellentes, dit Saint- Simon. Il en avoit toujours sept ou huit dans ses cabinets, et se plaisoit à leur donner lui-même à manger pour s'en faire connoîlre. » (Saint-Simon, éd. Ghéruel de 1S57, t. XII, p. 464.)
« Ne vous tenez plus là, madame; c'est un spectacle trop triste, mais j'espère qu'il finira bientôt. »
Il entra en agonie dans la journée du 31, et en y entrant il dit ces dernières paroles. « Priez pour moi maintenant et à l'heure de la mort; mon Dieu, faitesmoi miséricorde, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir. » Peu de temps après, il perdit connoissance; madame de Maintenon s'en aperçut bientôt, alors, voyant qu'il ne la demandoit plus, et qu'on n'avoit plus rien à attendre que le moment de sa mort, elle sortit de chez lui et se prépara à partir pour Saint-Cyr \ Cependant, avant de partir, elle
1. Le dépari précipité de madame de Maintenon, étant un des actes de sa vie qui lui ont été le plus reprochés, il importe d'établir les faits avec exactitude, d'autant plus que le récit, un peu confus, de mademoiselle d'Aumale n'est pas tout à fait conforme à la réalité. D'après ce récit, il semblerait que madame de Maintenon n'eût quitté le Roi que le 31 août. S'il en était ainsi, on ne s'expliquerait pas comment elle aurait pu, ainsi que mademoiselle d'Aumale va le dire quelques lignes plus loin, revenir le lendemain, rappelée par le maréchal de Yilleroy, pendant un intervalle de connaissance du Roi, puisque le l\oi mourut le 1" septembre, à. huit heures un quart. 11 est bien vrai qu'elle partit, revint, et repartit; mais c'est à Dangeau qu'il faut demander la date exacte de ces allées et venues. Ce fut le 28 août, à sept heures du soir, qu'ayant trouvé le Roi fort assoupi, elle partit pour la première fois pour aller coucher à Saint-Cyr et y faire ses dévotions, avec l'intention de revenir, si la vie du Roi se soutenait. Le lendemain malin, une nouvelle dose de la drogue de Brun (et non point, comme le dira tout à l'heure mademoiselle d'Aumale, d'un second empirique) lui ayant été administrée, il reprit un peu connaissance, et madame de Maintenon. prévenue sans doute, comme le dit mademoiselle d'Aumale, par le maréchal de Yilleroy, s'empressa de revenir. Elle passa à son
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voulut que monsieur Briderey, supérieur des lazaristes missionnaires, qui étoit alors son confesseur, vit le Roi, et l'assurât qu'elle n'avoit plus rien à faire auprès de lui. En conséquence elle me dit de mener monsieur Briderey dans la ruelle du Roi. Je l'y menai effectivement; il le vit et revint dire à madame de Maintenon : « Vous pouvez partir; vous ne lui êtes plus nécessaire. » Sur cette assurance, elle partit, et moi avec elle. Elle quitta Versailles avant que le Roi fût mort, parce qu'elle appréhendoit extrêmement, quelque soumise qu'elle fût à la volonté de Dieu, de n'être pas maîtresse d'elle dans ce triste moment.
Elle avoit encore une autre appréhension, c'étoit d'être insultée en chemin; car, ayant une grande expérience et une très mauvaise opinion d'elle-même, elle pensoit qu'on pourroit la traiter comme on a souvent traité d'autres personnes en faveur, quand elles ont eu tout perdu. C'est ce qui lui avoit fait prendre le parti de me dire en avance d'avoir soin de lui faire venir un autre carrosse que le sien, quand
chevet toute la journée du 29 et celle du 30. Ce fut le 30, à cinq heures du soir, que le l^oi « ayant été toute la journée, dit Dangeau, dans un assoupissement presque continuel et n'ayant quasi plus que la connoissance animale », madame de Maintenon s'en alla à SaintCyr, pour n'en sortir plus jamais. Madame elle-même, si peu favoral)le qu'elle fut à madame de Maintenon, dit dans sa Correspondance. (Édit. Brunet, 1. 1, p. 189) : " Tout le monde croyait le Roi mort lorsque madame de Maintenon s'est retirée. »
il seroit temps qu'elle partît pour Saint-Gyr. Effectivement, je lui fis venir celui du maréchal de Villeroy dont les gens l'escortèrent aussi ; outre cela, le maréchal de Villeroy avoit fait placer des gardes de distance en distance tout le long du chemin de Saint-Cyr. Je crois pourtant qu'elle auroit pu se passer de toutes ces précautions.
Quand elle fut montée en carrosse, elle me dit, fondant en larmes : « Ma douleur est grande, mais elle est assez tranquille; je pleurerai souvent, mais ce seront des larmes de regret et de tendresse. D'ailleurs, les sentiments de piété du Roi et sa mort chrétienne sont de grands motifs de consolation pour moi. » Elle m'ajouta: « Je n'ai jamais demandé sa vie, depuis qu'il est malade, mais son salut. » Quelques moments après, elle me dit : « Nous allons le pleurer et travailler pour sa gloire par nos prières, après quoi nous ne songerons plus qu'à notre salut et à faire de bonnes œuvres. »
En me parlant de Saint-Cyr, elle me dit : « Cette maison perd son père et sa mère ; car je vais lui être bien inutile, après avoir eu tout pouvoir pour elle, auprès de celui que nous pleurons. » En entrant à Saint-Cyr, ses sanglots redoublèrent, et elle me dit : « Je ne veux plus m'occuper que de Dieu et de mes enfants. »
Le Roi n'éloit pas encore mort quand nous arrivâmes à Saint-Cyr. A tous les quarts d'heure, monsieur le maréchal de Villeroy nous envoyoit un courrier pour nous mander où il en éloit pendant la durée de son agonie. Un second empirique lui donna une potion qui le ranima; la connoissance lui revint; le maréchal de Villeroy envoya sur-le-champ quérir madame de Main tenon. Nous partîmes à l'instant; elle entra dans la chambre du Roi qui la reconnut; peu de moments après, il retomba sans connoissance; alors, elle ne put plus tenir, elle sortit de sa chambre; quelques minutes après, elle m'envoya voir si la connoissance ne revenoit pas. J'y fus; j'entrai dans la ruelle de son lit; je revins dire à madame de Maintenon qu'il étoit comme elle l'avoit laissé et nous repartîmes. Enfin, le premier de septembre, un courrier arriva à huit heures et demie du matin', qui apporta la nouvelle de la mort. Toute la maison de Saint-Cyr se rendit sur-le-champ à l'église pour prier Dieu. Pour apprendre à madame de Maintenon qu'il étoit mort, j'allai lui dire tout simplement : « Madame, toute la maison est en prières à l'église. » Je n'eus pas besoin de lui en dire davantage; elle
\. Le Roi est mort ce malin à huit heures un quart et demi; il a rendu l'àme, sans aucun effort, comme une chandelle qui s'éteint. (Dangeau, t. XVI, p. 136.)
3oO MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'AUMALE.
comprit ce que cela vouloit dire; elle redoubla ses prières, assista dès ce jour même à tout l'office des morts, et le lendemain au service; après quoi elle vint pleurer avec la communauté. Sentant bien que la vue des demoiselles l'altendriroit, elle voulut les voir toutes dès le jour même de la mort du Roi, afin que tous les sujets qui pourroient redoubler sa douleur fussent réunis en ce triste jour. Effectivement, elles passèrent toutes devant elle, et ce défilé fut un fort triste spectacle; madame de Maintenon fondoit en larmes; les sanglots des demoiselles et même des enfants l'attendrissoient encore. Elle fut très contente de voir en eux cette sensibilité, et elle leur dit : « J'espère, mes enfants, que je vous verrai sans attendrissement dans la suite; mais il n'y a pas moyen aujourd'hui. » Et quelques heures après, elle dit : « 11 faudra employer le reste de notre vie à leur inspirer cette piété solide qu'avoit celui que nous pleurons... »
Le Roi, après avoir été dans l'agonie toute la journée du 31 et toute la nuit suivante, mourut enfin le 1" septembre à huit heures du matin, dans la soixante-dix-septième année de son âge, étant né le 5 septembre 1638. 11 avoit régné soixante-treize ans, son règne ayant commencé le 14 mai 16/i3. Pendant sa maladie, monsieur le duc d'Orléans avoit si bien su
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prendre toutes ses mesures pour empêcher l'exécution du testament du Roi que, dès le lendemain de sa mort, il fut au Parlement, accompagné du comte de Charolols \ du prince de Conti et du duc du Maine, du prince de Bombes- et du comte de Toulouse, et il y fut déclaré tout d'une voix régent du royaume pendant la minorité de Louis XV.
On n'avoit point encore vu dans l'Europe un règne plus long que celui de Louis XIV, et malgré tous les propos que la calomnie a pu imaginer contre le règne de ce monarque, il seroit difficile en France d'en trouver un plus glorieux. Quel est, en effet, depuis l'établissement de la monarchie, le roi de France qui réunit comme lui dans sa personne tant de si belles et si grandes qualités. Ce prince, grand et bien fait, joignoit à une beauté mâle et majestueuse un air de dignité qui brilloit dans toutes ses actions. Cette même dignité se faisoit sentir jusque dans tous ses propos, dans lesquels il employoit toujours le style le plus correct et le plus exact.
Aussi brave guerrier qu'excellent politique, il avoit peut-être plus de jugement et pensoit plus juste qu'aucun homme de son royaume. Il étoit grand,
1. Charles de Boiirbon-Condé, comte de Cliarolais, né en 1700, mort en 1760.
2. Louis-Auguste de Bourbon, prince de Dombes, né en 1700, mort en 1755.
doux, humain, juste et bon. Il ajoutoit à ces rares qualités un fond de religion dont, pendant longues années, il est vrai, il ne lit pas grand usage, mais qu'il sut bien mettre à profit, quand il fut revenu de ses égarements, tant par le regret qu'il montra ouvertement des scandales qu'il avoit causés, que par cette piété exemplaire dont il ne s'est jamais démenti, plus de vingt-cinq ans avant sa mort...
Il ne me conviendroit pas de vouloir faire un éloge de Louis XIV tel qu'il le mériteroit. Ce que je crois pouvoir dire à sa gloire, c'est qu'il possédoit toutes les qualités qui caractérisent un grand roi. Il avoit le talent de se faire craindre, et celui de se faire aimer; ses projets étoient réglés par le bon sens; la gloire de sa couronne et le bien public étoient l'objet ordinaire de ses entreprises; une partie des grands événements dont son règne fut rempli, dira-t-on, n'a dû sa réussite qu'à la prudence, à l'habileté et aux sages dispositions de ses ministres : cela peut être, mais loin que ce soit un motif pour diminuer sa gloire, on n'y voit au contraire que l'éloge de son discernement à faire choix des hommes les plus capables de l'aider à tenir les rênes du gouvernement, de même que de l'attention et des soins qu'il apporta toujours à les conserver.
Ce monarque aussi tranquille dans la mauvaise fortune que grand dans la prospérité, par sa fermeté,
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son courage et ses ressources étonnoit souvent ses sujets et même ses ennemis.
On a pu lui reprocher son goût pour la guerre ; il en a effectivement trop montré, dans le cours de son règne, pour qu'on puisse aisément le laver de ce reproche; aussi le vit-on se déclarer lui-même coupable en ce point, lorsqu'au lit de la mort il recommanda surtout à son petit-fils de ne point aimer la guerre comme il l'avoit aimée. Combien cependant ne trouveroit-on pas de motifs pour le justifier, dans la durée même de ces guerres, par les offres qu'il faisoit souvent, pour les terminer, d'abandonner à ses ennemis la meilleure partie de ses prétentions, par tout ce qu'il mit en œuvre pour accélérer la paix de Nimègue, par la cession qu'il fit de toutes ses conquêtes à Ryswick, dernièrement encore par les propositions si désintéressées, si réitérées et si désavantageuses même à sa couronne pour mettre fin à cette guerre qu'il eut à soutenir si longtemps contre presque toutes les puissances de l'Europe, et par le chagrin qu'il sentit et qu'il fit bien paroître, d'être forcé de la continuer encore avec l'Empereur '.
Ce prince, magnifique dans les occasions, généreux
I. Charles VI, empereur d'Allemagne, second fils de l'empereur Léopold, né le l"' octobre 1685, fut appelé à l'Empire par la mort de son frère Joseph I"; il mourut le 20 octobre 1740.
3oi MEMOIRES DE MADEMOISELLE D AUMALE.
avec dignité, fit, il est vrai, des dépenses si prodigienses que ses finances se trouvèrent épuisées. Il fut sans doute inexcusable dans cette partie, mais qu'on fasse au moins attention à tous les frais qu'il a été obligé de faire pour soutenir ses guerres et surtout la dernière. Qu'on se rappelle cette quantité de pensions qu'il fit à tous ceux d'entre ses sujets qui avoient vieilli dans ses armées, à tous ceux qui se dislinguoient dans la robe ou dans les lettres, celles qu'il faisoit quelquefois même à des étrangers, générosité rare et qui le faisoit connoître et admirer jusqu'aux extrémités du monde. Qu'on pense à cette multitude d'établissements si utiles à ses sujets et si glorieuse pour sa mémoire. Qu'on examine celle quantité de superbes bâtiments qui font et feront toujours l'admiration des curieux. Que de raisons pour excuser ses dépenses, que de monuments pour sa gloire ! On a pu à juste litre lui reprocher Tincontinence; en effet, il ne seroit pas possible de le justifier en ce point; mais on peut dire à sa louange qu'autant il scandalisa la France par ses débauches, autant il l'édifia, les vingt, cinq dernières années de sa vie, par son exactitude à s'acquitter des devoirs de chrétien, par sa piété, son zèle à toute épreuve, et j'ose dire même, par sa pénitence qui ne fut pas moins publique que ses désordres.
MEMOIRES DE MADEMOISELLE d'aTMALE. 335
Quel autre monarque mérita d'ailleurs plus que lui le beau titre de défenseur de la foi? Jamais prince fut-il plus attaché à sa religion que Louis XIV, plus sensible à ses progrès ou à ses pertes; plus désireux de l'étendre au dehors et de la conserver au dedans. Il détruisit le calvinisme '. On a vu, les dernières années de sa vie, combien il fît d'efforts pour terminer les querelles excitées par le livre de Jansenius -, avec quelle instance il avoit demandé la dernière Constitution, dans l'espérance qu'elle apaiseroit toutes ces disputes, le zèle qu'il montra pour la faire exécuter. Il alloit mettre la dernière main à l'œuvre quand une mort prématurée l'en empêcha. Plusieurs personnes ont prétendu qu'il eût été plus avantageux pour la religion qu'il n'eiît pas fait tout ce qu'il fit pour la soutenir, et qu'il eût mieux valu qu'il n'eût pas fait venir cette dernière Bulle. C'est un point sur lequel je ne puis rien dire. Est-ce cette Bulle qui a produit le mal? l'a-t-elle augmenté? Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'avant son arrivée il y avoit eu
1. Les cruautés qui s'exercèrent alors étoient contre ses ordres, ainsi qu'à son insu et à celui de madame de Maintenon • on aura peine à croire cette anecdote, mais j'en ai des preuves certaines, indubitables. (Note du manuscrit.)
2. Corneille Jansenius, né à Leerdam en Hollande, en 158o, évêque d'Ypres en 1635, mort en 16.38. C'est de 3on célèbre ouvrage intitulé VAiir/ustinus et publié après sa mort, que furent tirées les cinq propositions dont la condamnation, prononcée par le pape Innocent X et confirmée par Alexandre VII, amena des dissensions si profondes dans l'Église de France.
3o6 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE.
beaucoup de disputes, et il y en eut encore après. Son dessein cependant avoit été d'apaiser les troubles de l'Église; mais la Providence n'a point permis qu'il y réussît.
Ce prince enfin, qui le croiroit, bon roi, bon père, bon chrétien, si fait pour être chéri et vénéré de tout son royaume, mourut peu regretté d'une grande partie de ses sujets. C'est ici où l'on peut bien voir au naturel l'aveuglement, la légèreté et l'inconséquence des François. Les uns, prévoyant que la mort de ce monarque entraîneroit nécessairement un changement d'administration et de gouvernement, peu contents de leur fortune présente, se flattoient de trouver sous un nouveau règne quelques moyens de l'augmenter. Les autres espéroient voir incessamment diminuer cette multitude d'impôts que la longueur d(; la nouvelle guerre avait forcé de mettre sur les peuples. Les calvinistes espéroient, sous un autre gouvernement, être plus tranquilles et plus libres : les jansénistes, que ce monarque n'avoit point ménagés, se flattoient que, sous un nouveau règne, on les laisseroit agir et penser avec plus de liberté. En un mot, la persuasion presque générale où l'on étoit que les choses changeroient tout à fait de face, jointe à l'intérêt de chaque particulier, fit qu'un grand nombre de François vit la fin de ce règne non seulement sans peine, mais même avec
plaisir. Loin de pleurer, comme ils le dévoient, nn roi si digne de leurs larmes, on avu, le dirai-je?à la honte de ces mêmes François, des feux de joie dans quelques rues de Paris sur la nouvelle de sa mort.
Mais ces dispositions si peu favorables pour la mémoire de Louis XÏV ne durèrent pas longtemps. Le nouveau gouvernement dans lequel les François aA^oient envisagé tant d'avantages fit bient(3t naître des regrets; ils reconnurent en peu de temps leur aveuglement et la grandeur de la perte qu'ils avoient faite. Autant on avoit montré d'espérance et de joie à la fin de son règne, autant on le pleura deux ans après sa mort'.
La dernière partie du Manuscrit est consacrée au récit de la vie de madame de Maintenon à Saint-Cyr, depuis sa retraite, et se termine par sa mort et son testament. C'est la reproduction à peu près textuelle du Mémoire précédemment publié piar nous. Aussi avons-nous cru devoir nous borner à reproduire le jugement final de mademoiselle
1. Bien que cet éloge de Louis XIV ne soit pas sans quelques restrictions qui sentent l'esprit du temps, cependant on voit que mademoiselle d'Aumale était demeurée fidèle à la mémoire du roi dans l'intimité duquel elle avait vécu, tout comme à celle de sa bienfaitrice. On se rappelle celte lettre citée dans l'Introduction du tome 1" qu'elle écrivait à son amie, madame d'Havrincourt : •■ La Sainte- Vierge, le Roi, madame de Maintenon et puis Saint-Cyr, ce sont là toutes mes passions. »
358 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE D'aUMALE.
d'Aumale sur madame de Maintenon, auquel elle entremêle cependant encore quelques traits de la vie de sa 'protectrice.
Malgré tout ce que la calomnie a pu dire et imaginer pour ternir la répulation de madame de Maintenon, toutes les personnes qui l'ont connue et qui l'ont approchée de près s'accordent toutes à dire qu'il est extrêmement dilTicile, pour ne pas dire impossible, de voir réunies dans la même personne tant de vertus et de bonnes qualités qu'il s'en trouvoit dans celle admirable femme, que l'abbé de Verlol n'a pas fait de difficulté de comparer à la femme foi'le de Salomon.
Je sais par plusieurs personnes, qui prétendent l'avoir très bien connue, et par elle-même qui me l'a répété bien des fois, que, malgré l'élévation où elle est parvenue, elle n'eut jamais de goût pour la Cour'. Je sens bien qu'on aura peine à le croire. Mais ce qu'il y a de vrai, c'est que ce n'a jamais été que ses directeurs et d'autres gens de bien qui, peut-être un peu par intérêt pour leur fortune personnelle, l'ont assurée que Dieu vouloit qu'elle y restât, et que, sans cela, elle m'a déclaré cent fois qu'elle n'y seroit jamais
1. « Je haïssois la Cour et je n'ai jamais désiré d'y être, » disait madame de Maintenon dans un entretien avec madame de Glapion, le 18 octobre 1717. {Lettres historiques et édificmtes, t. II, p. 454.)
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demeurée, eL que, si elle ne se fût retenue, elle auroil peut-être fait quelque échappée imprudente pour en sortir. On la prit du côté de la piété et de la dévotion, et on sut si bien lui insinuer qu'il n'étoit pas impossible qu'elle fût quelque jour utile au salut du Roi, qu'elle se laissa persuader; et de ce moment-là, effectivement, cet objet seul borna toutes ses vues.
Elle m'entretenoit très souvent du regret qu'elle avoit d'être obligée de rester à la Cour, et je me souviens qu'un jour, en revenant de Saint-Cyr, après m'avoir dit comme nous étions presque toujours occupées de cette maison, elle me dit, en me paidant de madame de Montespan et de la façon dont Dieu gouverne ses créatures : « Dieu sait bien prendre ses créatures par leur sensible. J'ai connu une personne qui aimoit passionnément la Cour, et qui en a été retirée, et moi, qui ne la peux supporter, il faut que j'y passe ma vie. » Il faut avouer cependant que si, comme je le crois (puisqu'elle me l'a dit ellemême), elle avoit du chagrin d'être obligée d'y rester, ce chagrin étoit bien diminué par les preuves de bonté, de considération et d'amitié que le Roi lui donnoit continuellement. Il en faisoit tant de cas qu'il lui avoit donné tous les honneurs et privilèges des princes; mais il faut dire aussi qu'elle ne s'en servoit que quand elle ne pouvoit faire autrement,
360 MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'AUMALE.
et je l'ai vue très souvent faire retourner son cocher lorsque, sans nécessité, il la faisoit entrer dans les cours où il n'entroit que ceux qui avoient les entrées. Le Roi se plaisoit si fort à sa conversation, et s'étoit si bien accoutumé à ne point passer un jour sans la voir que cela devenoit souvent pour elle une gêne qu'elle avoit cependant grand soin de ne jamais laisser entrevoir. Sur la lin de sa vie surtout, il avoit plus de peine que jamais à se passer d'elle; il ne se fit pas le moindre petit voyage qu'il ne voulût qu'elle en fût; ce qui souvent la fatiguoit horriblement. Une des dernières années de sa vie, il fit un voyage à Fontainebleau, dans un temps où, sans être décidément malade, elle souffroit assez pour être hors d'état de monter en carrosse, et même de sortir de son appartement'. Les médecins qu'on avoit consultés pour savoir s'il n'étoit pas possible qu'elle en fût, décidèrent qu'elle étoit hors d'état de soutenir le mouvement de la voiture. Le Roi, qui désiroit fort qu'elle pût faire ce voyage, engagea les médecins à trouver quelque expédient pour qu'on pût la transporter. Il fut résolu qu'on la porteroit en chaise à porteurs de Versailles à Sèvres où on la mettroit dans
1. « Elle fit bien des voyages à Marly, dans un état à ne pas faire marcher une servante. Elle en fit un à Fontainebleau qu'on ne savoit pas véritablement si elle ne mourroit point en chemin. » (Saint-Svnon, Édit. Chéruel de 1837, t. XIII, p. 48j.
MÉMOIRES DE MADEMOISELLE d'aUMALE. 361
un petit bateau qui la conduiroit jusqu'auprès de Fontainebleau où elle retrouveroit d'autres porteurs, pour la faire arriver jusqu'au château. Ce projet fut ponctuellement exécuté. Ce ne fut point sans peine qu'elle soutint ce voyage, mais le désir de plaire au Roi sembloit diminuer ses douleurs, et les lui faisoit supporter sans qu'on pût, pour ainsi dire, s'apercevoir qu'elle souffroit.
Dans un autre petit voyage que le Roi fit à Petit- Bourg, chez le duc d'Antin', il fallut encore que madame de Maintenon en fût, malgré l'état de souffrances dans lequel elle se trouvoit pour lors; mais la difficulté éloit de l'y déterminer. Le Roi ne vouloit pas lui en parler lui-même, dans la crainte de la gêner trop fort, supposé qu'elle ne fût réellement pas en état de supporter le voyage ; c'est pourquoi il chargea le duc d'Antin de cette commission. Il alla effectivement chez elle tout exprès pour lui en parler; il fit
1. Louis-Antoine de Pardaillan et de Gondrin, duc d'Antin, fils du marquis et de la marquise de Montespan, né à Paris en 1665, fut d'abord menin de Monseigneur et devint ensuite directeur général des bâtiments. Il mourut en 1736. D'Antin avait trouvé la terre de Petit-Bourg dans l'héritage de madame de Montespan qui l'avait achetée des héritiers La Ferronnays. Ce fut en septembre 1707 que le Roi y fit le séjour dont il est ici question, c'est-à-dire peu de mois après la mort de madame de Montespan. Aussi la duchesse d'Orléans ne voulut-elle point être du voyage, « ne pouvant se résoudre, disent les Mémoires de Sourches (t. X, p. 397), à se trouver dans un lieu où tout devoit lui représenter sa mère qu'elle venait de perdre » .
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tout au monde ce qu'il put pour l'y résoudre; elle lui répondit que, dans l'état où elle étoit, elle avoit une peine extrême à se déplacer, que l'habitude qu'elle s'étoit faite de jouir de toutes ses commodités, sans sortir de son appartement, faisoit qu'elle ne pouvoit prendre son parti de le quitter, à moins de nécessité. Le duc lui dit à cela qu'elle se trouveroit chez lui tout comme elle étoit chez elle, et qu'il apporteroit tous ses soins pour qu'elle s'y trouvât aussi à son aise que si elle étoit dans son propre appartement; les instances réitérées qu'il lui lit, l'envie qu'elle savoit que le Roi avoit qu'elle y vînt, firent qu'entin elle s'y détermina.
Le duc d'Antin, homme d'un esprit attentif, industrieux et galant, se voyant muni de la parole de madame de Maintenon, sans qu'elle s'en aperçût et sans faire semblant de rien, regarde bien la position de son appartement, examine attentivement ses meubles, leurs quantités, leurs qualités, leur couleur, fait une revue exacte sur ses tables, sur ses tablettes, jette un coup d'œil sur ses livres, remarque ceux qu'elle lit actuellement, et après s'être bien mis dans la tête l'arrangement total de son appartement, retourne dire au Roi qu'il l'a déterminée à être du voyage';
1. Suivant Saint-Simon, d'Antin aurait gagné les valets de madame de Maintenon pour pénétrer chez elle pendant qu'elle
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puis, sans dire mot, part sur-le-champ pour Petit- Bourg (le Roi n'y de voit venir que le lendemain). Le duc arrivé à Petit-Bourg, la mémoire encore toute fraîche de Tarrangement de cette chambre, parcourt tous les appartements de son château pour en trouver une dont la position fût pareille : l'ayant trouvée, il y fait placer des meubles, des tables et des tablettes absolument semblables à ceux qu'il avoit vus dans celle de madame de Maintenon; il y mit des livres en qualité et en quantité tels qu'il les avoit vus chez elle, et dans le même ordre qu'il y avoit remarqué. Le lendemain le Roi arrive. Madame de Maintenon est conduite tout en arrivant dans l'appartement qui lui étoit destiné; en y entrant elle fut si frappée de la ressemblance qu'elle croyoit presque entrer chez elle. L'heure de ses lectures arrivée, sans avoir la peine de déballer ses livres, elle n'eut que la main à porter sur sa tablette; elle y trouva tous les livres qu'elle lisoil, et qui plus est, le cordon placé dans chaque livre à l'endroit où elle en étoit. Elle fut on ne sauroit plus surprise que le duc ait pu copier si exactement tout l'arrangement de sa chambre; elle lui en témoigna toute sa satisfaction, et se récria beaucoup sur l'excès
était à Sainl-Cyr, et aurait profilé de son absence pour prendre un plan de la disposition de sa chambre, de ses meubles et de ses livres (Édit. Ghéruel de 1857, t. VI, p. 118).
de cette galanterie qui fut on ne sauroit plus admirée du Roi et de toutes les personnes qui étoient de ce voyage...
On ne peut trop admirer madame de Maintenon sur le silence exact qu'elle a elle-même garde sur son mariage dans tous les temps. Toute autre qu'elle, eut peut-être été tentée plus d'une fois de faire en sorte qu'on le sût, et on peut dire qu'il est surprenant qu'elle n'ait jamais laissé échapper aucun propos qui pût le prouver. Si l'on a trouvé dans les lettres secrètes de son directeur des traces du rang qu'elle occupoit auprès de Louis XIV, on n'a pas pu trouver dans ses propres lettres, ni dans ses écrits les plus secrets, ni dans aucune autre pièce sortie de sa main, aucune marque de cette alliance. Vivant dans une parfaite liberté après la mort du Roi, au milieu des dames de Saint-Louis et des demoiselles dont elle prenoit soin, elle auroit pu s'échapper quelquefois ou même avouer en confidence son secret. Cependant jamais elle n'en fit rien, si ce n'est à madame du Pérou (dame de Saint-Louis, à laquelle elle donna toujours des preuves d'une considération et d'une estime particulière), à qui elle répondit sur ce qu'elle lui disoit de la différence de son état à celui des autres favorites : « Ce sont des liens sacrés. » Toutes les dames de Saint-Louis qui l'ont vue ont toutes rendu
témoignage à son incompréhensible discrétion, en sorte qu'on peut dire qu'en toute sa vie elle ne s'est jamais expliquée sur cela. 11 falloit même que la modestie de madame de Maintenon eut prodigieusement imposé à ses nièces, aux personnes qui la servoient, et à toutes celles qui l'approchoient, puisque personne n'osa jamais lui parler de cette alliance dont la flatterie auroit pu croire pouvoir faire usage pour s'insinuer dans son esprit.
Peu de jours avant la mort du Roi, plusieurs princes qui se trouvoient dans sa chambre, et à qui il parla s'attendoient qu'il alloit leur déclarer son mariage, mais il ne le lit point. Parmi ces princes étoit monsieur le duc d'Orléans, régent, lequel a dit depuis à madame la marquise d'Hautefeuillc ' un jour
1. La marquise d'Haiitefeuille étoit pelite-fille du maréciial de Grancey, maison fort en faveur auprès du duc d'Orléans, régent,etnomément ladite marquise, nièce de madame de Marey qui avoitélé, je crois, gouvernante du Wégenl. (No tn du manuscrit.) Marie-Françoise-Élisabeth Rouxe! était fille de François Bénédict, marquis de Grancey, lieutenant général des armées du Roi, et de Jeanne Garmée de Rahodanges, Elle épousa, en 16SC, Gabriel- Etienne Texier, comte d'Hautefeuille, lieutenant général des armées du Roi. Quant à madame de Marey, elle était fille de Jacques Rouxel de Grancey, troisième du nom, maréchal de France et de sa seconde femme Charlotte de Mornay.Née en 1648, elle épousa, le il novembre 1663, Joseph Rouxel, comte de Marey et de Clermont, son cousin germain. Après la mort de la maréchale sa mère, qui était la sœur de Villarceaux, elle fut gouvernante d'Élisabeth-Charlolte d'Orléans, depuis duchesse de Lorraine et ensuite du duc d'Orléans; elle mourut le 9 mai 1728.
qu'il lui parloit de madame de Maintenon : «Les princes et moi, dans la chambre du feu Roi, nous avions tous peur qu'il déclarât qu'il avoit épousé madame de Maintenon, ce qui nous auroit bien contrariés et bien embarrassés. » C'est madame d'Hautefeuillc elle-même qui me redit ce propos mot à mot en 17/i8...
Son amour pour Dieu, sa conformité à sa volonté, sa confiance en sa providence se montroient dans toutes les occasions. Quand elle voyoit quelqu'un dans la misère, après avoir fait les arrangements nécessaires pour le secourir, elle lui disoit : « J'ai été comme vous autrefois, aussi pauvre et affligée; j'ai toujours eu grande confiance en la Providence. Tâchez d'avoir ces dispositions; soumettez-vous à la volonté de Dieu; il ne vous abandonnera pas. » Cette parfaite soumission à la volonté de Dieu parut dans toute sa sincérité lorsqu'elle eut perdu le Roi; cette perte n'intéressoit pas moins son cœur ([ue son état et sa fortune; elle l'aimoit avec ton le la vivacité d'un cœur naturellement tendre et reconnoissant; mais ce cœur, aussi généreux que tendre, l'éleva au-dessus de toutes les considérations humaines pour chercher Dieu et une consolation solide dans sa volonté...
Je puis ajouter à tout ce que j'ai dit jusqu'ici de madame de Maintenon que l'humilité, qui fut toujours
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chez elle une vertu principale, lui faisoit regarder avec dédain toute espèce de distinction. Elle étoit vivement touchée de ce que toute grandeur s'efface devant Dieu, qui est la grandeur même. Elle avoit un singulier plaisir à se trouver aisée avec tout le monde dans les exercices de religion. « J'ai toujours du plaisir, me disoit-elle, quand je vois tout le monde confondu et sans nulle différence, ma femme de chambre communier avec moi et souvent beaucoup mieux que moi. » Elle pensoit des autres beaucoup moins que d'ellemême. Je puis dire en un mot, et toutes les personnes qui l'ont connue comme moi diront qu'il seroit fort difficile de se faire une énuméralion exacte de ses vertus. Pour terminer tout ce que j'ai dit jusqu'ici de madame de Mainlenon, je puis dire, d'accord avec toutes les personnes qui l'ont connue comme moi, que c'étoit une femme vraiment digne, pour ne pas dire au-dessus de toutes sortes d'éloges.
Le portrait que nous avons mis en lête de ce volume a été récemment trouvé à Lyon, chez un antiquaire, par M. Léon Dru, connaisseur et collectionneur émérite. La ressemblance avec d'autres portraits contemporains ne permet pas de douter qu'il ne représente madame de Maintenon aux environs de cinquante ans, c'est-à-dire à l'époque de son mariage avec Louis XIV. M. de Nolhac, le conservateur du Palais de Versailles, si compétent dans toutes les choses du xvn'' et du xvni" siècle, n'hésite pas à l'affirmer. Nous ne saurions dire quel est l'auteur de ce portrait. La peinture en est bonne et la figure traitée avec beaucoup de soin.
LETTRE DE LOUIS XIV ECRITE PEU DE TEMPS AVANT SA MORT A SON ARRIERE -PETIT- F I L S ET DEPOSEE ENTRE LES MAINS DU MARÉCHAL DE VILLEROY POUR ÊTRE REMISE AU JEUNE ROI A L'AGE DE DIX- SEPT ANS.
Je doute qu'il ail paru beaucoup d'exemplaires de celle leltre; la copie que j'en vais donner a élé faite sur l'original même; on y verra au naturel toute la tendresse d'un père et toute la bonté d'un Roi.