‹ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblée Législatives; ouvrage posthumeChapitre 30 sur 56 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Déclaration de guerre à l'Autriche. — Réticences de Dumouriez dans ses mémoires. *— Comité autrichien. — Brissot veut la guerre. — Duchâtelet réfute l'objection tirée de la désertion des anciens officiers. — • Dîners chez Clavière et Dumouriez. — Gaité de Louvet et de Dumouriez. — Dumouriez communique à Tauteur son mémoire en faveur de la guerre. — Faiblesse de Condorcet. — Nomination de l'ambassade en Angleterre. — M. de Talleyrand. — M. de Chauvelin. — Hésitations. — Dumouriez les termine. — Garât. — L'ambassade mal accueillie à Londres. — Pitt et M. de Chauvelin. — L'ambassade au Ranelagh. — Le public s'en éloigne. — Le duc d'Orléans.

J'ai réservé le point essentiel , le seul qui appartienne à l'histoire , ce qui concerne la déclaration de guerre avec l'Autriche.

Les mémoires de Dumouriez sur son ministère sont très bien faits. Il y a pourtant des réticences. C'est pour cela que je regrette de n'avoir pas gardé des notes. On y verrait ce qui entraîne des guerres.

Brissot voulait la guerre avec l'Autriche. Il en parlait depuis long-temps ; son Cabinet autrichien lui tourmentait l'imagination, une hostilité ouverte lui paraissait préférable à cet état d'intrigue et

d'obscurité où l'on vivait alors. La cour de Vienne donnait plus que des prétextes , cependant elle n'était point déterminée à la guerre. Je suis persuadé qu'avec de la fermeté, de la modération, de la bienséance avec la cour , on pouvait détourner l'orage. La constitution était encore une espèce d'inconnue , un être nouveau qui faisait peur ; il lui fallait des ménagemens pour se faire respecter et pardonner , mais on ne cessait de la i-endre redoutable , et les violences des jacobins la rendaient odieuse. Si les girondistes avaient voulu se concilier le roi , ils auraient désarmé toute l'Europe , ils auraient rendu les émigrés ridicules , et ils auraient maintenu la paix de la France. Les autres puissances étaient si peu liées , si peu disposées à agir de concert, qu'avec un peu de politique on n'avait rien à craindre. \ oilà ce que disait le parti modéré , et je crois qu'il avait raison. C'était l'opinion de M. de Graves , celle de Clavière et de plusieurs autres. Brissot et Dumouriez ne pensaient pas ainsi. Brissot était si violent que je lui ai entendu proposer de déguiser quelques soldats en boulans autrichiens , et de leur faire faire une attaque nocturne sur quelques villages français ; à cette nouvelle , on aurait fait une motion à l'assemblée législative , et on aurait emporté un décret de guerre d'enthousiasme. — Si je n'en avais pas été témoin , je ne le croirais pas. — Dumouriez était moins impétueux et plus habile. 11 voulait la guerre , mais il trouvait dans la conduite de l'Autriche des rai-

sons suffisantes pour la justifier. Une réponse fort imprudente de la cour de Vienne lui mit en main des moyens décens. Je puis assurer que ses collègues ne pensaient pas comme lui. Un jour qu'ils avaient dîné chez le ministie de la guerre , je m'y rendis à six heures , dans l'iuipatience de savoir ce qu'ils avaient lésolu. Dumouriez n'y était plus. La table était couverte de cartes géographiques des Pays-Bas. Il leur avait exposé son plan de campagne. Ils étaient fort sérieux et fort embarrassés. De Graves l'edoutait personnellement l'immensité du fardeau. Roland, Clavière, n'étaient point guerriers. Roland aurait penché pour des négociations qui ne hasardaient rien. Clavière connaissait la difficulté des finances et sentait qu'il n'y avait point de fonds, point de crédit, des impôts arriérés , des rentrées difficiles. — Brissot était au comble de la joie , et disait que la guerre seule , en mettant à découvert les amis et les ennemis de la constitution , pouvait affermir la liberté, et démasquer les perfidies de la cour. — De Graves voyait du danger dans l'armée ; la désertion des officiers lui donnait de l'inquiétude , les meilleurs militaires étaient dans l'émigration. — Cependant aucun d'eux n'osait opposer une volonté ferme à celle de Dumouriez : il entraînait tout par son ascendant ; il voyait une abondance de ressources ; il leur représentait la nécessité de déconcerter les projets de la maison d'Autriche et des autres princes de l'Europe , et de ne pas leur laisser le loisir d'arranger toutes leurs mesures : les

deux partis étaient également actifs. Je me souviens que Duchàtelet , qui pressait vivement la guerre , répondait à la désertion des officiers que les subalternes valaient beaucoup mieux. " Il y a entre eux, disait-il , la même diflférence qu'entre les amateurs et les artistes. Quand tous les anciens officiers nous auraient quittés, nous n'en serions pas plus mal. Nous aurons plus d'émulation dans l'armée , et il se trouvera des généraux parmi nos soldats. »

Des dîners chez Clavière, Roland et de Graves , m'avaient mis en liaison avec Dumouriez : ces dîners étaient souvent remarquables par cette gaîté d'esprit qu'aucune situation n'ôte aux Français quand ils sont réunis en société , et qui était naturelle à des hommes contens d'eux et flattés de leur élévation. Le présent leur cachait l'avenir. On oubliait les soins du ministère. On s'arrangeait dans ses hôtels comme pour y demeurer toujours. Madame Roland seule , en voyant les dorures des appartemens , répétait que c'était pour elle le luxe d'une auberge. C'était Louvet , c'était Dumouriez qui charmaient les conversations. Je me souviens qu'un jour Dumouriez faisant le récit d'aventures galantes où il se donnait un rôle brillant , Clavière lui dit : ti Général , vous avez fait sourire Baptiste. » Baptiste était ce valet de chambre que Dumouriez a illustré dans ses mémoires. Le général entendait raillerie et plaisantait sur l'austérité de ses collègues. Sa vivacité tenait un peu de l'étourderie : son âge et sa place auraient demandé plus de poids.

Il se trouvait associé à des pédans , et s'ennuyait de leurs moralités républicaines ; la confiance entre eux n'exista jamais , mais il sut éviter toute discussion , et une repartie gaie finissait ou prévenait les disputes. Il avait l'esprit prompt , le regard pénétrant, la décision immédiate. Quand il fut ministre, on citait ses bons mots. Il entendait tout ce qui se disait dans une compagnie , il devinait ce qu'il n'entendait pas : il rendait son travail amusant au roi , au lieu que ses pesans collègues faisaient le leur avec une gravité ennuyeuse. Mais au milieu de toutes ses facéties dans le conseil , il suivit son plan et prenait un ascendant décidé.

Un jour il me fit prier de déjeuner chez lui. Son objet était de relire avec moi ce fameux mémoire pour le conseil du roi et pour l'assemblée législative , où il exposait les griefs de la France contre la maison d'Autriche. Ce mémoire , qu'il avait dicté en courant et au milieu de vingt interruptions , était très incorrect pour le style : il en voulait faire avec moi la lecture critique sous ce rapport seulement; mais dans ses digressions fréquentes, j'aperçus toute sa haine contre le prince de Raunitz , le plaisir qu'il éprouvait à l'humilier , et son antipathie contre cette alliance autrichienne qui avait paru le chef-d'œuvre de l'abbé de Bernis. « A présent, me dit-il , le service que je vous demande , c'est de me faire un discours à mettre dans la bouche du roi : je n'entends pas ce style de modération et de dignité. — J'y consens , lui dis-je , très.

volontiers, si la conclusion du discours n'est pas à la guerre , c'est-à-dire si votre objet est simplement de demander à l'assemblée que le roi soit autorisé à déclarer la guerre dans le cas où il n'obtiendrait pas une satisfaction complète de la part de l'empereur. — La conclusion , dit-il , ne peut être arrêtée que dans le conseil 5 faites le discours en exposant les griefs, et nous verrons pour le reste. » — Je contai la chose à Duroverai. Le discours fut fait, accompagné d'une conclusion dont je n'ai pas gardé copie. Mais elle portait en substance que le roi , après avoir exposé ses légitimes sujets de plainte , demandait à être autorisé à déclarer la guerre au roi de Bohême et.de Hongrie , s'il ne faisait pas cesser les rasserablemens des émigrés et ne donnait pas une explication satisfaisante sur les notes officielles, etc., etc. Quand je vis Dumouriez , il me dit que le conseil avait conclu non à une guerre conditionnelle, mais ii une guerre positive et immédiate ; qu'il fallait attaquer les Pays-Bas avant qu'on les eût mis en défense, et qu'au reste le discours que j'avais composé avait été lu au roi dans le conseil, mais qu'il l'avait trouvé trop long et qu'il en avait fait un lui-même, plus convenable à la tournure que la délibération avait prise.

On sait comment cette assemblée législative eut la sagesse de prendre un sursis de quatre heures pour se donner le loisir de peser attentivement une proposition de guerre , et comment , dans une seule

séance du soir, après avoir entendu deux ou trois députés , elle lança un décret qui plongea la France et l'Europe dans un gouffre de misères.

On dira que Brissot et Dumouriez n'étaient que les organes de la volonté nationale , puisqu'il n'y eut que sept voix contre la guerre : mais il me parut alors bien certain que s'ils avaient adopté l'opinion dilatoire, ils auraient eu l'unanimité absolue. Tout les esprits étaient flottans; tous furent décidés par le vœu du conseil : je vis des hommes influens , qui la veille tremblaient en pensant à la guerre , et qui le lendemain juraient de sa nécessité. Condorcet ne la voulait pas , et Condorcet la vota ; Clavière ne la voulait pas , et Clavière la vota ; Roland de même , de Graves de même et une infinité d'autres. L'entraînement des volontés , quand le gouvernement décide , quand les chefs de parti ont pris leur résolution , est inconcevable pour ceux qui n'ont pas vu de près le jeu des passions populaires.

Mais à propos , en faisant ce récit , j'ai tout-à-fait oublié mes compagnons de voyage : il est temps de revenir à eux. Duroverai , peu de jours après son arrivée , était tombé malade , et fut confiné près d'un mois ou dans son lit ou dans sa chambre. M. de ïalleyrand était rentré dans le tourbillon de ses sociétés, et je le voyais rarement. Après que Dumouriez eut les affaires étrangères , la Gironde le pressa de nommer à l'ambassade d'Angleterre et de faire un choix qui pût inspirer de la confiance ; car il fallait s'assurer qu'elle n'entrerait pas dans une

guerre continentale , et rétablir des liaisons qui s'étaient refroidies depuis les évènemens qui avaient Jiineste larévolutiou. Talleyrand paraissait l'homme le plus capable. La Gironde avait bien des préjugés contre lui ; mais , ce qui compensait tout , c'est qu'on le regardait comme perdu à la cour : malheureusement , la loi ne lui permettait pas d'accepter une place à la nomination du roi : on tourna longtemps autour de cet obstacle ; on chercha un biais et on le trouva : c'était de donner le titre d'ambassadeur à quelqu'un qui s'en trouverait honoré , et qui consentirait à se laisser gouverner par Talleyrand. Chauvelin qui était fort jeune , et qui avait donné dans la révolution de toute sa jeune tête, fut désigné par Sieyes : la place était au-delà de ses espérances et il consentit. La Gironde , par surcroît de précaution contre l'un et contre l'autre , voulut placer Duroverai comme conseiller de légation , mais il y eut des difficultés pour lui en donner le titre : il avait l'avantage de bien connaître l'Angleterre, d'être familiarisé avec la langue; et ce choix devait plaire au ministère anglais , puisque Duroverai , naturalisé en Irlande , ayant même une pension du gouvernement irlandais , devait être considéré comme plus attaché au gouvernement de l'Angleterre par un intérêt permanent qu'à la France par une place passagère : il serait évident qu'il n'avait accepté un emploi dans la légation française que par la persuasion qu'elle était essentiellement pacifique, et que son unique objet était de raffermir les liaisons des deux peuples.

C'était cette naturalisation , cette pension irlandaise qui faisaient le nœud de la difficulté pour donner à Duroverai le titre de conseiller de légation. Il fallut donc lui donner les fonctions sans titre. La place n'était que de confiance. Talleyrand , qui avait eu occasion de reconnaître l'utilité de ses conseils, desirait vivement de l'avoir pour coadjuteur. Pour l'accréditer indirectement, il fut nommé dans une lettre du ministre à lord Grenville, et les instructions remises à Chauvelin faisaient une mention expresse de lui. Tous ces arrangemens occasionèrent bien des délais. Le public murmurait de ce que l'ambassade pour l'Angleterre se formait avec tant de lenteur. Au moment où tout semblait fini , Chauvelin fut saisi d'un scrupule d'amour-propre. Il s'aperçut qu'on lui donnait un grand titre et qu'on lui ôtait la réalité du pouvoir ; il se vit comme un jeune homme qu'on envoie dans une cour étrangère avec deux gouverneurs : ce rôle lui parut humiliant. Il ne voulait plus partir. Talleyrand épuisa ses moyens de persuasion sans succès. Duroverai réussit mieux. Il opposa Tamour-propre à l'araour-propre. Il lui fit sentir qu'il se trouvait par cette nomination porté tout d'un coup au premier rang diplomatique auquel il n'aurait pu, selon le cours ordinaire des choses, arriver qu'après plusieurs années. Au milieu de tous ces délais, Dumouriez qui perdait patience me fit prier de passer chez lui. « Je ne comprends rien, me dit-il , à la conduite de vos amis. Depuis quinze jours l'ambassade est nommée, et ils ne pensent

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point à partir. M. de Talleyrand s'amuse ; M. de Chauvelin boude ; M. Duroverai marchande. Ditesleur, je vous prie, que s'ils ne sont pas en route demain au soir, après demain une autre ambassade sera nommée et partira avant raidi. C'est mon dernier mot. 1» Je me mis en course pour chercher les uns et les autres. Il fallut des heures avant de les réunir. Ils sentaient tous que Dumouriez serait homme de parole, qu'il avait un parent à placer, et que leur nomination n'était pas de son goût , mais une pure complaisance pour Clavière et la Gironde. Le départ fut bientôt réglé.

Toute la légation sortit de Paris le surlendemain à quatre heures du matin , dans deux voitures. Nous avions, outre les personnes nommées, Garât et Reynhart. Nous changions alternativement de voiture , et nous avions dans le vovage le plaisir de varier la société. Il se fit gaîment. Chauvelin quand son amour-propre était tianquille était très aimable. Combien d'anecdotes curieuses , si j'avais pensé à les recueillir ! je ne pensai qu'à jouir de la bonne compagnie , de la belle saison , de la conversation de Garât à qui je trouvai plus de bonhomie , plus de simplicité réelle , plus de bon cœur que je n'en avais attendu d'un homme qui avait passé toute sa vie dans le foyer du bel esprit littéraire , si peu favorable en général aux qualités de l'âme. La littérature , depuis deux ou trois ans si oubliée à Paris , si étrangère à la société , fit souvent le fonds de nos entretiens. Celle de Garât n'était pas pro-

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fonde, mais elle était brillante et aimable. Il contait à raei'veille ; il était hem-eux après avoir été renfermé si long-temps à Paris , au milieu des scènes tristes de la révolution et dans les travaux du cabinet. La liberté , l'oisiveté , le plaisir de voir cette Angleterre qu'il admirait d'avance et qu'il ne connaissait point , donnaient à son imagination un essor élastique et une vivacité charmante, u C'est un écolier en vacances » , disait M. de Talleyrand. Dès que nous fûmes arrivés à Douvres , Garât voulut se placer sur l'impériale et j'en fis autant. Il ajusta ses lunettes , et se mit à tout considérer avec la même curiosité que si nous fussions arrivés dans la lune. Les plus légères différences l'affectaient vivement. Il faisait les exclamations les plus amusantes sur les petites chaumières , les petits jardins , la propreté qui régnait partout, la beauté des enfans, l'air de modestie des paysannes , l'habillement décent et propre des gens de la campagne et des habitans des villages ; en un mot, cette scène d'aisance et de prospérité qui contraste si fort avec la misère et les haillons qu'on observe dans ceux de la Picardie le frappait singulièrement. J'étais fier de lui faii'e les honneurs du pays , et je croyais voir ces mêmes objets pour la première fois , tant le plaisir de les lui voir admirer en augmentait l'impression, «c Ah! quel dommage, quel dommage, disait-il , si on allait révolutionner ce beau pays ! Quand la France sera-t-elle aussi heureuse que l'Angleterre? i> Son enthousiasme se nourrissait de

tout et s'augmentait par lui-même ; mais c'était de cet enthousiasme qui s'évapore en babil , et non de de celui qui se concentre.

Quoique j'aie vu Garât très fréquemment durant son séjour en Angleterre , et que l'on vécût très familièrement dans cette société , je n'ai pas contracté de liaison particulière avec lui. Il manquait quelque rapport entre nos caractères. Il m'a paru bon , facile , aimable , tout plein de philanthropie dans ses intentions. Je recherchais l'agrément de sa conversation , et je n'y pensais plus. Il amusait , il n'intéressait pas. Il projetait l'histoire de la révolution , et il ne semblait considérer son événement que par rapport à la manière de le rendre, i; Que croyez-vous que Garât voie dans la révolution du 10 août? me disait M. de Talleyrand. Il n'y voit qu'une belle page pour son histoire. » Lorsqu'il est entré dans ces scènes révolutionnaires , lorsqu'il a joué un rôle comme ministre de la justice , et qu'il a été exposé à un blâme si général , je suis persuadé que son cœur gémissait de tout le mal auquel il a été associé. Il a manqué de courage, il a été faible, il a été vain ; il avait eu la témérité de se charger d'un emploi au-dessus de ses forces , et il aura payé cet instant d'imprudence et d'orgueil par les remords de sa vie. Il est des hommes qu'on déteste pour le mal qu'ils font, il en est d'autres qu'on plaint pour le mal auquel ils se prêtent. Ce qu'il ne pourra jamais justifier , c'est l'espèce d'apologie qu'il avait faite des assassinats du 2 septembre : il

n'y a pas de légèreté d'esprit qui puisse pallier un tel acte de faiblesse. On croyait alors adoucir ces monstres en les faisant paraître moins cruels qu'ils n'avaient été : on voulait les absoudre sur le passé pour se donner le droit de leur donner des leçons d'humanité pour l'avenir. On leur disait en quelque sorte : Ne vous livrez pas au désespoir de la férocité ; nous sommes disposés à vous croire innocens pour ne pas vous précipiter dans de nouveaux crimes.

S'il n'y eut jamais entre Garât et moi aucune disposition à l'amitié, il n'en fut pas de même avec Gallois , qui avait accompagné M. de Talleyrand dans son premier voyage d'Angleterre , et qui était resté à Londres pendant notre excursion à Paris. La confiance s'était d'elle-même établie entre nous , et nous nous cherchions mutuellement pour le seul plaisir d'être ensemble. Gallois est l'homme de lettres français le moins sensible aux besoins de la vanité que j'aie jamais connu. Il aime l'étude pour en jouir et non pour briller. Il s'occupe de législation , d'économie politique , comme des sciences qu'on doit cultiver pour le bonheur du genre humain , et ne m'a jamais paru les envisager comme des moyens de fortune ou de réputation ; au moins ce n'est là qu'une vue secondaire et un tranquille accessoire qui n'agite pas les passions. Avec un cœur aimant et un grand fonds de douceur et d'élégance sociale , il a une raison ferme et des principes de conduite arrêtés. Il se montre peu

dans une société nombreuse ; il s'anime dans un petit cercle d'amis ; mais il ne vaut tout son prix que dans le téte-à-tête. Je l'avais mis en liaison avec tous mes amis les plus particuliers , qui sont devenus les siens , et qui ont conservé les mêmes sentimens pour lui, après qu'il eut quitté l'Angleterre. 11 n'avait mis aucun empressement à se faire connaître , il avait obtenu l'estime solide de tous ceux qui l'avaient connu ; et je l'ai retrouvé tel à Paris , après les orages de la révolution , à travers laquelle il a eu le bonheur de passer, sage pour lui-même , irréprochable pour tout le monde.

Cette ambassade, qui n'avait certainement d'autre objet que de consolider la paix avec l'Angleterre , fut très froidement accueillie à la cour et presque injurieusement par le public: Chauvelin fut même calomnié dans plusieurs papiers , et accusé d'avoir été déguisé en poissarde dans la fameuse affaire de Versailles du 6 octobre. Une des circonstances qui lui nuisit le plus dans les commenceraens fut le zèle mal avisé de Perry , éditeur du Morning- Chronicle. Il crut servir l'ambassade française en parlant pompeusement de toutes les personnes qui composaient le cortège.

Il y voyait une attention extraordinaire de la part du gouvernement: d'abord M. Chauvelin, puis M. Duroverai , M. Garât , homme de lettres distingué ; M. Gallois , plein d'esprit et de connaissances ; M. Reinhart , secrétaire de légation ; le grandvicaire de M. de Talleyrand : tout cela formait un

monde, et jamais légation ne s'était montrée avec une escorte d'écrivains et de littérateurs comme celle-ci. La simple vérité du fait est que M. de ïalleyrand , aimant les gens d'esprit , en avait attiré deux pour lui faire société en Angleterre : c'était à lui qu'il avait pensé en s'attachant Gallois et Garât. Il n'y avait en cela aucune intention politique. Mais ce nombre et ce choix de personnes que Perry faisait valoir comme honorables à l'Angleterre , excitèrent les soupçons et les défiances d'une grande partie du public : on imagina que le but de tous ces messieurs était de propager le système des opinions révolutionnaires, et ils furent considérés comme des apôtres qui venaient faire des procélytes. Chauvelin eut bientôt occasion de s'apercevoir du refroidissement de la cour. Un jour Pitt affecta de se placer entre le roi et lui , et lui tourna le dos de la manière la plus marquée. Chauvelin , piqué , fit un mouvement dans lequel il lui marcha volontairement sur le pied , en appuyant avec assez de force pour obliger l'homme blessé à se retirer d'un pas. Romilly, consulté par eux sur le grand nombre de paragraphes injurieux qui se trouvaient dans les papiers ministérils sous toutes ces formes que la malignité sait prendre quand ceux qui leur donnent le ton leur ont désigné quelques individus à persécuter , leur traça le modèle d'une dénégation forte et formelle de toutes les imputations calomnieuses, avec un défi de prouver contre eux aucune de ces menées révolutionnaires dont on les accusait , et

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