‹ Souvenirs sur Mirabeau et sur les deux premières Assemblée Législatives; ouvrage posthumeChapitre 29 sur 56 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L'auteur est introduit chez Roland. — Son caractère. — Madame Roland. — Ses mémoires. — Intérieur de sa société. — Servan. — Louvet. — Lanthenas. — Pache. — Clavière ministre. — Quelques traits de sa vie et de son caractère. — Son ambition. — Son activité. — Madame Clavière. — Sa maladie. — Guérison opérée par la nomination de sou mari au ministère. — Quelques mots sur l'assemblée législative et les girondins.

Je fus introduit chez Roland : c'était un homme simple dans ses mœm's , grave dans ses propos, un peu pédantesque en fait de vertu. Mais cette espèce d'ostentation morale , qu'on avait tant reprochée à Necker , ne me déplaît point dans un homme public. Je n'aime pas qu'un homme ait l'air d'être étonné de sa probité et de s'admirer lui-même comme le doge de Gènes , de se voir là , au milieu d'un siècle corrompu ; mais un ministre qui affiche un peu en fait de morale me paraît propre à remonter le ton relâché de la société. Cette affectation du moins ne va pas à tout le monde , et ceux qui la tournent en ridicule en ont quelquefois peur en secret.

Madame Roland à tous les agrémens personnels

joignait tout le mérite du caractère et de l'esprit. Ses amis en parlaient avec respect. C'était une Romaine, une Cornélie; et si elle avait eu des fils, ils auraient été élevés comme les Gracques. J'ai vu chez elle plusieurs comités de ministres et des principaux girondistes. Une femme paraissait là un peu déplacée , mais elle ne se mêlait point des discussions , elle se tenait le plus souvent à son bureau , écrivait des lettres et semblait ordinairement occupée d'autre chose quoiqu'elle ne perdît pas un mot. Sa modeste parure n'ôtait rien à ses grâces , et quoique ses travaux fussent d'un homme , elle ornait son mérite de tous les charmes extérieurs de son sexe. Je me reproche de n'avoir pas connu toute l'étendue de ses qualités ; j'avais un peu de prévention contre les femmes politiques , et je lui trouvais trop de cette disposition défiante qui tient à l'ignorance du monde.

Clavière et Roland , après avoir vu le roi dans le conseil , revinrent de leurs préjugés , et le croyaient sincère : elle ne cessait de les prémunir contre les illusions dont la cour était remplie ; elle ne pouvait pas croire à la bonne foi d'un prince élevé dans l'opinion qu'il,était né supérieur à tous les hommes ; elle ne cessait de leur répéter qu'ils étaient dupes, et les plus belles assurances ne lui paraissaient que des pièges. Servan qui avait un caractère noir, un orgueil atrabilaire, lui parut par cette raison un homme énergique et incorruptible : elle prit ses passions pour de la grandeur d'âme, et sa haine

contre la cour pour une vertu républicaine. Louvet qui avait la même prévention devint son héros. Louvet avait beaucoup d'esprit , de courage et de vivacité. Je m'étonnai qu'une femme vertueuse pût regarder le frivole auteur de Faublas , ce professeur du vice , comme un républicain sévère ; mais madame Roland pardonnait tout à ceux qui déclamaient contre les courtisans , et qui ne croyaient aux vertus que dans les chaumières. Elle exaltait des personnages bien médiocres , tels que Lanthenas et Pache , uniquement parce qu'ils avaient la même manière de voir. Cette exaltation ne m'attirait pas , et m'empêcha de la rechercher autant que je l'aurais fait si j'avais pu la connaître de son vivant comme on l'a connue après sa mort.

Ses mémoires personnels sont admirables ; c'est une imitation des Cofifessions de Rousseau, souvent digne de l'original : elle met son cœur sur ses mains , et se peint avec une force et une vérité qu'on ne retrouve dans aucun ouvrage de cette nature. Il a manqué à son développement intellectuel une plus grande connaissance du monde, et des liaisons avec des hommes d'un jugement plus fort que le sien. Roland avait peu d'étendue dans l'esprit. Tous ceux qui la fréquentaient ne s'élevaient point au-dessus des préjugés vulgaires : elle ne crut jamais à la possibilité d'allier la liberté avec la monarchie , et voyait un roi avec la môme horreur que madame Macaulai qu'elle regardait comme un être au-dessus de son sexe. Si elle avait

pu communiquer sa force d'âme et son intrépidité à son parti , la royauté aurait été abattue , mais les jacobins n'auraient pas triomphé.

Madame Roland , qui avait un style énergique et facile , aimait trop à écrire , et engagea son mari à écrire sans cesse. Ce fut le ministère des écrivains. J'ai cru remarquer que les factions qui multiplient les brochures s'affaiblissent dans l'opinion. Dans cette tourbe d'auteurs , il s'en trouve plusieurs qui harcèlent leurs ennemis et les enflamment sans servir leur cause. Ou s'accoutume à parler au lieu d'agir , à disserter quand il faut prendre des mesures , à sacrifier à une politique vulgaire au lieu de s'élever au-dessus des préjugés ; capter sans cesse l'opinion du moment , c'est se donner un méchant maître. Un seul bon journal aurait mieux servi les girondins que la foule des écrivailleurs qui étaient payés par le ministre de l'intérieur sous prétexte d'éclairer la nation et de former l'opinion publique.

Le plus grand l'eproche qu'on ait à faire à madame Roland , c'est d'avoir engagé son mari à publier la lettre confidentielle qu'il avait écrite au roi, et qui commençait ainsi : «i Sire, cette lettre ne sera jamais connue que de vous et de moi. i> — Renvoyé du ministère , il ne put se refuser au plaisir d'une vengeance déguisée : il publia cette lettre qui contenait des menaces prophétiques , sans s'apercevoir peut-être que ces menaces mêmes devaient amener l'événement , et que dire au roi

tout ce qu'il devait craindre du peuple, c'était suggérer au peuple ce qu'il avait à faire contre le roi. Clavière avait été fait ministre des contributions publiques ; j'eus le plaisir de le voir arriver à la place qu'il avait convoitée et pourchassée avec une ambition opiniâtre. C'était l'àme de tous ses désirs. Depuis dix ans , il ne travaillait que pour s'ouvrir la route du ministère : il avait eu toute sa vie l'instinct, le pressentiment de cette élévation. Lorsque M. Necker fut fait ministre , Clavière , qui était un simple négociant à Genève , laissa déjà percer auprès de ses amis intimes l'ambition secrète dont il était pénéti-é. 11 vint à Paris en 1780 , avec Duroverai , pour les affaires des représentans. En passant devant l'hôtel du ministre des finances , il dit à son compagnon de voyage : n Le cœur me dit que j'habiterai un jour dans cet hôtel. » Il se mit à lire lui-môme d'une prophétie si peu vraisemblable , et Duroverai le crut un peu fou. Exilé de la république par le roi de France , après avoir échoué dans ses efforts pour établir une colonie genevoise en Irlande , il vint s'établir à Paris. Certes, il n'y avait pas d'apparence qu'un homme chassé de sa patrie par le ministère français fût un jour appelé dans ce ministère ; mais les hommes ardens entrevoient des moyens où les autres ne verraient que des impossibilités. Clavière écrivit sur toutes les questions de finances : il fut l'auteur de la partie financière de presque tous les ouvrages de Mirabeau : le désordre de cette administration

lui mollirait une perspective obscure de calamités au milieu desquelles on pourrait avoir besoin de lui. Sa tète toujours active avait formé un grand projet pour l'Amérique : c'était d'acheter pour une société un grand territoire , d'y fonder une colonie sur les principes les plus libéraux. Brissot fut chargé d'aller reconnaître le pays ; et ce voyage , dont il publia la relation , ne ralentit pas son ardeur pouila liberté sous les formes républicaines. Cet ouvrage contient un agenda très bien fait, que Clavière lui avait donné pour diriger ses observations. A son retour , il trouva la France dans une disposition qui lui fit renoncer à ce projet. Elle semblait prête à recevoir elle-même cette liberté qu'il avait été chercher en Amérique. — A l'approche des états-généraux , Clavière publia des lettres sur la Foi publique qui lui concilièrent les créanciers de l'état. Durant le cours de l'assemblée nationale , il s'attacha à Mirabeau, dont il prévit l'influence, pour arriver par lui à renverser M. Necker et à lui succéder. Mais il s'était fait beaucoup d'ennemis dans la classe des agioteurs et dans les administrateurs de la caisse d'escompte. Il fut le créateur des assignats , et répandit sur ce sujet un si grand nombre de brochures qu'on en ferait des volumes. Necker ne tomba pas de sa place , il glissa pour ainsi dire sur une pente rapide , et son départ fut aussi clandestin que son retour avait été triomphant ; mais le crédit de Mirabeau ne fut pas suffisant pour faire un ministre , et Clavière resta dans

la foule. Ce fut Brissot , ce Brissot que Mirabeau avait tant méprisé , qui , par son influence sur les girondistes , éleva son ami au ministère. Le roi , qui savait bien son histoire et qui n'avait pas oublié qu'il lui avait ôté sa patrie , ne pouvait le voir qu'avec défiance : il ne le témoigna pas. Il ne lut montra d'abord ni faveur ni prévention. Il parut ensuite le voir avec plaisir et travailler avec lui non-seulement sans répugnance, mais avec intérêt. Clavière avait été à Genève l'un des chefs du parti populaire ; mais on le trouvait fin , on le croyait rusé et dissimulé : rien n'était moins vrai. C'était un homme de beaucoup d'esprit ; il avait été sourd dans sa jeunesse ; privé des plaisirs de la société, il chercha des dédommagemens dans l'étude , il fit son éducation et associa la politique et la philosophie morale aux détails du commerce : il n'avait point de courage personnel , il était timide par tempérament , et cependant il s'était placé toute sa vie dans des positions qui auraient exigé de l'intrépidité dans le caractère ; il semblait que son esprit et sa constitution n'allaient pas de concert 5 il attaquait toujours l'autorité quoique le danger lui fît peur ; on aurait pu dire de lui ce que madame de Flahault disait de Sieyes , que c'était le poltron le plus entreprenant du monde : il aimait le trouble ; il se plaisait dans une situation inquiète et il en redoutait les conséquences. Il disait que si les disputes politiques dans un état libre font du mal , elles faisaient encore plus de bien , et qu'elles met-

taient tout le monde dans un état plus agréable que l'insipidité du repos. Il pouvait même vanter l'anarchie, et trouver des sophismes ingénieux pour la défendre. Son activité était sans bornes ; il se levait au milieu de la nuit , écrivait cinquante pages , se reposait une heure , et vaquait à ses affaires. Son style était diffus et dénotait le défaut de littérature et d'une première éducation. Malgré ses idées républicaines , il aimait le luxe et la représentation : il y avait un contraste entre l'élégance de ses goûts et l'austérité de ses principes , mais il n'avait jamais satisfait son faste aux dépens de sa probité , et en matière d'intérêt pécuniaire il fut toujours irréprochable. Son élévation au ministère eut sur lui un effet qui montre bien qu'il n'était pas d'une trempe commune : il devint plus modeste , quoiqu'il n'eût jamais été hautain ni présomptueux. On ne s'aperçut de sa nouvelle dignité que par un surcroît de simplicité et de douceur, en cela bien différent de Brissot à qui le crédit dont il jouissait avait presque tourné la tète , qui ne prononçait plus que des oracles , et qui ne pouvait pas souffrir de contradiction.

Clavière trouva ses bureaux dans un ordre excellent. Ils avaient été montés sur le nouveau plan avec un travail infini par son prédécesseur Tarbé , et il lui rendait justice avec tant de zèle qu'on aurait cru qu'il voulait le faire regretter. Ce trait n'est pas non plus d'une âme commune, (i)

(i) Clavière observait combien les services de la noblesse

Clavière avait de plus toutes les vertus domestiques , et son commerce devint encore plus agréable et plus facile pour ses amis lorsqu'il fut parvenu au comble de ses vœux.

Il était sujet naturellement à l'humeur , et n'était pas exempt d'une sorte de brusquerie ; mais c'était par tempérament et non par orgueil. C'était le chagrin d'un enfant qui gronde et qui revient de bon cœur.

Entré dans le conseil , il jugea que le roi avait des intentions pures , et en parla sans détour. J'ai entendu sur ce point bien des disputes , je me souviens d'une en particulier ; c'était chez Roland ; il y avait quelques députés de la Gironde : Clavière raconta une circonstance où le roi l'avait surpris à ignorer un point de la constitution ; il avait tiré son livre de sa poche , et lui avait dit en riant : i< Vous voyez , monsieur Clavière , je la sais mieux que vous. 11 Clavière parla dans le même sens ; Brissot se fâcha, il eut d'abord recours aux sarcasmes, puis aux imputations. La conversation devint aigre, et je vis le moment où ils allaient rompre. Clavière en appelait à Roland qui n'osait ni l'appuyer ni le démentir; il craignait de passer pour faible et séduit , s'il eût osé être juste envers un roi dont il était le ministre. Je m'approchai de madame Ro-

étaient coûteux , parce qu'on payait leur qualité et non leur emploi : « C'est, disait-il, faire cultiver des pommes de terre non par un jardinier, mais par un fleuriste hollandais. »

(Note de l'auteur.)

land ; elle était à un bureau où elle faisait semblant d'écrire, je la trouvai pâle et tremblante ; je l'invitai à intervenir pour calmer l'orage : » Croyezvous ?!) me dit-elle en hésitant ; et en même temps elle vint avec adresse et douceur changer la conversation , et la prolongea assez pour laisser aux deux amis le temps de se radoucir.

Madame Clavière aurait bien voulu jouer le rôle de madame Roland , mais elle n'avait qu'en vanité tout ce que l'autre avait en talent et en force. J'ai vu là un des miracles du sceptre royal. Elle était mourante lorsque son mari fut nommé ministre. Une fièvre nerveuse ne laissait presque plus d'espérance pour sa vie. Le médecin nous dit : « Je réponds d'elle , vous la verrez dans quatre jours sortir de son lit pour figurer à l'hôtel des contributions'publiques. )) Sa prédiction fut vérifiée. La joie et la nouveauté de sa situation opérèrent plus que tous les remèdes.

Les caractères sont un genre assez facile quand on ne veut que satisfaire des lecteurs ; mais quand on les fait pour soi-même et qu'on veut se rendre compte sincèrement de ceux qu'on a le mieux connus , il n'y a rien de plus difficile. Le cœur humain est si mêlé de bien et de mal , les motifs sont si cachés , un seul individu est si compliqué , qu'il y a toujours quelque chose d'incommunicable ; on ne peut se rendre compte de tout , et on ne peut pas transmettre fout ce qu'on sent.

Il ne m'est resté que des souvenirs généraux ; je

ne retrouve presque point de faits , de discours , de traits marquans sur une époque qui en était remplie. Si j'avais tenu Un journal de ce séjour , placé dans le centre d'un parti , lié avec presque tous les ministres , j'aurais un recueil très intéressant. — J'allais très rarement à l'assemblée législative : ses débuts étaient encore plus Incohérens et surtout plus passionnés que ceux de l'assemblée constituante. Il n'y avait point de Mirabeau , mais chaque parti avait des orateurs distingués. Dans la Gironde , Guadet était signalé pour le talent de l'à-propos et du sophisme ; Gensonné pour la finesse et la subtilité. Vergniaud , qui ne se montrait que dans les grandes occasions , sortait de son indolence habituelle par des mouvemens passionnés d'une éloquence brûlante , terrible, (i)

(l) Les girondins s'offriront sovis tieux point de vue différens : en tant qn'ennemis déclarés de la constitution et dri roi, on peut leur faire les reproches les plus légitimes • en tant qu'ennemis des jacobins et de Robespierre , on ne peut que déplorer leur perte et sentir que leur destruction a livré la France aux plus affreux malheurs. Comme citoyens d'une monarchie , ils ont été coupables au plus haut degré; comme républicains, ils avaient des vertus; et si l'historien les condamne avant le 10 août, il les estimera par comparaison depuis cette époque , et déplorera également leur élévation et leur chute.

{Note de l'auteur.)

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