XVI AVERTISSEMENT
cond rang auprès de M. Bentharn , ce ne fut point par le calcul d'un homme médiocre qui, incapable de marcher seul , devait considérer une telle association comme une véritable bonne fortune , mais bien plutôt par une suite de cette modestie vraie qui lui faisait attacher peu d'importance pour le nom auquel on attribuait le bien , pourvu que le bien se fît.
M. Dumont, je dois le dire, ne regardait point ces souvenirs comme un ouvrage achevé ; il n'en parlait que comme d'une ébauche qu'il avait l'intention de revoir et de compléter : c'était pour lui des notes sur les choses et les personnes , des matériaux pour un travail historique d'un ordre plus élevé que de simples mémoires ; mais lui seul pouvait le faire, et j'aurais cru manquer à tous mes devoirs en cherchant à remplir les lacunes qu'on peut y remarquer , en essayant de le rectifier , même seulement d'après les vues et les intentions qu'il avait quelquefois manifestées.
Quelques regrets qu'on puisse éprouver de ce qu'une mort si prompte ait empêché l'auteur de mettre la dernière main à cet ouvrage , il n'en restera pas moins comme une des sources les plus curieuses à consulter pour l'époque qu'il fait connaître.
Les liaisons de M. Dumont avec les principaux
AVERTISSEMENT. xvii
personnages du temps et surtout avec Mirabeau , l'ont mis à même de connaître beaucoup de faits et la cause de bien des évènemens ignorés ou cachés par la plupart de ceux qui ont écrit sur ce sujet ; aussi trouvera-t-on dans ces souvenirs , outre des observations sur les faits généraux de la révolution, une foule d'anecdotes inédites, et des révélations sur les évènemens et sur les personnes , plus ou moins importantes sans doute , mais qui toutes offrent le plus grand intérêt.
Ce qui me paraît ajouter surtout au mérite de ce livre et ce qui le distingue de la plupart des écrits du même genre, c'est que M. Dumont, étranger à la France , n'a jamais voulu , par un sentiment de convenance bien honorable et bien rare à cette époque , prendre une part active aux évènemens qui se déroulaient devant lui, ni remplir aucune fonction publique : il n'a donc par conséquent ni l'ien à cacher , ni aucun motif d'altérer les faits dans le but de présenter sa conduite sous un jour plus favorable. Son amour pour la liberté , ses rares talens l'ont rendu confident de grands projets, fait collaborateur d'iraportans travaux , mais ce ne fut jamais que comme ami ou conseil des auteurs véritables. Dès que cette association d'esprit attira sur lui l'attention publique , dès qu'il s'aperçut que les espérances qu'il avait fondées sur le patriotisme de ceux
xvHi AVERTISSEMENT.
qui l'entouraient , faisaient place à une triste réalité , il s'enapressa d'abandonner la position qu'il occupait et se retira.
Il ne me reste plus qu'à dire un mot sur la manière dont M. Dumont a envisagé les travaux de l'Assemblée constituante. Peut-être trouvera-t-on ses jugemens un peu sévères : mais si l'on se reporte au moment où il a écrit ses souvenirs , en 1799 , c'est-à-dire aune époque encore rapprochée des désordres où l'anarchie avait plongé la France; si l'on se souvient que M. Dumont, lorsqu'il arriva à Pai'is , avait déjà vécu plusieurs années en Angleterre , on sera moins étonné qu'il exprime quelquefois vivement sa désapprobation. En face des délibérations de l'Assemblée nationale, auxquelles présidèrent trop souvent une fougue et un enthousiasme irréfléchis , il devait prendre naturellement pour point de comparaison la sage lenteur du parlement anglais et ses formes régulières ; ce contraste devait le frapper péniblement , et il a pu d'autant mieux être entraîné à blâmer ce qu'il voyait , que les résultats prochains des travaux de l'Assemblée constituante ne répondaient point à l'attente qu'ils avaient excitée chez tous les amis de la liberté et des progrès de l'humanité. Il en jugerait différemment aujourd'hui que les faits subséquens ont replacé cette grande époque sous
AVERTISSEMENT. xix
son véritable jour. L'action du temps qui fait disparaître ou qui adoucit les préventions et les exigences , la succession des évènemens qui seule donne la faculté de se placer à un point de vue élevé , nous permettent de déterminer la véritable mission de l'Assemblée nationale. Elle était appelée avant tout à annoncer à l'Europe la destruction de l'ancien ordre social , et à préparer en France l'établissement d'un ordre nouveau. Ceux qui la blâmaient alors si vivement de n'avoir rien fondé ne pouvaient pas apprécier ses travaux à leur exacte valeur. Leur exigence , fondée d'ailleurs sur de nobles motifs , les rendit injustes : ils lui demandaient plus qu'elle ne pouvait faire ; ils lui assignaient une autre tâche que celle que lui avaient départie les décrets de la Providence. Une généreuse impatience de voir se réaliser les grandes destinées de l'humanité leur faisait devancer les temps prescrits par l'ordre des progrès , et ils blâmèrent amèrement l'Assemblée constituante de n'avoir point comblé leurs vastes espérances. Cependant cette assemblée, qui réunissait dans son sein tout ce que la France comptait alors d'esprits élevés et de cœurs généreux , accomplit avec grandeur , hardiesse et désintéressement la tâche la plus noble et la plus étendue qu'il ait été donné à une réunion d'hommes d'annoncer au monde et d'accomplir.