‹ Souvenirs sur Richard WagnerChapitre 13 sur 25 · HAGEN · texte numérisé non relu

HAGEN

Chefd’orcheslre : AntoineSeidl.

Orchestre : Leipzig-Meiningen (combinés).

K. Wagner m’écrivit au commencement de novembre :

Munich, le 2 novembre 1880.

» Très honoré Monsieur,

» J’approuve pleinement vos projets, à condition, cependant, que vous me garantissiez qu’ils seront réalisés avec le personnel d’artistes et l’orchestre dont vous m’avez parlé. Toutefois, il nous faudra établir, auparavant, un contrat en règle, par lequel vous vous trouverez lié, car, sans cela, je ne saurais motiver mon relus au théâtre de Hambourg, qui m’a demandé, eu même temps que vous, I autorisation de donner, l’été prochain, des représentations des Ni bel un (/en à Berlin.

» Veuillez avoir l’obligeance de me faire parvenir, le plus tôt possible, ce contrat, stipulant un dédit, eu cas de non-exécution de votre part; j’envoie aussitôt une réponse négative à Hambourg, et vous promets d’assister aux premières représentations, à Berlin.

» Cordialement à vous,

» Votre dévoué,

» HICHAKD WAGNEK.

Hue de Brienne, S C., elle Z mademoiselle Schrnid. »

BERLIN

Je répondis au Maître, le 3 novembre, et lui donnai pleine satisfaction. Voici quelques passages de ma lettre.

« Je dispose d’un ensemble de chanteurs d’opéra tel que le théâtre de Leipzig n’en a jamais possédé. En mesdames Hedwig Reicher-kindermann et Sachse-Hofmeister, je possède deux prima donna de tout premier ordre. Je puis vous assurer, et notre ami Seidl vous confirmera mon dire, que, dans le rôle de Brunnhilde (Walkyrie), madame Reicherkindermann surpasse toutes, oui toutes ses devancières.

» Vous vous demandez, sans doute, pour quelle raison je destine, malgré cela, madame Materna aux représentations de Berlin, et pourquoi je n’ai pas reculé devant l’énorme dépense nécessitée par rengagement de cette artiste? La raison en est bien simple. Je ne veux à aucun prix faire des expériences a Berlin. Madame Reicher-kindermann ne fait qu’étudier, en ce moment, les deux dernières parties ( Siegfried et le Crépuscule des Dieux j et je veux qu’elle les ait chantées, ici, à Leipzig, avant de me décider à les lui laisser chanter à Berlin. Vous pouvez voir, par là, très vénéré Maître, que ce qui me tient par-dessus tout au cœur, c’est que votre œuvre soit représentée avec le plus de pereclion possible. Pour le moment, je n’ai pas non plus l intention d utiliser pour Berlin, madame

Sachse-Hofineister, une des figures les plus éblouissantes de la scène allemande, hors de pair dans les rôles d’Eisa, d’Élisabeth et de Senta.

» Veuillez avoir la bonté de me renvoyer le traité signé, car j’ai à faire toutes sortes de préparatifs urgents. En ce qui concerne certaines questions de détail d’ordre purement artistique, je prendrai la liberté, à l’occasion, de solliciter votre approbation et vos conseils. La promesse que vous me faites d’assister avec madame Wagner, aux premières représentations, me comble de joie. Il ne nous reste plus qu’à espérer que le Soigneur daignera bénir notre entreprise. »

Wagner envoya son refus au chef d’orchestre Sucher, à Hambourg, dans les termes suivants :

« Cher et honoré ami,

» Permettez-moi de ne pas répondre, aujourd’hui, à la plus grande partie de vos dernières communications et de vous faire savoir brièvement que je viens de traiter avec l’opéra de Leipzig pour des représentations des NibolnvffCHj qui seront données, au mois de mai de l’année prochaine, au théâtre Victoria, à Berlin; ainsi se trouve réalisé un projet auquel nous travaillons, Neumann et moi, depuis deux années déjà, et qui n’a pu être exécuté jusqu’ici. Pour cette fois, M. Pollini est arrivé un peu trop tard. Mais qu’est-ce qui empêcherait la Direction du théâtre

BERLIN

du Hambourg de poursuivre, durant le cours de l'été, l’entreprise de Neumann, qui sera forcément limité à un nombre restreint de représentations ?

» En ce qui me concerne, je suis persuadé qu’un directeur qui arriverait a Berlin avec une bonne troupe et un matériel convenable, et qui y jouerait mes œuvres, sinon d’une façon permanente, du moins en saisons assez prolongées, ferait d’excellentes affaires. Quant à Tristan , j’ai promis d’en tenter la représentation, en dehors de Bayreuth. à Leipzig en premier lieu. Si la tentative réussit, je le mets volontiers à la disposition du théâtre de Hambourg.

» Avec mes meilleurs souvenirs à votre chère femme, je reste,

» Votre dévoué,

» Kl CHAUD WAGNER.

» Munich, ce 4 novembre 1880, rue de Brienne 8 C., 2 e étage. »

Pollini ne se tint [pas pour battu. Le contrat avec le théâtre Victoria allait être signé, lorsque j’appris que le directeur, M. Émile Hahn, était subitement parti en voyage. Que s’était-il donc passé? Pollini lui avait simplement fait la proposition bien tentante, au lieu de me louer sa salle, d’y représenter de concert avec lui et avec le concours des artistes de Hambourg, le Mefistofele de Boïlo. Le directeur Hahn se rendit à Hambourg, entendit l’opéra italien, et

164 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, préféra toucher l’argent de la location de son théâtre plutôt que de risquer, à son propre compte, une entreprise pleine d’aléa. Pour me rassurer contre toute concurrence éventuelle, le Maître m’envoya le télégramme suivant :

Munich, ce 9 novembre 1880.

» Si vous êtes décidé à exécuter réellement les différents paragraphes, comme vous paraissez le vouloir, mon acceptation vous est acquise; je vous donne l’assurance, en même temps, que je n’accorderai aucune autorisation ultérieure, de nature à faire du tort à votre propre entreprise. Ainsi donc, concluez partout.

» R. WAGNER

C’est ce que fis en effet. Je signai tout d’abord avec le directeur du théâtre Victoria, de sorte que la salle m’était assurée pour le moi de mai 1881. Ceci fait, je m’assurai par traité le concours de Henri et Thérèse Yogi, d’Amélie MaternA et d’Émile Scaria, que j’avais entendu à Vienne, dans le rôle de VVotan lors d’une représentation absolument manquée du Rheingold. La question de l’orchestre fut l’objet de notre plus vive sollicitude.

Lorsque les représentations des Nibelungen à Berlin parurent sur le point de se réaliser enfin, je crus de mon devoir d’en informer l’intendantdes théâtres royaux, Son Exc. M. de Hülsen, qui m’avait toujours

BERLIN

témoigné beaucoup de bienveillance. Je ne lui dissimulai pas, lors de l’entretien que j’eus avec lui, mon étonnement que lui, le chef de la première scène allemande, eût montré une réserve aussi dédaigneuse à l’égard de l’œuvre la plus grandiose que la musique dramatique ait produite. Comme il m’objectait que la Walkyrie seule lui paraissait pouvoir être représentée à la scène, je défendis les trois autres pièces avec une éloquence qui dut être très grande, puisqu’il finit par me dire :

— Écoutez, vous m’avez convaincu. Si je ne peux pas empêcher la représentation des Nibelungen ix. Berlin, j’aime encore mieux qu'elle ait lieu chez moi qu’au théâtre Victoria.

Après que nous eûmes, dans une longue conférence, qui dura plusieurs heures, établi dans ses grandes lignes, la distribution des rôles pour la Tétralogie, distribution combinée entre Leipzig et Berlin, M. de Hülsen, qui s était peu à peu enflammé pour mes projets, termina notre entretien par ces mots :

— Maintenant, il faut que je fasse le plus tôt possible un rapport à mon gracieux Maître, l'Empereur, sur ce projet grandiose, car sa sanction souveraine nous est indispensable.

Ce qui paraissait surtout préoccuper M. de Hülsen, c’était que la scène de l’Opéra de Berlin fût insuffisamment outillée pour les représentations wagnériennes. Pour tirer la question au clair, je lui propo-

sai de soumettre la scène à unç inspection minutieuse, à laquelle prendraient part, en même temps que nous, l’inspecteur général des théâtres royaux, Brandt et l’inspecteur de la scène de l’Opéra de Leipzig, Romer. Le 26 novembre, l’intendant général écrivait :

« En principe, Sa Majesté l’Empereur n’est pas opposée au projet, mais nos craintes au sujet de l’insuffisance technique de notre scène n’ont fait qu’augmenter ; la conférence, qui pourrait être fixée à dimanche prochain, 5 décembre, résoudra sans doute la question. »

Peu après, je reçus une lettre du Maître, qui me donnait pleins pouvoirs pour la représentation des Nibelungen à Berlin.

« Cher monsieur Neumann,

» Conformément à ce qui a été convenu entre nous, je vous accorde, parla présente, le droit exclusif de représenter mon Anneau des Nibelungen sur une scène berlinoise, pendant le printemps ou l’été de la prochaine année 1881 ; en échange, vous me garantissez, comme droits d’auteur, dix pour cent sur chaque recette brute, comme vous le faites à Leipzig.

» Votre dévoué,

Bayreuth, 28 novembre 1880.

En possession de celte lettre, je ne fus pas autrement inquiet en recevant de SI. de Hülsen le billet suivant, au sujet des conférences qui devaient avoir lieu à Berlin.

Berlin, le 29 novembre 1880.

« Monsieur le Directeur,

» Je vous propose de fixer au samedi 4 novembre de deux à cinq heures, finspection projetée de la scène de l’opéra royal. Du reste, plus j’y réfléchis, plus je suis convaincu qu’elle ne dispose pas des ressources techniques nécessaires pour la réalisation de notre projet.

» Votre dévoué,

)) VON HÜLSEN. »

A ces préoccupations vinrent s’en ajouter d’autres bien plus graves. Bien que le Maître m’eut laissé toute liberté pour le choix du théâtre, comme il ressort de sa lettre ci-dessus, nous n’avions cependant jamais songé, dans nos négociations, à l’Opéra royal, ii me répugnait donc de surprendre Wagner, en le mettant en présence du fait accompli. Sans doute, par devers moi, je pensais toujours au merveilleux orchestre de l’Opéra royal, à la troupe d’élite dont il disposait, et où se trouvaient des artistes comme Frantz Betz, Albert Niemann, Lili Lehmann, Marie Braûdt, etc., tous très appréciés du Maître, mais je n’avais même jamais fait allusion, devant lui, à la

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168 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, scène royale. Lorsque nos projets me parurent toucher à leur réalisation, par le fait de l’approbation de l’Empereur, je crus de mon devoir de m’assurer également de celle du Maître. Je lui annonçai ma visite, par télégramme, et il me répondit aussitôt :

Bayreuth, 27 novembre 1880.

« Vous verrai avec plaisir. Veuillez me fixer l’heure de votre visite.

» WAGNER

Je partis aussitôt pour Bayreuth, et j’eus avec le maître une conférence aussi longue qu’animée. 11 ne voulait, à aucun prix, entendre parler de représentations à l’Opéra; la manière d’agir de von Hiilsen l’avait trop profondément blessé. Pendant que nous discutions, il alla appeler sa femme et lui fit part de l’objet de ma visite en ces termes :

— Figure-toi que Neumann veut donner les représentations à l’Opéra et que Hülsen daigne représenter le Ring de concert avec lui.

Madame Wagner, qui s’était rangée à mon avis, cherchait à calmer son mari, lui disait :

— Neumann a parfaitement raison; il est d’une très grande importance que les représentations aient lieu sous le patronage de l'Empereur d’Allemagne et c’est manifestement le cas, puisque tout ce que Neumann a demandé pour assurer à ton œuvre la meilleure représentation possible a été sanctionné

par le souverain. 11 est donc hors de doute que l'Empereur Guillaume s'intéresse à l’œuvre etpourcequi concerne sa réalisation artistique Neumann et Seidl en prennent l’entière responsabilité.

Nos efforts combinés réussissent enfin à tranquilliser le Maître et à lui arracher son consentement.

— Soit! allez à l'Opéra, nous dit-il : mais vous irez sans moi. Je n’irai pas à Berlin.

— Dans ce cas, je n’y vais pas non plus, répondis-je.

Une nouvelle et longue discussion s’ensuivit, à laquelle madame Wagner mit fin en disant :

— Eh bien, si Neumann nous donne l’assurance que tout se fera comme tu le veux, nous irons à Berlin : tu es toujours libre de réserver ta décision définitive si les choses ne se passent pas comme tu le désires.

Je partis donc de Bayreuth pleinement d’accord avec le Maître et avec sa noble femme, à l’intelligente intervention de laquelle je devais en grande partie l’acceptation de celui-ci, muni de l'autorisation de faire représenter le Ring à l’Opéra royal. Comme suite à nos négociations, j’écrivis, dès mon retour à Leipzig, la lettre suivante à M. de Hülsen :

Leipzig, 30 novembre 1880.

« Excellence,

» Je reviens de Bayreuth, et je trouve votre honorée du 29. Si le début de votre lettre, où vous m’autori-

170 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, sez gracieusement à faire le samedi 4 décembre, une inspection minutieuse de la scène de I Opéra royal, me fait un devoir de vous exprimer ma plus vive gratitude, la fin de cette lettre, où Votre Excellence me dit que, à mesure que le moment décisif approche, vos craintes au sujet des ressources techniques de l’Opéra augmentent, m’oblige à vous demander, en toute franchise : cette inspection est-elle toujours annoncée, et cette conférence, qui doit avoir lieu le dimanche 5 décembre, répond-elle toujours à votre désir? [/entreprise en question est si vaste, elle a, au point de vue artistique, financier et au point de vue national une importance si extraordinaire, la responsabilité que j’ai assumée pour en assurer la complète réussite, sous votre égide, est si grande, que pour mener à bonne fin cette œuvre grandiose, il faut chez ceux qui la dirigent, quelque chose de plus encore que la foi dans le succès, et le concours loyal, consciencieux de tous leurs collaborateurs, artistiques et techniques. Ce qu’il faut, c est l’enthousiasme, c’est le dévouement absolu, sans réserve, de tous, depuis le chef jusqu’au dernier ouvrier. Permellez-moi, Excellence, de vous parler à cœur ouvert, avec une franchise que votre haute loyauté n’interprétera pas mal. 11 me semble que Votre Excellence n’a plus cette confiance ferme, cet enthousiasme ardent qui doivent nous faire triompher. Étant donnée l’attitude que vous avez prise, autrefois, à l’égard du Ring, celle évolution me paraît, chez

vous, parfaitement compréhensible et toute naturelle.

Je trouve non moins compréhensible et natuiel que les avis financiers, artistiques et techniques que \ous avez certainement tenu à recueillir, antérieurement et maintenant (et je suis loin de vous en blâmer) n aient pas pu se modifier subitement, d’un jour à l’autre. Les objections que l’on a pu faire autrefois à la représentation du Ring sur la scène de 1 Opéia, subsistent certainement encore aujourd’hui, et Votre Excellence sera d’autant plus disposée à y pretei 1 oreille, qu elles émanent d adversaires qui possèdent, à juste titre d’ailleurs, toute la confiance de Votre Excellence, tandis que je suis seul à soutenir une opinion diamétralement opposée à la leur, que je suis pour ainsi dire un étranger pour vous, n ayant pas été en mesure, jusqu’ici, de gagner votre confiance, et chez qui l’on pourrait être tenté de voir, derrière son enthousiasme pour une œuvre, des préoccupations purement personnelles.

» S’il en était ainsi, Excellence, si cela était simplement possible, je me sentirais, par cela même, absolument arrêté, paralysé, la réussite de notre entreprise s’en trouverait compromise, et je me verrais dans rimpossibilité d’en assumer la responsabilité, non seulement vis-à-vis de vous, mais encore vis-à-vis du Maître et du grand public de la métropole de l’Empire allemand. Je vous prie donc, Excellence, de me dire, en toute franchise, si ces objections, — que pour ma part je ne trouve nullement

insurmontables, — vous paraissent d’une gravité telle, que votre foi dans le succès de notre œuvre en reste sérieusement ébranlée. Si telle devait être votre réponse, je la recevrais sans amertume, et je garderais à jamais le souvenir de la bienveillance que vous m’avez témoignée. Tout en négociant avec vous, nous avons dû envisager la possibilité d’avoir à réaliser notre œuvre grandiose sur une autre scène que la vôtre. C est de ce côté-là que je vais désormais diriger tous mes efforts et je suis convaincu que vous ne cesserez pas d’accorder à la grande cause que je défends, votre appui si précieux et que vous ne me retirerez pas complètement la sympathie que j’ai eu le bonheur de trouver auprès de vous.

» Je suis, Excellence,

» Votre bien respectueusement dévoué,

» ANGELO NEUMANN

M. de Hülsen me répondit la lettre suivante :

Berlin, ce 1 er décembre 1880.

« Cher Monsieur,

» Votre honorée d’hier me paraît avoir été écrite sous l’impression de ce que vous avez entendu à Bayreuth. Les hypothèses sur lesquelles vous vous appuyez pour me prêter des idées comme celles qui figurent dans votre lettre, sont absolument fausses, comme je me réserve de vous le démontrer de vive voix. En ce

BERLIN

qui concerne l’affaire elle-même, je ne me suis occupé de la question technique que par rapport à la Walh'yi'ie, que le Maître m’avait donné l’autorisation de représenter ici. 11 y a quatre semaines environ, que je crus devoir demander le rapport détaillé de l’inspecteur Brandt, qui avait pris part à la représentation à Bayreuth et qui connaît l’œuvre, avec ses difficultés techniques aussi bien qu’il connaît l’Opéra d’ici, avec l’effrayante pauvreté de ses ressources ; ce rapport, que je reçus il y a six jours, n’a fait qu’augmenter les craintes que m’inspirait l’insuffisance de notre théâtre. Une inspection de celui-ci, faite par vous et puis la conférence qui suivrait en démontreront l’inanité, ou bien en établiront le bien fondé et vous rendront ainsi votre liberté. Reconnaissez donc loyalement, cher monsieur, ce qu’on peut lire entre les lignes de votre lettre, à savoir que le Maître préfère le théâtre Victoria, et que vous seriez heureux que vos propositions fussent considérées par nous comme nulles et non avenues. V « enthousiasme » que vous me demandez d’apporter à notre œuvre commune] dépasse la mesure de ce que je peux donner; mais sachez que lorsque j’entreprends quelque chose, je m’y donne tout entier, comme l’exige le sentiment du devoir, tel que je le comprends. Four le reste, je m’en remets à vous, et vous laisse libre de visiter le 4, de conférer le S, ou de vous retirer. Des notes parues dans les journaux font prévoir, dès à présent déjà, que c’est cette dernière solution qui l’emportera.

» Toujours à visage découvert, mon cher directeur!

» Veuillez agréer l’expression de ma parfaite considération.

» Votre dévoué,

» v. H 11 LS en. »

Le Maître m’ayant accordé lui-même, à Bayreuth, l’autorisation de représenter les Nibelungenk l’Opéra royal, les suppositions de M. de Hülsen étaient parfaitement erronées, et lorsque j’affirmais que je voulais donner la préférence à la Maison de l’Empereur, mes affirmations étaient d’accord avec mes désirs secrets, ne fût-ce qu a cause du merveilleux orchestre que je devais trouver à l’Opéra. Je télégraphiai donc à Hülsen :

« Suppositions erronées. Maintiens conférence projetée. »

Puis, je partis avec mon chef machiniste Rômer pour Berlin, où nous établîmes immédiatement que la scène de l’Opéra possédait les moyens techniques nécessaires pour la représentation du Ring . Après la conférence du 5 décembre, je pus envoyer le télégramme suivant à Fôrster :

« Remporté brillante victoire à la conférence. Tout conclu, sous réserve approbation définitive de l’Empereur. Hülsen vient de me rendre ma visite. Prière observer encore discrétion absolue. Rômer arrive demain midi, moi demain après-midi. Prière

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de me mander ici, par télégraphe, toutes nouvelles venant de Wagner. »

A la conférence, une difficulté d’ordre tout particulier s’était présentée. J’avais demandé instamment qu’Antoine Seidl, à qui l’œuvre était familière et que Wagner lui-même avait proclamé le meilleur chef d’orchestre qui existât, fût chargé d’étudier l’œuvre et de la diriger à la scène; M. de Hülsen, de son côté, faisait valoir qu’un règlement de l’orchestre royal interdisait de laisser monter au pupitre tout chef qui ne ferait pas officiellement partie de cet orchestre. Pour en finir, je proposai d’engager Seidl pour trois mois à l’orchestre royal, ce que l’intendant accepta, sous la réserve de l’approbation de Sa Majesté. A mon retour à l’hôtel, à l’issue de la représentation, je trouvai une carte, où Hülsen me disait :

« Je viens de parler à l’Empereur. La nomination de Seidl est acceptée. »

Le jour qui précéda la conférence, Hülsen me fit part de l’intention qu’il avait d’envoyer le télégramme suivant à R. Wagner :

« Nous sommes entendus pour représentations Anneau Nibelungen sous la direction de Angelo Neumann et Antoine Seidl, avec les troupes combinées de l’Opéra royal et de l’Opéra de Leipzig, à condition que vous m’accordiez ensuite le droit de représenter la Walkyi'ic . »

J’insistai vivement auprès de M. de Hiilsen pour qu’il supprimât la dernière phrase de son télégramme, en lui assurant que Wagner ne répondrait même pas. Lorsque nous nous séparâmes, j’avais l’impression d’avoir gagné M. de Hülsen à ma manière de voir. Quand j’arrivai, le lendemain matin, vers onze heures aux bureaux de l’Intendance générale des théâtres, M. de Hülsen m’aborda avec ces paroles :

— La réponse ne peut plus larder maintenant.

— Quelle réponse? lui demandai-je.

— La réponse à la dépêche que j ai envoyée ce matin, à huit heures, à Bayreuth.

Or ce télégramme était conçu dans les termes cités plus haut.

— Je suis désolé que vous ayez fait cela, Excellence ! lui dis-je. Comme je vous l’ai fait remarquer hier, il est imjtossible que Wagner nous réponde, et vous verrez qu’il ne répondra pas.

U ne peut pas ne pas répondre. Ce serait une

grossièreté de sa part, riposta M. de Hülsen.

Est-ce que vous vous imaginez peut-être, lui

répliquai-je, que Richard Wagner se sentira très flatté de votre télégramme qui voulait dire, en réalité, que seule la Walkyrie comptait pour vous, et que l'Or du Rhin, Sieyfried et le Crépuscule des Dieux, n’avaient aucune valeur ?

Lorsque après l’inspection du théâtre, je revins dans le bureau de l’Intendant avec le directeur de l’Opéra, von Strantz, le chef machiniste Brandt et

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tout le personnel technique, M. de Hülsen me reçut avec ces mots :

— Effectivement, le rustre n’a pas encore répondu. Il faut que je dise cela à mon Gracieux Souverain !

Quand toutes les objections techniques eurent été réfutées à la conférence, et écartées, quand TEmpereur Guillaume eut sanctionné la nomination de Seidl pour trois mois, et que nous eûmes réglé tous les détails de la distribution des rôles, je pris congé de M. de Hülsen, qui m’autorisa, à regret, à retourner à Leipzig, où ma présence était devenue très né cessaire. Mon départ eut lieu le 6 décembre, mais je dus promettre de revenir quelques jours après.

J y reçus, de M. de Hülsen, les lettres et billets suivants :

Berlin, ce 7 octobre 1880.

» Monsieur le Directeur,

» Il m’a été impossible, hier soir, de parler à Sa Majesté en particulier; l’Impératrice et les princes étaients présents et je n’ai pu aborder la question. Je ne pourrai probablement pas y arriver davantage vendredi, quand je verrai le Souverain, pour le rapport. Je vous enverrai sous peu un questionnaire, que je vous prie de remplir et de me renvoyer avec la distribution des rôles. Le Tagblatt d’ici a publié hier une note : Les murs ont des oreilles !

» Veuillez agréer l’expression de ma parfaite considération. » Votre dévoué,

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