‹ Souvenirs sur Richard WagnerChapitre 12 sur 25 · ETUDES TOUR « TRISTAN · texte numérisé non relu

ETUDES TOUR « TRISTAN

Le théâtre de Leipzig avait maintenant inscrit à son programme tous les ouvrages de Wagner depuis /lîWisijusqu'au Crépuscule des Dieux, sauf un, Tristan et Iseult. Aussi mes efforts incessants tendaient-ils à ajouter encore ce joyau à notre couronne. Je m’étais assigné ce but, que la scène de Leipzig fût la première qui pût donner un cycle complet de Richard Wagner. Aussi avais-je sans cesse à m'adresser au Maître, au sujet de la question Tristan. Le plan des études avait été réglé avec la collaboration personnelle du Maître. Le 14 février 1880. j’écrivis à Wagner, alors à Naples, que je m’occupais activement de Tristan et Iseult et que je lui demandais s’il préférait à toute autre distribution celle qui comprendrait le couple Vogl, ou bien s’il considérait comme désirable d'avoir Juger

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dans le rôle de Tristan, au cas où il serait possible de l’engager. Je terminais ma lettre en disant que, si mon vœu le plus ardent pouvait enfin se réaliser et si je pouvais saluer le maître aux représentations de Tristan dans sa ville natale, je ne croyais pas pouvoir rêver un plus beau couronnement pour ma mission à Leipzig. Sur quoi, je reçus la lettre suivante :

Naples, le 20 février 1880.

« Mon cher Directeur,

» Tous mes remerciements pour les aimables lignes que vous m’avez récemment écrites. Au sujet de Jâger, je me suis d’abord adressé à Bayreuth. Mais hier Seidel m’a écrit aussi et par lui je connais de façon plus précise la situation. Avant tout je suis très opposé à la représentation de Tristan en «représentation extraordinaire », surtout avec l’éternel couple \ogl, qui sans doute s’acquitte admirablement de sa tâche, mais qui, en semblant avoir le monopole de Tristan . est un obstacle à la diffusion de mon œuvre. Mais ne montez pas Tristan avant de pouvoir le monter dans d’assez bonnes conditions pour qu’il prenne une place importante dans votre répertoire. Il faut bien que l’affaire se fasse enfin avec Jager; faites-lui seulement chanter les deux Siegfried.

» Si la cantatrice que vous avez en vue pour Iseult vous fait défaut pour cet été, cela m’arrangera que

150 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, vous reculiez les représentations projetées, car je devrai certainement prolonger sensiblement mon séjour à Naples à causedes bains de mer, qui me sont nécessaires, et par suite je ne pourrai être à Leipzig. Mais je vous donnerai volontiers mon concours pour vos représentations de Tristan, aussitôt que les circonstances, devenant favorables pour vous, me feront espérer un succès.

» En vous priant de me rappeler au bon souvenir de mon excellent admirateur et ami M. le docteur Fôrster, ainsi que de saluer cordialement pour moi l’ami Seidel, je reste

» Votre respectueusement dévoué,

» Villa Angri Pausilippe.

» P'-S. — Si vous avez des envois d’argent à me faire, je vous prie de les adresser au banquier Fr. Feustel, à Bayreuth, mais de m’envoyer les reçus à signer h moi-même, ici, à Naples. »

Enchanté, je répondis, entre autres choses, le 28 février :

« C’est précisément ce qui m’a constamment occupé : donner Tristan et Iseult avec mon personnel. Maintenant j’ai complètement assuré la distribution de tous les rôles avec notre personnel et je vous prie de me faire parvenir votre autorisation pour le droit de représentation, car il faut que nous nous mettions

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au travail sans perdre de temps. Je vous en prie, très honoré Maître, bannissez toute crainte; fiez-vous à moi et à Seidl, vous serez contentée nous. Il va de soi que je mettrai l’ouvrage au répertoire courant. >>

Nous ne reçûmes pas de réponse à cette lettre. Nous commençâmes donc nos préparatifs pour Tmtane n nous basant sur la lettre précédente très explicite. Alors, dans la seconde quinzaine d’avril, Seidl reçut soudain une lettre de Wagner où il faisait allusion à une lettre antérieure qui s’était perdue, expliquait qu’il ne reviendrait d’Italie qu’en décembre, et qu’il n’autorisait pas la représentation de Tristan sans sa collaboration personnelle. « 11 faut, disait-il, que j’arrange d’abord cet ouvrage pour en rendre la représentation possible, et je ne puis confier le soin de cet arrangement à personne, et à coup sûr, pas meme à vous, mon cher Seidel, qui, par votre conduite dans cette affaire, me prouvez que vous ne savez pas du tout de quoi il s’agit. »

Le Maître allait jusqu’à menacer de réclamer devant les tribunaux si on ne tenait pas compte de ses réclamations, si bien que je me vis forcé de lui adresser, le 23 avril, la réponse suivante :

« Le contenu de votre lettre à M. le chef d’orchestre Seidl m’a surpris à un tel point qu’il m’est impossible de dissimuler ma stupeur. Que vous vouliez diriger personnellement les études et répétitions de Tristan et Iseult, nous flatte infiniment, mais que

vous fassiez dépendre de cela le droit de représenter la pièce, c’est pour nous inattendu.

» Mes dispositions étaient prises de telle sorte que rien n’aurait empêché la représentation d’être donnée dans la seconde moitié de juin. Après avoir pris connaissance de la lettre en question, j’ai naturellement, et bien que la plus grande partie des décors fût déjà prête, retiré Tristan du répertoire.

» Mais la façon dont vous avez été amené à agir à notre égard a très péniblement frappé tout le monde, et moi tout particulièrement — et vous le comprendrez sans doute facilement. »

Wagner répondit à cette lettre par les explications suivantes :

« Cher Monsieur,

» 11 faut donc encore que je m’explique sur cette affaire, bien que j’aie cru déjà le faire de façon si claire que les erreurs qui subsistent encore, — pour parler franchement, —me déconcertent moi-même.

» Je ne tiens pas de journal et ne puis par suite vous donner la date exacte de ma dernière lettre, dans laquelle, il y a environ deux mois :*

» 1° Je vous dissuadais de ne donner Tristan qu’avec des artistes en représentations, et vous engageais, au contraire,

» 2° A donner l’opéra avec vos propres ressources (à propos de quoi je proposais l’engagement de Jii-

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ger) et je me réservais de le monter moi-même à Leipzig, par suite de quoi,

» 3° Comme je ne pouvais revenir en Allemagne avant la fin de l’automne, j’étais forcé de demander que la chose fût différée jusque-là.

» Là-dessus vous me répondez... sur le point essentiel, rien du tout, mais me dites seulement que vous voulez en effet donner Tristan avec vos propres ressources (de Jâger pas un mot), et pas seulement avec des artistes en représentations. Comme cette lettre ne me disait rien d’une remise à plus lard, je l’envoyai à Seidl (sic) avec prière de vous expliquer mon intention, que vous n’aviez pas encore comprise. Cette lettre à Seidl fut malheureusement perdue, et ce qui me révéla cette circonstance fut que je lus plus tard dans les journaux des notes sur de prochaines représentations, cet été, avec moi.

» Je reconnais volontiers que ce procédé m’a vexé, car seul je puis savoir à quel danger serait exposée une représentation de Tristan qui, —comme je vous l’expliquais, —ne serait pas par moi-même proportionnée aux forces de votre troupe.

» Je souhaite que vous trouviez ce mécontentement compréhensible. Si cependant de véritables malentendus ou des erreurs avaient été causés par moi sans que je m’en souvienne, je vous prie de nouveau de m’en excuser, au cas où je n’aurais pas eu le droit de me froisser.

» Au surplus, j’espère que cet incident ne troublera

154 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, pas davantage nos bonnes relations, qui ont été si fécondes en résultats.

» Sentiments tout dévoués de votre

» Naples, 24 avril 1880. »

Dans ces conditions, il ne fallait plus songer à donner Tristan en juin. Je laissai donc pour le moment tomber ce projet et je m’occupai avec d’autant plus de zèle de nos représentations extraordinaires des Nibelungen à Berlin. Dans l’intervalle, je reçus de Wagner la lettre suivante :

« Cher Monsieur,

» Le mois dernier, j’ai reçu du secrétaire de votre théâtre le compte acquitté ci-joint, pour les droits de deux pièces ; l'Or du Rhin et lu Walkyrie. Comme j’avais appris — et je vous en félicite que vous aviez, en faisant appel à des concours étrangers et de premier ordre, représenté en mai le cycle complet des Nibelungen , y compris Siegfried et \eCrépuscule des Dieux, je comptais sur le règlement de ce qui me restait de droits à toucher de ce chef. Comme j'attends toujours sans résultat, je me permets de vous demander des renseignements à ce sujet et je reste, avec mes cordiales salutations,

» Votre tout dévoué,

» Naples, villa d’Angri; Pausilippe, 16 juillet 1880. »

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Nos relevés de comptes indiquaient que l’encaissement avait été fail par un représentant autorisé du Maître.

Enfin, reproduisons encore ici une lettre à moi adressée au nom de Wagner, par sa femme, et qui se rapporte à l’engagement de Juger que nous étions en train de conclure :

« Monsieur et cher Directeur,

» Mon mari, très occupé, me charge de vous prier en son nom de lui faire parvenir l’engagement que vous lui aviez promis pour M. Juger, sous la forme d’une offre faite à celui-ci. Mon mari me charge aussi de vous remerciei^encore tout particulièrement pour votre consentement, car il est persuadé que vous ne sauriez trouver un meilleur interprète pour le rôle difficile de Siegfried, et parce que, pour l’étranger surtout, il faut absolument un homme de belle prestance qui donne une interprétation vraiment dramatique de cette figure, la plus importante de tout le Ring. S’il vous demande cette offre, cher monsieur, c’est parce qu’il a lui-même poussé M. Jâger à consentir à un engagement ferme, et à se réserver seulement l’éventualité de chanter « en représentations » quand vous donnerez le Ring. Vous l’obligeriez par uite beaucoup en faisant le plus tôt possible ce qu ils vous demande.

» Mon mari vous remercie cordialement, cher monsieur, de vos aimables souhaits, et à ses meilleurs

156 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, souvenirs, je joins l’assurance de ma considération très distinguée.

» C. WAGNER

» Vendredi, 7 août 1880. »

La première représentation de Tristan et lseu/t sur le théâtre de Leipzig n’eut lieu qu’en janvier 1S82 et uniquement avec nos propres artistes. Nous verrons plus tard quel en fut le succès.

Le 28 octobre 1880, j’étais en mesure d’annoncer au Maître l’agréable nouvelle que les obstacles qui s’étaient jusqu’alors opposés à la réalisation de nos projets pour Berlin, étaient enfin surmontés. J’avais reçu l’acceptation du conseil municipal de Leipzig. Les portes du théâtre Victoria nous étaient ouvertes, et j’avais réussi à réunir une troupe d’artistes de premier ordre, qui comprenait, provisoirement les noms suivants :

BUUNNH1LDE. AMÉLIE MATERNA.

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