‹ Souvenirs sur Richard WagnerChapitre 17 sur 25 · W AGNES · texte numérisé non relu

W AGNES

Le désir du Maître reçut immédiatement satisfaction; la lettre suivante de madame Cosima Wagner y fait allusion.

Dimanche, 20 décembre 1880.

u .Mon cher Directeur,

» Cordialement merci pour les bons souhaits que vous avez eu l’amabilité de m’envoyer et pour les lignes que vous m’avez écrites après votre départ de Bayreuth, où vous rappelez les heures que nous avons passées ensemble à Wahnfried. Vous avez, pour l’année qui vient, une grande tâche devant vous, mais vous avez accompli de si belles choses, que je puis sans hésiter, vous souhaiter le succès, étant sûre d avancc que mes souhaits se réaliseront.

» Le Kapellmeislei • Seidl est ici, et nous avons été

BERLIN

heureux, mou mari et moi, de prendre connaissance de tout ce qu'il nous a rapporté, et de lui faire part, en même temps, de tout le bien que vous nous avez dit de lui. Recevez, avec lexpiession renouvelée de ma gratitude, les salutations cordiales de mon mari, et l'assurance de ma parfaite considération.

» c.. wac.ner. »

Rendant que SeidI était auprès de W agner et s’entendait avec lui sur tous les détails de la représentation à Berlin, et sur les coupures qu il convenait de faire, Leipzig avait reçu la visite de Maurice Strakoscli, le célèbre professeur de chant de la Palli. Strakosch, dont l’expérience est si grande, chercha à me gagner à l’idée de représenter le Ring à Londres en me faisant les propositions les plus alléchantes, comme en témoigne la correspondance ci-dessous. Je demandai donc au Maître de me céder l’œuvre pour l’Angleterre. Wagner me répondit :

Bayreuth, le 27 décembre 1880.

« Quel ouragan ! Cependant, je ne dis pas non, avec la conviction que vous m’accorderez toute satisfaction.

» WAGNER

Peu après, le 3 janvier 1881, je reçus de üayreulh le télégramme suivant :

« Pour éviter possibilité d’un engagement ailleurs veuillez m’annoncer télégraphiquement que vous songez à Jiiger pour Siegfried dans entreprise a l’étranger.

J’étais heureusement en mesure d’assurer mainte-. liant au .Maître que son désir serait réalisé, et de lui donner enfin, le 8 janvier, quelques détails précis sur nos projets artistiques.

« Si je vous envoie aujourd’hui seulement les renseignements que je vous avais promis, la raison en est que je ne voulais vous annoncer, autant que possible, que des certitudes. Arrivons au fait, .lai établi avec M. Slrakosch le contrat suivant : le total des représentations de l'Anneau des Nibclungen est fixé à seize; elles auront lieu dans le courant du mois de juin de celte année (éventuellement en 1882) ; dans le premier cas, elles seraient données après celles de llerlin.

» M. Slrakosch me paiera pour chaque cycle quatre mille livres sterling, soit en tout seize mille livres (trois cent vingt mille marks). Cette somme représente la recette définitive que je toucherai, et ne pourra, eu aucun cas, subir ni une diminution, ni une augmentation.

» Vos droits d'auteur s’élèveront par conséquent pour les quatre cycles à la somme ronde de trentedeux mille marks; à mou avis, il est plus sage, dans

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imo entreprise aussi colossale, de préférer le certain à l’incertain, au risque de faire quelques sacrificesel de toucher un peu moins.

» La somme de seize mille livres m’est garantie d avance. Elle devra être déposée, d’ici au 1 er avril 1881 au plus tard, à la banque d’Angleterre, à mon nom, et de façon que je puisse, après chaque représentation et sans l’aulorisalion de qui que ce soit, retirer le montant de mille livres. J’ai cru bon de signer ce contrat avec M. Strakosch, parce qu’il est parfaitement au courant de la situation à Londres (et en Amérique) et que cela est d’un très grand

poids. Et maintenant, mon vénéré Maître, j’en arrive à une seconde question qui n’a pas une moindre importance.

» Je nourris en effet le projet de me faire refaire un matériel complètement neuf pour les Nibdungen et de mettre à profil, à ce sujet, les expériences antérieures. La noble mission d’être hors d’Allemagne et même par delà l’Océan le Prophète de ce Nouveau Monde musical que votre génie a révélé à l’humanité, m’enthousiasme et me remplit à tel point que j ai abandonné tous les autres projets que j avais formés pour l’avenir. Je suis intimement convaincu de pouvoir mener à bon fin la tâche grandiose que j’ai entreprise si vous, notre Réformateur, vous voulez bien rester ferme et inébranlable à mes côtés. Combattant sous votre drapeau, j’aurai la certitude d’atteindre sûrement le but auquel je tends.

iRf

» Pour pouvoir nie mettre immédiatement à l’œuvre, il me paraît nécessaire de donner à nos conventions verbales la forme d’un contrat écrit. Par ce contrat, vous m’accorderez du 1 er janvier 1882 au 31 décembre 1883, le droit exclusif de représenter rAnneau des Nibelungen à Berlin, Londies, taris. Saint-Pétersbourg el en Amérique. Partout, vous toucherez, comme droits d’auteur, dix pour cent sur la recette brute. En ce qui concerne l’Amérique, vous voudrez bien me faire connaître vos désirs particu tiers , et je n’ai pas besoin de vous dire que je feiai tout ce que je pourrai pour leur donner satisfaction. Une question encore : Voulez-vous m accorder le droit de représenter Tannhauser e t Lohengrin à Paris ! Si oui, voici quel est le plan que j ai arrêté : Je jouerai Tannhauser et Lohengrin à Paris, en mars el avril 1882, puis, je reprendrai le cycle des Nibelungen à Londres el à Berlin, je partirai en septembre pour F Amérique, et enfin, en avril 18M, je donnerai les Nibelungen à Paris. A propos de mon projet de représenter Lohengrin el Tannhauser à Paris, je crois devoir vous faire remarquer que Y on m’a déjà fait, à ce sujet, des propositions très acceptables.

» Enfin, permettez-moi de vous dire également que je m’efforcerai de régler au mieux de vos intérêts bien entendu, la question des droits d’auteur pour vos premières œuvres, au théâtre de Leipzig.

Je vous déclare, dès aujourd’hui et sans la moindre réserve, que je considère cela comme un devoir sa-

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cré, vis-à-vis de vous et de votre famille. Pour atteindre ce but, il sera nécessaire que vous me fassiez connaître par écrit vos desiderata. Puis, je prendrai énergiquement l’affaire en mains. »

En meme temps, je proposais à Jiiger, qui était alors le chanteur préféré du Maître, un engagement pour l’Angleterre, P Amérique et la Russie, uniquement guidé, comme je le fis remarquer à madame Cosima Wagner, par la pensée de réaliser les désirs de W agner. De Bayreuth je reçus, par retour du courrier, la réponse suivante :

Bayreuth, le 10 janvier 1881.

« Mon cher ami,

» Je n ai rien à objecter à vos plans et projets, car je me rends bien compte que vous êtes l'homme de la situation. L’année prochaine, 1882, j’aurai besoin de mon personnel pour Parsifal , pour juillet (répétitions) et aoiM (représentations) : d’après votre plan, vous auriez fini fin juin. II se pourrait que j’eusse besoin alors d’un ou de deux de vos artistes pour Bayreuth. En ce qui concerne l’Amérique, vous savez sans doute, que jusqu’aujourd’hui, je nourrissais fortement le projet d’y aller moi-même et de m’y ramasser la fortune que je ne possède pas, hélas! Je crois que ma présence y eut produit d’excellents résultats; — les fatigues que j’aurais du affronter et qui m’effrayaient m’ont rendu hésitant, jusqu’ici, — je vous laisse volontiers travailler là-bas à ma place et

1S8 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, pour moi, avec l’espoir que mes vœux pourront se réaliser ainsi, fut-ce même dans des proportions modestes.

» Vous demandez Tannhaüscr et Lohciigrin pour Paris? Accordé! J’aurai seulement à m'entendre au sujet du droit de représentation de ces deux œuvres, avec mes concessionnaires Volt/, et ltalz, à qui je l’ai cédé antérieurement. Vous m’avez rendu de grands services et je vous dois des recettes sur lesquelles je n’osais plus compter. Seul, le théâtre de Leipzig s’est refusé, jusqu’ici et malgré vos efforts, a me traiter équitablement, en ce qui concerne mes intérêts et je suis touché de voir que, sur ce point aussi, vous êtes décidé à défendre ce qui est mon droit, sinon légal, du moins moral. Conformément à votre désir, je vous enverrai sous peu une lettre qui établira le bien-fondé de mes prétentions. Ainsi : merci et courage!

» A vous de cœur,

» R 1C H A R t> WAGNER.

„ p..s. — Ci-joint, la seconde lettre que je viens d’écrire. »

Bajreuth, le 10 janvier 1881.

« Mon cher Directeur,

» 11 me paraît contraire à toute justice, ou du moins à toute équité, que le théâtre de Leipzig, ma ville natale, soit le seul qui se soit refusé à me laisser

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