‹ Souvenirs sur Richard WagnerChapitre 25 sur 25 · PARS1FAL · texte numérisé non relu

PARS1FAL

A mon retour de Londres, où j’étais allé donner à lier Majestys Thealer des représentations de /’ Anneau des Nibelungen avec le matériel de Bayreuth, je m’occupai aussitôt des préparatifs de la grande tournée Richard Wagner qui devait commencer à l’automne. Le 12 juin, je renouvelai donc au Maître ma prière de me donner le droit exclusif de représenter 1*Anneau des Nibelungen et Tristan, car cela faciliterait notablement la conclusion de mes contrats pour la tournée.

Wagner me répondit aussitôt

« Mon bien cher ami,

» S’il y a encore une chose qui puisse m’étonner en ce monde, c’est bien vous. Dieu ! quelle activité

318 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, infatigable, quelle foi, quel courage ! Eh bien, je ne ne vous laisserai jamais en plan.

» Il n'y a qu’au sujet de Tristan que j’avais une hésitation, mais elle disparaîtra aussi dès que j’aurai arrangé l’affaire Batz.

* Pour les Nibelungen vous avez déjà de moi toutes les assurances que vous désirez, n’est-ce pas? En voulez-vous encore davantage ? Cela pourra se faire.

» C’est une bonne idée de venir avec Seidel. Et maintenant,

» Votre émerveillé et tout dévoué,

» Bayreuth, 13 juin???? ». (sic)

La remarque indignée sur l’affaire Batz se rapporte à une discussion fâcheuse qui s’était élevée, après la représentation de Tristan à Leipzig, entre nous et Batz etVoltz; les hommes d’affaires de Wagner, parce que nous avions reçu le droit de représentations non par leur intermédiaire, mais directement du Maître. Wagner avait été très mécontent de la conduite de ses représentants et avait adressé à M. Batz une lettre assez vive, dont me fut envoyée une copie, si bien que je puis la publier ici.

Venise, le 26 avril 1882.

« Cher Monsieur Batz,

»~Il m’est impossible de croire que vous ayez l’intention de profiter de mon grand âge, qui vous

est bien connu, uniquement pour me priver, en provoquant en moi ces excitations de sentiments qu on appelle colère, de la jouissance des fruits de ma longue existence. En tout cas il semble que vous aviez surtout intérêt à me convaincre, par des soins particuliers pour le succès de mes affaires, de la \aleur de votre amitié personnelle.

» Mais j’ai eu si souvent à regretter vos procédés erronés à cet égard qui; j’ai dit chercher un arrangement en confiant à un fondé de pouvoirs le soin de mes intérêts vis-à-vis de vous. Je suis peiné d’apprendre que cette tentative n a été pour vous qu’une occasion de me créer de nouveaux ennuis. Pour mettre les choses au point, à 1 amiable, je désire avoir avec vous un entretien au cours d une visite ipie vous me ferez à Bayreuth, à votre convenance, dans le courant du mois prochain.

» J’espère arriver par là à une entente tout à fait amicale sur les relations que nous devrons continuer à avoir. Mais en même temps, au sujet de Tristan et Iseult , je me réserve le droit, par suite de nos conventions dont la teneur m’est restée très présente, de vous interdire pour le moment toute immixtion dans les dispositions que je pourrai prendre pour cet ouvrage. Si vous persistiez dans votre attitude contre la direction de Leipzig, vous auriez nécessairement à entrer en procès, non pas contre cette direction qui a été pleinement autorisée par moi à représenter Tristan, mais contre moi qui ai donné cette autori-

320 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, sation. Vous auriez alors vraisemblablement à jouer un rôle singulier, car il apparaîtrait que, conformément au texte du traité que vous auriez à produire, c’est moi, et non pas vous, qui ai à connaître du droit de représentation; car vous n’aviez à donner un consentement conforme au mien qu’après avoir obtenu mon autorisation formelle. Le droit qui vous était par là concédé sera bientôt mis en lumière et reconnu comme une simple formule de courtoisie, purement illusoire. Alors il faudrait aussi examiner les services, qu’en possession de votre droit apparent, vous pouviez me rendre en toutes circonstances et ceux que vous m’avez rendus en réalité. Difficile sera aussi à justifier la prétention que vous émettez en soutenant que, quand, après de longues hésita tions et réflexions, que m’impose ma conscience artistique, je donne à un théâtre l’autorisation de représenter Tristan, je ne dois pas oublier de vous en informer et de vous charger de la perception des droits sur lesquels vous croyez pouvoir retenir un tant pour cent absolument hors de proportion avec un service que la poste peut me rendre tout aussi bien. Comme je vous l’ai dit déjà, après vous avoir, à plusieurs reprises, fait connaître mon désir à ce propos, je ne supposais pas que, sans en tenir aucun compte, vous continueriez hardiment à chicaner derrière mon dos des directeurs qui me sont tous dévoués et dont l’activité artistique est couronnée de succès. Je dois donc admettre que, malgré tout, tout cela n'est pas

DÉSIRS ET RÉALISATIONS, sérieusement voulu et que vous désirez peut-être rétablir entre nous des relations personnelles acceptables. En considération des grands services que vous m’avez rendus pour faire reconnaître mes droits d'auteur, si mal défendus, sur mes premiers opéras, aussi bien que de la grande fidélité et du zèle que vous m’avez témoignés sans interruption depuis dix ans, je vous tends la main, par l’invitation a Bayreuth que je vous ai notifiée au début de cette lettre, pour établir entre nous une nouvelle entente. Je me réserve aussi de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que vous obteniez une preuve manifeste de ma reconnaissance.

» Dans l’espoir de vous trouver amicalement disposé à accepter mes propositions, je reste, avec ma haute considération,

» Votre,

Peu à peu arrivait la fin de notre période de direction à Leipzig. Nous ne pouvions mieux couronner notre carrière dans la ville natale de Richard Wagner que par la représentation de l’ensemble des œuvres du maître, depuis Rienzi jusqu’au Crépuscule des Dieux. Je ne puis rappeler ici les ovations extraordinaires qui nous furent faites à cette occasion, à mon associé Forster et à moi ; mais je garde le souvenir reconnaissant du moment où le premier bourg-

raestre, docteur Robert Georgi, à la fin du Crépuscule des Dieux, vint sur la scène et en présence du public, nous adressa une allocution où il disait que le théâtre municipal de Leipzig ne s’était encore jamais élevé à pareille hauteur. Ensuite entra une délégation de « l’association Richard Wagner », ayant à sa tête MM. Zenker et Frisch. Le président loua les services rendus par nous aux œuvres du Maître et me remit une adresse qui est au nombre des plus précieux souvenirs que m’a laissés ma carrière à Leipzig.

J avoue volontiers que le départ de Leipzig me fut pénible. Je n’ai guère, dans toute ma carrière, rencontré de public qui ait montré plus d’intelligence artistique et témoigné plus d’intérêt à toutes les choses du théâtre, que celui de Leipzig à celte époque. Même à ceux qui, à mon arrivée, quand j’étais un inconnu pour eux, ont cherché à me combattre, un peu précipitamment peut-être et un peu durement, je garde un souvenir reconnaissant. Ce furent précisément ces luttes qui ont trempé mon courage et accru mon énergie.

Mais enfin le sort en était jeté et je me rendis à Prague, à l’appel de Franz Schmenkals, pour avoir avec lui un premier entretien au sujet de l’entreprise éventuelle du Théâtre national allemand. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que je visitais la capitale de la Bohême. La ville me fit de nouveau une excellente impression. Il est vrai qu’alors les

rues et les boutiques portaient presque toutes des noms allemands.

Au commencement de juillet nous partîmes pour Bayreuth : August Forster et moi, nous avions décidé de passer l’été à la « Fantaisie » située tout près àDonndorf. Nous annonçâmes notre arrivée à Wagner et nous fîmes à Wahnfried une visite que madame Cosima Wagner nous rendit bientôt. Cependant dans les premiers temps nous ne réussîmes pas à rencontrer le Maître lui-même car il était complètement absorbé par les répétitions de Parsifal. C’est à une soirée donnée à Wahnfried que nous devions pour la première fois nous retrouver en face l’un de l’autre. Wagner vint aussitôt à moi pour m’emmener dans une pièce voisine, où nous puissions nous entretenir sans être dérangés par le bruit de ses nombreux invités. Une comtesse, dont le nom m’échappe, et qui, fascinée en quelque sorte par le voisinage du grand homme, s’attachait à lui, nous suivi! dans cette pièce sans remarquer que le Maître ne voulait pas être dérangé. Elle paya cher son audace : « Vous ne voyez donc pas que je veux être seul avec .Monsieur! — tonna tout à coup Wagner comme un dieu en courroux — j’ai à lui parler. » Et il me prit par le bras et m’entraîna dans le coin opposé, tandis que la malheureuse toute tremblante s’enfuyait d’un pas chancelant. « Neumann, commença-t-il, j’ai tout à fait conscience que j’ai eu tort d’autoriser la seconde entreprise à Londres; tout aurait bien mieux été comme vous

324 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, laviez combiné. » La façon dont il se justifia alors d’avoir accordé cette faveur à Francke-Pollini et de n’avoir pas tenu sa promesse de venir à Londres en personne, avait quelque chose de particulièrement émouvant. Il s’exprima avec tant de chaleur et me combla d’attentions aimables à un tel point que toute trace de désaccord eût dû disparaître, quand bien même je n’aurais pas déjà vu que son abstention, si pénible quelle m’eût été alors, était justifiée par les préparatifs nécessaires et les répétitions absorbantes de Par si fai. Bref, je fus complètement désarmé et notre cordiale entente fut plus solide que jamais.

Le 29 juillet eut lieu la première représentation de Parsifal : c'est un événement, que tous ceux qui y ont assisté comptent au nombre de leurs souvenirs les plus marquants. Le public, ce soir-là, offrait naturellement un aspect particulièrement intéressant. L’attente était surexcitée au plus haut point. Fôrster et moi nous étions placés au troisième rang et le hasard voulut que derrière nous prît place, avec sa femme, un des plus fêtés parmi les interprètes de Wagner, Albert Niemann. Dépeindre l’impression que l’œuvre fit sur nous tous serait au-dessus de mes forces. Une émotion profonde s’empara de moi et j'eus le sentiment que j’assistais à un solennel service divin. Pour ce qui est de l’interprétation, Amélie Materna et Hermann Winkelmann furent remarquables, ainsi que l’orchestre sous la direction de

Hermann Lévy. Mais supérieure à tout fui l’interprétation d’Emile Scaria dans le rôle de Gurnemanz. Sans exagération on pouvait la déclarer parfaite. Cet artiste, qui, l’année précédente, avait enthousiasmé Berlin avec son Wolan, puis qui, à Londres, quatre mois plus tôt, nous avait tellement déçus et inquiétés, réalisa sous la direction du Maître, une interprétation de Gurnemanz, qui fit reflet d’une révélation, et qui satisfit tout le inonde au plus haut point, y compris Wagner lui-même.

Après la représentation, nous rentrâmes en voiture à la Fantaisie sous une pluie battante. Le souper nous y attendait servi sur une longue table. Outre nos deux familles il y avait là, avec sa femme et sa fille, la basse de Munich, Siehr, qui chantait alors klingsor et devait incarner plus tard Gurnemanz; puis, curieux hasard, j’avais pour voisin de table le publiciste Edouard Hanslik, un des adversaires les plus passionnés du Maître de Bayreuth.el qui, malgré tous les changements, l’est resté jusqu’à la fin de sa vie. Le regretté critique viennois, sous le coup de la violente émotion de Parsifal, restait silencieux et était devenu beaucoup plus indulgent. Naturellement la conversation roula uniquement sur le grand événement dont nous venions d’être les heureux témoins. Hanslik faisait volontiers chorus à notre enthousiasme et ne cherchait à faire aucune restriction, si bien que nous le croyions déjà complètement retourné.

Au cours de l’entretien et des descriptions que chacun faisait des impressions qu’il avait reçues. Forster émit cette idée extraordinaire, mais dont les événements ne devaient que trop démontrer la justesse et qui frappa comme un coup de foudre notre cercle si joyeusement animé : « Vous verrez que Wagner va mourir. » La conversation jusque-là si vive s’arrêta brusquement, jusqu’à ce que je me fusse sufïisamment ressaisi pour répliquer à Forster :

» Qu’est-ce qui vous fait dire une chose pareille? — Un homme, continua-t-il, qui a créé ce que nous avons vu aujourd’hui, ne peut plus vivre, il a fini son œuvre, il doit bientôt mourir. » Ces paroles, prononcées avec un profond sérieux et presque les larmes aux yeux, nous bouleversèrent tous de telle sorte qu’il fallut assez longtemps pour que les convives reprissent un peu de leur entrain si grand jusque-là. Mais nous ne pûmes retrouver la joie et l’abandon complets que nous avions eus jusqu'alors dans nos propos.

J’ai assisté à cette époque-là à sept représentations de Parsifal. A la première, lorsque Wagner, après la chute du rideau, apparut sur la scène, au milieu des acclamations, entouré de ses artistes, il pria le public, qui pendant les actes n’avait pas ménagé les manifestations de son enthousiasme, de s’en abstenir. Aussi la seconde eut-elle lieu au milieu d’un profond et respectueux silence des spectateurs, ce qui amena le Maître à faire, le troisième soir, une

nouvelle allocution : « 11 avait à dissiper un malentendu : ses paroles ne visaient que les marques d’approbation pendant le cours des actes ; mais il ne voulait pas priver les artistes des remerciements des spectateurs après la chute du rideau. » Aux représentations suivantes le public manifesta de nouveau son enthousiasme à la fin de chaque acte.

Je ne sais si l’on connaît ce fait que, à la troisième représentation, Fritz Brandt assura la marche du décor mobile qui s’était arrêté, en s’élançant au péril de sa vie : grimpé sur le décor, et, suspendu à une poutre, d’un coup de couteau hardi il supprima l’obstacle. 11 fallut assez longtemps pour qu’on pût venir à son secours avec des échelles et faire descendre de cette hauteur vertigineuse l’audacieux qui s’y balançait en grand danger.

Pendant les répétitions déjà des bruits avaient couru sur le désaccord de Wagner et de Marianne Brandt. Un jour l’artiste vint à moi en pleurant et se plaignit amèrement de la vivacité du Maître, dont elle avait souvent à souifrir. Je cherchai naturellement à la calmer; mais elle m’assura qu’elle avait le jour même, à la répétition, dit à Wagner : « Je sais que vous ne seriez pas fâché de me voir me retirer; mais je ne peux pas faire cela, je me dois à ma réputation artistique. » Je ne pouvais faire autrement que de dire comme elle, et pourtant je me rappelais que c’était moi qui, l’année précédente, quand le Maître m’avait consulté au sujet du choix de Marianne Brandt pour

328 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, le rôle de Kundry, le lui avais nettement déconseillé, et cela en songeant au second acte. Les représentations données par Marianne Brandi, que j’estimais énormément avec tout le monde, comme artiste, n’ont pas pu, sur ce point spécial, modifier mon opinion, si excellente qu’ait été son interprétation dans le premier et dans le troisième acte.

Je voudrais encore rappeler ici un dîner qui eut lieu à Wahnfried. Tous les convives furent vivement touchés de la façon reconnaissante et charmante dont Frantz Liszt, madame Wagner, mais par-dessus tout Richard Wagner lui-même, rappelèrent des aperçus spirituels d’Hans de Bulow. Et quiconque a connu cet homme rare doit déclarer, comme je le fais ici volontiers, que Hans de Bulow ne fut pas seulement un grand artiste, mais aussi un homme de premier ordre.

Pendant le repas, la conversation tomba aussi sur l’interprétation du rôle de Gurnemanz par Scaria. Je dois avoir très éloquemment exprimé mon admiration, car le Maître, se levant brusquement de sa place, s’élança vers moi, m’embrassa, et cria à deux reprises :

— Non, Neumann, quelle joie vous venez de me causer, en appréciant avec tant de feu l’interprétation de Scaria. Je craignais fort, étant donnés les rapports tendus qu’il y a entre vous et Scaria, que vous ne la jugeassiez défavorablement. Vous êtes vraiment un rude homme. Vous avez aujourd'hui éclipsé Scaria

car il serait incapable de s’élever à une pareille objectivité.

— Mais, dis-je, Maître, cela se comprend pourtant bien : le Gurnemanz de Scaria est incomparable.

Wagner me serra énergiquement la main et se tournant vers Liszt.

— Qu’en dis-tu, n’ai-je pas eu raison d’en tenir toujours solidement pour lui?

Il se réjouissait comme un enfant. Et j’eus le sentiment qu’à partir de ce jour-là, j’inspirais encore plus de confiance au Maître.

Après le dîner eut lieu dans le salon une conversation très animée. Comme à table déjà j’avais refusé toute boisson alcoolique, on remarqua que je n’acceptais non plus ni café ni cigare. Ce qui fit dire à madame Wagner :

— J’admire votre esprit de suite.

Mais le Maître répliqua avec bonne humeur :

— Il n’y a rien d’étonnant à cela. Evidemment Neumann aime bien la vie : comme il se figure que le vin, le café et les cigares lui font mal, il y renonce. Cela prouve simplement qu’il tient à la vie.

Je dus, en souriant, reconnaître la justesse de sa remarque.

Quand plus tard l’occasion se présenta d’ètre seul avec le Maître, l’entretien se porta surdes sujets plus sérieux. Nous discutâmes des questions d’affaires, le procès avec Voltz et Batz, au sujet de la représentation de Tristan , la prochaine tournée du « Théâtre

Richard Wagner » et d’autres plans très vastes. Le traité qui me concédait le droit exclusif de représenter VAnneau obtint l’approbation définitive de Wagner. Je devais le lui apporter quelques jours plus tard pour qu’il le signât. Je découvris aussi au Maître sans restriction le vœu le plus secret de mon cœur, à savoir qu’il me confiât aussi le dernier joyau de son trésor, Parsifal. A ma propre surprise il ne se montra pas disposé à refuser et même, à ma prière, il consentit à ce qu’â notre prochaine rencontre, au traité pour /’ Anneau, j’en ajoutasse aussi un pour Parsifal.

C’est à cet important entretien que se rapporte la lettre suivante :

« Cher ami,

» Tâchez donc de rester encore ici jusqu’à lundi, car je pourrai certainement vous recevoir et vous entendre ce jour-là à cinq heures de l’après-midi. Aujourd’hui j’ai dû m’enfermer, même pour ma famille, afin de ne pas être amené à parler et de reposer un peu par le silence mes malheureux nerfs. Demain il y a de nouveau représentation, ainsi il ne reste que lundi pour cet entretien que je désire moi aussi, et encore uniquement l’après-midi, eu égard à ma santé.

» En passant je fais remarquer que c’est C.-W.

Batz seul qui ne paie pas pour moi et que je n’ai plus affaire qu’à Cari Voltz et C ,c .

» Avec les saluls les plus cordiaux de » Votre dévoué,

» IUCIIAHD WAGNER.

» Bayreuth, le 5 août 1882. j

Au jour dit, je ine présentai chezWagner avec les textes des traités pour /’Anneau et pour Parsifal. Le Maître paraissait tout disposé à exaucer mes désirs les plus ardents. Les pesants soucis d’affaires qui étaient inhérents à l’entreprise de Bayreuth et dont le conseil d’administration, si actif qu’il fut et avec la meilleure volonté, ne pouvait le décharger, peuvent bien avoir contribué à me concilier de plus en plus Wagner dans la question de Parsifal. « Neumann, sortez-moi de Bayreuth », me cria-t-il dans un élan passionné, par suite de cette disposition d’esprit. Quand nous en fumes à la signature des traités que nous avions élaborés ensemble, il signa aussitôt celui des Nibelungen, C’était ensuite le tour du traité pour Parsifal : d’après nos conventions il contenait cette stipulation que Parsifal , au cas où le Maître se déciderait à laisser sortir l’ouvrage de Bayreuth, me serait réservé avec le droit exclusif de représentation pour tous pays. Wagner allait signer le traité quand soudain il s’arrêta. La plume à la

main, il resta un instant pensif devant le bureau, puis il se tourna lentement vers moi :

— Neumann, me dit-il d’une voix émue, je vous 1 ai promis, et si vous y tenez, je vais vous signer ce traité. Mais vous me feriez un grand plaisir si vous n’insistiez pas pour aujourd’hui. Vous avez ma parole : Parsifal ne sera à personne qu’à vous.

Je répondis :

• Maître, puisque vous me dites que je vous ferai par là un grand plaisir, il va de soi que je me contente de votre parole.

Alors, Wagner s ecria avec un accent profond :

— Neumann, je vous remercie.

Et sur un serrement de main vigoureux et un baiser se termina une des minutes les plus significatives de mon existence. Dans l’alléede la Villa m’attendait mon fils à qui je racontai ce qui s’était passé dans cette heure mémorable en ajoutant :

— Karl, aujourd’hui, en renonçant à Parsifal , je viens de sacrifier des millions.

— Père, me répondit mon fils, alors âgé de seize ans, que Richard Wagner ait pu t’adresser ce remerciement, cela vaut pour moi plus que des millions.

Le traité pour les Nibclungen était ainsi conçu :

« Je certifie, par le présent, que M. le directeur Angelo Neumann possède le droit exclusif de faire représenter ma Trilogie (sic) VAnneau des Nibelungen dans toute l’Allemagne (à l’exception des théâtres de cour

DÉSIRS ET RÉALISATIONS, qui ont représenté l’œuvre jusqu’ici et des directeurs qui ont acquis jusqu'aujourd'hui le droit de représentation) ainsi qu'en Angleterre, France, Danemark. Russie, Italie, Autriche, Hongrie, Belgique, Hollande, Amérique du Nord, bref dans tous les pays continentaux et d’outre-mer. Il a tout pouvoir de rétrocéder ce droit à d’autres directeurs de théâtres, à la condition que j’aie sur chaque représentation au moins le tant pour cent que M. le directeur Angelo Neumann a à me payer en vertu du traité conclu entre nous : c’est-à-dire dix pour cent de la recette quotidienne et cinq pour cent du montant éventuel des abonnements. M. le directeur Angelo Neumann se porte personnellement garant de ce paiement. La cession ci-dessus indiquée du droit exclusit de représentation à M. le directeur Angelo Neumann est valable jusqu'au 31 décembre 1X89.

» Rayreuth, 7 août 1882. »

En outre Wagner me donna la lettre suivante, destinée à aplanir les difficultés, encore pendantes au sujet de Tristan , entre moi et ses fondés de pouvc irs Yoltz et Balz :

« Mon cher directeur Neumann,

» Sur la demande expresse de MM. Voltz et Batz, je leur ai cédé le droit dit « de prohibition » sur mon drame musical Tristan et Iseult , mais à cette condition formelle qu’ils ne pourraient donner le droit de

représentation à un théâtre qu’après avoir obtenu mon assentiment. En vertu du droit que je me suis ainsi réservé je donne par la présente mon assentiment aux représentations que vous avez eues en vue dans plusieurs villes et pour lafixation plus précise des conditions y afférentes je vous renvoie à ces Messieurs ci-dessus nommés, tout en maintenant les conditions matérielles qui ont été établies entre nous pour la représentation du cycle des Nibelungen . Comme vous avez prévu que les théâtres sur lesquels vous avez l’intention de faire représenter Tristan et Iseult pourraient vous demander l’autorisation de donner cetouvrage par leurs propres moyens, je vous accorde pour ces cas-lâ et par avance la faculté de rétrocéder ces droits de représentation, et cela aux conditions déjà réglées entre nous, par suite de quoi vous n’auriez à vous mettre en rapport pour toutes les questions d’affaires qu’avec mes mandataires primitifs MM. Voltz et Batz.

» Avec mes sentiments très distingués,

» Votre bien dévoué,

» Bayreuth, 7 août 1882. »

Après avoir encore réglé verbalement maint détail sur l’organisation et l’agencement du Théâtre Richard Wagner et fait maints projets pour l’avenir, je pris

congé du Maître, pour la tournée qui se préparait, accompagné de ses vœux et souhaits de succès les plus chaleureux.

Un télégramme, arrivé de Breslau, où la tournée Richard Wagner devait faire ses débuts deux semaines plus tard, nous amena à nous revoir encore une fois après cet adieu. Mon représentant m’annonçait le 10 août que, après l’ouverture, à neuf heures du matin, de la location pour le cycle des Nibdungen qui devait commencer le 2 septembre, il avait été versé dans les trois premières heures et demie, pour ces quatres soirées, la somme de quarante et un mille marks. Cette nouvelle, dont il m’était permis de penser qu’elle réjouirait le Maître, me décida à remettre au lendemain mon départ qui était décidé pour le soir même.

Aussi Wagner fut-il bien surpris quand le soir, à la grande réception à laquelle je m’étais déjà excusé de ne pouvoir assister, j’apparus. « Maître, lui dis-je, j’ai une bonne nouvelle à vous apprendre. » 11 in’emmena dans la pièce située à droite du salon. Je lui tendis le télégramme en lui disant :

— Voici Je premier symptôme du succès de notre grande entreprise, le premier rapport du Théâtre Richard Wagner.

Me mettant le bras autour des épaules, le Maître me dit avec un sourire amical :

— Neumann, c’est un bon symptôme. Vous avez bien fait de venir m’annoncer celte nouvelle dès

aujourd’hui. Vous avez entrepris une grande et lourde tâche, mais aussi une belle tâche. Elle ne demande pas seulement, poui être menée à bonne fin, une vigueur et une énergie opiniâtres, elle exige aussi de la confiance en Dieu. Eh bien donc, vous l’avez : puisse le Ciel accorder son appui à vous et à tous ceux qui se joignent à vous!

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